--Elle a donc un amant, cette sage Isabelle! s’écria le jeune duc d’un

ton à la fois triomphant et dépité, car d’une part il ne croyait guère à

la vertu des femmes, et de l’autre cela le contrariait d’apprendre qu’il

avait un rival.

--J’ai dit amour et non pas amant, continua l’aubergiste avec une

respectueuse insistance, ce n’est pas la même chose. Votre Seigneurie

est trop experte en matière de galanterie pour ne point apprécier cette

différence bien qu’elle ait l’air subtil. Une femme qui a un amant peut

en avoir deux, comme dit la chanson, mais une femme qui a un amour est

impossible ou du moins fort malaisée à vaincre. Elle possède ce que vous

lui offrez.

--Tu raisonnes là-dessus, dit Vallombreuse, comme si tu eusses étudié

les cours d’amour et les sonnets de Pétrarque. Je ne te croyais docte

qu’en fait de sauces et de vins. Et quel est l’objet de cette platonique

tendresse?

--Un comédien de la troupe, répondit Bilot, que j’imaginerais volontiers

engagé par amourette, car il ne me semble pas avoir les allures d’un

histrion vulgaire.

--Eh bien, dit le chevalier de Vidalinc à son ami, vous devez être

content. Voilà des obstacles imprévus qui se présentent. Une comédienne

vertueuse, cela ne se rencontre pas tous les jours, et c’est affaire à

vous. Cela vous reposera des grandes dames et des courtisanes.

--Tu es sûr, continua le jeune duc poursuivant sa pensée, que cette

chaste Isabelle n’accorde aucune privauté à ce fat que je déteste déjà

de toute mon âme?

--On voit bien que vous ne la connaissez point, reprit maître Bilot;

c’est une hermine qui aimerait mieux mourir qu’avoir une tache en son

blanc pelage. Quand la comédie exige des embrassades, on la voit rougir

à travers son fard et parfois s’essuyer la joue avec le dos de la main.

--Vivent les beautés altières, farouches et rebelles au montoir! s’écria

le duc, je la cravacherai si bien qu’il faudra qu’elle prenne le pas,

l’amble, le trot, le galop, et fasse toutes les courbettes à ma volonté.

--Vous n’en obtiendrez rien de cette manière, monsieur le duc,

permettez-moi de vous le dire, fit maître Bilot en faisant un salut

empreint de la plus profonde humilité, comme il convient à un inférieur

qui contredit un supérieur séparé de lui par tant de degrés de l’échelle

sociale.

--Si je lui envoyais dans un bel étui de chagrin des pendeloques à

grosses perles, un collier d’or à plusieurs rangs avec fermoirs, en

pierreries, un bracelet en forme de serpent ayant deux gros rubis balais

pour yeux!

--Elle vous renverrait toutes ces richesses en répondant que vous la

prenez sans doute pour une autre. Elle n’est point intéressée comme la

plupart de ses compagnes, et ses yeux, chose rare pour une femme, ne

s’allument pas aux feux de la joaillerie. Elle regarde les diamants les

mieux enchâssés comme si c’étaient nèfles sur paille.

--Que voilà un étrange et fantasque échantillon du sexe féminin! dit le

duc de Vallombreuse un peu étonné; sans doute, elle veut par ces

semblants de sagesse se faire épouser de ce maraud, lequel doit être

abondamment pourvu de biens. Le caprice prend quelquefois à ces

créatures de faire souche d’honnêtes gens et de s’asseoir aux assemblées

parmi les prudes femmes, l’œil baissé sur la modestie, avec un air de

Sainte N’y touche.

--Eh bien, épousez-la, fit Vidalinc en riant, s’il n’y a pas d’autre

moyen. Ce titre de duchesse humanise les plus revêches.

--Tout beau! tout beau! reprit Vallombreuse, n’allons pas si vite en

besogne; il faut d’abord parlementer. Cherchons pour aborder la belle

quelque stratagème qui ne l’effarouche pas trop.

--Cela est plus facile que de s’en faire aimer, dit maître Bilot; il y a

ce soir au jeu de paume répétition de la pièce qu’on doit jouer demain;

quelques amateurs de la ville seront admis, et vous n’avez qu’à vous

nommer pour que la porte s’ouvre à deux battants devant vous. D’ailleurs

j’en toucherai deux mots au seigneur Hérode, qui est fort de mes amis et

n’a rien à me refuser; mais, selon ma petite science, vous auriez mieux

fait d’adresser vos vœux à mademoiselle Sérafine, qui n’est pas moins

jolie qu’Isabelle et dont la vanité se fût pâmée de plaisir à cette

recherche.

