A partir de cet endroit de la pièce, Zerbine fit feu des quatre pieds et

joua avec une verve enragée. Elle semblait lumineuse à force de gaieté,

d’esprit et d’ardeur. Le marquis comprit qu’il ne pourrait plus se

passer désormais de cette âcre sensation. Toutes les autres femmes dont

il avait eu les bonnes grâces, et qu’il opposait en souvenir à Zerbine,

lui parurent ternes, ennuyeuses et fades.

La pièce de M. de Scudéry qu’on répéta ensuite fit plaisir quoique moins

amusante, et Léandre, chargé du rôle de Lygdamon, y fut charmant; mais

puisque nous sommes sur le talent de nos comédiens, laissons-les à leurs

affaires et suivons le duc de Vallombreuse et son ami Vidalinc.

Outré de fureur après cette scène où il n’avait pas eu l’avantage, le

jeune duc était rentré à l’hôtel Vallombreuse avec son confident,

méditant mille projets de vengeance; les plus doux ne tendaient à rien

moins qu’à faire bâtonner l’insolent capitaine jusques à le laisser pour

mort sur la place.

Vidalinc cherchait en vain à le calmer; le duc se tordait les mains de

rage et courait par la chambre comme un forcené, donnant des coups de

poing aux fauteuils qui tombaient comiquement les quatre fers en l’air,

renversant les tables et faisant, pour passer sa fureur, toutes sortes

de dégâts; puis il saisit un vase du Japon et le lança contre le

parquet, où il se brisa en mille morceaux.

«Oh! s’écriait-il, je voudrais pouvoir casser ce drôle comme ce vase, et

le piétiner, et en balayer les restes aux ordures! Un misérable qui ose

s’interposer entre moi et l’objet de mon désir! S’il était seulement

gentilhomme, je le combattrais à l’épée, à la dague, au pistolet, à

pied, à cheval, jusqu’à ce que j’aie posé le pied sur sa poitrine et

craché à la face de son cadavre!

--Peut-être l’est-il, fit Vidalinc, je le croirais assez à son

assurance; maître Bilot a parlé d’un comédien qui s’était engagé par

amour et qu’Isabelle regardait d’un œil favorable. Ce doit être

celui-là, si j’en juge à sa jalousie et au trouble de l’infante.

--Y penses-tu? reprit Vallombreuse, une personne de condition se mêler à

ces baladins, monter sur les tréteaux, se barbouiller de rouge,

recevoir des nazardes et des coups de pied au derrière! Non, cela est

par trop impossible.

--Jupiter s’est bien mué en bête et même en mari pour jouir de

mortelles, répondit Vidalinc, dérogation plus forte à la majesté d’un

dieu olympien que jouer la comédie à la dignité d’un noble.

--N’importe, dit le duc en appuyant le pouce sur un timbre, je vais

d’abord punir l’histrion, sauf à châtier plus tard l’homme, s’il y en a

un derrière ce masque ridicule.

--S’il y en a un! n’en doutez pas, reprit l’ami de Vallombreuse; ses

yeux brillaient comme des lampes, sous le crin de ses sourcils

postiches, et malgré son nez de carton barbouillé de cinabre, il avait

l’air majestueux et terrible, chose difficile en cet accoutrement.

--Tant mieux, dit Vallombreuse, ma vengeance ainsi ne donnera pas de

coups d’épée dans l’eau et rencontrera une poitrine devant ses coups.»

Un domestique entra, s’inclina profondément, et dans une immobilité

parfaite attendit les ordres du maître.

«Fais lever, s’ils sont couchés, Basque, Azolan, Mérindol et Labriche,

dis-leur de s’armer de bons gourdins et d’aller attendre à la sortie du

jeu de paume, où sont les comédiens d’Hérode, un certain capitaine

Fracasse. Qu’ils l’assaillent, le gourment et le laissent sur le

carreau, sans le tuer pourtant; on pourrait croire que j’en ai peur! Je

me charge des suites. En le bâtonnant qu’on lui crie: De la part du duc

de Vallombreuse; afin qu’il n’en ignore.»

Cette commission, d’une nature assez farouche et truculente, ne parut

pas surprendre beaucoup le laquais, qui se retira en assurant à monsieur

le duc que ses ordres allaient être exécutés sur l’heure.

