avaient gardé leur touret de nez, ce qui n’empêchait pas les plaisantins
du parterre de les nommer et de raconter leurs aventures plus ou moins
scandaleuses. Pourtant, toute seule dans une loge avec une femme qui
paraissait sa suivante, une dame masquée plus soigneusement que les
autres et se tenant un peu en arrière pour que la lumière ne tombât
point sur elle, déjouait la sagacité des curieux. Un voile de dentelles
noires, noué sous le menton, lui couvrait la tête et ne permettait pas
qu’on discernât la nuance de sa chevelure. Le reste de son vêtement, de
riche étoffe, mais de couleur foncée, se confondait avec l’ombre où elle
s’enfonçait, à l’encontre des autres femmes, qui cherchaient les feux
des bougies pour se mettre en évidence. Parfois même elle élevait à la
hauteur de ses yeux, comme pour les garantir des clartés trop vives, un
éventail en plumes noires au centre duquel était enchâssée une petite
glace qu’elle ne consultait point.
Les violons, en jouant une ritournelle, ramenèrent l’attention générale
vers le théâtre, et personne ne prit plus garde à cette beauté
mystérieuse qu’on eût pu prendre pour la _dama tapada_ de Calderon.
On commença par _Lygdamon et Lydias_. La décoration, représentant un
paysage bocager tout verdoyant d’arbres, tapissé de mousse, arrosé de
claires fontaines, et se terminant au loin par une fuite de montagnes
azurées, disposa favorablement le public par son agréable aspect.
Léandre, qui jouait Lygdamon, était vêtu d’un habit zinzolin rehaussé de
quelques broderies vertes à la mode pastorale. Ses cheveux calamistrés
se tordaient en boucles sur sa nuque, où un ruban les rattachait de la
façon la plus galante. Une collerette légèrement godronnée dégageait son
col aussi blanc que celui d’une femme. Sa barbe, rasée au plus près,
colorait sa joue et son menton d’une imperceptible teinte bleuâtre et
les veloutait comme d’une fleur de pêche, comparaison que rendait plus
exacte encore la fraîcheur vermeille du fard étendu discrètement sur les
pommettes. Ses dents, avivées par le carmin des lèvres et brossées à
outrance, étincelaient comme des perles qu’on tire du son. Un trait
d’encre de Chine avait régularisé les pointes de ses sourcils, et une
autre ligne d’une ténuité extrême, lui bordant les paupières, prêtait au
blanc de ses yeux un éclat extraordinaire.
Un murmure de satisfaction parcourut l’assemblée: les femmes se
penchèrent l’une vers l’autre en chuchotant, et une jeune personne,
récemment sortie du couvent, ne put s’empêcher de dire avec une naïveté
qui lui valut une semonce de sa mère: «Il est charmant!»
Cette petite fille, en sa candeur, exprimait l’idée secrète des femmes
plus usagées, et peut-être de sa propre mère. Elle devint toute rouge à
la remontrance, ne sonna plus mot, et tint les yeux fixés sur la pointe
de son busc, non cependant sans les relever d’une façon furtive quand on
ne la surveillait point.
Mais certes, la plus émue parmi toutes, c’était la dame masquée. La
palpitation précipitée de sa gorge, qui soulevait ses dentelles, le
léger tremblement de l’éventail dans sa main, la pose penchée qu’elle
avait prise sur le rebord de sa loge pour ne rien perdre du spectacle
eussent trahi l’intérêt qu’elle portait au Léandre, si quelqu’un eût
pris le loisir de l’observer. Heureusement, tous les yeux étaient
tournés vers la scène, ce qui lui donna le temps de se remettre.
Lygdamon, comme chacun sait, car il n’est personne qui ignore les
productions de l’illustre Georges de Scudéry, ouvre la scène par un
monologue fort touchant et pathétique, où l’amant rebuté de Sylvie agite
cette question importante de savoir comment il mettra fin à une
existence que les rigueurs de sa belle lui rendent insupportable.
