Déjà le populaire affluait et s’entassait dans la grange. Quelques

lanternes suspendues aux poutrelles soutenant le toit jetaient une

lumière rougeâtre sur toutes ces têtes brunes, blondes, grisonnantes,

parmi lesquelles se détachaient quelques blanches coiffes de femme.

D’autres lanternes avaient été placées en guise de chandelles sur le

bord du théâtre, car il fallait prendre garde de mettre le feu à la

paille et au foin.

La pièce commença et fut attentivement écoutée. Derrière les acteurs,

car le fond de la scène n’était pas éclairé, se projetaient de grandes

ombres bizarres qui semblaient jouer la pièce en parodie, et contrefaire

tous leurs mouvements avec des allures disloquées et fantasques; mais ce

détail grotesque ne fut pas remarqué par ces spectateurs naïfs, tout

occupés de l’affabulation de la comédie et du jeu des personnages,

lesquels ils tenaient pour véritables.

Quelques vaches, que le tumulte empêchait de dormir, regardaient la

scène avec ces grands yeux dont Homérus, le poëte grégeois, fait une

épithète louangeuse à la beauté de Junon, et même, un veau, dans un

moment plein d’intérêt, poussa un gémissement lamentable qui ne

détruisit pas la robuste illusion de ces braves patauds, mais qui

faillit faire éclater de rire les comédiens sur leurs planches.

Le capitaine Fracasse fut applaudi à plusieurs reprises, car il

remplissait fort bien son rôle, n’éprouvant pas devant ce public

vulgaire l’émotion qu’il eût ressentie ayant affaire à des spectateurs

plus difficiles et plus lettrés. D’ailleurs il était sûr que, parmi ces

manants, nul ne le connaissait. Les autres comédiens, aux bons endroits,

furent vigoureusement claqués par ces mains calleuses qui ne se

ménageaient point, et avec beaucoup d’intelligence, selon Bellombre.

Sérafine exécuta sa morisque avec une fierté voluptueuse, des poses

cambrées et provocantes, entremêlées de sauts pleins de souplesse, de

changements de pieds rapides et d’agréments de toutes sortes qui eussent

fait pâmer d’aise même des personnes de qualité et des courtisans. Elle

était charmante surtout lorsque, agitant au-dessus de sa tête son

tambour de basque, elle en faisait bruire les plaquettes de cuivre, ou

bien encore quand, frottant du pouce la peau brunie, elle en tirait un

sourd ronflement avec autant de dextérité qu’une _panderera_ de

profession.

Cependant, le long des murailles, dans le manoir délabré de Sigognac,

les vieux portraits d’ancêtres prenaient des airs plus rébarbatifs et

refrognés que de coutume. Les guerriers poussaient des soupirs qui

soulevaient leurs plastrons de fer, et ils hochaient mélancoliquement la

tête; les douairières faisaient une moue dédaigneuse sur leurs fraises

tuyautées, et se roidissaient dans leurs corps de baleine et leurs

vertugadins. Une voix basse, lente, sans timbre, une voix d’ombre,

s’échappait de leurs lèvres peintes, et murmurait: «Hélas! le dernier

des Sigognac a dérogé!»

A la cuisine, assis tristement entre Béelzébuth et Miraut, qui

attachaient sur lui de longs regards interrogateurs, Pierre songeait. Il

se disait: «Où est maintenant mon pauvre maître?...» et une larme,

essuyée par la langue du vieux chien, coulait sur la joue brune du vieux

serviteur.

VIII.

LES CHOSES SE COMPLIQUENT.

Bellombre, le lendemain de la représentation, tira Blazius à part, et

desserrant les cordons d’une longue bourse de cuir, en fit couler dans

sa main comme d’une corne d’abondance cent belles pistoles qu’il rangea

en pile à la grande admiration du Pédant, qui restait contemplatif

devant ce trésor étalé, roulant des yeux pleins de lubricité métallique.

Avec un geste superbe, Bellombre enleva les pistoles d’un seul coup et

les plaqua dans la paume de son vieil ami: «Tu penses bien, dit-il, que

je ne déploie pas cette monnaie pour irriter et titiller tes convoitises

à la mode de Tantale. Prends cet argent sans scrupule. Je te le donne ou

te le prête si tes fiertés se hérissent à l’idée de recevoir un régal

d’un ancien camarade. L’argent est le nerf de la guerre, de l’amour et

du théâtre. D’ailleurs ces pièces étant faites pour rouler, vu qu’elles

sont rondes, s’ennuient de rester couchées à plat dans l’ombre de cette

escarcelle où, à la longue, elles se couvriraient de barbe, rouille et

fongosités. Ici je ne dépense rien, vivant à la rustique et tétant à la

mamelle de la terre, nourrice des humains. Donc cette somme ne me fera

pas faute.»