«Cela me contrarie, dit Vidalinc, lorsque le valet se fut retiré, que

vous fassiez traiter de la sorte ce baladin, qui, après tout, a montré

un cœur au-dessus de son état. Voulez-vous que sous un prétexte ou

l’autre j’aille lui chercher querelle et que je le tue? Tous les sangs

sont rouges quand on les verse, quoiqu’on dise que celui des nobles soit

bleu. Je suis de bonne et ancienne souche, mais non d’un rang si grand

que le vôtre, et ma délicatesse ne craint pas de se commettre. Dites un

mot et j’y vais. Ce capitaine me semble plus digne de l’épée que du

bâton.

--Je te remercie, répondit le duc, de cette offre qui me prouve la

fidélité parfaite avec laquelle tu entres dans mes intérêts, mais je ne

saurais pourtant l’accepter. Ce faquin a osé me toucher. Il convient

qu’il expie ignominieusement ce crime. S’il est gentilhomme, il trouvera

à qui parler. Je réponds toujours quand on m’interroge avec une épée.

--Comme il vous plaira, monsieur le duc, dit Vidalinc en allongeant ses

pieds sur un tabouret, comme un homme qui n’a plus qu’à laisser aller

les choses. A propos, savez-vous que cette Sérafine est charmante! Je

lui ai dit quelques douceurs, et j’en ai déjà obtenu un rendez-vous.

Maître Bilot avait raison.»

Le duc et son ami, retombant dans le silence, attendirent le retour des

estafiers.

IX.

COUPS D’ÉPÉE, COUPS DE BATON

ET AUTRES AVENTURES.

La répétition était finie. Retirés dans leurs loges, les comédiens se

déshabillaient et prenaient leurs habits de ville. Sigognac en fit

autant, mais il garda, s’attendant à quelque assaut, son épée de

Matamore. C’était une bonne vieille lame espagnole, longue comme un jour

sans pain, avec une coquille de fer ouvragé qui enveloppait bien le

poignet, et qui, maniée par un homme de cœur, pouvait parer des coups et

en porter de solides, sinon de mortels, car elle était épointée et

mousse selon l’usage des gens de théâtre, mais cela suffisait bien pour

la valetaille que le duc avait chargée de sa vengeance.

Hérode, robuste compagnon aux larges épaules, avait emporté le bâton qui

lui servait à frapper les levers de rideau, et avec cette espèce de

massue, qu’il manœuvrait comme si c’eût été un fétu de paille, il se

promettait de faire rage contre les marauds qui attaqueraient Sigognac,

cela n’étant pas dans son caractère de laisser ses amis en péril.

«Capitaine, dit-il au Baron, lorsqu’ils se trouvèrent dans la rue,

laissons filer les femelles, dont les piaillements nous assourdiraient,

sous la conduite de Léandre et de Blazius: l’un n’est qu’un fat, poltron

comme la lune; l’autre est par trop vieil, et la force trahirait son

courage; Scapin restera avec nous, il passe le croc-en-jambe mieux que

pas un, et en moins d’une minute il vous aura étendu sur le dos, plats

comme porcs, un ou deux de ces maroufles, si tant est qu’ils nous

assaillent; en tout cas, mon bâton est au service de votre rapière.

--Merci, brave Hérode, répondit Sigognac, l’offre n’est pas de refus,

mais prenons bien nos dispositions, de peur d’être attaqués à

l’improviste. Marchons les uns derrière les autres à un certain

intervalle, juste au milieu de la rue; il faudra que ces coquins

apostés, qui s’appliquent à la muraille dans l’ombre, s’en détachent

pour arriver jusqu’à nous, et nous aurons le temps de les voir venir.

Çà, dégaînons l’épée; vous, brandissez votre massue, et que Scapin fasse

un plié de jarret pour se rendre la jambe souple.»

Sigognac prit la tête de la petite colonne, et s’avança prudemment dans

la ruelle qui menait du jeu de paume à l’auberge des _Armes de France_.

Elle était noire, tortueuse, inégale en pavés, merveilleusement propre

aux embuscades. Des auvents s’y projetaient redoublant l’épaisseur de

l’ombre, et prêtant leur abri aux guet-apens. Aucune lumière ne filtrait

des maisons endormies, et il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Basque, Azolan, Labriche et Mérindol, les estafiers du jeune duc,

attendaient déjà depuis plus d’une demi-heure le passage du capitaine

Fracasse, qui ne pouvait rentrer à son auberge par un autre chemin.

