--Baron de Sigognac, dit le marquis de Bruyères en donnant pour la

première fois à son hôte son véritable nom, j’attesterai sur mon honneur

devant qui vous le souhaiterez l’antiquité et la noblesse de votre race.

Palamède de Sigognac fit merveille à la première croisade, où il menait

cent lances sur un dromon équipé à ses frais. C’était à une époque où

bien des nobles qui font aujourd’hui les superbes n’étaient pas même

écuyers. Il était fort ami de Hugues de Bruyères, mon aïeul, et tous

deux couchaient sous la même tente comme frères d’armes.»

A ces glorieux souvenirs, Sigognac relevait la tête; il sentait palpiter

en lui l’âme des aïeux, et Zerbine, qui le contemplait, fut surprise de

la beauté singulière, et pour ainsi dire intérieure, qui illuminait

comme une flamme la physionomie habituellement triste du Baron. «Ces

nobles, se dit la Soubrette, ont l’air d’être sortis de la propre cuisse

de Jupiter; au moindre mot, leur orgueil se dresse sur les ergots, et

ils ne peuvent, comme les vilains, digérer l’insulte. C’est égal, si le

Baron me regardait avec ces yeux-là, je ferais bien, en sa faveur, une

infidélité au marquis. Ce petit Sigognac flambe d’héroïsme.»

«Donc, puisque telle est votre opinion sur ma famille, dit le Baron au

marquis, vous défierez en mon nom M. le duc de Vallombreuse et lui

porterez le cartel?

--Je le ferai, répondit le marquis d’un ton grave et mesuré qui

contrastait avec son enjouement ordinaire, et de plus je mets comme

second mon épée à votre service. Demain je me présenterai à l’hôtel

Vallombreuse. Le jeune duc, s’il a le défaut d’être insolent, n’a pas

celui d’être lâche, et il ne se retranchera pas derrière sa dignité dès

qu’il saura votre véritable condition. Mais en voilà assez sur ce sujet.

N’ennuyons pas plus longtemps Zerbine de nos querelles d’homme. Je vois

ses lèvres purpurines se contracter malgré la politesse, et il faut que

ce soit le rire et non le bâillement qui nous montre les perles dont sa

bouche est l’écrin. Allons, Zerbine, reprenez votre gaieté et versez à

boire au Baron.»

La Soubrette obéit avec autant de grâce que de dextérité. Hébé versant

le nectar ne s’y fût pas mieux prise. Elle faisait bien tout ce qu’elle

faisait.

Il ne fut plus question de rien pendant le reste du souper. La

conversation roula sur le jeu de Zerbine, que le marquis accablait de

compliments auxquels Sigognac pouvait joindre les siens sans nulle

complaisance ou galanterie, car la Soubrette avait montré un esprit, une

verve et un talent incomparables. On parla aussi des vers de M. de

Scudéry, un des plus beaux esprits du temps, que le marquis trouvait

parfaits, mais légèrement soporifiques, préférant à _Lygdamon et Lydias_

les _Rodomontades du capitaine Fracasse_. C’était un homme de goût que

ce marquis!

Dès qu’il put le faire, Sigognac prit congé et se retira en sa chambre

dont il poussa le verrou. Puis il sortit d’un étui de serge qui

l’entourait de peur de la rouille, une épée ancienne, celle de son père,

qu’il avait emportée avec lui comme une amie fidèle. Il la tira

lentement du fourreau et en baisa respectueusement la poignée. C’était

une belle arme, riche sans ornementation superflue, une arme de combat

et non de parade. Sur la lame d’acier bleuâtre, relevée de quelques

minces filets d’or, se voyait imprimée la marque d’un des plus célèbres

armuriers de Tolède. Sigognac prit un chiffon de laine et le passa à

plusieurs reprises sur ce fer pour lui rendre tout son brillant. Il tâta

du doigt le fil et la pointe, et l’appuyant contre la porte, il courba

la lame presque jusqu’à son poignet afin d’en éprouver la souplesse. Le

noble fer subit vaillamment ces essais et fit voir qu’il ne trahirait

pas son homme sur le pré. Animé par l’éclat poli de l’acier, sentant la

garde bien à la main, Sigognac se mit à tirer au mur, et vit qu’il

n’avait rien oublié des leçons que Pierre, ancien prévôt de salle, lui

donnait pendant ses longs loisirs au château de la Misère.