--C’est d’Isabelle que je suis affolé, fit le duc d’un petit ton sec

qu’il savait prendre admirablement et qui tranchait tout, d’Isabelle et

non d’une autre, maître Bilot; et, plongeant la main dans sa poche, il

répandit négligemment sur la table une assez longue traînée de pièces

d’or: Payez-vous de votre bouteille et gardez le reste de la monnaie.»

L’hôtelier ramassa les louis avec componction et les fit glisser l’un

après l’autre au fond de son escarcelle. Les deux gentilshommes se

levèrent, enfoncèrent leur feutre jusqu’au sourcil, jetèrent leur

manteau sur le coin de leur épaule et quittèrent la salle. Vallombreuse

fit plusieurs tours dans la ruelle, levant le nez chaque fois qu’il

passait devant la bienheureuse fenêtre, mais ce fut peine perdue.

Isabelle, désormais sur ses gardes, ne se montra point. Le rideau était

baissé, et l’on eût pu croire qu’il n’y avait personne en la chambre.

Las de faire le pied-de-grue dans cette ruelle déserte fort rafraîchie

du vent de bise, posture à laquelle il n’était pas accoutumé, le duc de

Vallombreuse se lassa bientôt d’une attente vaine et reprit le chemin de

sa demeure, maugréant contre l’impertinente pruderie de cette pecque

assez assurée pour faire languir ainsi un duc jeune et bien fait. Il

pensa même avec quelque complaisance, à cette bonne Corisande naguère si

dédaignée, mais l’amour-propre bientôt lui dit à l’oreille qu’il

n’aurait qu’à paraître pour triompher comme César. Quant au rival, s’il

le gênait trop, il le supprimerait au moyen de quelques estafiers ou

coupe-jarrets à gages; la dignité ne permettant pas de se commettre avec

un pareil drôle.

Il est vrai, Vallombreuse n’avait pas aperçu Isabelle retirée au fond de

son appartement, mais pendant sa faction dans la ruelle un œil jaloux

l’épiait à travers la vitre d’une autre fenêtre, celui de Sigognac à qui

les allures et menées du personnage déplaisaient fort. Dix fois le Baron

fut tenté de descendre et d’attaquer le galant l’épée haute, mais il se

contint. Il n’y avait rien d’assez formel dans l’action de se promener

le long d’une muraille pour justifier une semblable agression, qu’on eût

taxée de folle et ridicule. L’éclat en eût pu nuire à la renommée

d’Isabelle, tout innocente de ces regards levés en haut toujours au même

endroit. Il se promit toutefois de surveiller de près le galantin et en

grava les traits dans sa mémoire pour le reconnaître quand besoin

serait.

Hérode avait choisi pour la représentation du lendemain, annoncée et

tambourinée par toute la ville, _Lygdamon et Lydias, ou la

Ressemblance_, tragi-comédie d’un certain Georges de Scudéry,

gentilhomme, qui, après avoir servi aux gardes françaises, quittait

l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de

l’autre, et _les Rodomontades du capitaine Fracasse_, où Sigognac devait

débuter devant un véritable public, n’ayant encore joué que pour les

veaux, les bêtes à cornes et les paysans, dans la grange de Bellombre.

Tous les comédiens étaient fort affairés à apprendre leurs rôles; la

pièce du sieur de Scudéry était nouvellement mise en lumière, ils ne la

connaissaient point. Rêveurs et brochant des babines comme singes disant

leurs patenôtres, ils se promenaient sur la galerie, tantôt marmottant,

tantôt poussant de grands éclats de voix. Qui les eût vus les eût pris

pour gens forcenés et hors de sens. Ils s’arrêtaient tout court, puis

repartaient à grands pas, agitant les bras comme moulins démanchés.