Choisira-t-il, pour terminer ses tristes jours, le licol ou l’épée? Se
précipitera-t-il du haut d’une roche? Fera-t-il un plongeon dans la
rivière, afin de noyer sa flamme sous l’onde? Il hésite au bord du
suicide et ne sait à quoi se résoudre. Ce vague espoir, qui n’abandonne
les amoureux qu’à la dernière extrémité, le retient à la vie. Peut-être
l’inhumaine s’adoucira-t-elle et se laissera-t-elle fléchir par une
adoration si obstinée? Il faut l’avouer, Léandre débita cette tirade en
comédien consommé, avec des alternatives de langueur et de désespoir les
plus attendrissantes du monde. Il faisait trembler sa voix comme
quelqu’un que la douleur étouffe, et qui, en parlant, contient à
grand’peine ses sanglots et ses larmes. Quand il poussait un soupir, il
semblait le tirer du fond de son âme, et il se plaignait des cruautés de
son amante d’un ton si doux, si tendre, si soumis, si pénétré, que
toutes les femmes dans la salle se dépitaient contre cette méchante et
barbare Sylvie, prétendant qu’à sa place elles n’auraient point été si
sauvagement farouches que de réduire au désespoir, et peut-être au
trépas, un berger d’un tel mérite.
A la fin de cette tirade, pendant qu’on l’applaudissait à rompre les
banquettes, Léandre promena son regard sur les femmes de la salle,
s’arrêtant à celles qui lui paraissaient titrées; car, malgré de
nombreuses déceptions, il n’abandonnait pas son rêve d’être aimé d’une
grande dame pour sa beauté et son talent de comédien. Il vit plus d’un
bel œil brillanté d’une larme, plus d’une gorge blanche qui palpitait
d’émotion. Sa vanité en fut satisfaite, mais ne s’en étonna point. Le
succès ne surprend jamais un acteur; mais sa curiosité fut vivement
excitée par la _dama tapada_ qui se tenait rencognée dans sa loge. Ce
mystère sentait l’aventure. Léandre devina tout de suite sous ce masque
une passion que les bienséances forçaient de se contraindre, et il
détacha vers l’inconnue une brûlante œillade, pour lui marquer qu’elle
avait été comprise.
Le trait décoché porta, et la dame fit à Léandre un signe de tête
imperceptible, comme pour le remercier de sa pénétration. Le rapport
était établi, et désormais, quand l’action de la pièce le permettait,
des regards s’échangeaient entre la loge et le théâtre. Léandre
excellait en ces sortes de manéges, et il savait diriger sa voix et
lancer une tirade amoureuse de façon qu’une personne de la salle pouvait
croire qu’il la disait pour elle seule.
A l’entrée de Sylvie, représentée par Sérafine, le chevalier de Vidalinc
ne se fit pas faute d’applaudir, et le duc de Vallombreuse, voulant
favoriser les amours de son ami, ne dédaigna pas de rapprocher trois ou
quatre fois les paumes de ses mains blanches, dont les doigts étaient
chargés de bagues aux pierres étincelantes. Sérafina salua d’une
demi-révérence le chevalier et le duc, et se prépara à commencer avec
Lygdamon ce joli dialogue que les connaisseurs jugent un des endroits
les mieux touchés de la pièce.
Comme l’exige le rôle de Sylvie, elle fit quelques pas sur le théâtre
d’un air préoccupé et songeur, pour motiver la demande de Lygdamon:
A ce coup je vous prends dedans la rêverie.
Elle avait fort bonne grâce en cette attitude nonchalante, la tête un
peu penchée, un bras pendant et l’autre ramené sur sa ceinture. Sa cotte
était d’un vert d’eau glacé d’argent et retroussée par des nœuds de
velours noir. Elle avait en les cheveux piquées quelques fleurettes des
champs, comme si sa main distraite les eût cueillies et placées là sans
y penser. Cette coiffure, au reste, lui seyait à merveille et mieux que
diamants, bien que ce ne fût pas son avis, mais l’indigence de son écrin
l’avait forcée d’être de bon goût et de ne point orner une bergère comme
une princesse. Elle dit d’une manière charmante toutes ces phrases
poétiques et fleuries sur les roses, sur les zéphyrs, sur la hauteur des
bois, sur le chant des oiseaux, par lesquelles Sylvie empêche
malicieusement Lygdamon de lui parler de sa flamme, quoique cet amant
trouve dans chaque image qu’emploie la belle un symbole d’amour et une
transition pour revenir à l’idée qui l’obsède.
A travers cette scène, Léandre, pendant que Sylvie parlait, eut l’art de
diriger quelques soupirs du côté de la loge mystérieuse, et il en fit de
même jusqu’à la fin de la pièce, qui s’acheva au bruit des
applaudissements. Il est inutile d’en dire plus long sur un ouvrage qui
est maintenant entre toutes les mains. Le succès de Léandre fut complet,
et chacun s’étonna qu’un comédien de ce mérite n’eût point encore paru
devant la cour. Sérafine avait aussi ses partisans, et sa vanité blessée
se consola par la conquête du chevalier de Vidalinc, qui, s’il ne valait
pas comme fortune le marquis de Bruyères, était jeune, à la mode, et en
passe de parvenir.