Ces exercices auxquels il s’était livré avec son vieux domestique, faute

de pouvoir suivre les académies comme il eût été convenable pour un

jeune gentilhomme, avaient développé sa force, corroboré ses muscles,

augmenté sa souplesse naturelle. N’ayant rien autre chose à faire, il

s’était pris d’une sorte de passion à l’endroit de l’escrime et avait

profondément étudié cette noble science; bien qu’il ne se crût encore

qu’un écolier, il était depuis longtemps passé maître, et il lui

arrivait souvent, dans les assauts qu’ils faisaient ensemble, de

moucheter d’un point bleuâtre le plastron de buffle dont Pierre se

couvrait la poitrine. Il est vrai qu’en sa modestie il se disait que le

bon Pierre faisait exprès de se laisser toucher, pour ne pas le

décourager toujours avec des parades invincibles. Il se trompait en

cela: le vieux prévôt n’avait caché à son élève chéri aucun des secrets

de son art. Pendant des années entières il l’avait tenu aux principes,

quoique Sigognac parfois témoignât de l’ennui de ces exercices si

longuement répétés, en sorte que le jeune Baron possédait une solidité

égale à celle de son maître, mais la jeunesse lui donnait plus de

souplesse et de rapidité; sa vue aussi était meilleure, en sorte que

Pierre, quoique sachant une riposte à toute botte, ne parvenait pas

aussi régulièrement qu’autrefois à écarter le fer du Baron. Ces

défaites, qui eussent aigri un maître d’armes ordinaire, car ces

gladiateurs de profession ne se laissent pas volontiers vaincre, même

par leurs plus chers, réjouissaient et remplissaient

[Illustration: LE BARON DE SIGOGNAC ET LE MARQUIS DE BRUYÈRES.

(Page 225.)]

d’orgueil le cœur du brave domestique, mais il cachait sa joie, de peur

que le Baron ne se négligeât, croyant avoir atteint le but et emporté la

palme.

Ainsi en ce siècle de raffinés, de fendeurs de naseaux, de gens campés

sur la hanche, de duellistes et de bretteurs fréquentant les salles des

maîtres espagnols et napolitains pour apprendre des bottes secrètes et

des coups de Jarnac, notre jeune Baron, qui n’était jamais sorti de sa

tourelle que pour chasser, à la queue de Miraut, un maigre lièvre sur la

bruyère, se trouvait être, sans en avoir la conscience, une des plus

fines lames de l’époque, et capable de se mesurer avec les épées les

plus célèbres. Peut-être n’avait-il pas l’élégance insolente, la pose

délibérée, la forfanterie provocatrice de tel ou tel gentilhomme renommé

pour ses prouesses sur le pré, mais bien habile eût été le fer capable

de pénétrer dans le petit cercle où sa garde l’enfermait.

Content de lui et de son épée qu’il posa près de son chevet, Sigognac ne

tarda pas à s’endormir dans une sécurité parfaite, comme s’il n’avait

pas chargé le marquis de Bruyères de provoquer le puissant duc de

Vallombreuse.

Isabelle ne put fermer l’œil: elle comprenait que Sigognac n’en

resterait pas là, et elle redoutait pour son ami les suites de la

querelle, mais il ne lui vint pas à l’idée de s’interposer entre les

combattants. Les affaires d’honneur étaient en ce temps choses sacrées,

que les femmes ne se fussent point avisées d’interrompre ou de gêner par

leurs pleurnicheries.

Sur les neuf heures, le marquis, déjà tout habillé, alla trouver

Sigognac dans sa chambre, pour régler avec lui les conditions du combat,

et le Baron voulut qu’il prît, en cas d’incrédulité ou de refus de la

part du duc, les vieilles chartes, les antiques parchemins auxquels

pendaient de larges sceaux de cire sur queue de soie, les diplômes

cassés à tous les plis et paraphés de signatures royales dont l’encre

avait jauni, l’arbre généalogique aux rameaux touffus chargés de

cartels, toutes les pièces enfin qui attestaient la noblesse des

Sigognac. Ces illustres paperasses, dont l’écriture gothiquement

indéchiffrable eût demandé des lunettes et la science d’un bénédictin,

étaient enveloppées pieusement d’un morceau de taffetas cramoisi dont la

couleur passée avait pris une teinte pisseuse. On eût dit un morceau de

la bannière qui conduisait jadis les cent lances du baron Palamède de

Sigognac contre l’ost des Sarrasins.

