de silence, le plaisir que j’éprouve à me retrouver avec vous; n’allez
pas croire pour cela que je sois amoureuse de vos vieux museaux usés par
la céruse et le rouge. Je n’aime personne, Dieu merci! Ma joie tient à
ce que je rentre dans mon élément, et l’on est toujours mal hors de son
élément. L’eau ne convient pas aux oiseaux non plus que l’air aux
poissons. Les uns s’y noient et les autres y étouffent. Je suis
comédienne de nature et le théâtre est mon atmosphère. Là, seulement, je
respire à mon aise; l’odeur des chandelles fumeuses me vaut mieux que
civette, benjoin, ambre gris, musc et peau d’Espagne. Le relent des
coulisses flaire à mon nez comme baume. Le soleil m’ennuie et la vie
réelle me semble plate. Il me faut des amours imaginaires à servir et
pour déployer mon activité le monde d’aventures romanesques qui
s’agitent dans les comédies. Depuis que les poëtes ne me prêtent plus
leurs voix, je me fais l’effet d’être muette. Donc, je viens reprendre
mon emploi. J’espère que vous n’avez engagé personne pour me remplacer.
On ne me remplace pas d’ailleurs. Si cela était, j’aurais bientôt mis
les griffes au visage de la gaupe et je lui casserais les quatre dents
de devant sur le rebord des tréteaux. Quand on empiète sur mes
priviléges, je suis méchante comme un diable.
--Tu n’auras pas besoin, dit le Tyran, de te livrer à aucun carnage.
Nous n’avons pas de soubrette. C’était Léonarde qui jouait tes rôles
envieillis et tournés à la duègne, métamorphose assez triste et
maussade, à quoi nous obligeait la nécessité. Si par quelqu’un de ces
onguents magiques dont parle Apulée tu t’étais muée tout à l’heure en
oiseau et fusses venue, te posant au bord du toit, écouter la
conversation que je tenais avec Blazius, il te serait arrivé cette chose
rare pour les absents, d’entendre ton éloge sur le mode lyrique,
pindarique et dithyrambique.
--A la bonne heure, répondit Zerbine, je vois que vous êtes toujours
les bons compagnons d’autrefois et que votre petite Zerbinette vous
manquait.»
Des garçons d’auberge entrèrent dans la chambre et y déposèrent des
paquets, des boîtes, des valises, dont la comédienne fit la revue et
qu’elle ouvrit, en présence de ses deux camarades, avec plusieurs
petites clefs passées dans un anneau d’argent.
C’étaient de belles nippes, du fin linge, des guipures, des dentelles,
des bijoux, des pièces de velours et de satin de la Chine: tout un
trousseau aussi galant que riche. Il y avait, en outre, un sac de peau
long, large, lourd, bourré de pécune jusqu’à la gueule, dont Zerbine
dénoua les cordons et qu’elle fit ruisseler sur la table. On eût dit le
Pactole monnayé. La Soubrette plongeait ses petites mains brunes dans le
tas d’or, comme une vanneuse dans un tas de blé, en soulevait ce que
pouvaient contenir ses paumes réunies en coupes, puis les ouvrait et
laissait retomber les louis en pluie brillante, plus épaisse que celle
dont fut séduite Danaé, fille d’Acrise, en sa tour d’airain. Les yeux de
Zerbine scintillaient d’un éclat aussi vif que celui des pièces d’or,
ses narines se dilataient et un rire nerveux découvrait ses dents
blanches.
«Sérafine crèverait de male rage si elle me voyait tant d’argent, dit la
Soubrette à Hérode et à Blazius; je vous le montre pour vous prouver que
ce n’est pas la misère qui me ramène au bercail, mais le pur amour de
l’art. Quant à vous, mes vieux, si vous êtes bas percés, plongez vos
pattes là-dedans et prenez-en tant que vos cinq doigts en pourront
tenir, et même mettez-y le pouce, à la mode d’Allemagne.»
Les comédiens la remercièrent de sa générosité, affirmant qu’ils
n’avaient besoin de rien.
«Eh bien! dit Zerbine, ce sera pour une autre fois, je vous le garderai
en ma cassette comme fidèle trésorière.
--Tu as donc abandonné ce pauvre marquis, dit Blazius d’un air de
componction; car tu n’es pas de celles qu’on délaisse. Le rôle d’Ariane
ne te va point, mais bien celui de Circé. C’était pourtant un magnifique
seigneur, bien fait de sa personne, ayant l’air de la cour, spirituel et
digne en tout point d’être aimé plus longtemps.
