marquise, qui s’était laissée tomber entre les bras d’un fauteuil, comme
épuisée par l’effort que l’aveu qu’elle venait de faire avait coûté à sa
pudeur, madame, ou plutôt reine et déité, que peuvent être des paroles
fardées, des flammes contrefaites, des concetti imaginés à froid par des
poëtes qui se rongent les ongles, de vains soupirs poussés aux genoux
d’une comédienne barbouillée de rouge et dont les yeux distraits errent
parmi le public, à côté de mots jaillis de l’âme, de feux qui brûlent
les moelles, des hyperboles d’une passion à laquelle tout l’univers ne
saurait fournir d’assez brillantes images pour parer son idole, et des
élans d’un cœur qui voudrait s’élancer de la poitrine où il est contenu
pour servir de coussin aux pieds de l’objet adoré? Vous daignez trouver,
céleste marquise, que j’exprime avec chaleur l’amour dans les pièces de
théâtre, c’est que je n’ai jamais regardé une actrice, et que mon idée
va toujours au delà, vers un idéal parfait, quelque dame belle, noble,
spirituelle comme vous, et c’est elle seule que j’aime sous les noms de
Silvie, de Doralice et d’Isabelle, qui lui servent de fantômes.»
En disant cela, Léandre, trop bon acteur pour oublier que la pantomime
doit accompagner le débit, se penchait sur une main que la marquise lui
abandonnait et la couvrait de baisers ardents. La marquise laissait
errer ses doigts blancs, longs et chargés de bagues dans la chevelure
soyeuse et parfumée du comédien, et regardait sans les voir, à demi
renversée dans son fauteuil, les petits Amours ailés au plafond bleu
turquin.
Tout à coup la marquise repoussa Léandre et se leva en chancelant.
«Oh! finissez, dit-elle d’une voix brève et haletante, finissez,
Léandre, vos baisers me brûlent et me rendent folle!»
Et, s’appuyant de la main à la muraille, elle gagna la porte par où
elle était entrée et souleva la portière, dont le pli retomba sur elle
et sur Léandre qui s’était approché pour la soutenir.
Une aurore d’hiver soufflait dans ses doigts rouges, quand Léandre, bien
enveloppé de sa cape et dormant à demi dans le coin du carrosse, fut
ramené à la porte de Poitiers. Ayant soulevé le coin du mantelet pour
reconnaître sa route, il aperçut de loin le marquis de Bruyères qui
marchait à côté de Sigognac et se dirigeait vers l’endroit fixé pour le
duel. Léandre rabattit le rideau de cuir pour n’être pas vu par le
marquis que le carrosse effleura presque. Un sourire de vengeance
satisfaite erra sur ses lèvres. Les coups de bâton étaient payés!
L’endroit choisi était abrité du vent par une longue muraille qui avait
aussi l’avantage de cacher les combattants aux voyageurs passant sur la
route. Le terrain était ferme, bien battu, sans pierres, ni mottes, ni
touffes d’herbe qui pussent embarrasser les pieds, et offrait toutes les
facilités pour se couper correctement la gorge entre gens d’honneur.
Le duc de Vallombreuse et le chevalier Vidalinc, suivis d’un
barbier-chirurgien, ne tardèrent pas à arriver. Les quatre gentilshommes
se saluèrent avec une courtoisie hautaine et une politesse froide, comme
il sied à des gens bien élevés qui vont se battre à mort. Une complète
insouciance se lisait sur la figure du jeune duc, parfaitement brave, et
d’ailleurs sûr de son adresse. Sigognac ne faisait pas moins bonne
contenance, quoique ce fût son premier duel. Le marquis de Bruyères fut
très-satisfait de ce sang-froid et en augura bien.
Vallombreuse jeta son manteau et son feutre, et défit son pourpoint,
manœuvres qui furent imitées de point en point par Sigognac. Le marquis
et le chevalier mesurèrent les épées des combattants. Elles étaient de
longueur égale.
Chacun se mit sur son terrain, prit son épée et tomba en garde.
«Allez, messieurs, et faites en gens de cœur, dit le marquis.
