lanternes suspendues aux poutrelles soutenant le toit jetaient une
lumière rougeâtre sur toutes ces têtes brunes, blondes, grisonnantes,
parmi lesquelles se détachaient quelques blanches coiffes de femme.
D’autres lanternes avaient été placées en guise de chandelles sur le
bord du théâtre, car il fallait prendre garde de mettre le feu à la
paille et au foin.
La pièce commença et fut attentivement écoutée. Derrière les acteurs,
car le fond de la scène n’était pas éclairé, se projetaient de grandes
ombres bizarres qui semblaient jouer la pièce en parodie, et contrefaire
tous leurs mouvements avec des allures disloquées et fantasques; mais ce
détail grotesque ne fut pas remarqué par ces spectateurs naïfs, tout
occupés de l’affabulation de la comédie et du jeu des personnages,
lesquels ils tenaient pour véritables.
Quelques vaches, que le tumulte empêchait de dormir, regardaient la
scène avec ces grands yeux dont Homérus, le poëte grégeois, fait une
épithète louangeuse à la beauté de Junon, et même, un veau, dans un
moment plein d’intérêt, poussa un gémissement lamentable qui ne
détruisit pas la robuste illusion de ces braves patauds, mais qui
faillit faire éclater de rire les comédiens sur leurs planches.
Le capitaine Fracasse fut applaudi à plusieurs reprises, car il
remplissait fort bien son rôle, n’éprouvant pas devant ce public
vulgaire l’émotion qu’il eût ressentie ayant affaire à des spectateurs
plus difficiles et plus lettrés. D’ailleurs il était sûr que, parmi ces
manants, nul ne le connaissait. Les autres comédiens, aux bons endroits,
furent vigoureusement claqués par ces mains calleuses qui ne se
ménageaient point, et avec beaucoup d’intelligence, selon Bellombre.
Sérafine exécuta sa morisque avec une fierté voluptueuse, des poses
cambrées et provocantes, entremêlées de sauts pleins de souplesse, de
changements de pieds rapides et d’agréments de toutes sortes qui eussent
fait pâmer d’aise même des personnes de qualité et des courtisans. Elle
était charmante surtout lorsque, agitant au-dessus de sa tête son
tambour de basque, elle en faisait bruire les plaquettes de cuivre, ou
bien encore quand, frottant du pouce la peau brunie, elle en tirait un
sourd ronflement avec autant de dextérité qu’une _panderera_ de
profession.
Cependant, le long des murailles, dans le manoir délabré de Sigognac,
les vieux portraits d’ancêtres prenaient des airs plus rébarbatifs et
refrognés que de coutume. Les guerriers poussaient des soupirs qui
soulevaient leurs plastrons de fer, et ils hochaient mélancoliquement la
tête; les douairières faisaient une moue dédaigneuse sur leurs fraises
tuyautées, et se roidissaient dans leurs corps de baleine et leurs
vertugadins. Une voix basse, lente, sans timbre, une voix d’ombre,
s’échappait de leurs lèvres peintes, et murmurait: «Hélas! le dernier
des Sigognac a dérogé!»
A la cuisine, assis tristement entre Béelzébuth et Miraut, qui
attachaient sur lui de longs regards interrogateurs, Pierre songeait. Il
se disait: «Où est maintenant mon pauvre maître?...» et une larme,
essuyée par la langue du vieux chien, coulait sur la joue brune du vieux
serviteur.
VIII.
LES CHOSES SE COMPLIQUENT.
Bellombre, le lendemain de la représentation, tira Blazius à part, et
desserrant les cordons d’une longue bourse de cuir, en fit couler dans
sa main comme d’une corne d’abondance cent belles pistoles qu’il rangea
en pile à la grande admiration du Pédant, qui restait contemplatif
devant ce trésor étalé, roulant des yeux pleins de lubricité métallique.
Avec un geste superbe, Bellombre enleva les pistoles d’un seul coup et
les plaqua dans la paume de son vieil ami: «Tu penses bien, dit-il, que
je ne déploie pas cette monnaie pour irriter et titiller tes convoitises
à la mode de Tantale. Prends cet argent sans scrupule. Je te le donne ou
te le prête si tes fiertés se hérissent à l’idée de recevoir un régal
d’un ancien camarade. L’argent est le nerf de la guerre, de l’amour et
du théâtre. D’ailleurs ces pièces étant faites pour rouler, vu qu’elles
sont rondes, s’ennuient de rester couchées à plat dans l’ombre de cette
escarcelle où, à la longue, elles se couvriraient de barbe, rouille et
fongosités. Ici je ne dépense rien, vivant à la rustique et tétant à la
mamelle de la terre, nourrice des humains. Donc cette somme ne me fera
pas faute.»