--Mon intention, répondit Zerbine, est bien de le garder comme une bague
à mon doigt et le plus précieux joyau de mon écrin. Je ne l’abandonne
nullement, et si je l’ai quitté, c’est afin qu’il me suivît.
--_Fugax sequax, sequax fugax_, reprit le Pédant; ces quatre mots latins
à consonnance cabalistique, qui semblent un coassement de batraciens
emprunté à la comédie des _Grenouilles_ du sieur Aristophane, poëte
athénien, contiennent la moelle des théories amoureuses et peuvent
servir de règle de conduite pour le sexe tant viril que féminin.
--Et que chante ton latin, vieux Pédant? fit Zerbine, tu as négligé de
le translater en français, oubliant que tout le monde n’a pas été comme
toi régent de collége et distributeur de férules.
--On le pourrait traduire, répondit Blazius, par deux carmes ou
versiculets en cette teneur:
Fuyez, on vous suivra;
Suivez, on vous fuira.
--Voilà, dit Zerbine en riant, de la vraie poésie pour la flûte à
l’oignon et les cornets en pâte sucrée qu’on enfonce dans les biscuits.
Cela doit aller sur l’air de Robin et Robine.»
Et la folle créature se mit à chanter les vers du Pédant à pleine gorge,
d’une voix si claire, si argentine et si perlée, que c’était plaisir de
l’entendre. Elle accompagnait son chant de mines tellement expressives,
tantôt riantes, tantôt fâchées, qu’on croyait voir la poursuite et la
retraite de deux amants, l’un enflammé, l’autre dédaigneux.
Quand elle eut bien lâché la bride à sa folâtrerie, elle se rasséréna et
devint sérieuse.
«Écoutez mon histoire. Le marquis m’avait fait conduire par ce valet et
ce garçon de mules qui me vinrent prendre au carrefour de la Croix à un
petit castel ou pavillon de chasse qu’il possède en un de ses bois, fort
retiré et difficile à découvrir, à moins de savoir qu’il existe, car une
noire rangée de sapins le masque. C’est là que ce bon seigneur va faire
la débauche avec quelques amis francs compagnons. On y peut crier _tope_
et _masse_ sans que personne vous entende autre qu’un vieux domestique
qui renouvelle les flacons. C’est là aussi qu’il abrite ses amours et
fantaisies galantes. Il s’y trouve un appartement fort propre tapissé en
verdures de Flandre, meublé d’un lit à l’antiquaille, mais large,
moelleux, bien garni de coussins et rideaux; d’une toilette dressée où
ne manque rien de ce qui est nécessaire à une femme, fût-elle duchesse,
peignes, éponges, flacons d’essence, opiats, boîtes à mouches, pommades
pour les lèvres, pâtes d’amande; de fauteuils, chaises et pliants
rembourrés à souhait, et d’un tapis turc si épais qu’on peut tomber
partout sans se faire mal. Ce retrait occupe mystérieusement le second
étage du pavillon. Je dis mystérieusement, car du dehors il est
impossible d’en soupçonner les magnificences. Le temps a noirci les murs
qui sembleraient près de tomber en ruines sans un lierre qui les
embrasse et les soutient. En passant devant le castel on le croirait
inhabité; les volets et tentures des fenêtres empêchent, le soir, la
lumière des cires et du feu de se répandre sur la campagne.
--Ce serait là, interrompit le Tyran, une belle décoration pour un
cinquième acte de tragi-comédie. On pourrait s’égorger à loisir en une
telle maison.
--L’habitude des rôles tragiques, dit Zerbine, te rembrunit
l’imagination. C’est au contraire un logis fort joyeux, car le marquis
n’est rien moins que féroce.
--Poursuis ton récit, Zerbine, dit Blazius avec un geste d’impatience.
--Quand j’arrivai près de ce manoir sauvage, continua Zerbine, je ne pus
me défendre d’une certaine appréhension. Je n’avais pas à craindre pour
ma vertu, mais j’eus un instant l’idée que le marquis voulait me
claquemurer là dans une espèce d’oubliette, d’où il me tirerait de temps
à autre au gré de son caprice. Je n’ai aucun goût pour les donjons à
soupiraux grillés et ne souffrirais pas la captivité, même pour être
sultane favorite de Sa Hautesse le Grand Seigneur; mais je me dis, je
suis soubrette de mon métier, et j’ai, en ma vie, tant fait évader
d’Isabelles, de Léonores et de Doralices, que je saurai bien trouver une
ruse pour m’échapper moi-même, si, toutefois, on me veut retenir. Il
serait beau qu’un jaloux fît Zerbine prisonnière! J’entrai donc
bravement, et fus surprise de la plus agréable manière du monde, en
voyant que ce logis refrogné qui faisait la grimace aux passants,
souriait aux hôtes. Délabrement en dehors, luxe en dedans. Un bon feu
flambait dans la cheminée. Des bougies roses reflétaient leurs clartés
aux miroirs des appliques, et sur la table avec force cristaux,
argenterie et flacons, un souper aussi abondant que délicat était servi.