Azolan et Basque s’étaient tapis dans l’embrasure d’une porte, d’un côté

de la rue; Mérindol et Labriche, effacés contre la muraille, avaient

pris position juste en face, de manière à faire converger leurs bâtons

sur Sigognac, comme les marteaux des cyclopes sur l’enclume. Le groupe

des femmes conduit par Blazius et Léandre les avait avertis que Fracasse

ne pouvait tarder, et ils se tenaient piétés, les doigts repliés sur le

gourdin, prêts à s’acquitter de leur besogne, sans se douter qu’ils

allaient avoir affaire à forte partie, car d’habitude les poëtes,

histrions et bourgeois que les grands daignent faire bâtonner, prennent

la chose en douceur et se contentent de courber le dos.

Sigognac, dont la vue était perçante, bien que la nuit fût fort noire,

avait depuis quelques instants déjà découvert les quatre escogriffes à

l’affût. Il s’arrêta, et fit mine de vouloir rebrousser chemin. Cette

feinte détermina les coupe-jarrets, qui voyaient leur proie s’échapper,

à quitter leur embuscade pour courir sus au capitaine. Azolan s’élança

le premier, et tous crièrent: «Tue! tue! Au capitaine Fracasse de la

part de monseigneur le duc!» Sigognac avait enveloppé à plusieurs tours

son bras gauche de son manteau, qui formait, ainsi roulé, une sorte de

manchon impénétrable; de ce manchon, il para le coup de gourdin que lui

assénait Azolan, et lui porta de sa rapière une botte si violente en

pleine poitrine, que le misérable tomba au beau milieu du ruisseau le

bréchet effondré, les semelles en l’air et le chapeau dans la boue. Si

la pointe n’eût été mornée, le fer lui eût traversé le corps et fût

sorti entre les deux épaules. Basque, malgré le mauvais succès de son

compagnon, s’avança bravement, mais un furieux coup de plat d’épée sur

la tête lui fracassa le moule du bonnet, et lui montra trente-six

chandelles en cette nuit plus opaque que poix. La massue d’Hérode fit

voler en éclats le bâton de Mérindol, qui, se voyant désarmé, prit la

fuite, non sans avoir le dos froissé et meurtri par le formidable bois,

si prompt qu’il fût à tirer ses guêtres. L’exploit de Scapin fut tel: il

saisit Labriche à bras-le-corps d’un mouvement si prompt et si vif, que

celui-ci, à demi étouffé, ne put faire aucun usage de son gourdin; puis,

l’appuyant sur son bras gauche et le poussant de son bras droit de

manière à lui faire craquer les vertèbres, il l’enleva de terre par un

croc-en-jambe sec, nerveux, irrésistible comme la détente d’un ressort

d’arbalète, et l’envoya rouler sur le pavé dix pas plus loin. La nuque

de Labriche porta contre une pierre, et le choc fut si rude, que

l’exécuteur des vengeances de Vallombreuse resta évanoui sur le champ de

bataille, avec toutes les apparences d’un cadavre.

Désormais la rue était libre, et la victoire demeurait aux comédiens.

Azolan et Basque, rampant sur leurs poignets, tâchaient de gagner

quelque auvent pour reprendre leurs esprits. Labriche gisait comme un

ivrogne en travers du ruisseau. Mérindol, moins grièvement navré, avait

pris la poudre d’escampette sans doute pour que quelqu’un survécût au

désastre, et le pût raconter. Cependant, en approchant de l’hôtel

Vallombreuse, il ralentit le pas, car il allait se trouver en face de la

colère du jeune duc, non moins redoutable que le gourdin d’Hérode. A

cette idée la sueur lui coulait du front, et il ne sentait plus la

douleur de son épaule luxée, après laquelle pendait un bras inerte et

flasque comme une manche vide.

A peine était-il rentré à l’hôtel que le duc, impatient de savoir le

succès de l’algarade, le fit appeler. Mérindol parut avec une

contenance

[Illustration: Désormais la rue était libre et la victoire demeurait aux

comédiens. (Page 216.)]

embarrassée et gauche, car il souffrait beaucoup de son bras. Sous le

hâle de son teint se glissaient des pâleurs verdâtres, et une fine sueur

lui perlait sur le front. Immobile et silencieux, il se tenait au seuil

de la chambre, attendant un mot d’encouragement ou une question de la

part du duc qui se taisait.

«Eh bien, dit le chevalier de Vidalinc voyant que Vallombreuse regardait

Mérindol d’un air farouche, quelles nouvelles apportez-vous? Mauvaises,

sans doute, car vous n’avez pas la mine fort triomphante.

--Monsieur le duc, répondit Mérindol, ne peut douter de notre zèle à

exécuter ses ordres; mais cette fois la fortune a mal servi notre

valeur.