Ne trouvant rien à répondre à cette rhétorique, Blazius empocha les
pistoles et donna une cordiale accolade à Bellombre. L’œil vairon du
Pédant brillait plus que de coutume entre ses paupières clignotantes. La
lumière s’y baignait dans une larme, et les efforts que le vieil
histrion faisait pour retenir cette perle de reconnaissance imprimaient
à ses sourcils en broussailles les mouvements les plus comiques. Tantôt
ils remontaient jusqu’au milieu du front parmi un reflux de rides
plissées, tantôt ils s’abaissaient presque jusqu’à voiler le regard. Ces
manœuvres n’empêchèrent cependant pas la larme de se détacher et de
rouler le long d’un nez chauffé au rouge cerise par les libations de la
veille, sur la paroi duquel elle s’évapora.
Décidément, le vent de mauvaise fortune qui soufflait sur la troupe
avait changé. La recette de la représentation, jointe aux pistoles de
Bellombre, formait un total assez rondelet, car aux victuailles se
trouvaient mêlées une certaine quantité de monnaies, et le chariot de
Thespis, si dénué naguère, était maintenant grassement avitaillé. Pour
ne pas faire les choses à demi, le généreux Bellombre prêta aux
comédiens deux robustes chevaux de labour harnachés fort proprement,
avec colliers peinturlurés et clarinés de grelots qui tintinnabulaient
le plus agréablement du monde au pas ferme et régulier de ces braves
bêtes.
Nos comédiens réconfortés et gaillards firent donc à Poitiers une entrée
non pas si magnifique que celle d’Alexandre en Babylone, mais assez
majestueuse encore. Le garçon qui devait ramener les chevaux se tenait à
leur tête et modérait leur allure, car ils hâtaient le pas, subodorant
de loin le chaud parfum de l’écurie. A travers les rues tortueuses de la
ville, sur le pavé raboteux les roues grondaient, les fers sonnaient
avec un bruit gai qui attirait le monde aux fenêtres et devant la porte
de l’auberge; pour se faire ouvrir, le conducteur exécuta une joyeuse
mousquetade de coups de fouet, à laquelle les bêtes répondirent par de
brusques frissons qui mirent en branle le carillon de leurs sonnettes.
Cela ne ressemblait pas à la façon piteuse, misérable et furtive dont
les comédiens abordaient naguère les plus maussades bouchons. Aussi
l’hôtelier des _Armes de France_ comprit-il, à ce triomphant vacarme,
que les nouveaux venus avaient de l’argent, et courut-il lui-même ouvrir
à deux battants la porte charretière.
L’hôtel des _Armes de France_ était la plus belle auberge de Poitiers et
celle où s’arrêtaient volontiers les voyageurs bien nés et riches. La
cour où pénétra le chariot avait fort bon air. Des bâtiments
très-propres l’entouraient, ornés sur les quatre façades d’un balcon
couvert ou corridor en applique et soutenu par des potences en fer,
disposition commode permettant d’accéder aux chambres dont les fenêtres
prenaient jour à l’extérieur et facilitant le service des laquais.
[Illustration: MAITRE BILOT. (Page 183.)]
Au fond de la cour une arcade s’ouvrait, donnant passage sur les
communs, cuisines, écuries et hangars.
Un air de prospérité régnait sur tout cela. Récemment crépies, les
murailles égayaient l’œil; le bois des rampes, les balustres des
galeries n’avaient pas un grain de poussière. Les tuiles neuves, dont
les cannelures conservaient encore quelques minces filets de neige,
brillaient gaiement au soleil d’hiver avec leur teinte d’un rouge vif.