«Je ne crois pas, dit le marquis, qu’il soit besoin, en cette

occurrence, de faire vos preuves comme devant un héraut d’armes; il

suffira de ma parole dont personne n’a jamais douté. Cependant comme il

se peut que le duc de Vallombreuse, par extravagant dédain et folle

outrecuidance, feigne de ne voir en vous que le capitaine Fracasse,

comédien aux gages du sieur Hérode, je vais toujours prendre ces pièces

que mon valet portera au cas qu’il les faille produire.

--Vous ferez ce que vous jugerez à propos, répondit Sigognac; je m’en

fie à votre sagesse et je remets mon honneur entre vos mains.

--Il n’y périclitera pas, répondit M. de Bruyères, soyez-en sûr, et nous

aurons raison de ce duc outrageux dont les façons altières me choquent

plus qu’assez. Le tortil du baron, les feuilles d’ache et les perles du

marquis valent bien les pointes de la couronne ducale, quand la race est

ancienne et la filiation pure de tout mélange. Mais c’est assez parler,

il faut agir. Les paroles sont femelles, les actions mâles, et la

lessive de l’honneur ne se coule qu’avec du sang, comme disent les

Espagnols.»

Là-dessus le marquis appela son valet, lui remit la liasse de papiers,

et sortit de l’auberge pour aller à l’hôtel de Vallombreuse s’acquitter

de sa mission.

Il ne faisait pas encore jour chez le duc, qui, agité et coléré par les

événements de la veille, ne s’était assoupi que fort tard. Aussi quand

le marquis de Bruyères dit au valet de chambre de Vallombreuse de

l’annoncer à son maître, les yeux du maraud s’écarquillèrent-ils à cette

demande énorme. Réveiller le duc! entrer chez lui avant qu’il n’eût

sonné! Autant eût valu pénétrer dans la cage d’un lion de Barca ou d’un

tigre de l’Inde. Le duc, même quand il s’était couché de bonne humeur,

n’avait pas le réveil gracieux.

«Monsieur ferait mieux d’attendre, dit le laquais tremblant à l’idée

d’une telle audace, ou de revenir plus tard. Monseigneur n’a pas encore

appelé, et je n’ose prendre sur moi...

--Annonce le marquis de Bruyères, cria le protecteur de Zerbine d’une

voix où la colère commençait à vibrer, ou j’enfonce la porte et je

m’introduis moi-même; il faut que je parle à ton maître sur-le-champ

pour des choses qui sont d’importance et intéressent l’honneur.

--Ah! monsieur vient pour un duel? dit le valet de chambre subitement

radouci. Que ne le disiez-vous tout de suite? Je vais aller porter votre

nom à monseigneur; il s’est couché hier de si féroce humeur qu’il sera

enchanté d’être réveillé par une querelle et d’avoir un prétexte de se

battre.»

Et le laquais, d’un air résolu, pénétra dans l’appartement après avoir

prié le marquis de vouloir bien patienter quelques minutes.

Au bruit que fit la porte en s’ouvrant et en se refermant, Vallombreuse,

qui ne dormait que d’un œil, s’éveilla tout à fait, et d’un saut si

brusque, que le bois du lit en craqua, se mit sur son séant, cherchant

quelque objet à jeter à la tête du valet de chambre.

«Que le diable embroche de sa corne le triple oison qui interrompt mon

sommeil! cria-t-il d’une voix irritée. Ne t’avais-je point ordonné de ne

point entrer qu’on ne t’appelât? Je te ferai donner cent coups

d’étrivières par mon majordome pour m’avoir désobéi. Comment vais-je me

rendormir maintenant? J’ai eu peur un instant que ce ne fût la trop

tendre Corisande!

--Monseigneur, répondit le laquais avec un respect prosterné, peut me

faire périr sous le bâton si cela lui convient, mais si j’ai osé

transgresser la consigne, ce n’est pas sans de bonnes raisons. Monsieur

le marquis de Bruyères est là qui voudrait parler à monsieur le duc pour

affaire d’honneur, à ce que j’ai compris. Monsieur le duc ne se cèle

point en ces occasions, et reçoit toujours ces sortes de visites.