Léandre surtout, qui devait jouer Lygdamon, cherchait des poses,

essayait des effets et se démenait comme un diable dans un bénitier. Il

comptait sur ce rôle pour réaliser son rêve d’inspirer de l’amour à une

grande dame et prendre sa revanche des coups de bâton reçus au château

de Bruyères, coups de bâton qui lui étaient restés plus longtemps encore

sur le cœur que sur le dos. Ce rôle d’amant langoureux et transi,

poussant les beaux sentiments aux pieds d’une inhumaine, en vers d’un

assez bon tour, prêtait à des clins d’yeux, à des soupirs, à des pâleurs

et à toutes sortes d’afféteries attendrissantes, à quoi excellait

principalement le sieur Léandre, un des meilleurs amoureux de la

province, malgré ses prétentions et ses ridicules.

Sigognac, dont Blazius s’était institué le professeur, étudiait dans sa

chambre avec le vieux comédien et se façonnait à cet art difficile du

théâtre. Le type qu’il représentait par son caractère extravagamment

outré s’éloignait du naturel, et cependant il fallait que sous

l’exagération on sentit la vérité et qu’on démêlât l’homme à travers le

fantoche. Blazius lui donnait des conseils en ce sens et lui enseignait

à commencer par un ton simple et vrai pour arriver à des intonations

bizarres, ou bien à rentrer dans la diction ordinaire après des cris de

paon plumé vif, car il n’est personnage si affecté qui le soit toujours.

D’ailleurs cette inégalité est le propre des lunatiques et dévoyés de

cervelle; elle existe aussi dans leurs gestes détraqués qui ne

concordent pas exactement au sens des paroles, désaccord dont l’artiste

habile peut tirer des effets comiques. Blazius était d’avis que Sigognac

prit le demi-masque, c’est-à-dire cachant le front et le nez, pour

garder la tradition de la figure et mêler sur son visage le fantasque au

réel, grand avantage en ces sortes de rôles moitié faux, moitié vrais,

caricatures générales de l’humanité dont elle ne se fâche point comme

d’un portrait. Entre les mains d’un comédien vulgaire un tel rôle peut

n’être qu’une plate bouffonnade propre à divertir la canaille et à faire

hausser les épaules aux honnêtes gens, mais un acteur de mérite peut y

introduire des traits de nature et représentant mieux la vie que s’ils

étaient concertés.

L’idée du demi-masque souriait assez à Sigognac. Le masque lui assurait

l’incognito et lui donnait le courage d’affronter la foule. Ce mince

carton lui faisait l’effet d’un heaume à visière baissée à travers

laquelle il parlerait d’une voix de fantôme. Car le visage est la

personne même, le corps n’a pas de nom, et la face cachée ne se peut

connaître: cet arrangement conciliait le respect de ses aïeux et les

nécessités de sa position. Il ne s’exposait plus devant les chandelles

d’une façon matérielle et directe. Il n’était ainsi que l’âme inconnue

vivifiant une grande marionnette, _nervis alienis mobile lignum_;

seulement il habitait l’intérieur de cette marionnette au lieu d’en

tirer extérieurement les fils. Sa dignité n’avait rien à souffrir de ce

jeu.

Blazius, qui aimait fort Sigognac, modela lui-même le masque de façon à

lui composer une physionomie de théâtre tout à fait différente de sa

physionomie de ville. Un nez rehaussé, constellé de verrues et rouge du

bout comme une guigne, des sourcils circonflexes et dont le poil se

rebroussait en virgule, une moustache aux pointes effilées et se

recourbant comme les cornes de la lune, rendaient méconnaissables les

traits réguliers du jeune baron; cet appareil disposé comme un chanfrein

ne couvrait que le front et la protubérance nasale, mais tout le reste

du visage en était changé.

On se rendit à la répétition, qui devait être en costume pour qu’on pût

bien se rendre compte de l’effet général. Pour ne pas traverser la ville

en carême prenant, les comédiens avaient fait porter leurs habits au jeu

de paume et les actrices s’accommodaient dans la salle que nous avons

décrite. Les gens de condition, les galantins, les beaux esprits de

l’endroit avaient fait rage pour pénétrer dans ce temple ou plutôt

sacristie de Thalia où les prêtresses de la Muse se revêtaient de leurs

ornements pour célébrer les mystères. Tous faisaient les empressés

auprès des comédiennes. Les uns leur présentaient le miroir, les autres

approchaient les bougies afin qu’elles se vissent mieux. Celui-ci

donnait son opinion sur la place d’un nœud de ruban, celui-là tendait la

boîte à poudre; un autre plus timide restait assis sur un coffre,

branlant les jambes, sans dire mot et filant sa moustache par manière de

contenance.