Des cheminées montaient en spirale des fumées de bon augure. Au bas du
perron, son bonnet à la main, se tenait l’aubergiste, gaillard de vaste
corpulence, faisant l’éloge de sa cuisine par les trois plis de son
menton, et celui de son cellier par la belle teinte pourpre de sa face,
qui semblait frottée de mûres comme le masque de Silène, ce bon ivrogne,
précepteur de Bacchus. Un sourire qui allait de l’une à l’autre oreille
ballonnait ses joues grasses et rapetissait ses yeux narquois dont
l’angle externe disparaissait dans une patte d’oie de rides facétieuses.
Il était si frais, si gras, si vermeil, si ragoûtant, si bien à point,
qu’il donnait envie de le mettre à la broche et de le manger arrosé de
son propre jus!
Quand il vit le Tyran, qu’il connaissait de longue date et savait bonne
paye, sa belle humeur redoubla, car les comédiens attirent du monde, et
les jeunes gens de la ville se mettent en dépense de collations,
festins, soupers et autres régals pour traiter les actrices et gagner
les bonnes grâces de ces coquettes par friandises, vins fins, dragées,
confitures et telles menues délicatesses.
«Quelle bonne chance vous amène, seigneur Hérode? dit l’hôtelier; il y a
longtemps qu’on ne vous a vu aux _Armes de France_.
--C’est vrai, répondit le Tyran, mais il ne faut pas toujours faire ses
singeries sur la même place. Les spectateurs finissent par connaître
tous vos tours et les exécuteraient eux-mêmes. Un peu d’absence est
nécessaire. L’oublié vaut le neuf. Y a-t-il en ce moment beaucoup de
noblesse à Poitiers?
--Beaucoup, seigneur Hérode, les chasses sont finies et l’on ne sait que
faire. On ne peut pas toujours manger et boire. Vous aurez du monde.
--Alors, dit le Tyran, faites apporter les clefs de sept ou huit
chambres, ôter de la broche trois ou quatre chapons, retirer de
derrière les fagots une douzaine de bouteilles de ce petit vin que vous
savez, et répandez par la ville ce bruit: que l’illustre troupe du
seigneur Hérode est débarquée aux _Armes de France_ avec un nouveau
répertoire, se proposant de donner plusieurs représentations.»
Pendant que le Tyran et l’aubergiste dialoguaient de la sorte, les
comédiens étaient descendus de voiture. Des valets s’emparèrent de leurs
bagages et les portèrent aux chambres désignées. Celle d’Isabelle se
trouva un peu écartée des autres, les plus proches se trouvant occupées.
Cet éloignement ne déplut point à cette pudique jeune personne
qu’embarrassait parfois cette promiscuité bohémienne à quoi force la vie
errante des comédiens.
Bientôt toute la ville, grâce à la faconde de maître Bilot, sut que des
comédiens étaient arrivés, qui devaient jouer les pièces des plus beaux
esprits du temps aussi bien qu’à Paris, sinon mieux. Les muguets et les
raffinés s’informèrent de la beauté des actrices, en retroussant le bout
de leur moustache avec un air de gloire et de fatuité parfaitement
ridicule. Bilot leur faisait, en les accompagnant de grimaces
significatives, des réponses discrètes et mystérieuses propres à tourner
la cervelle et à enrager la curiosité de ces jeunes veaux.
Isabelle ayant fait ranger ses hardes sur les planches de l’armoire, qui
formait, avec un lit à pentes, une table à pieds tors, deux fauteuils et
un coffre à bois, le mobilier de sa chambre, vaqua à ces soins de
toilette que nécessite pour une jeune femme délicate et soignée de sa
personne une longue route accomplie en compagnie d’hommes. Elle déploya
ses longs cheveux plus fins que soie, les démêla, les peigna, y versa
quelques gouttes d’essence à la bergamote, et les rattacha avec des
non-pareilles bleues, couleur bienséante à son teint de rose pâle. Puis
elle changea de linge. Qui l’eût vue ainsi aurait cru apercevoir une
nymphe de Diane s’apprêtant, ses vêtements déposés sur la rive, à mettre
le pied dans l’eau, en quelque vallon bocager de la Grèce. Mais ce ne
fut qu’un éclair. Sur sa blanche nudité s’abattit subitement un jaloux
nuage de toile, car Isabelle était chaste et pudibonde même en la
solitude. Ensuite elle revêtit une robe grise ornée d’agréments bleus,
et se regardant au miroir elle sourit de ce sourire que s’accorde la
femme la moins coquette qui se trouve à son avantage.