--La recommandation est inutile, fit le chevalier de Vidalinc; ils vont
se battre comme des lions. Ce sera un duel superbe.»
Vallombreuse, qui, au fond, ne pouvait s’empêcher de mépriser un peu
Sigognac et s’imaginait de ne rencontrer qu’un faible adversaire, fut
surpris, lorsqu’il eut négligemment tâté le fer du Baron,
[Illustration: LE DUEL. (Page 244.)]
de trouver une lame souple et ferme qui déjouait la sienne avec une
admirable aisance. Il devint plus attentif, puis essaya quelques feintes
aussitôt devinées. Au moindre jour qu’il laissait, la pointe de Sigognac
s’avançait, nécessitant une prompte parade. Il risqua une attaque; son
épée, écartée par une riposte savante, le laissa découvert et, s’il ne
se fût brusquement penché en arrière, il eût été atteint en pleine
poitrine. Pour le duc, la face du combat changeait. Il avait cru pouvoir
le diriger à son gré, et après quelques passes, blesser Sigognac où il
voudrait au moyen d’une botte qui jusque-là lui avait toujours réussi.
Non-seulement il n’était plus maître d’attaquer à son gré, mais il avait
besoin de toute son habileté pour se défendre. Quoi qu’il fît pour
rester de sang-froid, la colère le gagnait; il se sentait devenir
nerveux et fébrile, tandis que Sigognac, impassible, semblait, par sa
garde irréprochable, prendre plaisir à l’irriter.
«Ne ferons-nous rien pendant que nos amis s’escriment? dit le chevalier
de Vidalinc au marquis de Bruyères; il fait bien froid ce matin,
battons-nous un peu, ne fût-ce que pour nous réchauffer.
--Bien volontiers, dit le marquis, cela nous dégourdira.»
Vidalinc était supérieur au marquis de Bruyères en science d’escrime, et
au bout de quelques bottes, il lui fit sauter l’épée de la main par un
lié sec et rapide. Comme aucune rancune n’existait entre eux, ils
s’arrêtèrent de commun accord, et leur attention se reporta sur Sigognac
et Vallombreuse.
Le duc, pressé par le jeu serré du Baron, avait déjà rompu de plusieurs
semelles. Il se fatiguait, et sa respiration devenait haletante. De
temps en temps des fers froissés rapidement jaillissait une étincelle
bleuâtre, mais la riposte faiblissait devant l’attaque et cédait.
Sigognac qui, après avoir lassé son adversaire, portait des bottes et se
fendait, faisait toujours reculer le duc.
Le chevalier de Vidalinc était fort pâle et commençait à craindre pour
son ami. Il était évident, aux yeux des connaisseurs en escrime, que
tout l’avantage appartenait à Sigognac.
«Pourquoi diable, murmura Vidalinc, Vallombreuse n’essaye-t-il pas la
botte que lui a enseignée Girolamo de Naples et que ce Gascon ne doit
pas connaître?»
Comme s’il lisait dans la pensée de son ami, le jeune duc tâcha
d’exécuter la fameuse botte, mais au moment où il allait la détacher
par un coup fouetté, Sigognac le prévint et lui porta un coup droit si
bien à fond qu’il traversa l’avant-bras de part en part. La douleur de
cette blessure fit ouvrir les doigts au duc, dont l’épée roula sur
terre.
Sigognac, avec une courtoisie parfaite, s’arrêta aussitôt, quoiqu’il pût
doubler le coup sans manquer aux conventions du duel, qui ne devait pas
s’arrêter au premier sang. Il appuya la pointe de sa lame en terre, mit
la main gauche sur la hanche et parut attendre les volontés de son
adversaire. Mais Vallombreuse, à qui, sur un geste d’acquiescement de
Sigognac, Vidalinc remit l’épée en main, ne put la tenir et fit signe
qu’il en avait assez.
Sur quoi Sigognac et le marquis de Bruyères saluèrent le plus poliment
du monde le duc de Vallombreuse et le chevalier de Vidalinc, et
reprirent le chemin de la ville.
X.
UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE.
Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à
porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa
blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques
semaines, n’était point dangereuse; sans léser artère ni nerf, la lame
avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait
souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux
contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs
du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide
égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent,
pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs,
qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les
endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le
blessé de les appeler «butors,» et de leur promettre les étrivières, car
ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.
Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha
adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une
courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort
surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était
point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.
Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui
présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial
prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il
était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme
qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes:
«Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la
tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi
perforé de son long bec? moi qui me suis mesuré avec les plus fines
lames du temps et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure,
y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre
les bras de ses témoins?
--Les plus heureux et les plus adroits ont comme cela leurs jours de
guignon, répondit sentencieusement Vidalinc. Le visage de dame Fortune
n’est pas toujours le même; tantôt elle sourit et tantôt fait la moue.
Jusqu’à présent, vous n’avez point eu à vous plaindre d’elle, qui vous a
mignoté en son giron comme son enfant le plus cher.
--N’est-il pas honteux, continua Vallombreuse en s’animant, que ce
fantoche ridicule, que ce hobereau grotesque, qui reçoit des volées et
gourmades sur les tréteaux dans d’ignobles farces, ait eu raison du duc
de Vallombreuse jusqu’alors invaincu? Il faut que ce soit quelque
gladiateur de profession caché dans la peau d’un saltimbanque.
--Vous savez sa qualité véritable dont le marquis de Bruyères se porte
garant, fit Vidalinc; toutefois, sa force nonpareille à l’épée m’étonne,
elle passe les habiletés connues. Girolamo ni Paraguante, les célèbres
maîtres d’armes, n’ont un jeu plus serré. Je l’ai bien observé en cette
rencontre, et nos plus fameux duellistes n’y feraient que blanchir. Il a
fallu toute votre adresse et les leçons du Napolitain pour n’être point
féru grièvement. Votre défaite est encore une victoire. Marcilly et
Duportal, qui pourtant se piquent d’escrime, et comptent parmi les
bonnes lames de la ville, seraient à n’en douter pas, restés sur le
terrain avec un semblable adversaire.
--Il me tarde que ma blessure soit fermée, reprit le duc après un moment
de silence, pour le provoquer de nouveau et prendre ma revanche.
--Ce serait une entreprise hasardeuse et que je ne vous conseillerais
point, dit le chevalier; il pourrait vous rester au bras quelque
faiblesse qui diminuerait vos chances de victoire. Ce Sigognac est un
antagoniste redoutable auquel il ne faut pas se frotter imprudemment.
Il connaît maintenant votre jeu, et l’assurance que donne un premier
avantage doublera ses forces. L’honneur est satisfait de la sorte, la
rencontre a été sérieuse. Restez-en là.»
Vallombreuse intérieurement sentait la justesse de ces raisons. Il avait
lui-même assez étudié l’escrime, où il croyait exceller, pour comprendre
que son épée, quelque habile qu’elle fût, n’atteindrait point la
poitrine de Sigognac défendue par cette garde impénétrable contre
laquelle s’étaient brisés tous ses efforts. Il s’avouait, bien qu’il
s’en indignât, cette étonnante supériorité. Il était même contraint de
dire tout bas que le Baron, ne voulant pas le tuer, lui avait fait
précisément une blessure qui le mettait hors de combat. Cette
magnanimité, dont un caractère moins orgueilleux eût été touché,
irritait sa superbe et envenimait ses ressentiments. Être vaincu! une
semblable idée le forcenait. Il acquiesça en apparence aux conseils de
son ami, mais à l’air sombre et farouche de son visage on eût pu deviner
que quelque noir projet de vengeance s’ébauchait déjà dans sa cervelle,
projet qui voulait être couvé par la rancune pour être mené à bien.
«Je ferai maintenant belle figure devant Isabelle, dit-il en s’efforçant
de rire, mais il riait jaune, avec ce bras transpercé par son galant.
Cupidon invalide ne réussit guère près des Grâces.
--Oubliez cette ingrate, fit Vidalinc. Après tout, elle ne pouvait
prévoir qu’un duc aurait le caprice de s’enamourer d’elle. Reprenez
cette bonne Corisande qui vous aime de toute son âme et pleure des
heures entières à votre porte comme un chien renvoyé.