--Le marquis de Bruyères! fit le duc, est-ce que j’ai eu quelque

querelle avec lui? je ne m’en souviens point; et d’ailleurs il y a fort

longtemps que je ne lui ai parlé. Peut-être s’imagine-t-il que je veux

lui souffler Zerbine, car les amoureux se figurent toujours qu’on en

veut à leur objet. Allons, Picard, donne-moi ma robe de chambre et

rabats les rideaux du lit, qu’on ne voie point le désordre de la

couchette. Il ne faut point faire attendre ce brave marquis.»

Picard présenta au duc une magnifique simarre à la vénitienne qu’il alla

prendre dans une garde-robe, et dont le fond d’or se ramageait de

grandes fleurs noires veloutées; Vallombreuse en serra les cordons sur

ses hanches, de manière à faire voir sa taille fine, s’assit dans un

fauteuil, prit un air d’insouciance et dit au laquais: «Maintenant fais

entrer.

--Monsieur le marquis de Bruyères, fit Picard en ouvrant la porte à deux

battants.

--Bonjour, marquis, dit le jeune duc de Vallombreuse en se soulevant à

demi de son fauteuil, et soyez le bienvenu, quel que soit le sujet qui

vous amène. Picard, avance un siége à monsieur. Excusez-moi si je vous

reçois dans cette chambre en désordre et sous ce déshabillé matinal; n’y

voyez pas un manque de civilité, mais une marque d’empressement.

--Pardonnez, répliqua le marquis, l’insistance sauvage que j’ai mise à

troubler votre sommeil, occupé peut-être de quelque rêve délicieux, mais

je suis chargé près de vous d’une mission qui ne souffre pas de retard

entre gentilshommes.

--Vous me piquez la curiosité au vif, répondit Vallombreuse; je ne

devine point quelle peut être cette affaire urgente.

--Sans doute, monsieur le duc, dit le marquis de Bruyères, vous avez

oublié certaines circonstances de la soirée d’hier. De si minces détails

ne sont point faits pour se graver en votre souvenir. Aussi vais-je

aider votre mémoire, si vous le permettez. Au foyer des comédiennes,

vous avez daigné honorer d’une attention particulière une jeune personne

qui joue les ingénues: Isabelle, je crois. Et par une badinerie que,

pour ma part, je ne trouve pas blâmable, vous lui voulûtes poser une

assassine sur le sein. Ce procédé, que je ne qualifie pas, choqua fort

un comédien, le capitaine Fracasse, qui eut la hardiesse de vous arrêter

la main.

--Marquis, vous êtes le plus fidèle et le plus consciencieux des

historiographes, interrompit Vallombreuse. Tout cela est vrai de point

en point, et, pour finir l’anecdote, je promis à ce drôle, insolent

comme un noble, une volée de bois vert, châtiment approprié à un

maroufle de sa sorte.

--Il n’y a pas grand mal à faire bâtonner un histrion ou un grimaud de

lettres dont on n’est pas content, dit le marquis d’un air de parfaite

insouciance; ces espèces ne valent pas les cannes qu’on leur rompt sur

le dos; mais ici le cas est différent. Sous le capitaine Fracasse, qui,

du reste, a rossé vos estafiers de la belle manière, il y a le baron de

Sigognac, un gentilhomme de vieille roche et de la meilleure noblesse

qui soit en Gascogne. Personne n’a rien à dire sur son compte.

--Que diable allait-il faire parmi cette troupe de baladins? répondit le

jeune duc de Vallombreuse en jouant avec les cordons de sa robe de

chambre; pouvais-je soupçonner un Sigognac sous cet accoutrement

grotesque et derrière ce faux nez barbouillé de carmin?

--Quant à votre première question, dit le marquis, j’y répondrai par un

mot. Entre nous, je crois le Baron fort épris de l’Isabelle; ne la

pouvant retenir en son château, il s’est engagé dans la troupe pour

suivre ses amours. Ce n’est pas vous qui trouverez ce pourchas galant de

mauvais goût, puisque la dame de ses pensées excite votre fantaisie.

--Non; j’admets tout ceci. Mais vous conviendrez que je ne pouvais

deviner ce roman, et que l’action du capitaine Fracasse fut

impertinente.