Sous l’influence d’une température plus douce, la neige avait fondu et
il n’en restait de trace que dans les endroits exposés au nord. Un rayon
de soleil brillait. Isabelle ne put résister à la tentation d’ouvrir la
fenêtre et de mettre un peu son joli nez dehors pour examiner la vue
qu’on découvrait de sa chambre, fantaisie d’autant plus innocente que la
croisée donnait sur une ruelle déserte, formée d’un côté par l’auberge
et de l’autre par un long mur de jardin que dépassaient les cimes
dépouillées des arbres. Le regard plongeait dans le jardin et pouvait y
suivre le dessin d’un parterre marqué par des ramages de buis; au fond
s’élevait un hôtel dont les murailles noircies attestaient l’ancienneté.
Deux cavaliers s’y promenaient le long d’une charmille, jeunes tous deux
et de bonne mine, mais non égaux de condition, à voir la déférence dont
l’un faisait montre à l’endroit de l’autre, se tenant un peu en arrière
et cédant le haut de l’allée toutes les fois qu’il fallait revenir sur
ses pas. En ce couple amical le premier était Oreste et le second
Pylade. Oreste, donnons-lui ce nom puisque nous ne connaissons pas
encore le véritable, pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il avait
le teint pâle, les yeux et les cheveux fort noirs. Son pourpoint de
velours tanné faisait valoir sa taille souple et svelte: un manteau
court de même couleur et de même étoffe que le pourpoint, bordé d’un
triple galon d’or, lui pendait de l’épaule, retenu par une ganse dont
les glands retombaient sur la poitrine; des bottes molles en cuir blanc
de Russie chaussaient ses pieds, que plus d’une femme eût jalousés pour
leur petitesse et leur cambrure que faisait ressortir encore le talon
haut de la botte. A l’aisance hardie de ses mouvements, à l’altière
sécurité de son maintien, on devinait un grand seigneur, sûr d’être bien
reçu partout et devant qui la vie s’ouvrait sans obstacles. Pylade, roux
de cheveux et de barbe, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’avait pas à
beaucoup près, quoique assez joli garçon de sa personne, la même
certitude triomphante.
«Je te dis, mon cher, que Corisande m’assomme, fit Oreste en retournant
au bout de l’allée et continuant une conversation commencée avant
qu’Isabelle n’eût ouvert la fenêtre; je lui ai fait défendre ma porte et
je vais lui renvoyer son portrait aussi maussade que sa personne, avec
ses lettres plus ennuyeuses encore que sa conversation.
--Cependant Corisande vous aime, objecta timidement Pylade.
--Qu’est-ce que cela me fait si je ne l’aime point? répliqua Oreste avec
une sorte d’emportement. Il s’agit bien de cela! Dois-je la charité
d’amour à toutes les pécores et donzelles qui ont la fantaisie de
s’énamourer de moi? Je suis trop bon. Je me laisse aller à ces yeux de
carpe pâmée, à ces pleurnicheries, à ces soupirs, à ces jérémiades, et
je finis par être embéguiné, tout en maugréant de ma débonnaireté et
couardise. Désormais je serai d’une férocité hyrcanienne, froid comme
Hippolyte et fuyard des femmes, ainsi que Joseph. Adroite la Putiphar
qui mettra la griffe sur le bord de mon manteau! Je me déclare, d’ores
et en avant, misogyne, c’est-à dire ennemi du cotillon, qu’il soit de
camelot ou de taffetas. Foin des duchesses et des courtisanes, des
bourgeoises et des bergères! qui dit femme dit tracasseries, mécomptes
ou aventures maussades. Je les hais de la coiffe au patin, et je vais me
confire en chasteté comme un moinillon en sa capuce. Cette Corisande
maudite m’a dégoûté de son sexe à tout jamais. J’y renonce...»
Oreste en était là de son discours, lorsque, levant la tête comme pour
prendre le ciel à témoin de sa résolution, il aperçut par hasard
Isabelle à la fenêtre. Il poussa le coude à son compagnon et lui dit:
«Avise là-bas, à cette croisée, fraîche comme l’Aurore à son balcon
d’Orient, cette adorable et délicieuse créature qui semble déité plutôt
que femme, avec ses cheveux châtain-cendré, son clair visage et ses doux
yeux. Qu’elle a bonne grâce, ainsi accoudée et un peu penchée en avant,
ce qui fait voir à l’avantage, sous la gaze de la chemisette, les
rondeurs de sa gorge ivoirine! Je gage qu’elle a le meilleur caractère
et ne ressemble point aux autres femelles. Son esprit doit être modeste,
aimable et poli, son entretien agréable et charmant!