Après _Lygdamon et Lydias_ on joua _les Rodomontades du capitaine
Fracasse_, qui eurent leur effet accoutumé et soulevèrent d’immenses
éclats de rire. Sigognac, bien stylé par Blazius et servi par une
intelligence naturelle, fut de la plus réjouissante extravagance dans le
rôle du capitan. Zerbine semblait frottée de lumière, tant elle
étincelait, et le marquis, hors de sens, l’applaudissait comme un
furieux. Le vacarme qu’il faisait attira même l’attention de la dame
masquée. Elle haussa légèrement les épaules, et sous le velours de son
touret de nez, un sourire ironique releva le coin de ses lèvres. Quant à
l’Isabelle, la présence du duc de Vallombreuse, assis à droite de la
scène, lui causait un certain malaise qui eût été visible pour le public
si elle eût été une comédienne moins exercée. Elle redoutait de sa part
quelque incartade insolente, quelque marque de désapprobation
outrageuse. Mais sa crainte ne fut pas réalisée. Le duc ne chercha pas à
la déconcerter par un regard trop fixe ou trop libre; même il
l’applaudit avec décence et réserve quand elle le méritait. Seulement,
lorsque les situations de la pièce amenaient pour le capitaine Fracasse
nasardes, chiquenaudes et coups de bâton, une singulière expression de
dédain contenu se peignait sur les traits du jeune duc. Sa lèvre se
rebroussait orgueilleusement, comme s’il eût dit tout bas: Fi donc! Mais
il ne témoigna rien des sentiments qui pouvaient l’agiter
intérieurement, et il conserva tout le temps du spectacle sa pose
indolente et superbe. Quoique violent de sa nature, le duc de
Vallombreuse, sa fureur passée, était trop gentilhomme pour se rien
permettre contre les lois de la courtoisie à l’endroit d’un adversaire
avec lequel il devait se battre le lendemain: jusque-là les hostilités
étaient suspendues, et c’était comme une trêve de Dieu.
La dame masquée s’était retirée un peu avant la fin de la seconde pièce,
pour éviter de se trouver parmi la foule, et pouvoir regagner sans être
vue la chaise à porteurs qui l’attendait à quelques pas du jeu de paume.
Sa disparition intrigua beaucoup Léandre, qui de l’angle d’une coulisse
surveillait la salle et suivait les mouvements de la femme mystérieuse.
Jetant à la hâte un manteau sur son costume de berger du Lignon, Léandre
se précipita vers la porte des acteurs pour suivre l’inconnue. Le fil
léger qui les liait l’un à l’autre allait se rompre s’il ne faisait
diligence. La dame, sortie de l’ombre un instant, y rentrait pour
toujours, et l’intrigue, à peine formée, avortait. Bien qu’il se fût
hâté jusqu’à perdre le souffle, Léandre, lorsqu’il arriva dehors,
n’aperçut autour de lui que les maisons noires et les ruelles profondes
où tremblotaient quelques lanternes portées par des valets escortant
leurs maîtres, et dont le reflet miroitait dans les flaques de pluie. La
chaise, enlevée par de vigoureux porteurs, avait déjà tourné l’angle
d’une rue qui la dérobait aux regards du passionné Léandre.
«Je suis stupide, se dit-il à lui-même avec cette franchise dont on use
quelquefois envers soi-même dans les moments désespérés. J’aurais dû
sortir après la première pièce, revêtir un costume de ville et attendre
mon inconnue à la porte du théâtre, qu’elle restât ou non pour voir _les
Rodomontades du capitaine Fracasse_. Ah! animal, ah! faquin! une grande
dame, car c’en était une à coup sûr, te fait les yeux doux et se pâme
sous son masque à te voir jouer, et tu n’as pas l’esprit de courir après
elle? Tu mérites d’avoir toute ta vie pour maîtresses des caillettes,
des gaupes, des Gothon, des Maritornes aux mains rendues calleuses par
le balai.»