--Impertinente venant d’un comédien, reprit M. de Bruyères, naturelle

venant d’un gentilhomme jaloux de sa maîtresse. Aussi le capitaine

Fracasse jette-t-il son masque et vient-il, comme baron de Sigognac,

vous proposer le cartel par mon entremise et vous demander raison de

l’insulte que vous lui avez faite.

--Mais qui me dit, fit Vallombreuse, que ce prétendu Sigognac, qui joue

les Matamores dans une compagnie de bouffons, ne soit pas un intrigant

de bas étage usurpant un nom honorable pour avoir l’honneur de faire

toucher sa batte d’histrion par mon épée?

--Duc, répliqua le marquis de Bruyères d’un ton plein de dignité, je ne

servirais pas de témoin et de second à quelqu’un qui ne serait point né.

Je connais personnellement le baron de Sigognac, dont le castel n’est

qu’à quelques lieues de mes terres. Je me porte son garant. D’ailleurs,

si vous doutez encore de sa qualité, j’ai là toutes les pièces qu’il

faut pour rassurer vos scrupules. Voulez-vous me permettre d’appeler mon

laquais qui attend dans l’antichambre et vous remettra les parchemins?

--Il n’en est nul besoin, répondit Vallombreuse; votre parole me suffit,

j’accepte le duel; M. le chevalier de Vidalinc, mon ami, sera mon

second. Veuillez vous entendre avec lui. Toutes armes et toutes

conditions me sont bonnes. Aussi bien ne serais-je pas fâché de voir si

le baron de Sigognac sait aussi bien parer les coups d’épée que le

capitaine Fracasse les coups de bâton. La charmante Isabelle couronnera

le vainqueur du tournoi, comme aux beaux temps de la chevalerie. Mais

souffrez que je me retire. M. de Vidalinc, qui occupe un appartement

dans l’hôtel, va descendre, et vous vous entendrez avec lui du lieu, de

l’arme et de l’heure. Sur ce, _beso a vuestra merced la mano,

caballero_.»

En disant ces mots, le duc de Vallombreuse salua avec une courtoisie

étudiée le marquis de Bruyères, souleva une lourde portière de

tapisserie et disparut.

Quelques instants après, le chevalier de Vidalinc vint rejoindre le

marquis; les conditions furent bientôt réglées. On choisit l’épée, arme

naturelle des gentilshommes, et la rencontre fut fixée au lendemain,

Sigognac ne voulant pas, s’il était blessé ou tué, faire manquer la

représentation annoncée par toute la ville. Le rendez-vous fut pris à un

certain endroit hors des murs, dans un pré fort apprécié des duellistes

de Poitiers pour sa solitude, fermeté de terrain et commodité naturelle.

Le marquis de Bruyères retourna à l’auberge des _Armes de France_ et

rendit compte de sa mission à Sigognac, qui le remercia chaleureusement

d’avoir si bien arrangé les choses, car il avait sur le cœur les regards

insolents et libertins du jeune duc à l’endroit d’Isabelle.

La représentation devait commencer à trois heures, et depuis le matin,

le crieur de la ville se promenait par les rues battant la caisse et

annonçant le spectacle, dès qu’il s’était formé autour de lui un cercle

de curieux. Le drôle avait les poumons de Stentor, et sa voix, habituée

à promulguer les édits, donnait aux titres des pièces et aux noms des

acteurs une redondance emphatique la plus majestueuse du monde. Les

vitres en tremblaient aux fenêtres et les verres vibraient à l’unisson

sur les tables dans l’intérieur des logis. Il possédait, en outre, une

manière automatique de remuer le menton en prononçant ses phrases qui le

faisait ressembler à un casse-noisette de Nuremberg et mettait en joie

tous les polissons. Les yeux n’étaient pas moins sollicités que les

oreilles, et ceux qui n’avaient pas entendu l’annonce pouvaient voir aux

carrefours les plus fréquentés, sur les murailles du jeu de paume et

contre la porte des _Armes de France_ de grandes affiches placardées

où, en majuscules rouges et noires savamment alternées, figuraient

_Lygdamon et Lydias_ et les _Rodomontades du capitaine Fracasse_, tracés

au pinceau par Scapin, le calligraphe de la troupe. Ces affiches étaient

disposées en style lapidaire, à la façon romaine, et les délicats

n’eussent rien trouvé à y reprendre.

