de l’acteur favori, et l’attention se détourna un moment d’Yolande. A
coup sûr, Sigognac n’était point vaniteux et son orgueil de gentilhomme
méprisait ce métier de baladin à quoi la nécessité l’obligeait.
Cependant nous ne voudrions pas affirmer que son amour-propre ne fût
quelque peu chatouillé de cette approbation chaude et bruyante. La
gloire des histrions, gladiateurs, pantomimes, a parfois rendu jaloux
des personnages haut situés, des empereurs romains et Césars, maîtres du
monde qui ne dédaignèrent point de disputer, dans le cirque ou sur le
théâtre, des couronnes de chanteurs, mimes, lutteurs et cochers, quand
ils en avaient déjà tant d’autres sur le chef, témoin Ænobarbus Néro,
pour ne parler que du plus célèbre.
Quand les battements de mains eurent cessé, le capitaine Fracasse
promena dans la salle ce regard que ne manque pas d’y jeter l’acteur
pour s’assurer que les banquettes sont bien garnies et deviner l’humeur
joyeuse ou farouche du public sur quoi il modèle son jeu, se donnant ou
se refusant des libertés.
Tout à coup le Baron eut un éblouissement; les lumières s’élargirent
comme des soleils, puis lui semblèrent devenues noires sur un fond
lumineux. Les têtes des spectateurs qu’il démêlait confusément à ses
pieds se fondirent en une espèce de brouillard informe. Une sueur
brûlante, aussitôt glacée, le mouilla de la racine des cheveux au talon.
Ses jambes plus molles que coton ployèrent sous lui, et il crut que le
plancher du théâtre lui montait à la ceinture. Sa bouche desséchée,
aride, n’avait plus de salive; un carcan de fer étreignait sa gorge
comme le _garote_ espagnol fait d’un criminel, et de sa cervelle les
mots qu’il devait prononcer s’envolaient effarés, tumultueux, se
heurtant et s’enchevêtrant comme des oiseaux qui fuient de leur cage
ouverte. Sang-froid, contenance, mémoire, tout était parti à la fois. On
eût dit qu’un foudre invisible l’avait frappé, et peu s’en fallût qu’il
ne tombât mort, le nez sur les chandelles. Il venait d’apercevoir
Yolande de Foix, tranquille et radieuse en sa loge qui fixait sur lui
ses beaux yeux pers!
O honte! ô rage! ô mauvais tour du sort! ô contre-temps par trop fâcheux
pour une âme noble! être vu, sous un accoutrement grotesque en cette
fonction indigne et basse de divertir la canaille avec des grimaces, par
une dame si hautaine, si arrogante, si dédaigneuse, devant qui, pour
l’humilier et lui rabattre la superbe, on n’eût voulu faire qu’actions
magnanimes, héroïques, surhumaines! Et ne pouvoir se dérober,
disparaître, s’engloutir dans les entrailles de la terre! Sigognac eut
un instant l’idée de s’enfuir, de s’élancer par la toile du fond en y
faisant un trou avec sa tête comme une baliste; mais il avait aux pieds
ces semelles de plomb dont on prétend qu’usent certains coureurs en
leurs exercices pour être plus légers ensuite; il ne pouvait se détacher
du plancher et il restait là éperdu, béant, stupide, au grand étonnement
de Scapin, qui, s’imaginant que le capitaine Fracasse manquait de
mémoire, lui soufflait, à voix basse, les premiers mots de la tirade.
Le public crut que l’acteur, avant de commencer, désirait une seconde
salve d’applaudissements, et il se mit à battre des mains, à trépigner,
à faire le plus triomphant vacarme qu’on ait jamais ouï en un théâtre.
Cela donna le temps à Sigognac de reprendre ses esprits. Il fit un
suprême effort de volonté et rentra violemment dans la possession de ses
moyens: «Ayons au moins la gloire de notre infamie, se dit-il en se
raffermissant sur ses jambes; il ne manquerait plus que d’être sifflé
devant elle et de recevoir en sa présence une grêle de pommes crues et
d’œufs durs. Peut-être ne m’a-t-elle point reconnu derrière cet ignoble
masque. Qui supposerait un Sigognac sous cet habit de singe savant,
bariolé de rouge et de jaune! Allons, du courage, à la rescousse!
Faisons feu des quatre pieds. Si je joue bien, elle m’applaudira. Ce
sera, certes, un beau triomphe, car elle est outrageuse assez.»