Léandre en était là de sa harangue intérieure, quand une espèce de petit
page, vêtu d’une livrée brune et sans galons, coiffé d’un chapeau
rabattu sur les yeux, se dressa subitement devant lui comme une
apparition, et lui dit d’une voix au timbre enfantin qu’il cherchait à
grossir pour la déguiser:
«Est-ce vous qui êtes monsieur Léandre, celui qui, tout à l’heure,
faisait le berger Lygdamon dans la pièce de M. de Scudéry?
--C’est moi-même, répondit Léandre. Que voulez-vous de moi et que
puis-je faire pour vous servir?
--Oh! merci, dit le page, je ne désire rien de vous; je suis seulement
chargé de vous répéter une phrase, si toutefois vous êtes disposé à
l’entendre, une phrase de la part d’une dame masquée.
--De la part d’une dame masquée? s’écria Léandre, oh! dites-la tout de
suite! je meurs d’impatience!
--La voici mot pour mot, dit le page: «Si Lygdamon est aussi courageux
qu’il est galant, il n’a qu’à se trouver près de l’église à minuit: un
carrosse l’attendra; qu’il y monte et se laisse conduire.»
Avant que Léandre étonné eût eu le temps de répondre, le page s’était
éclipsé, le laissant fort perplexe sur ce qu’il devait faire. Si le cœur
lui bondissait de joie à l’idée d’une bonne fortune, les épaules lui
frissonnaient au souvenir de la bastonnade reçue dans certain parc, au
pied de la statue de l’Amour discret. Était-ce encore un piége tendu à
sa vanité par quelque bourru jaloux de ses charmes? Allait-il trouver au
rendez-vous quelque mari forcené, l’épée à la main, prêt à le meurtrir
et à lui couper la gorge? Ces réflexions glaçaient prodigieusement son
enthousiasme, car, nous l’avons dit, Léandre ne craignait rien, sinon
les coups et la mort, comme Panurge. Cependant, s’il ne profitait pas de
l’occasion qui se présentait si favorable et si romanesque, elle ne
reviendrait peut-être jamais, et avec elle s’évanouirait le rêve de sa
vie, ce rêve qui lui avait tant coûté en pommades, cosmétiques, linge et
braveries. Puis la belle inconnue, s’il ne venait pas, le soupçonnerait
de lâcheté, chose par trop horrible à penser, et qui donnerait du cœur
au ventre des plus couards. Cette idée insupportable détermina Léandre.
«Mais, se dit-il, si cette belle pour qui je vais m’exposer à me faire
rompre les os et jeter en quelque oubliette, allait être une douairière
plâtrée de fard et de céruse, avec des cheveux et des dents postiches?
Il ne manque pas de ces chaudes vieilles, de ces goules d’amour qui,
différentes des goules de cimetière, aiment à se
[Illustration: La voici mot pour mot, dit le page!... (Page 238.)]
repaître de chair fraîche. Ho! non; elle est jeune et pleine d’appas,
j’en suis sûr. Ce que j’apercevais de son col et de sa gorge était
blanc, rond, appétissant, et promettait merveille pour le reste! Oui,
j’irai, certes! je monterai dans le carrosse. Un carrosse! rien n’est
plus noble et de meilleur air!»
Cette résolution prise, Léandre retourna aux _Armes de France_, ne
toucha que du bout des dents au souper des comédiens, et se retira dans
sa chambre où il s’adonisa de son mieux, n’épargnant ni le linge fin à
broderies fenestrées, ni la poudre d’iris, ni le musc. Il prit aussi une
dague et une épée, bien qu’il ne fût guère capable de s’en servir à
l’occasion, mais un amant armé impose toujours plus de respect aux
fâcheux jaloux. Puis il rabattit son chapeau sur ses yeux, s’embossa à
l’espagnole dans un manteau de couleur sombre, et sortit de l’hôtel à
pas de loup, ayant eu ce bonheur de ne point être aperçu du malicieux
Scapin, qui ronflait à poings tendus dans sa logette à l’autre bout de
la galerie.