Au bord du lit, négligemment jetées, des pièces d’étoffes fripaient dans
leurs plis des reflets de lumière. Des bijoux posés sur la toilette,
bracelets, colliers, pendants d’oreilles, lançaient de folles bluettes
et de brusques scintillements d’or. Je me sentais tout à fait rassurée.
Une jeune paysanne, soulevant la portière, vint m’offrir ses services et
me débarrassa de mon habit de voyage pour m’en faire prendre un plus
convenable qui se trouvait tout préparé dans la garde-robe; bientôt
arriva le marquis. Il me trouva charmante en mon déshabillé de taffetas
flambé de blanc et de cerise, et il jura que vraiment il m’aimait à la
folie. Nous soupâmes, et quoiqu’il en coûte à ma modestie, je dois
avouer que je fus éblouissante. Je me sentais un esprit du diable; les
saillies me jaillissaient, les rencontres me venaient, parmi
d’étincelantes fusées de rire; c’était un entrain, une verve, une furie
joyeuse qu’on n’imagine pas. Il y avait de quoi faire danser les morts
et flamber les cendres du vieux roi Priam. Le marquis ébloui, fasciné,
enivré, m’appelait tantôt ange et tantôt démon; il me proposait de tuer
sa femme et de m’épouser. Le cher homme! il l’aurait fait comme il le
disait, mais je ne voulus point, disant que ces tueries étaient choses
fades, bourgeoises et communes. Je ne crois pas que Laïs, la belle
Impéria, et madame Vannoza qui fut maîtresse d’un pape, aient jamais
plus galamment égayé une médianoche. Ce fut ainsi pendant plusieurs
jours. Peu à peu cependant le marquis devint rêveur, il semblait
chercher quelque chose dont il ne se rendait pas compte et qui lui
manquait. Il fit quelques courses à cheval, et même il invita deux ou
trois amis comme pour se distraire. Le sachant vaniteux, je m’attifai à
mon avantage et redoublai de gentillesses, grâces et minauderies devant
ces hobereaux qui jamais ne s’étaient trouvés à pareille fête: au
dessert, me faisant des castagnettes avec une assiette de porcelaine de
Chine cassée, j’exécutai une sarabande si folle, si lascive, si enragée,
qu’elle eût damné un saint. C’était des bras pâmés au-dessus de la tête,
des jambes luisant comme un éclair dans le tourbillon des jupes, des
hanches plus frétillantes que vif-argent, des reins cambrés à toucher le
parquet des épaules, une gorge qui battait la campagne, le tout incendié
de regards et de sourires à mettre le feu à une salle si jamais je
pouvais danser un tel pas sur un théâtre. Le marquis rayonnait, en sa
gloire, fier comme un roi d’avoir une pareille maîtresse; mais le
lendemain il fut morne, languissant, désœuvré. J’essayai de mes philtres
les plus forts, hélas! ils n’avaient plus de puissance sur lui. Cet état
paraissait l’étonner lui-même. Parfois, il me regardait fort
attentivement comme étudiant sous mes traits la ressemblance d’une autre
personne. M’aurait-il prise, pensais-je, pour servir de corps à un
souvenir et lui rappellerais-je un amour perdu? Non, me répondais-je,
ces fantaisies mélancoliques ne sont pas dans sa nature. De telles
rêvasseries conviennent aux bilieux hypocondriaques et non point à ces
joyeux qui ont la joue vermeille et l’oreille rouge.
--N’était-ce point satiété? dit Blazius, car d’ambroisie même on se
dégoûte, et les dieux viennent manger sur la terre le pain bis des
humains.
--Apprenez, monsieur le sot, répondit Zerbine en donnant une petite tape
sur les doigts du Pédant, qu’on n’est jamais las de moi, vous me l’avez
dit tout à l’heure.
--Pardonne-moi, Zerbine, et dis-nous ce qui fantasiait l’humeur de M. le
marquis; je grille de l’apprendre.