--Comment cela? fit le duc avec un mouvement de colère; à vous quatre,

vous n’avez pas réussi à bâtonner cet histrion?

--Cet histrion, répondit Mérindol, passe en vigueur et en courage les

Hercules fabuleux. Il s’est rué si furieusement contre nous que,

d’assailli devenu assaillant, il a couché en moins de rien Azolan et

Basque sur le carreau. Sous ses coups ils sont tombés comme capucins de

cartes, et pourtant ce sont de rudes compagnons. Labriche a été mis bas

par un autre baladin au moyen d’un tour subtil de gymnastique, et sa

nuque maintenant sait combien est dur le pavé de Poitiers. Moi-même j’ai

eu mon bâton cassé sous la massue du sieur Hérode, et l’épaule froissée

de façon à ne pas me servir de mon bras d’ici à quinze jours.

--Vous n’êtes que des veaux, des gavaches et des ruffians sans adresse,

sans dévouement et sans courage! s’écria le duc de Vallombreuse outré de

fureur. Une vieille femme vous mettrait en fuite avec sa quenouille.

J’ai eu bien tort de vous sauver de la potence et des galères! autant

vaudrait avoir d’honnêtes gens à son service: ils ne seraient ni plus

gauches ni plus lâches! Puisque les bâtons ne suffisaient pas, il

fallait prendre les épées!

--Monseigneur, reprit Mérindol, avait commandé une bastonnade et non un

assassinat. Nous n’aurions osé prendre sur nous d’outre-passer ses

ordres.

--Voilà, dit en riant Vidalinc, un coquin formaliste, ponctuel et

consciencieux. J’aime cette candeur dans le guet-apens; qu’en

dites-vous? Cette petite aventure s’emmanche d’une façon assez

romanesque et qui doit vous plaire, Vallombreuse, puisque les facilités

vous rebutent et que les obstacles vous charment. Pour une comédienne,

l’Isabelle me paraît de laborieuse approche; elle habite une tour sans

pont-levis et gardée, comme dans les histoires de chevalerie, par des

dragons soufflant feu et flamme. Mais voici notre armée en déroute qui

revient.»

En effet, Azolan, Basque et Labriche, remis de son évanouissement, se

montrèrent à la porte du salon tendant vers le duc des mains

suppliantes. Ils étaient livides, hagards, souillés de boue et de sang,

bien qu’ils n’eussent d’autres blessures que des contusions, mais la

violence des coups avait déterminé des hémorragies nasales, et des

plaques rougeâtres tigraient hideusement le cuir jaune de leurs buffles.

«Rentrez dans vos chenils, canailles! s’écria le duc qui n’était pas

tendre, à la vue de cette troupe écloppée. Je ne sais à quoi tient que

je ne vous fasse donner les étrivières pour votre imbécillité et

couardise; mon chirurgien va vous visiter, et me dira si les horions

dont vous vous prétendez navrés sont de conséquence, sinon je vous ferai

écorcher vifs comme anguilles de Melun. Allez!»

L’escouade déconfite se le tint pour dit et disparut comme si elle eût

été ingambe, tant le jeune duc inspirait de terreur à ces spadassins,

gens de sac et de corde, qui n’étaient pourtant pas fort timides de

nature.

Quand les pauvres diables se furent retirés, Vallombreuse se jeta sur

une pile de carreaux, et garda un silence que Vidalinc respecta. Des

pensées tempétueuses se succédaient dans sa cervelle comme les nuages

noirs poussés par un vent furieux sur un ciel d’orage. Il voulait mettre

le feu à l’auberge, enlever Isabelle, tuer le capitaine Fracasse, jeter

à l’eau toute la troupe de comédiens. Pour la première fois de sa vie il

rencontrait une résistance! il avait ordonné une chose qui ne s’était

pas faite! Un baladin le bravait! Des gens à lui s’étaient enfuis rossés

par un capitan de théâtre! Son orgueil se révoltait à cette idée, et il

en éprouvait comme une sorte de stupeur. Cela était donc possible que

quelqu’un lui tînt tête? Puis il songeait que, revêtu d’un costume

magnifique, constellé de diamants, paré de toutes ses grâces, dans tout

l’éclat de son rang et de sa beauté, il n’avait pu obtenir un regard

favorable d’une fille de rien, d’une actrice ambulante, d’une poupée

exposée chaque soir aux sifflets du premier croquant, lui que les

princesses accueillaient le sourire aux lèvres, pour qui les duchesses

se pâmaient d’amour, et qui n’avait jamais rencontré de cruelle. Il en

grinçait des dents de rage, et sa main crispée froissait le splendide

pourpoint de satin blanc qu’il n’avait pas quitté encore, comme s’il eût

voulu le punir de l’avoir si mal secondé en ses projets de séduction.