Chaque comédienne avait son cercle de courtisans dont les yeux goulus

cherchaient fortune dans les trahisons et les hasards de la toilette.

Tantôt le peignoir glissant à propos découvrait un dos lustré comme un

marbre; tantôt c’était un demi-globe de neige ou d’ivoire qui

s’impatientait des rigueurs du corset et qu’il fallait mieux coucher

dans son nid de dentelles, ou bien encore un beau bras qui, se relevant

pour ajuster quelque chose à la coiffure, se montrait nu jusqu’à

l’épaule. Nous vous laisserons à penser que de madrigaux, de compliments

et de fadeurs mythologiques arrachèrent à ces provinciaux la vue de

pareils trésors; Zerbine riait comme une folle d’entendre ces sottises;

Sérafine, plus vaniteuse que spirituelle, s’en délectait; Isabelle ne

les écoutait point et sous les yeux de tous ces hommes s’arrangeait avec

modestie, refusant d’un ton poli mais froid les offres de service de ces

messieurs.

Vallombreuse, suivi de son ami Vidalinc, n’avait eu garde de manquer

cette occasion de voir Isabelle. Il la trouva plus jolie encore de près

que de loin, et sa passion s’en accrut d’autant. Ce jeune duc s’était

adonisé pour la circonstance, et de fait il était admirablement beau. Il

portait un magnifique costume de satin blanc, bouillonné et relevé

d’agréments et de nœuds cerise attachés par des ferrets de diamants. Des

flots de linge fin et de dentelles débordaient des manches du pourpoint;

une riche écharpe en toile d’argent soutenait l’épée; un feutre blanc à

plume incarnadine se balançait à la main emprisonnée dans un gant à la

frangipane.

Ses cheveux noirs et longs, frisés en minces boucles, se contournaient

le long de ses joues d’un ovale parfait et en faisaient valoir la chaude

pâleur. Sous sa fine moustache ses lèvres brillaient rouges comme des

grenades et ses yeux étincelaient entre deux épaisses franges de cils.

Son col blanc et rond comme une colonne de marbre supportait fièrement

sa tête et sortait dégagé d’un rabat en point de Venise du plus grand

prix.

Cependant il y avait quelque chose de déplaisant dans toute cette

perfection. Ces traits si fins, si purs, si nobles, étaient déparés par

une expression antihumaine, si l’on peut employer ce terme. Évidemment

les douleurs et les plaisirs des hommes ne touchaient que fort peu le

porteur de ce visage impitoyablement beau. Il devait se croire et se

croyait en effet d’une espèce particulière.

Vallombreuse s’était placé silencieusement près de la toilette

d’Isabelle, son bras appuyé sur le cadre du miroir de manière à ce que

les yeux de la comédienne, obligée de consulter la glace à chaque

minute, dussent souvent le rencontrer. C’était une manœuvre savante et

de bonne tactique qui eût réussi, sans doute, avec toute autre que notre

ingénue. Il voulait, avant de parler, frapper un coup par sa beauté, sa

mine altière et sa magnificence.

Isabelle, qui avait reconnu le jeune audacieux de la ruelle et que ce

regard d’une ardeur impérieuse gênait, gardait la plus extrême réserve

et ne détournait pas sa vue du miroir. Elle ne semblait pas s’être

aperçue qu’il y avait devant elle planté un des plus beaux seigneurs de

la France, mais c’était une singulière fille qu’Isabelle.

Ennuyé de cette pose, Vallombreuse prit son parti brusquement et dit à

la comédienne:

«N’est-ce pas vous, mademoiselle, qui jouez Silvie dans la pièce de

_Lygdamon et Lydias_ de M. de Scudéry?

--Oui, monsieur, répondit Isabelle qui ne pouvait se soustraire à cette

question habilement banale.

--Jamais rôle n’aura été mieux rempli, continua Vallombreuse. S’il est

mauvais, vous le rendrez bon; s’il est bon, vous le ferez excellent.

Heureux les poëtes qui confient leurs vers à ces belles lèvres!»

Ces vagues compliments ne sortaient pas des galanteries que les gens qui

ont de la politesse adressent d’habitude aux comédiennes, et Isabelle

dut les accepter, en remerciant le duc d’une faible inclination de tête.