--Enfin, reprit la Soubrette, à force d’y rêver je compris ce qui
chagrinait le marquis dans son bonheur, et je découvris quel était le
pli de rose dont soupirait ce Sybarite sur sa couche de volupté. Il
avait la femme, mais il regrettait la comédienne. Cet aspect brillant
que donnent les lumières, le fard, les costumes, la diversité et
l’action des rôles s’était évanoui comme s’éteint la splendeur factice
de la scène quand le moucheur souffle les chandelles. En rentrant dans
la coulisse j’avais perdu pour lui une partie de mes séductions. Il ne
lui restait plus que Zerbine; ce qu’il aimait en moi c’était Lisette,
c’était Marton, c’était Marinette, l’éclair du sourire et de l’œil, la
réplique alerte, le minois effronté, l’ajustement fantasque, le désir et
l’admiration du public. Il cherchait, à travers mon visage de ville, mon
visage de théâtre, car nous autres actrices, quand nous ne sommes pas
laides, nous possédons deux beautés, l’une composée et l’autre
naturelle; un masque et une figure. Souvent c’est le masque qu’on
préfère, encore que la figure soit jolie. Ce que souhaitait le marquis,
c’était la soubrette qu’il avait vue dans les _Rodomontades du capitaine
Matamore_, et que je ne lui représentais qu’à demi. Le caprice qui
attache certains seigneurs à des comédiennes est beaucoup moins sensuel
qu’on ne pense. C’est une passion d’esprit plutôt que de corps. Ils
croient atteindre l’idéal en étreignant le réel, mais l’image qu’ils
poursuivent leur échappe; une actrice est comme un tableau qu’il faut
contempler à distance et sous le jour propice. Si vous approchez, le
prestige se dissipe. Moi-même je commençais à m’ennuyer. J’avais bien
souvent désiré d’être aimée d’un grand, d’avoir de riches toilettes, de
vivre sans souci dans les richesses et les délicatesses du luxe, et
souvent il m’était arrivé de maudire ce sort rigoureux qui me forçait
d’errer de bourg en ville, sur une charrette, suant l’été, gelant
l’hiver, pour faire mon métier de baladine. J’attendais une occasion
d’en finir avec cette vie misérable, ne me doutant pas que c’était ma
vie propre, ma raison d’être, mon talent, ma poésie, mon charme et mon
lustre particulier. Sans ce rayon d’art qui me dore un peu, je ne serais
qu’une drôlesse vulgaire comme tant d’autres. Thalie, déesse vierge, me
sauvegarde de sa livrée, et les vers des poëtes, charbons de feu,
touchant mes lèvres, les purifient de plus d’un baiser lascif et
mignard. Mon séjour dans le pavillon du marquis m’éclaira. Je compris
que ce brave gentilhomme n’était pas épris seulement de mes yeux, de mes
dents, de ma peau, mais bien de cette petite étincelle qui brille en moi
et me fait applaudir. Un beau matin je lui signifiai tout net que je
voulais reprendre ma volée et que cela ne me convenait point d’être à
perpétuité la maîtresse d’un seigneur: que la première venue pouvait
bien le faire et qu’il m’octroyât gracieusement mon congé, lui affirmant
d’ailleurs que je l’aimais bien et que j’étais parfaitement
reconnaissante de ses bontés. Le marquis parut d’abord surpris mais non
fâché, et après avoir réfléchi quelque peu, il dit: «Qu’allez-vous
faire, mignonne?» Je lui répondis: «Rattraper en route la troupe
d’Hérode ou la rejoindre à Paris si elle y est déjà. Je veux reprendre
mon emploi de soubrette, il y a longtemps que je n’ai dupé de Géronte.»
Cela fit rire le marquis. «Eh bien! dit-il, partez en avant avec
l’équipage de mules que je mets à votre disposition. Je vous suivrai
sous peu. J’ai quelques affaires négligées qui exigent ma présence à la
cour, et il y a longtemps que je me rouille en province. Vous me
permettrez bien de vous applaudir, et si je gratte à la porte de votre
loge, vous m’ouvrirez, je pense.» Je pris un petit air pudibond mais
qui n’avait rien de désespérant. «Ah! monsieur le marquis, que me
demandez-vous là!» Bref, après les adieux les plus tendres, j’ai sauté
sur ma mule et me voici aux _Armes de France_.
--Mais, dit Hérode, d’un ton de doute, si le marquis ne venait pas, tu
serais furieusement attrapée.»