Ne trouvant rien à répondre à cette rhétorique, Blazius empocha les

pistoles et donna une cordiale accolade à Bellombre. L’œil vairon du

Pédant brillait plus que de coutume entre ses paupières clignotantes. La

lumière s’y baignait dans une larme, et les efforts que le vieil

histrion faisait pour retenir cette perle de reconnaissance imprimaient

à ses sourcils en broussailles les mouvements les plus comiques. Tantôt

ils remontaient jusqu’au milieu du front parmi un reflux de rides

plissées, tantôt ils s’abaissaient presque jusqu’à voiler le regard. Ces

manœuvres n’empêchèrent cependant pas la larme de se détacher et de

rouler le long d’un nez chauffé au rouge cerise par les libations de la

veille, sur la paroi duquel elle s’évapora.

Décidément, le vent de mauvaise fortune qui soufflait sur la troupe

avait changé. La recette de la représentation, jointe aux pistoles de

Bellombre, formait un total assez rondelet, car aux victuailles se

trouvaient mêlées une certaine quantité de monnaies, et le chariot de

Thespis, si dénué naguère, était maintenant grassement avitaillé. Pour

ne pas faire les choses à demi, le généreux Bellombre prêta aux

comédiens deux robustes chevaux de labour harnachés fort proprement,

avec colliers peinturlurés et clarinés de grelots qui tintinnabulaient

le plus agréablement du monde au pas ferme et régulier de ces braves

bêtes.

Nos comédiens réconfortés et gaillards firent donc à Poitiers une entrée

non pas si magnifique que celle d’Alexandre en Babylone, mais assez

majestueuse encore. Le garçon qui devait ramener les chevaux se tenait à

leur tête et modérait leur allure, car ils hâtaient le pas, subodorant

de loin le chaud parfum de l’écurie. A travers les rues tortueuses de la

ville, sur le pavé raboteux les roues grondaient, les fers sonnaient

avec un bruit gai qui attirait le monde aux fenêtres et devant la porte

de l’auberge; pour se faire ouvrir, le conducteur exécuta une joyeuse

mousquetade de coups de fouet, à laquelle les bêtes répondirent par de

brusques frissons qui mirent en branle le carillon de leurs sonnettes.

Cela ne ressemblait pas à la façon piteuse, misérable et furtive dont

les comédiens abordaient naguère les plus maussades bouchons. Aussi

l’hôtelier des _Armes de France_ comprit-il, à ce triomphant vacarme,

que les nouveaux venus avaient de l’argent, et courut-il lui-même ouvrir

à deux battants la porte charretière.

L’hôtel des _Armes de France_ était la plus belle auberge de Poitiers et

celle où s’arrêtaient volontiers les voyageurs bien nés et riches. La

cour où pénétra le chariot avait fort bon air. Des bâtiments

très-propres l’entouraient, ornés sur les quatre façades d’un balcon

couvert ou corridor en applique et soutenu par des potences en fer,

disposition commode permettant d’accéder aux chambres dont les fenêtres

prenaient jour à l’extérieur et facilitant le service des laquais.

[Illustration: MAITRE BILOT. (Page 183.)]

Au fond de la cour une arcade s’ouvrait, donnant passage sur les

communs, cuisines, écuries et hangars.

Un air de prospérité régnait sur tout cela. Récemment crépies, les

murailles égayaient l’œil; le bois des rampes, les balustres des

galeries n’avaient pas un grain de poussière. Les tuiles neuves, dont

les cannelures conservaient encore quelques minces filets de neige,

brillaient gaiement au soleil d’hiver avec leur teinte d’un rouge vif.

Des cheminées montaient en spirale des fumées de bon augure. Au bas du

perron, son bonnet à la main, se tenait l’aubergiste, gaillard de vaste

corpulence, faisant l’éloge de sa cuisine par les trois plis de son

menton, et celui de son cellier par la belle teinte pourpre de sa face,

qui semblait frottée de mûres comme le masque de Silène, ce bon ivrogne,

précepteur de Bacchus. Un sourire qui allait de l’une à l’autre oreille

ballonnait ses joues grasses et rapetissait ses yeux narquois dont

l’angle externe disparaissait dans une patte d’oie de rides facétieuses.

Il était si frais, si gras, si vermeil, si ragoûtant, si bien à point,

qu’il donnait envie de le mettre à la broche et de le manger arrosé de

son propre jus!

Quand il vit le Tyran, qu’il connaissait de longue date et savait bonne

paye, sa belle humeur redoubla, car les comédiens attirent du monde, et

les jeunes gens de la ville se mettent en dépense de collations,

festins, soupers et autres régals pour traiter les actrices et gagner

les bonnes grâces de ces coquettes par friandises, vins fins, dragées,

confitures et telles menues délicatesses.