Les rues étaient désertes depuis longtemps, car Poitiers se couchait de
bonne heure. Léandre ne rencontra âme qui vive, sauf quelques chats
efflanqués qui rôdaient mélancoliquement et au bruit de ses pas
disparaissaient comme des ombres sous une porte mal jointe ou par un
soupirail de cellier. Notre galant débouchait sur la place de l’église
comme le dernier coup de minuit sonnait, faisant à son tintement lugubre
envoler les hiboux de la vieille tour. La vibration sinistre de la
cloche au milieu du silence de la nuit causait en l’âme peu rassurée de
Léandre une horreur religieuse et secrète. Il lui semblait entendre son
propre glas. Un instant il fut sur le point de rebrousser chemin et
d’aller prudemment s’allonger seul entre ses deux draps au lieu de
courir les aventures nocturnes; mais il vit le carrosse attendant à la
place désignée, et le petit page, messager de la dame masquée, qui,
debout sur le marchepied, tenait la portière ouverte. Il n’y avait plus
moyen de reculer, car peu de gens ont le courage d’être lâches devant
témoins. Léandre avait été aperçu par l’enfant et le cocher; il s’avança
donc d’un air délibéré que démentait intérieurement un fort battement de
cœur, et il monta dans la voiture avec l’intrépidité apparente d’un
Galaor.
A peine Léandre fut-il assis, que le cocher toucha ses chevaux qui
prirent un trot soutenu. Une obscurité profonde régnait dans le
carrosse; outre qu’il faisait nuit, des mantelets de cuir étaient
rabattus le long des glaces, et ne permettaient pas de rien distinguer
au dehors. Le page était resté debout sur le marchepied, et l’on ne
pouvait engager de conversation avec lui ni en tirer le moindre
éclaircissement. Il paraissait, du reste, fort laconique et peu disposé
à dire ce qu’il savait, s’il savait quelque chose. Notre comédien tâtait
les coussins, qui étaient de velours piqué de bouffettes; il sentait
sous ses pieds un tapis épais, et il aspirait un faible parfum d’ambre
dégagé par l’étoffe de la garniture intérieure, témoignage d’élégance et
de recherche. C’était bien chez une personne de qualité que ce carrosse
le voiturait si mystérieusement! Il essaya de s’orienter, mais il
connaissait peu Poitiers; cependant il lui sembla, au bout de quelque
temps, que le bruit des roues n’était plus répercuté par des murailles
et que l’équipage ne coupait plus de ruisseaux. On roulait hors la
ville, dans la campagne, vers quelque retraite propice aux amours et aux
assassinats, pensa Léandre avec un léger frisson et en portant la main à
sa dague, comme si quelque mari sanguinaire ou quelque frère féroce fût
assis devant lui dans l’ombre.
Enfin la voiture s’arrêta. Le petit page ouvrit la portière; Léandre
descendit, et se trouva en face d’une haute muraille noirâtre qui lui
parut être la clôture de quelque parc ou jardin. Bientôt il y distingua
une porte que son bois fendillé, bruni et couvert de mousse faisait
d’abord confondre avec les pierres du mur. Le page pressa fortement un
des clous rouillés qui fixaient les planches, et la porte s’entr’ouvrit.
«Donnez-moi la main, dit le page à Léandre, que je vous guide; il fait
trop sombre pour que vous me puissiez suivre à travers ces labyrinthes
d’arbres.»
Léandre obéit, et tous deux marchèrent pendant quelques minutes dans un
bois encore assez touffu, quoique fort dépouillé par l’hiver, et dont
les feuilles sèches craquaient sous leurs pieds. Au bois succéda un
parterre dessiné par des buis, et orné d’ifs taillés en pyramide qui
prenaient, dans l’obscurité, de vagues apparences de spectres ou
d’hommes en sentinelle, chose plus effrayante encore pour le peureux
comédien. Le parterre traversé, Léandre et son guide montèrent la rampe
d’une terrasse sur laquelle s’élevait un pavillon d’ordre rustique
coiffé d’un dôme et orné de pots à feu à ses angles. Ces détails furent
observés par notre galant à cette lueur obscure que répand toujours le
ciel de la nuit dans un endroit découvert. Ce pavillon eût paru
inhabité, si une faible rougeur tamisée par un épais rideau de damas
n’eût empourpré l’une des fenêtres découpant son embrasure sur le fond
sombre de la masse.
C’était sans doute derrière ce rideau qu’attendait la dame masquée,
émue, elle aussi, car, en ces équipées amoureuses, les femmes risquent
leur bonne réputation, et parfois leur vie, tout de même que les
galants, pour peu que leurs maris apprennent la chose et se trouvent
d’humeur brutale. Mais en ce moment Léandre n’avait plus peur; l’orgueil
satisfait lui cachait le danger. Le carrosse, le page, le jardin, le
pavillon, tout cela sentait la grande dame, et l’intrigue se nouait
d’une façon qui n’avait rien de bourgeois. Il était aux anges, et ses
pieds ne touchaient pas la terre. Il aurait voulu que ce méchant
raillard de Scapin le vît en cette gloire et ce triomphe.