Ces réflexions, Sigognac les fit en moins de temps que nous n’en mettons
à les écrire, la plume ne pouvant suivre les rapidités de la pensée,
tandis qu’il débitait sa grande tirade avec des éclats de voix si
singuliers, des intonations si inattendues, une furie comique si
endiablée, que le public éclata en bravi, et qu’Yolande elle-même, bien
qu’elle témoignât ne prendre point de goût à ces farces, ne put
s’empêcher de sourire. Son oncle, le gros commandeur était parfaitement
éveillé et heurtait les paumes de ses mains goutteuses en signe de
satisfaction. Le malheureux Sigognac au désespoir, par l’exagération de
son jeu, l’outrance de ses bouffonneries, la folie de ses rodomontades,
semblait vouloir se bafouer lui-même et pousser la dérision de son sort
jusques à la limite extrême où elle pouvait aller; il jetait à ses pieds
dignité, noblesse, respect de soi, souvenir des ancêtres; et il
trépignait dessus avec une joie délirante et féroce! «Tu dois être
contente, Fortune adverse, je suis assez humilié, assez profondément
enfoncé dans l’abjection, pensait-il tout en recevant les nasardes,
croquignoles et coups de pied, tu m’avais fait misérable! tu me rends
ridicule! tu me forces par un lâche tour à me déshonorer devant cette
fière personne! Que te faut-il de plus?»
Parfois la colère le prenait et il se redressait sous le bâton de
Léandre d’un air si formidable et dangereux que celui-ci reculait de
peur; mais, revenant par un brusque soubresaut à l’esprit de son rôle,
il tremblait de tout son corps, claquait des dents, flageolait sur ses
jambes, bégayait et donnait, au grand plaisir des spectateurs, tous les
signes de la plus lâche poltronnerie.
Ces extravagances, qui eussent paru ridicules dans un rôle moins chargé
que celui de Matamore, étaient attribuées par le public à la verve de
l’acteur tout à fait entré dans la peau du personnage, et ne laissaient
pas que de produire un bon effet. Isabelle seule avait deviné ce qui
causait le trouble du Baron: la présence dans la salle de cette
insolente chasseresse dont les traits ne lui étaient que trop restés
dans la mémoire. Tout en jouant son rôle, elle tournait à la dérobade
les yeux vers la loge où trônait, avec l’orgueil dédaigneux et
tranquille d’une perfection sûre d’elle-même, l’altière beauté que, dans
son humilité, elle n’osait appeler sa rivale. Elle trouvait une amère
douceur à constater intérieurement cette supériorité inéluctable, et se
disait que nulle femme n’eût pu lutter d’appas contre une telle déesse.
Ces charmes souverains lui firent comprendre les amours insensés
qu’excitent parfois chez des marauds du peuple la grâce nonpareille de
quelque jeune reine apparue en un triomphe ou cérémonie publique, amours
suivis de folie, prisons et supplices.
Quant à Sigognac, il s’était promis de ne pas regarder Yolande de peur
d’être saisi par un transport soudain, et la raison perdue, de faire
publiquement quelque incartade bizarre qui le déshonorât. Il tâchait, au
contraire, de se calmer en tenant sa vue attachée, lorsque le rôle le
permettait, sur cette douce et bonne Isabelle. Ce charmant visage,
empreint d’une légère tristesse qu’expliquait la fâcheuse tyrannie d’un
père qui, dans la comédie, la voulait marier contre son gré, redonnait à
son âme un peu de repos; l’amour de l’une le consolait du mépris de
l’autre. Il reprenait de l’estime pour lui-même et trouvait la force de
continuer son jeu.
Ce supplice eut un terme enfin. La pièce s’acheva, et lorsque, rentré
dans la coulisse, Sigognac, qui étouffait, défit son masque, ses
camarades furent frappés de l’altération étrange de ses traits. Il était
livide et se laissa tomber comme un corps sans vie sur un banc qui se
trouvait là. Le voyant près de pâmer, Blazius lui apporta un flacon de
vin, disant que rien n’était efficace en ces occurrences comme une
lampée ou deux du meilleur. Sigognac fit signe qu’il ne voulait que de
l’eau.
«Condamnable régime, dit le Pédant, grave erreur diététique; l’eau ne
convient qu’aux grenouilles, poissons et sarcelles, nullement aux
humains; en bonne pharmacie, on devrait écrire sur les carafes: «Remède
pour usage externe.» Je mourrais subitement tout vif si j’avalais une
goutte de cette humidité fade.»