«Quelle bonne chance vous amène, seigneur Hérode? dit l’hôtelier; il y a

longtemps qu’on ne vous a vu aux _Armes de France_.

--C’est vrai, répondit le Tyran, mais il ne faut pas toujours faire ses

singeries sur la même place. Les spectateurs finissent par connaître

tous vos tours et les exécuteraient eux-mêmes. Un peu d’absence est

nécessaire. L’oublié vaut le neuf. Y a-t-il en ce moment beaucoup de

noblesse à Poitiers?

--Beaucoup, seigneur Hérode, les chasses sont finies et l’on ne sait que

faire. On ne peut pas toujours manger et boire. Vous aurez du monde.

--Alors, dit le Tyran, faites apporter les clefs de sept ou huit

chambres, ôter de la broche trois ou quatre chapons, retirer de

derrière les fagots une douzaine de bouteilles de ce petit vin que vous

savez, et répandez par la ville ce bruit: que l’illustre troupe du

seigneur Hérode est débarquée aux _Armes de France_ avec un nouveau

répertoire, se proposant de donner plusieurs représentations.»

Pendant que le Tyran et l’aubergiste dialoguaient de la sorte, les

comédiens étaient descendus de voiture. Des valets s’emparèrent de leurs

bagages et les portèrent aux chambres désignées. Celle d’Isabelle se

trouva un peu écartée des autres, les plus proches se trouvant occupées.

Cet éloignement ne déplut point à cette pudique jeune personne

qu’embarrassait parfois cette promiscuité bohémienne à quoi force la vie

errante des comédiens.

Bientôt toute la ville, grâce à la faconde de maître Bilot, sut que des

comédiens étaient arrivés, qui devaient jouer les pièces des plus beaux

esprits du temps aussi bien qu’à Paris, sinon mieux. Les muguets et les

raffinés s’informèrent de la beauté des actrices, en retroussant le bout

de leur moustache avec un air de gloire et de fatuité parfaitement

ridicule. Bilot leur faisait, en les accompagnant de grimaces

significatives, des réponses discrètes et mystérieuses propres à tourner

la cervelle et à enrager la curiosité de ces jeunes veaux.

Isabelle ayant fait ranger ses hardes sur les planches de l’armoire, qui

formait, avec un lit à pentes, une table à pieds tors, deux fauteuils et

un coffre à bois, le mobilier de sa chambre, vaqua à ces soins de

toilette que nécessite pour une jeune femme délicate et soignée de sa

personne une longue route accomplie en compagnie d’hommes. Elle déploya

ses longs cheveux plus fins que soie, les démêla, les peigna, y versa

quelques gouttes d’essence à la bergamote, et les rattacha avec des

non-pareilles bleues, couleur bienséante à son teint de rose pâle. Puis

elle changea de linge. Qui l’eût vue ainsi aurait cru apercevoir une

nymphe de Diane s’apprêtant, ses vêtements déposés sur la rive, à mettre

le pied dans l’eau, en quelque vallon bocager de la Grèce. Mais ce ne

fut qu’un éclair. Sur sa blanche nudité s’abattit subitement un jaloux

nuage de toile, car Isabelle était chaste et pudibonde même en la

solitude. Ensuite elle revêtit une robe grise ornée d’agréments bleus,

et se regardant au miroir elle sourit de ce sourire que s’accorde la

femme la moins coquette qui se trouve à son avantage.

Sous l’influence d’une température plus douce, la neige avait fondu et

il n’en restait de trace que dans les endroits exposés au nord. Un rayon

de soleil brillait. Isabelle ne put résister à la tentation d’ouvrir la

fenêtre et de mettre un peu son joli nez dehors pour examiner la vue

qu’on découvrait de sa chambre, fantaisie d’autant plus innocente que la

croisée donnait sur une ruelle déserte, formée d’un côté par l’auberge

et de l’autre par un long mur de jardin que dépassaient les cimes

dépouillées des arbres. Le regard plongeait dans le jardin et pouvait y

suivre le dessin d’un parterre marqué par des ramages de buis; au fond

s’élevait un hôtel dont les murailles noircies attestaient l’ancienneté.