--Malpeste! répondit Pylade en riant, quels bons yeux vous avez de
découvrir tout cela d’ici! moi, je ne vois rien, sinon une femme à sa
fenêtre, assez gentille pour dire vrai, mais qui n’a sans doute pas les
incomparables perfections dont vous la dotez si libéralement.
--Oh! je l’aime déjà tout plein. J’en suis féru; il me la faut et je
l’aurai, dussé-je pour y parvenir user des inventions les plus subtiles,
vider mes coffres et pourfendre cent rivaux.
--Là, là, ne vous échauffez pas ainsi dans votre harnois, dit Pylade,
vous pourriez en gagner une pleurésie. Mais qu’est devenue cette belle
haine du sexe que vous affichiez tout à l’heure avec tant de jactance?
Il a suffi du premier minois pour la mettre en déroute.
--Quand je parlais et invectivais de la sorte, je ne savais point que
cet ange de beauté existât, et tout ce que j’ai dit n’est que blasphème
damnable, hérésie pure et monstruosité, que je supplie Vénus, déesse des
amours, de me vouloir bien pardonner.
--Elle vous pardonnera, n’en doutez pas, car elle est indulgente aux
amoureux fols dont vous êtes digne de porter la bannière.
--Je vais ouvrir la campagne, fit Oreste, et déclarer courtoisement la
guerre à ma belle ennemie.»
Cela disant, il s’arrêta, planta son regard droit sur Isabelle, ôta
d’une façon aussi galante que respectueuse son feutre, dont la longue
plume balaya la terre, et envoya du bout des doigts un baiser dans la
direction de la fenêtre.
La jeune comédienne, qui vit l’action, prit un air froid et composé
comme pour faire comprendre à cet insolent qu’il se trompait, referma la
fenêtre et rabattit le rideau.
«Voilà l’Aurore cachée par un nuage, dit Pylade, cela n’est pas de bon
augure pour le reste de la journée.
--Je regarde, au contraire, comme un signe favorable que la belle se
soit retirée. Quand le soldat se dérobe derrière le créneau de la tour,
cela veut dire que la flèche de l’assiégeant a porté. Elle en a dans
l’aile, te dis-je, et ce baiser la forcera de penser à moi toute la
nuit, ne fût-ce que pour m’injurier et me taxer d’effronterie, défaut
qui ne déplaît pas aux femmes. Il y a maintenant quelque chose entre moi
et cette inconnue. C’est un fil bien ténu, mais que j’enforcerai de
manière à faire une corde pour monter au balcon de l’infante.
--Vous savez à merveille les théories et stratagèmes d’amour, dit Pylade
respectueusement.
--Je m’en pique quelquefois, répondit Oreste, et maintenant rentrons, la
belle effarouchée ne reparaîtra pas de sitôt. Ce soir, je mettrai mes
grisons en campagne.»
Les deux amis remontèrent lentement les marches du vieil hôtel et
disparurent. Revenons maintenant à nos acteurs.
Il y avait non loin de l’auberge un jeu de paume merveilleusement propre
à établir une salle de spectacle. Les comédiens le louèrent, et un
maître menuisier de la ville, sous la direction du Tyran, l’eut bientôt
accommodé à sa nouvelle destination. Un peintre-vitrier, qui se mêlait
de barbouiller des enseignes et de blasonner des armoiries sur les
carrosses, rafraîchit les décorations fatiguées et déteintes, et même en
peignit une avec assez de bonheur. La chambre où se déshabillaient et se
rhabillaient les joueurs de paume, fut disposée en foyer pour les
comédiens avec des paravents qui entouraient les toilettes des actrices
et formaient des espèces de loges. Toutes les places marquées étaient
retenues d’avance, et la recette promettait d’être bonne.