Un valet de l’auberge, qu’on avait affublé en portier de comédie, avec

une souquenille mi-partie vert et jaune, un large baudrier supportant

une épée en verrouil, un feutre à grands bords enfoncé jusqu’aux yeux et

surmonté d’une plume longue à balayer les toiles d’araignée au plafond,

contenait la foule à la porte qu’il barrait d’une sorte de pertuisane,

ne laissant passer quiconque qu’il n’eût craché au bassinet dans un

plateau d’argent posé sur une table, c’est-à-dire payé le prix de sa

place ou à tout le moins montré un billet d’entrée en la forme convenue.

Vainement quelques petits clercs, écoliers, pages ou laquais essayèrent

de pénétrer en fraude et de se glisser sous la redoutable pertuisane, le

vigilant cerbère les renvoyait d’une bourrade au milieu de la rue, où

d’aucuns tombèrent dans le ruisseau à jambes rebindaines, grand sujet

d’hilarité pour les autres, qui s’esclaffaient de rire et se tenaient

les côtés à les voir se relever tout punais et contaminés de fange.

Les dames arrivaient en chaises à porteurs dont les brancards étaient

tenus par de vigoureux manants courant sous cette charge légère.

Quelques hommes venus à cheval ou à mule jetaient les brides de leurs

montures à des laquais apostés pour cet office. Deux ou trois carrosses

à dorures rougies et à peintures fanées, tirés de la remise en cette

occasion solennelle, s’approchèrent de la porte au pas de lourds

chevaux, et il en sortit, comme de l’arche de Noé, toutes sortes de

bêtes provinciales d’aspect hétéroclite et caparaçonnées d’habits à la

mode sous le défunt roi. Cependant ces carrosses, tout délabrés qu’ils

fussent, ne laissaient pas que de faire impression sur la foule accourue

pour voir entrer le monde à la comédie, et rangés les uns à côté des

autres sur la place, ils produisaient un effet assez respectable.

Bientôt la salle fut pleine à n’y pouvoir introduire un cure-dent. De

chaque côté de la scène on avait disposé des fauteuils pour les

personnes de marque; chose, certes, nuisible à l’illusion théâtrale et

au jeu des acteurs, mais dont l’habitude empêchait de sentir le

ridicule. Le jeune duc de Vallombreuse, en velours noir tout passementé

de jais, tout inondé de dentelles, y figurait près de son ami le

chevalier de Vidalinc, vêtu d’un charmant costume en satin couleur de

scabieuse relevé d’agréments d’or. Quant au marquis de Bruyères, pour

être plus libre d’applaudir Zerbine sans trop se compromettre, il avait

pris un siége à l’orchestre derrière les violons.

Des espèces de loges en planches de sapin, recouvertes de serge ou de

vieilles verdures de Flandre, avaient été pratiquées sur les côtés de la

salle, dont le milieu formait le parterre, où se tenaient debout les

petits bourgeois, courtauds de boutique, clercs de procureur, apprentis,

écoliers, laquais et autres canailles.

Dans les loges s’établissaient, en faisant bouffer leurs jupes et en

passant le doigt par l’échancrure de leur corsage pour mieux faire

valoir les trésors de leur blanche poitrine, les femmes aussi

superbement parées que le permettait leur garde-robe de province, un peu

arriérée sur les modes de la cour. Mais croyez bien que chez plusieurs

la richesse remplaçait avantageusement l’élégance, du moins aux yeux peu

connaisseurs du public poitevin. Il y avait là de bons gros diamants de

famille qui, pour être sertis dans de vieilles montures encrassées, n’en

avaient pas moins leur prix; d’antiques dentelles, un peu jaunes, il est

vrai, mais de grande valeur; de longues chaînes d’or à vingt-quatre

carats, fort lourdes et précieuses, quoique de travail ancien; des

brocarts et des soieries léguées par les aïeules, comme on n’en tisse

plus à Venise ni à Lyon. Il y avait même de charmants visages frais,

roses, reposés, qu’on eût fort prisés à Saint-Germain et à Paris, malgré

leur physionomie un peu trop innocente et naïve.

Le capitaine Fracasse · 第 21 / 47 段