Cette idée parut si bouffonne à Zerbine qu’elle se renversa dans son
fauteuil et se mit à rire à gorge déployée, en se tenant les côtes. «Le
marquis ne pas venir! s’écria-t-elle lorsqu’elle eut repris son
sang-froid, tu peux faire retenir son appartement d’avance. Toute ma
crainte était qu’en son ardeur il ne m’eût dépassée. Ah çà! tu doutes de
mes charmes, Tyran aussi imbécile que cruel. Décidément les tragédies
t’abrutissent. Tu avais plus d’esprit autrefois.»
Léandre, Scapin, qui avaient appris par les valets l’arrivée de Zerbine,
entrèrent dans la chambre et la complimentèrent. Bientôt parut dame
Léonarde dont les yeux de chouette flamboyèrent à la vue de l’or et des
bijoux étalés sur la table. Elle se montra auprès de Zerbine de
l’obséquiosité la plus basse. Isabelle vint aussi et la Soubrette lui
fit cadeau gracieusement d’une pièce de taffetas. Sérafine seule resta
enfermée chez elle. Son amour-propre n’avait pu pardonner à sa rivale
l’inexplicable préférence du marquis.
On dit à Zerbine que Matamore avait été gelé en route, mais qu’il était
remplacé par le baron de Sigognac, lequel prenait pour nom de théâtre le
titre, bien accommodé à l’emploi, de capitaine Fracasse.
«Ce me sera un grand honneur de jouer avec un gentilhomme dont les aïeux
allèrent aux croisades, dit Zerbine, et je tâcherai que le respect
n’étouffe point en moi la verve. Heureusement que je suis maintenant
habituée aux personnes de qualité.»
Sur ce, Sigognac entra dans la chambre.
Zerbine plia le jarret de manière à faire bouffer amplement ses jupes,
lui adressa une belle révérence de cour bien proportionnée et
cérémonieuse.
«Ceci, dit-elle, est pour monsieur le baron de Sigognac, et voici pour
le capitaine Fracasse mon camarade,» ajouta-t-elle en le baisant fort
vivement sur les deux joues, ce qui faillit décontenancer Sigognac peu
accoutumé encore à ces libertés de théâtre et que troublait d’ailleurs
la présence d’Isabelle.
Le retour de Zerbine permettait de varier agréablement le répertoire, et
toute la troupe, à l’exception de Sérafine, était on ne peut plus
satisfaite de la revoir.
Maintenant que la voilà bien installée dans sa chambre, au milieu de ses
joyeux camarades, informons-nous d’Oreste et de Pylade que nous avons
laissés rentrant chez eux après leur promenade au jardin.
Oreste, c’est-à-dire le jeune duc de Vallombreuse, car tel était son
titre, ne mangea que du bout des dents et plus d’une fois oublia sur la
table le verre que le laquais venait de remplir, tant il avait
l’imagination préoccupée de la belle femme aperçue à la fenêtre. Le
chevalier de Vidalinc son confident essayait vainement de le distraire;
Vallombreuse ne répondait que par monosyllabes aux plaisanteries
amicales de son Pylade.
Dès que le dessert fut enlevé, le chevalier dit au duc:
«Les plus courtes folies sont les meilleures; pour que vous ne pensiez
plus à cette beauté, il ne s’agit que de vous en assurer la possession.
Elle sera bientôt à l’état de Corisande. Vous avez le naturel de ces
chasseurs qui du gibier n’aiment que la poursuite et, la pièce tuée, ne
la ramassent même point. Je vais aller faire faire une battue pour vous
rabattre l’oiseau vers vos filets.
--Non pas, reprit Vallombreuse, j’irai moi-même; comme tu l’as dit, la
poursuite seule m’amuse et je suivrais jusqu’au bout du monde la plus
chétive bête de poil ou de plume, de remise en remise jusqu’à tomber
mort de fatigue. Ne m’ôte pas ce plaisir. Oh! si j’avais le bonheur de
trouver une cruelle, je crois que je l’adorerais, mais il n’en existe
pas sur le globe terraqué.
--Si l’on ne savait vos triomphes, dit Vidalinc, on pourrait sur ce
propos vous taxer de fatuité, mais vos cassettes pleines de billets
doux, portraits, nœuds de rubans, fleurs séchées, mèches de cheveux
noirs, blonds ou roux, et tels autres gages d’amour, montrent bien que
vous êtes modeste en parlant ainsi. Peut-être allez-vous être servi à
souhait, car la dame de la fenêtre me semble sage, pudique et froide à
merveille.