Enfin il se leva brusquement, fit un signe d’adieu à son ami Vidalinc,

et se retira, sans toucher au souper qu’on venait de lui servir, dans sa

chambre à coucher où le Sommeil ne vint pas fermer les rideaux de damas

de son lit.

Vidalinc, à qui l’idée de Sérafine tenait joyeusement compagnie, ne

s’aperçut pas qu’il soupait seul et mangea de fort bon appétit. Bercé de

fantaisies voluptueuses où figurait toujours la jeune comédienne, il

dormit tout d’un somme jusqu’au lendemain.

Quand Sigognac, Hérode et Scapin rentrèrent à l’auberge, ils trouvèrent

les autres comédiens fort alarmés. Les cris: Tue! tue! et le bruit de la

rixe étaient parvenus, à travers le silence de la nuit, aux oreilles

d’Isabelle et de ses camarades. La jeune fille avait manqué défaillir,

et sans Blazius qui lui soutenait le coude, elle se fût affaissée sur

les genoux. Pâle comme une cire et toute tremblante, elle attendait sur

le seuil de sa porte pour savoir des nouvelles. A la vue de Sigognac

sans blessure, elle poussa un faible cri, leva les bras au ciel et les

laissa retomber autour du col du jeune homme, se cachant la figure

contre son épaule avec un adorable mouvement de pudeur; mais, dominant

promptement son émotion, elle se dégagea bientôt de cette étreinte,

recula de quelques pas et reprit sa réserve habituelle.

«Vous n’êtes pas blessé, au moins? dit-elle avec sa voix la plus douce.

Que de chagrins j’aurais, si, à cause de moi, il vous était arrivé le

moindre mal! Aussi, quelle imprudence! aller braver ce duc si beau et si

méchant, qui a le regard et l’orgueil de Lucifer, pour une pauvre fille

comme moi! Vous n’êtes pas raisonnable, Sigognac; puisque vous êtes

maintenant comédien comme nous, il faut savoir souffrir certaines

insolences.

--Je ne laisserai jamais, répondit Sigognac, personne insulter en ma

présence à l’adorable Isabelle, encore que j’aie sur la figure le masque

d’un capitan.

--Bien parlé, capitaine, dit Hérode, bien parlé et mieux agi! Tudieu!

quelles rudes estocades! Bien en a pris à ces drôles que l’épée de

défunt Matamore n’eût pas le fil, car vous les eussiez fendus du crâne

au talon, comme les chevaliers errants faisaient des Sarrasins et des

enchanteurs.

--Votre bâton travaillait aussi bien que ma rapière, répliqua Sigognac,

rendant à Hérode la monnaie de son compliment, et votre conscience doit

être tranquille, car ce n’étaient point des innocents que vous

massacriez cette fois.

--Oh! non, répondit le Tyran riant d’un pied en carré dans sa large

barbe noire, la fine fleur des bagnes, de vrais gibiers de potence!

--Ces besognes, il faut en convenir, ne peuvent être faites par les plus

gens de bien, dit Sigognac; mais n’oublions pas de célébrer comme il

convient la vaillance héroïque du glorieux Scapin, lequel a combattu et

vaincu sans armes autres que celles suppéditées par la nature.»

Scapin, qui était bouffon, fit le gros dos, comme gonflé de la louange,

mit la main sur son cœur, baissa les yeux, et exécuta une révérence

comique confite en modestie.

«Je vous aurais bien accompagné, fit Blazius; mais le chef me branle

pour mon vieil âge, et je ne suis plus bon que le verre au poing, en des

conflits de bouteilles et batailles de pots.»

Ces propos achevés, les comédiens, comme il se faisait tard, se

retirèrent chacun en sa chacunière, à l’exception de Sigognac qui fit

encore quelques tours en la galerie, comme méditant un projet: le

comédien était vengé, mais le gentilhomme ne l’était pas. Allait-il

jeter le masque qui assurait son incognito, dire son vrai nom, faire un

éclat, attirer peut-être sur ses camarades la colère du jeune duc? La

prudence vulgaire disait non, mais l’honneur disait oui. Le Baron ne

pouvait résister à cette voix impérieuse, et il se dirigea vers la

chambre de Zerbine.