--Ne prononce pas ce nom, Vidalinc, s’écria le duc, si tu veux que nous
restions amis. Ces lâches tendresses, qu’aucun outrage ne rebute, me
dégoûtent et m’excèdent. Il me faut des froideurs hautaines, des fiertés
rebelles, des vertus imprenables! Comme elle me semble adorable et
charmante, cette dédaigneuse Isabelle! Comme je lui sais gré de mépriser
mon amour qui sans doute serait déjà passé s’il eût été accueilli!
Certes, elle ne doit point avoir une âme basse et commune, pour refuser,
en sa condition, des avances d’un seigneur qui la distingue et qui n’est
pas mal fait de sa personne, s’il faut en croire les dames de la ville.
Il entre dans ma passion une sorte d’estime que je n’ai pas l’habitude
d’accorder aux femmes; mais comment écarter ce damné gentillâtre, ce
Sigognac, de malheur que le diable confonde?
--La chose ne sera pas aisée, dit Vidalinc, à présent qu’il est sur ses
gardes. Mais quand même on parviendrait à le supprimer, il resterait
toujours l’amour d’Isabelle à son endroit, et vous savez mieux que
personne, pour en avoir maintes fois souffert, combien les femmes ont le
sentiment têtu.
--Oh! si je pouvais tuer le Baron, continua Vallombreuse que les
arguments du chevalier ne convainquaient point, j’aurais bientôt réduit
la donzelle malgré ses airs de prude et de vertueuse. Rien ne s’oublie
plus vite qu’un galant défunt.»
Ce n’était point l’avis du chevalier de Vidalinc, mais il ne jugea pas à
propos d’entamer sur ce sujet une controverse qui eût pu aigrir l’humeur
irritable de Vallombreuse.
«Guérissez-vous d’abord et nous aviserons ensuite; ces discours vous
fatiguent. Tâchez de prendre quelque repos et de ne point vous tracasser
ainsi; le chirurgien me tancerait et me taxerait de mauvais garde-malade
si je ne vous recommandais la tranquillité tant d’esprit que de corps.»
Le blessé, se rendant à cette observation, se tut, ferma les yeux et ne
tarda pas à s’endormir.
Sigognac et le marquis de Bruyères étaient tranquillement revenus à
l’hôtel des _Armes de France_, où, en gentilshommes discrets, ils ne
sonnèrent mot du duel; mais les murailles qu’on dit avoir des oreilles
ont aussi des yeux: elles voient pour le moins aussi bien qu’elles
entendent. Dans ce lieu solitaire en apparence, plus d’un regard
inquisiteur épiait les diverses fortunes du combat. L’oisiveté de la
province fait naître beaucoup de ces mouches invisibles ou peu
remarquées qui voltigent aux endroits où il doit se passer quelque
chose, et qui, bourdonnant des ailes, vont ensuite en répandre la notice
partout. A son déjeuner, tout Poitiers savait déjà que le duc de
Vallombreuse avait été blessé en une rencontre par un adversaire
inconnu. Sigognac, vivant fort retiré à l’hôtel, n’avait montré au
public que son masque et non sa figure. Ce mystère irritait fort la
curiosité, et les imaginations travaillaient avec activité pour
découvrir le nom du vainqueur. Il est inutile de rapporter les
suppositions bizarres qui se firent. Chacun construisit laborieusement
la sienne, s’étayant des inductions les plus frivoles et les plus
ridicules, mais personne n’eut l’idée incongrue que le véritable
triomphateur fût le capitaine Fracasse, dont on avait tant ri la veille.
Un duel entre un seigneur de cette qualité et un baladin eût semblé
chose par trop énorme et trop monstrueuse pour que le soupçon en pût
naître. Plusieurs gens du beau monde envoyèrent à l’hôtel Vallombreuse
pour savoir des nouvelles du duc, comptant tirer quelque indice de
l’indiscrétion ordinaire des valets; mais les valets restèrent
taciturnes comme des muets du sérail par la bonne raison qu’ils
n’avaient rien à dire.