Le raisonnement de Blazius n’empêcha point le Baron d’avaler un pot
d’eau tout entier. La fraîcheur du breuvage le remit tout à fait, et il
commença à promener autour de lui des regards moins effarés.
«Vous avez joué d’une façon admirable et fantasque, dit Hérode en
s’approchant du Capitaine, mais il ne faut point se livrer de la sorte.
Un tel feu vous consumerait bientôt. L’art du comédien est de se ménager
et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en
brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes
furies. Jamais acteur n’a représenté si au vif l’emphase, l’impertinence
et la folie du Matamore, et si vous pouviez retrouver ces effets
d’improvisation, vous emporteriez dessus tous autres la palme comique.
--N’est-ce point, répondit amèrement le Baron, que j’ai bien rempli mon
personnage? Je me sentais moi-même fort burlesque et fort bouffon dans
la scène où ma tête passe à travers la guitare que Léandre me casse sur
le crâne.
--De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus
hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer.
Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble,
si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.
--Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues
s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.
--Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui
nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être
indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des
applaudissements, même illustres.
--Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la
main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais
m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»
Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de
Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange
consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en
oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un
baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du
moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.
Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût
d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que
d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la
chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine
Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne
les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.
«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné
que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne
l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette
péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si
confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en
votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas
cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»
Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la
salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait
ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de
Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point
aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait
presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop
remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il
crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté
mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa
femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je
l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la
main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme
pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant
que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant
la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée
de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas
si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans
l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe
et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de
ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par
avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa
sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui
s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la
mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.
Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait
disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de
l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il
trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une
petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le
comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre
les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec
un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine,
Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant
le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il
lut les lignes suivantes:
«Cher Léandre, je crains bien que mon mari ne m’ait reconnue à la
comédie, malgré mon masque; il fixait les yeux avec une telle
insistance sur ma loge, que je me suis retirée en toute hâte pour
ne pas être surprise. La prudence, si contraire à l’amour, nous
prescrit de ne pas nous voir, cette nuit, au pavillon. Vous
pourriez être épié, suivi, tué peut-être, sans parler des dangers
que moi-même je puis courir. En attendant des occasions plus
heureuses et plus commodes, veuillez bien porter cette chaîne d’or
à trois tours que mon page vous remettra. Puisse-t-elle, toutes les
fois que vous la mettrez à votre col, vous faire souvenir de celle
qui ne vous oubliera jamais et vous aimera toujours.
«Celle qui, pour vous, n’est que Marie.»
«Hélas! voilà mon beau roman fini, se disait Léandre en donnant quelque
monnaie au laquais dont il avait emprunté le falot; c’est dommage! Ah!
charmante marquise, comme je vous eusse aimée longtemps! continua-t-il
quand le valet fut éloigné, mais les destins jaloux de mon bonheur ne
l’ont point permis; soyez tranquille, madame, je ne vous compromettrai
point par des flammes indiscrètes. Ce brutal de mari me navrerait sans
pitié et plongerait le fer en votre blanche poitrine. Non, non, point de
ces tueries sauvages, mieux faites pour les tragédies que pour la vie
commune. Dût mon cœur en saigner, je ne chercherai point à vous revoir,
et me contenterai de baiser cette chaîne moins fragile et plus pesante
que celle qui nous a un instant unis. Combien peut-elle valoir? Mille
ducats pour le moins, à en juger par sa lourdeur! Comme j’ai raison
d’aimer les grandes dames! elles n’ont d’inconvénients que les coups de
bâton et les coups d’épée qu’on risque à leur service. En somme,
l’aventure s’arrête au bel endroit, ne nous plaignons pas.» Et curieux
de voir à la lumière briller et chatoyer sa chaîne d’or, il se rendit à
l’hôtel
[Illustration: DAME LÉONARDE. (Page 271.)]
des _Armes de France_ d’un pas assez délibéré pour un amant qui vient de
recevoir son congé.
En rentrant dans sa chambre, Isabelle trouva au milieu de la table une
cassette placée de manière à forcer le regard le plus distrait de la
voir. Un papier plié était posé sous un des angles de la boîte qui
devait contenir des choses fort précieuses, car elle était déjà un joyau
elle-même. Le papier n’était point scellé et contenait ces mots d’une
écriture tremblée et péniblement formée comme celle d’une main dont
l’usage n’est pas libre: «Pour Isabelle.»