Il gratta doucement à la porte, qui s’entre-bâilla et s’ouvrit toute

grande lorsqu’il eut dit son nom. Une vive lumière brillait dans la

chambre; de riches flambeaux chargés de bougies roses étaient placés

sur une table recouverte d’une nappe damassée à plis symétriques, où

fumait un délicat souper servi en vaisselle plate. Deux perdrix

cuirassées d’une barde de lard doré se prélassaient au milieu d’un

cercle de rouelles d’oranges; des blanc-manger et une tourte aux

quenelles de poisson, chef-d’œuvre de maître Bilot, les accompagnaient.

Dans un flacon de cristal moucheté de fleurettes d’or étincelait un vin

couleur de rubis, auquel, dans un flacon pareil, faisait pendant un vin

couleur de topaze. Il y avait deux couverts, et lorsque Sigognac entra,

Zerbine faisait raison d’un rouge-bord au marquis de Bruyères, dont le

regard flambait d’une double ivresse, car jamais la maligne soubrette

n’avait été plus séduisante, et d’autre part le marquis professait cette

doctrine que sans Cérès et sans Bacchus, Vénus se morfond.

Zerbine fit à Sigognac un gracieux signe de tête où se mélangeaient

habilement la familiarité de l’actrice pour le camarade et le respect de

la femme pour le gentilhomme.

«C’est bien charmant à vous, fit le marquis de Bruyères, de venir nous

surprendre dans notre nid d’amoureux. J’espère que sans crainte de

troubler le tête-à-tête, vous allez souper avec nous. Jacques, mettez un

couvert pour monsieur.

--J’accepte votre gracieuse invitation, dit Sigognac, non que j’aie

grand’faim, mais je ne veux pas vous troubler dans votre repas, et rien

n’est désagréable pour l’appétit comme un témoin qui ne mange pas.»

Le Baron prit place sur le fauteuil que lui avança Jacques en face du

marquis et à côté de Zerbine. M. de Bruyères lui découpa une aile de

perdrix et lui remplit son verre sans lui faire aucune question, en

homme de qualité qu’il était, car il se doutait bien qu’une circonstance

grave amenait le Baron, d’ordinaire fort réservé et sauvage.

«Ce vin vous plaît-il ou préférez-vous le blanc? dit le marquis; moi je

bois des deux, pour ne pas faire de jaloux.

--Je suis fort sobre de nature et d’habitude, dit Sigognac, et je

tempère Bacchus par les nymphes, comme disaient les anciens. Le vin

rouge me suffit; mais ce n’est pas pour banqueter que j’ai commis

l’indiscrétion de pénétrer dans la retraite de vos amours à cette heure

incongrue. Marquis, je viens vous requérir d’un service qu’un

gentilhomme ne refuse point à un autre. Mademoiselle Zerbine a dû sans

doute vous conter qu’au foyer des actrices, M. le duc de Vallombreuse

avait voulu porter la main à la gorge d’Isabelle, sous prétexte d’y

poser une mouche, action indigne, lascive et brutale, que ne justifiait

aucune coquetterie ou avance de la part de cette jeune personne, aussi

sage que modeste, pour qui je fais profession d’une estime parfaite.

--Elle la mérite, fit Zerbine, et quoique femme et sa camarade, je ne

saurais en dire du mal quand même je le voudrais.

--J’ai arrêté, continua Sigognac, le bras du duc dont la colère a

débordé en menaces et invectives auxquelles j’ai répondu avec un

sang-froid moqueur, abrité par mon masque de Matamore. Il m’a menacé de

me faire bâtonner par ses laquais; et en effet, tout à l’heure, comme je

rentrais à l’hôtel des _Armes de France_ en suivant une ruelle obscure,

quatre coquins se sont précipités sur moi. Avec quelques coups de plats

d’épée, j’ai fait justice de deux de ces drôles; Hérode et Scapin ont

accommodé les deux autres de la bonne façon. Bien que le duc s’imaginât

n’avoir affaire qu’à un pauvre comédien, comme il se trouve un

gentilhomme dans la peau de ce comédien, un tel outrage ne saurait

demeurer impuni. Vous me connaissez, marquis; quoique jusqu’à présent

vous ayez respecté mon incognito, vous savez quels furent mes ancêtres,

et vous pouvez certifier que le sang des Sigognac est noble depuis mille

ans, pur de toute mésalliance, et que tous ceux qui ont porté ce nom

n’ont jamais souffert une tache à leurs armoiries.

Le capitaine Fracasse · 第 20 / 47 段