Sigognac ayant, avec l’aide de Blazius, achevé de s’habiller en la

logette du jeu de paume réservée aux comédiens, rentra dans la chambre

des actrices pour attendre que la répétition commençât. Il était masqué

et avait déjà bouclé le ceinturon de la grande rapière à lourde

coquille, terminée par une toile d’araignée, héritage du pauvre

Matamore. Sa cape écarlate déchiquetée en barbe d’écrevisse flottait

bizarrement sur ses épaules et le bout de l’épée en relevait le bord.

Pour se conformer à l’esprit de son rôle, il marchait la hanche en avant

et fendu comme un compas, d’un air outrageant et provoquant comme il

sied à un capitaine Fracasse.

«Vous êtes vraiment très-bien, lui dit Isabelle qu’il vint saluer, et

jamais capitan espagnol n’eut mine plus superbement arrogante.»

Le duc de Vallombreuse toisa avec la plus dédaigneuse hauteur ce nouveau

venu à qui la jeune comédienne parlait d’un ton si doux: Voilà

apparemment le faquin dont on la prétend amoureuse, se dit-il à

lui-même, tout enfiellé de dépit, car il ne concevait point qu’une femme

pût hésiter un instant entre le jeune et splendide duc de Vallombreuse

et ce ridicule histrion.

Au reste, il fit semblant de ne pas s’apercevoir que Sigognac fût là. Il

ne comptait pas plus sa présence que celle d’un meuble. Pour lui ce

n’était pas un homme, mais une chose, et il agissait devant le Baron

avec la même liberté que s’il eût été seul, couvant Isabelle de ses

regards enflammés qui s’arrêtaient sur une naissance de gorge laissée à

découvert par l’échancrure de la chemisette.

Isabelle, confuse, se sentait rougir, malgré elle, sous ce regard

insolemment fixe, chaud comme un jet de plomb fondu, et elle se hâtait

de terminer sa toilette pour s’y dérober, d’autant plus qu’elle voyait

la main de Sigognac, furieux, se crisper convulsivement sur le pommeau

de sa rapière.

Elle se posa une mouche au coin de la lèvre et fit mine de se lever pour

passer sur le théâtre, car le Tyran, avec sa voix de taureau, avait déjà

crié plusieurs fois: Mesdemoiselles, êtes-vous prêtes?

«Permettez, mademoiselle, dit le duc; vous oubliez de mettre une

assassine.»

Et Vallombreuse, plongeant un doigt dans la boîte à mouches posée sur la

toilette, en retira une petite étoile de taffetas noir.

«Souffrez, continua-t-il, que je vous la pose; ici, tout près du sein;

elle en relèvera la blancheur et paraîtra comme un grain de beauté

naturel.»

L’action accompagna le discours si vite, qu’Isabelle, effarouchée de

cette outrecuidance, eut à peine le temps de se renverser le dos sur sa

chaise pour éviter l’insolent contact; mais le duc n’était pas de ceux

qui s’intimidaient aisément, et son doigt moucheté allait effleurer la

gorge de la jeune comédienne lorsqu’une main de fer s’abattit sur son

bras et le maintint comme dans un étau.

Le duc de Vallombreuse, transporté de rage, retourna la tête et vit le

capitaine Fracasse campé dans une pose qui ne sentait point son poltron

de comédie.

«Monsieur le duc, dit Fracasse en tenant toujours le poignet de

Vallombreuse, mademoiselle pose ses mouches elle-même. Elle n’a besoin

des services de personne.»

Cela dit, il lâcha le bras du jeune seigneur, dont le premier mouvement

fut de chercher la garde de son épée. En ce moment Vallombreuse, malgré

sa beauté, avait une tête plus horrible et formidable que celle de

Méduse. Une pâleur affreuse couvrait son visage, ses noirs sourcils

s’abaissaient sur ses yeux injectés de sang. La pourpre de ses lèvres

prenait une couleur violette et blanchissait d’écume; ses narines

palpitaient comme aspirant le carnage. Il s’élança vers Sigognac, qui ne

rompit pas d’une semelle, attendant l’assaut; mais, tout à coup, il

s’arrêta. Une réflexion soudaine éteignit, comme une douche d’eau

glacée, sa bouillante frénésie. Ses traits se remirent en place; les

couleurs naturelles lui revinrent, il avait complétement repris

possession de lui-même, et son visage exprimait le dédain le plus

glacial, le mépris le plus suprême qu’une créature humaine puisse

témoigner à une autre. Il venait de penser que son adversaire n’était

pas né et qu’il avait failli se commettre avec un histrion. Tout son

orgueil nobiliaire se révoltait à cette idée. L’insulte partie de si bas

ne pouvait l’atteindre; se bat-on avec la boue qui vous éclabousse?