Vallombreuse, pour sa richesse, sa hauteur, sa beauté et ses succès près
des femmes, excitait bien des haines jalouses qui n’osaient se produire
ouvertement, mais dont sa défaite flattait la malignité obscure. C’était
le premier échec qu’il subissait, et tous ceux que son arrogance avait
froissés se réjouissaient de ce coup porté au plus tendre de son
amour-propre. Ils ne tarissaient pas, quoiqu’ils ne l’eussent point vu,
sur la bravoure, adresse et grande mine de l’adversaire. Les dames, qui
avaient toutes plus ou moins à se plaindre des procédés du jeune duc à
leur endroit, car il était de ces sacrificateurs dont le méchant caprice
souille l’autel où ils ont brûlé l’encens, se sentaient pleines
d’enthousiasme pour celui qui vengeait leurs affronts secrets. Elles
l’eussent volontiers couronné de lauriers et de myrtes: nous exceptons
du nombre la tendre Corisande, qui pensa devenir folle à cette nouvelle,
pleura publiquement, et, au risque des plus dures rebuffades, parvint à
forcer la consigne et à voir non pas le duc, trop bien gardé pour cela,
mais le chevalier de Vidalinc, plus doux et pitoyable, lequel eut
grand’peine à rassurer cette amante plus sensible qu’il ne fallait aux
malheurs d’un ingrat.
Cependant, comme rien en ce globe terraqué et sublunaire ne peut rester
caché, l’on sut de maître Bilot, qui le tenait de Jacques, le valet du
marquis, présent à l’entretien de Sigognac et de son maître au souper de
Zerbine, que le héros inconnu, vainqueur du jeune duc de Vallombreuse,
était à n’en point douter le capitaine Fracasse, ou pour mieux dire un
baron engagé par amour dans la troupe ambulante d’Hérode. Quant au nom,
Jacques l’avait oublié. C’était un nom qui finissait en gnac, désinence
commune au pays de Gascogne, mais il était sûr de la qualité.
Cette histoire vraie, quoique romanesque, eut beaucoup de succès dans
Poitiers. On s’intéressa à ce gentilhomme si brave et si bonne lame, et,
quand au théâtre parut le capitaine Fracasse, des applaudissements
prolongés témoignèrent, même avant qu’il eût ouvert la bouche, de la
faveur qu’on lui portait. Des dames, parmi les plus grandes et les plus
huppées, ne craignirent pas d’agiter leurs mouchoirs. Il y eut aussi
pour Isabelle des claquements de mains plus sonores qu’à l’ordinaire qui
faillirent embarrasser cette jeune personne et lui firent monter aux
joues, sous le fard, le naturel incarnat de la pudeur. Sans interrompre
son rôle, elle répondit à ces marques de faveur par une révérence
modeste et une gracieuse inclinaison de tête.
Hérode se frottait les mains de joie, et sa large face blême
s’épanouissait comme une pleine lune, car la recette était superbe et la
caisse risquait de crever par suite d’une pléthore monétaire, tout le
monde ayant voulu voir ce fameux capitaine Fracasse, acteur et
gentilhomme, que n’effrayaient ni bâtons ni épées, et qui ne craignait
pas, valeureux champion de la beauté, de se mesurer avec un duc, terreur
des plus braves. Blazius, lui, n’augurait rien de bon de ce triomphe; il
redoutait, non sans raison, l’humeur vindicative de Vallombreuse qui
trouverait bien moyen de prendre sa revanche et de jouer quelque mauvais
tour à la troupe. Les pots de terre devaient, disait-il, éviter, encore
qu’ils n’eussent pas été rompus au premier choc, de se heurter aux pots
de fer, le métal étant plus dur que l’argile. Sur quoi Hérode, confiant
en l’appui de Sigognac et du marquis, l’appelait poltron, trembleur et
claquedents.