--Nous verrons bien. Maître Bilot cause volontiers; il écoute aussi et
sait l’histoire des personnes qui logent en son auberge. Allons boire
chez lui un flacon de vin des Canaries. Je le ferai causer, et il nous
renseignera sur cette infante en voyage.»
Quelques minutes après, les deux jeunes gens entraient aux _Armes de
France_ et demandaient maître Bilot. Le digne aubergiste, connaissant la
qualité de ses hôtes, les conduisit lui-même en une chambre basse bien
tendue où brillait dans une cheminée à large manteau un feu petillant et
clair. Il prit des mains du sommelier la bouteille grise de poussière et
tapissée de toile d’araignée, la décoiffa de son casque de cire avec des
précautions infinies, extirpa du goulot, sans secousse, le bouchon
tenace, et d’une main aussi ferme que si elle eût été coulée en bronze
versa un fil de liqueur blond comme la topaze dans les verres de Venise
à pied en spirale que lui tendaient le duc et le chevalier. En faisant
ce métier d’échanson, Bilot affectait une religieuse gravité; on eût dit
un prêtre de Bacchus officiant et célébrant les mystères de la dive
bouteille; il ne lui manquait que d’être couronné de lierre ou de
pampre. Ces cérémonies augmentaient la valeur du vin qu’il servait,
lequel était réellement fort bon et plus digne d’une table royale que
d’un cabaret.
Il allait se retirer quand Vallombreuse d’un clin d’œil mystérieux
l’arrêta sur le seuil:
«Maître Bilot, lui dit-il, prenez un verre au dressoir et buvez à ma
santé une rasade de ce vin.»
Le ton n’admettait pas de réplique, et d’ailleurs Bilot ne se faisait
pas prier pour aider un hôte à consommer les trésors de son cellier. Il
éleva son verre en saluant et en vida le contenu jusqu’à la dernière
perle. «Bon vin,» dit-il avec un friand clappement de langue contre le
palais, puis il resta debout la main appuyée au rebord de la table, les
yeux fixés sur le duc, attendant ce qu’on voulait de lui.
«As-tu beaucoup de monde dans ton auberge? dit Vallombreuse, et de
quelle sorte?...» Bilot allait répondre, mais le jeune duc prévint la
phrase de l’hôtelier et continua. «A quoi bon finasser avec un vieux
mécréant tel que toi? Quelle est la femme qui habite cette chambre dont
la fenêtre donne sur la ruelle en face l’hôtel Vallombreuse, la
troisième croisée en partant de l’angle du mur? Réponds vite, tu auras
une pièce d’or par syllabe.
--A ce prix, dit Bilot avec un large rire, il faudrait être bien
vertueux pour employer le style laconique tant estimé des anciens.
Cependant, comme je suis tout dévoué à Votre Seigneurie, je n’userai que
d’un seul mot: Isabelle!
--Isabelle! nom charmant et romanesque, dit Vallombreuse; mais n’use pas
de cette sobriété lacédémonienne. Sois prolixe et raconte-moi par le
menu tout ce que tu sais de cette infante.
--Je vais me conformer aux ordres de Sa Seigneurie, répondit maître
Bilot en s’inclinant. Mon cellier, ma cuisine, ma langue, sont à sa
disposition. Isabelle est une comédienne qui appartient à la troupe du
seigneur Hérode présentement logé à l’hôtel des _Armes de France_.
--Une comédienne, dit le jeune duc avec un air de désappointement, je
l’aurais plutôt prise à sa mine discrète et réservée pour une dame de
qualité ou bourgeoise cossue que pour une baladine errante.
--On peut s’y tromper, continua Bilot, la demoiselle a des façons fort
décentes. Elle joue le rôle d’ingénue au théâtre et le continue à la
ville. Sa vertu, quoique fort exposée, car elle est jolie, n’a reçu
aucune brèche et aurait le droit de se coiffer du chapeau virginal. Nul
ne sait mieux éconduire un galant par une politesse exacte et froide qui
ne laisse pas d’espoir.
--Ceci me plaît, fit Vallombreuse, je ne hais rien tant que ces
facilités trop ouvertes et ces places qui battent la chamade, demandant
à capituler devant même qu’on ait donné l’assaut.
--Il en faudra plus d’un pour emporter cette citadelle, dit Bilot,
quoique vous soyez un hardi et brillant capitaine peu habitué à
rencontrer de résistance, d’autant qu’elle est gardée par la sentinelle
vigilante d’un amour pudique.