Une rougeur d’indignation monta aux joues de la comédienne à l’aspect de
ces présents dont plus d’une vertu eût été ébranlée. Sans même ouvrir la
cassette par curiosité féminine, elle appela maître Bilot qui n’était
point couché encore, préparant un souper pour quelques seigneurs, et lui
dit d’emporter cette boîte pour la remettre à qui de droit, car elle ne
la voulait pas souffrir une minute de plus en sa possession.
L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi
solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui
avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En
effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant
qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait
frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle.
Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer,
présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui
n’agit que sur les âmes viles.
«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte
infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au
Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait
entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma
réputation.»
Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui
n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et
les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix
creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux,
celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.
Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la
fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues
et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres
sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du
jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de
cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du
souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas
encore couchée.»
Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla
démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines
enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de
pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré
l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième
fantôme qui paraissait faire le guet.
Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent
plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien.
Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion
nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa
porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague
angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait.
En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à
deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et
fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres
entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques
tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?
Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment
anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée,
elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était
pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une
répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables
terreurs.
Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la
chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon,
la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de
voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle
reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait
l’air suspect ou surnaturel.
[Illustration:... et se laissa tomber sur le plancher... (Page 273.)]
Dans le haut d’une des murailles était pratiqué un œil-de-bœuf destiné
sans doute à donner du jour à quelque cabinet obscur. Cet œil-de-bœuf
s’arrondissait sur la paroi grisâtre, aux faibles reflets de la lumière,
comme l’énorme prunelle noire d’un œil cyclopéen, et semblait espionner
les actions de la jeune femme. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de
regarder fixement ce trou profond et sombre, grillé, au reste, de deux
barreaux de fer en croix. Il n’y avait donc rien à craindre de ce côté;
pourtant, à un certain moment, Isabelle crut voir au fond de cette ombre
briller deux yeux humains.
Bientôt une tête basanée, à longs cheveux noirs, ébouriffés, s’engagea
dans un des étroits compartiments dessinés par l’intersection des
barreaux; un bras maigre suivit, puis les épaules passèrent, se
froissant au rude contact du fer, et une petite fille de huit à dix ans,
se cramponnant de la main au rebord de l’ouverture, allongea tant
qu’elle put son corps chétif le long de la muraille et se laissa tomber
sur le plancher sans faire plus de bruit qu’une plume ou qu’un flocon de
neige qui descendent à terre.
A l’immobilité d’Isabelle, pétrifiée et médusée de terreur, l’enfant
l’avait crue endormie, et quand elle s’approcha du lit, pour s’assurer
si ce sommeil était profond, une surprise extrême se peignit sur son
visage couleur de bistre.
«La dame au collier! dit-elle en touchant les perles qui bruissaient à
son col maigre et brun, la dame au collier!»
De son côté, Isabelle, à demi morte de peur, avait reconnu la petite
fille rencontrée à l’auberge du _Soleil bleu_ et sur la route de
Bruyères en compagnie d’Agostin. Elle essaya d’appeler au secours, mais
l’enfant lui mit la main sur la bouche.
«Ne crie pas, tu ne cours aucun danger; Chiquita a dit qu’elle ne
couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle
avait envie de voler.
--Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant? fit Isabelle,
reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui
ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine
reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.
--Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton
le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son
action; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme
une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.
--Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou? Pour me voler?
--Oh non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux; c’était pour que les
hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.
--Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant
les mains.
--Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils
n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on
les prendrait; pas si bêtes!
--Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait
entendue.
--Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste
qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée
autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet
d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.
--Qui a tramé cette machination odieuse? dit la pauvre comédienne, tout
effarée du péril qu’elle avait couru.
--C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh! beaucoup d’argent!
comme ça, plein les mains! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent
d’un éclat cupide et farouche; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des
perles; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un
homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront.
Laisse-moi te regarder; tu es belle, et je t’aime, oui, beaucoup,
presque autant qu’Agostin. Tiens! fit-elle en avisant sur la table le
couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le
couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.
Quand cette vipère vous pique,
Pas de remède en la boutique.
Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela;
de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand
les méchants te voudront contrarier, paf! tu leur fendras le ventre.» Et
la petite commentait ses paroles de gestes assortis.