Si le Baron n’eût été épris sincèrement d’Isabelle, il eût pu lui faire
aisément une infidélité et même deux, car plus d’une beauté lui souriait
d’un air fort tendre, malgré son costume extravagant, son nez de carton
enluminé de cinabre, et son rôle ridicule qui ne prêtait point aux
illusions romanesques. Le succès de Léandre en fut même compromis. En
vain il faisait belle jambe, se rengorgeait comme un pigeon pattu,
tournait du doigt les boucles de sa perruque, montrait son solitaire et
découvrait ses dents jusqu’aux gencives; il ne produisait plus d’effet,
et il eût pensé enrager de dépit, si _la Dama tapada_ n’eût été à son
poste, le couvant du regard, répondant aux clins d’yeux qu’il lui
adressait par de petits coups d’éventail sur le bord de la loge et
autres signes d’intelligence amoureuse. Sa récente bonne fortune versait
du baume sur cette petite plaie d’amour-propre, et les plaisirs que la
nuit lui promettait le consolaient de ne pas être l’astre de la soirée.
Les comédiens revinrent à l’auberge, et Sigognac reconduisit Isabelle
jusqu’à sa chambre, où la jeune actrice, contre son habitude, le laissa
entrer. Une femme de chambre alluma une chandelle, remit du bois au feu,
et se retira discrètement. Quand la portière fut retombée, Isabelle prit
la main de Sigognac qu’elle serra avec plus de force qu’on n’aurait pu
en supposer à ces doigts frêles et délicats, et d’un ton de voix que
l’émotion altérait, elle lui dit:
«Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le, si vous m’aimez comme
vous le dites.
--C’est un serment que je ne puis faire, dit le Baron; si quelque
audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je
le dois, fût-il duc, fût-il prince.
--Songez, reprit Isabelle, que je ne suis qu’une pauvre comédienne,
exposée aux affronts du premier venu. L’opinion du monde, trop
justifiée, hélas! par les mœurs du théâtre, est que toute actrice se
double d’une courtisane. Quand une femme a mis le pied sur les planches,
elle appartient au public; les regards avides détaillent ses charmes,
scrutent ses beautés, et l’imagination s’en empare comme d’une
maîtresse. Chacun, parce qu’il la connaît, croit en être connu, et, s’il
est admis dans les coulisses, étonne sa pudeur par la brusquerie d’aveux
qu’elle n’a point provoqués. Est-elle sage? on prend sa vertu pour
simagrée pure ou calcul intéressé. Ce sont choses qu’il faut souffrir
puisqu’on ne peut les changer. Désormais fiez-vous à moi pour repousser
par un maintien réservé, une parole brève, un air froid, les
impertinences des seigneurs, des robins et des fats de toutes sortes qui
se penchent sur ma toilette ou grattent du peigne, entre les actes, à la
porte de ma loge. Un coup de busc sec sur les doigts qui s’émancipent
vaut bien un coup de votre rapière.
--Permettez-moi de croire, charmante Isabelle, dit Sigognac, que l’épée
du galant homme peut appuyer à propos le busc de l’honnête femme, et ne
me retirez pas cet emploi d’être votre champion et chevalier.»
Isabelle tenait toujours la main de Sigognac, et fixait sur lui ses yeux
bleus pleins de caresses et de supplications muettes pour arracher le
serment désiré; mais le Baron ne l’entendait pas de cette oreille-là, il
était intraitable comme un hidalgo sur le point d’honneur, et il eût
bravé mille morts plutôt que de souffrir qu’on manquât de respect à sa
maîtresse; il voulait qu’Isabelle, sur les planches, fût estimée comme
une duchesse en un salon.
«Voyons, promettez-moi, fit la jeune comédienne, de ne plus vous exposer
ainsi pour de frivoles motifs. Oh! dans quelle inquiétude et quelle
angoisse j’ai attendu votre retour! je savais que vous alliez vous
battre contre ce duc, dont chacun ne parle qu’avec terreur. Zerbine
m’avait tout conté. Méchant que vous êtes, me torturer le cœur de la
sorte! Ces hommes, ils ne songent guère aux pauvres femmes quand leur
orgueil est en jeu; ils vont sans entendre les sanglots, sans voir les
larmes, sourds, aveugles, féroces. Savez-vous que si vous aviez été tué,
je serais morte?»
Les pleurs qui brillaient dans les yeux d’Isabelle à l’idée seule du
danger que Sigognac avait couru, et le tremblement nerveux de sa voix
montraient que la douce créature disait vrai.