Le page poussa une grande porte vitrée et se retira, laissant Léandre
seul dans le pavillon qui était meublé avec beaucoup de goût et de
magnificence. La voûte formée par le dôme représentait un ciel bleu
turquin léger, où flottaient de petits nuages roses et voletaient des
Amours en diverses attitudes pleines de grâce. Une tapisserie historiée
de scènes empruntées à _l’Astrée_, roman de M. Honoré d’Urfé, revêtait
moelleusement les parois des murailles. Des cabinets incrustés en
pierres dures de Florence, des fauteuils de velours rouge à crépines,
une table couverte d’un tapis de Turquie, des vases de la Chine pleins
de fleurs, malgré la saison, montraient assez que la maîtresse du lieu
était riche et de haut lignage. Des bras de nègre en marbre noir,
jaillissant d’une manche dorée, formaient candélabres, et jetaient la
clarté de leurs bougies sur ces magnificences. Ébloui de ces splendeurs,
Léandre ne remarqua pas d’abord qu’il n’y avait personne dans ce salon;
il se débarrassa de son manteau, qu’il posa avec son feutre sur un
pliant, redonna, devant une glace de Venise, un meilleur tour à une de
ses boucles, dont l’économie était compromise, prit la pose la plus
gracieuse de son répertoire, et se dit en promenant ses yeux autour de
lui:
«Eh mais! où donc est la divinité de ces lieux? je vois bien le temple,
mais non l’idole. Quand va-t-elle sortir de son nuage et se révéler,
vraie déesse par sa démarche, selon l’expression de Virgile?»
Léandre en était là de sa phraséologie galante intérieure, quand le pli
d’une portière en damas des Indes incarnadin se dérangea, ouvrant
passage à la dame masquée admiratrice de Lygdamon. Elle avait encore son
loup de velours noir, ce qui inquiéta notre comédien.
«Serait-elle laide? pensa-t-il, cet amour du masque m’alarme.» Sa
crainte dura peu, car la dame, s’avançant au milieu du salon où se
tenait respectueusement Léandre, défit son touret de nez et le jeta sur
la table, découvrant aux lueurs des bougies une figure assez régulière
et agréable où brillaient deux beaux yeux couleur de tabac d’Espagne,
enflammés de passion et où souriait une bouche bien meublée, rouge comme
une cerise et coupée d’une petite raie à la lèvre inférieure. Autour de
ce visage frisaient d’opulentes grappes de cheveux bruns qui
s’allongeaient jusque sur des épaules blanches et grasses et se
hasardaient même à baiser le contour de certains demi-globes dont le
frémissement des dentelles qui les voilaient trahissait les
palpitations.
«Madame la marquise de Bruyères! s’écria Léandre surpris au dernier
point et quelque peu inquiet, le souvenir de la bastonnade lui revenant,
est-ce possible? suis-je le jouet d’un rêve? oserai-je croire à ce
bonheur inespéré?
--Vous ne vous trompez pas, mon ami, dit la marquise, je suis bien
madame de Bruyères et j’espère que votre cœur me reconnaît comme le font
vos yeux.
--Oh! votre image est là gravée en traits de flamme, répondit Léandre
avec un ton pénétré, je n’ai qu’à regarder en moi pour l’y voir parée de
toutes les grâces et de toutes les perfections.
--Je vous remercie, dit la marquise, d’avoir gardé ce bon souvenir de
moi. Cela prouve une âme bien faite et généreuse. Vous avez dû me croire
cruelle, ingrate et fausse. Hélas! mon faible cœur n’est que trop
tendre, et j’étais loin d’être insensible à la passion que vous me
marquiez. Votre lettre, remise à une suivante infidèle, est tombée aux
mains du marquis. Il y fit la réponse que vous reçûtes et qui vous
abusa. Plus tard M. de Bruyères, riant de ce qu’il appelait un bon tour,
me fit lire cette missive où éclatait l’amour le plus vif et le plus
pur, comme une pièce d’un parfait ridicule. Mais il ne produisit pas
l’effet qu’il attendait. Le sentiment que j’avais pour vous ne fit que
s’accroître, et je résolus de vous récompenser des peines que vous aviez
endurées pour moi. Sachant mon mari occupé à sa nouvelle conquête, je
suis venue à Poitiers; cachée sous ce masque, je vous entendis exprimer
si bien l’amour fictif que je voulus voir si vous seriez aussi éloquent
en parlant pour vous-même.