«Quel dommage, disait le Tyran à Blazius en énumérant les pièces qu’il
serait bon de jouer, quel dommage que Zerbine nous manque! Une soubrette
est à vrai dire le grain de sel, _mica salis_, et le piment des
comédies. Sa gaieté étincelante illumine la scène: elle ravive les
endroits languissants, et force le rire qui ne veut point se décider, en
montrant ses trente-deux perles orlées de carmin vif. Par son caquetage,
son impertinence et sa lascivité, elle fait valoir les afféteries
pudiques, mollesses de langage et roucoulements de l’amoureuse. Les
couleurs tranchées de sa cotte hardie amusent l’œil, et elle peut
découvrir jusqu’aux jarretières, ou peu s’en faut, une jambe fine moulée
dans un bas rouge à coins d’or, perspective agréable aux jeunes comme
aux vieux, aux vieux surtout dont elle réveille la salacité endormie.
--Certes, répondit Blazius, la soubrette est un condiment précieux, une
boîte aux épices qui saupoudre à propos la fadeur des comédies du temps.
Mais il faut bien nous en passer. Ni Isabelle, ni Sérafine ne peuvent
remplir ce rôle. D’ailleurs nous avons besoin d’une amoureuse et d’une
grande coquette. Le diable soit de ce marquis de Bruyères qui nous a
enlevé la perle, le phénix et le parangon des soubrettes en la personne
de l’incomparable Zerbine!»
La conversation entre les deux comédiens en était là, quand une sonnerie
argentine de grelots se fit entendre devant le porche de l’hôtel;
bientôt des pas vifs et cadencés tintèrent sur le pavé de la cour, et
les causeurs, s’accoudant à la balustrade de la galerie où ils se
promenaient, aperçurent trois mules harnachées à l’espagnole, avec
plumets sur la tête, broderies, houppes de laine, grappes de clochettes
et couvertures rayées. Le tout fort propre et magnifique, ne sentant en
rien la bête de louage.
Sur la première était monté un maraud de laquais, en livrée grise,
portant le couteau de chasse à la ceinture et l’arquebuse en travers de
l’arçon, l’air insolent comme un grand seigneur et qui autrement vêtu
eût bien pu passer pour maître. Il tirait après lui par une longe
entortillée autour de son bras la seconde mule chargée de deux énormes
paquets équilibrés de chaque côté du bât et recouverts d’une cape de
muestra valencienne.
La troisième mule, de meilleure mine et de plus fière allure encore que
les deux autres, portait une jeune femme chaudement embossée dans un
manteau garni de fourrures et coiffée d’un chapeau de feutre gris à
plume rouge rabattu sur les yeux.
«Hé, dit Blazius au Tyran, ce cortége ne te rappelle-t-il point quelque
chose? Il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends
tinter ces grelots.
--Par saint Alipantin! répondit le Tyran, ce sont les propres mules qui
vinrent enlever Zerbine au carrefour de la Croix. Quand on parle du
loup...
--On en voit la plume, interrompit Blazius; ô jour trois et quatre fois
heureux, notable à la craie blanche! c’est bien la señora Zerbine
elle-même; elle saute à bas de sa monture avec ce mouvement coquin de
hanches qui n’appartient qu’à elle et jette sa mante au bras du laquais.
La voilà qui ôte son feutre et secoue ses cheveux comme un oiseau ses
plumes. Allons au-devant d’elle et dégringolons les montées quatre à
quatre.»
Blazius et le Tyran descendirent dans la cour et rencontrèrent Zerbine
au bas du perron. La joyeuse fille sauta au col du Pédant et lui prenant
la tête:
«Il faut, s’écria-t-elle en joignant l’action à la parole, que je
t’accole et baise ton vieux masque à pleine bouche avec le même cœur que
si tu étais un joli garçon, pour la joie que j’ai à te revoir. Ne sois
pas jaloux, Hérode, et ne fronce pas tes gros sourcils noirs comme si tu
allais ordonner le massacre des Innocents. Je vais t’embrasser aussi.
J’ai commencé par Blazius parce que c’est le plus laid.»
Zerbine accomplit loyalement sa promesse, car c’était une fille de
parole et qui avait de la probité à sa manière. Donnant une main à
chacun des deux acteurs, elle monta dans la galerie où maître Bilot lui
fit préparer une chambre. A peine entrée, elle se jeta sur un fauteuil,
et se mit à respirer bruyamment comme une personne débarrassée d’un
grand poids.