Cependant il n’était pas dans sa nature de laisser une offense impunie

d’où qu’elle vînt, et, se rapprochant de Sigognac, il lui dit: «Drôle,

je te ferai rompre les os par mes laquais!

--Prenez garde, monseigneur, répondit Sigognac du ton le plus tranquille

et de l’air le plus détaché du monde, prenez garde, j’ai les os durs et

les bâtons s’y briseront comme verre. Je ne reçois de volée que dans les

comédies.

--Quelque insolent que tu sois, maraud, je ne te ferai pas l’honneur de

te battre moi-même. C’est une ambition qui passe tes mérites, dit

Vallombreuse.

--C’est ce que nous verrons, monsieur le duc, répliqua Sigognac.

Peut-être bien, ayant moins de fierté, vous battrai-je de mes propres

mains.

--Je ne réponds pas à un masque, fit le duc en prenant le bras de

Vidalinc qui s’était rapproché.

--Je vous montrerai mon visage, duc, en lieu et en temps opportun,

reprit Sigognac, et je crois qu’il vous sera plus désagréable encore que

mon faux nez. Mais brisons là. Aussi bien j’entends la sonnette qui

tinte, et je courrais risque en tardant davantage de manquer mon

entrée.»

Les comédiens admiraient son courage, mais, connaissant la qualité du

Baron, ne s’en étonnaient pas comme les autres spectateurs de cette

scène, interdits d’une telle audace. L’émotion d’Isabelle avait été si

vive que le fard lui en était tombé, et que Zerbine, voyant la pâleur

mortelle qui les couvrait, avait été obligée de lui mettre un pied de

rouge sur les joues. A peine pouvait-elle se tenir sur ses jambes, et si

la Soubrette ne lui eût soutenu le coude, elle aurait piqué du nez sur

les planches en entrant en scène. Être l’occasion d’une querelle était

profondément désagréable à la douce, bonne et modeste Isabelle, qui ne

redoutait rien tant que le bruit et l’éclat qui se font autour d’une

femme, la réputation y perdant toujours; d’ailleurs, quoique résolue à

ne lui point céder, elle aimait tendrement Sigognac, et la pensée d’un

guet-apens, ou tout au moins d’un duel, à quoi il était exposé, la

troublait plus qu’on ne saurait dire.

Malgré cet incident, la répétition marcha son train, les émotions

réelles de la vie ne pouvant distraire les comédiens de leurs passions

fictives. Isabelle même joua très-bien, quoiqu’elle eût le cœur plein de

souci. Quant à Fracasse, excité par la querelle, il se montra étincelant

de verve. Zerbine se surpassa. Chacun de ses mots soulevait des rires et

des battements de mains prolongés. Du coin de l’orchestre partait avant

tous les autres un applaudissement qui ne cessait que le dernier et dont

la persistance enthousiaste finit par attirer l’attention de Zerbine.

La Soubrette feignant un jeu de scène s’avança près des chandelles,

allongea le col avec un mouvement d’oiseau curieux qui passe sa tête

entre deux feuilles, plongea le regard dans la salle et découvrit le

marquis de Bruyères tout rouge de satisfaction et dont les yeux

petillants de désir flambaient comme des escarboucles. Il avait retrouvé

la Lisette, la Marton, la Sméraldine de son rêve! Il était aux anges.

«Monsieur le marquis est arrivé, dit tout bas Zerbine à Blazius qui

jouait Pandolfe, dans l’intervalle d’une demande à une réplique avec

cette voix à bouche close que les acteurs savent prendre lorsqu’ils

causent entre eux sur le théâtre et ne veulent point être entendus par

le public; vois comme il jubile, comme il rayonne, comme il est

passionné! Il ne se tient pas d’aise, et n’était la vergogne, il

sauterait par-dessus la rampe pour me venir embrasser devant tout le

monde! Ah! monsieur de Bruyères, les soubrettes vous plaisent. Eh bien!

l’on vous en fricassera avec sel, piment et muscade.»

Le capitaine Fracasse · 第 19 / 47 段