Deux cavaliers s’y promenaient le long d’une charmille, jeunes tous deux

et de bonne mine, mais non égaux de condition, à voir la déférence dont

l’un faisait montre à l’endroit de l’autre, se tenant un peu en arrière

et cédant le haut de l’allée toutes les fois qu’il fallait revenir sur

ses pas. En ce couple amical le premier était Oreste et le second

Pylade. Oreste, donnons-lui ce nom puisque nous ne connaissons pas

encore le véritable, pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il avait

le teint pâle, les yeux et les cheveux fort noirs. Son pourpoint de

velours tanné faisait valoir sa taille souple et svelte: un manteau

court de même couleur et de même étoffe que le pourpoint, bordé d’un

triple galon d’or, lui pendait de l’épaule, retenu par une ganse dont

les glands retombaient sur la poitrine; des bottes molles en cuir blanc

de Russie chaussaient ses pieds, que plus d’une femme eût jalousés pour

leur petitesse et leur cambrure que faisait ressortir encore le talon

haut de la botte. A l’aisance hardie de ses mouvements, à l’altière

sécurité de son maintien, on devinait un grand seigneur, sûr d’être bien

reçu partout et devant qui la vie s’ouvrait sans obstacles. Pylade, roux

de cheveux et de barbe, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’avait pas à

beaucoup près, quoique assez joli garçon de sa personne, la même

certitude triomphante.

«Je te dis, mon cher, que Corisande m’assomme, fit Oreste en retournant

au bout de l’allée et continuant une conversation commencée avant

qu’Isabelle n’eût ouvert la fenêtre; je lui ai fait défendre ma porte et

je vais lui renvoyer son portrait aussi maussade que sa personne, avec

ses lettres plus ennuyeuses encore que sa conversation.

--Cependant Corisande vous aime, objecta timidement Pylade.

--Qu’est-ce que cela me fait si je ne l’aime point? répliqua Oreste avec

une sorte d’emportement. Il s’agit bien de cela! Dois-je la charité

d’amour à toutes les pécores et donzelles qui ont la fantaisie de

s’énamourer de moi? Je suis trop bon. Je me laisse aller à ces yeux de

carpe pâmée, à ces pleurnicheries, à ces soupirs, à ces jérémiades, et

je finis par être embéguiné, tout en maugréant de ma débonnaireté et

couardise. Désormais je serai d’une férocité hyrcanienne, froid comme

Hippolyte et fuyard des femmes, ainsi que Joseph. Adroite la Putiphar

qui mettra la griffe sur le bord de mon manteau! Je me déclare, d’ores

et en avant, misogyne, c’est-à dire ennemi du cotillon, qu’il soit de

camelot ou de taffetas. Foin des duchesses et des courtisanes, des

bourgeoises et des bergères! qui dit femme dit tracasseries, mécomptes

ou aventures maussades. Je les hais de la coiffe au patin, et je vais me

confire en chasteté comme un moinillon en sa capuce. Cette Corisande

maudite m’a dégoûté de son sexe à tout jamais. J’y renonce...»

Oreste en était là de son discours, lorsque, levant la tête comme pour

prendre le ciel à témoin de sa résolution, il aperçut par hasard

Isabelle à la fenêtre. Il poussa le coude à son compagnon et lui dit:

«Avise là-bas, à cette croisée, fraîche comme l’Aurore à son balcon

d’Orient, cette adorable et délicieuse créature qui semble déité plutôt

que femme, avec ses cheveux châtain-cendré, son clair visage et ses doux

yeux. Qu’elle a bonne grâce, ainsi accoudée et un peu penchée en avant,

ce qui fait voir à l’avantage, sous la gaze de la chemisette, les

rondeurs de sa gorge ivoirine! Je gage qu’elle a le meilleur caractère

et ne ressemble point aux autres femelles. Son esprit doit être modeste,

aimable et poli, son entretien agréable et charmant!

--Malpeste! répondit Pylade en riant, quels bons yeux vous avez de

découvrir tout cela d’ici! moi, je ne vois rien, sinon une femme à sa

fenêtre, assez gentille pour dire vrai, mais qui n’a sans doute pas les

incomparables perfections dont vous la dotez si libéralement.

--Oh! je l’aime déjà tout plein. J’en suis féru; il me la faut et je

l’aurai, dussé-je pour y parvenir user des inventions les plus subtiles,

vider mes coffres et pourfendre cent rivaux.

--Là, là, ne vous échauffez pas ainsi dans votre harnois, dit Pylade,

vous pourriez en gagner une pleurésie. Mais qu’est devenue cette belle

haine du sexe que vous affichiez tout à l’heure avec tant de jactance?

Il a suffi du premier minois pour la mettre en déroute.

--Quand je parlais et invectivais de la sorte, je ne savais point que

cet ange de beauté existât, et tout ce que j’ai dit n’est que blasphème

damnable, hérésie pure et monstruosité, que je supplie Vénus, déesse des

amours, de me vouloir bien pardonner.

--Elle vous pardonnera, n’en doutez pas, car elle est indulgente aux

amoureux fols dont vous êtes digne de porter la bannière.

--Je vais ouvrir la campagne, fit Oreste, et déclarer courtoisement la

guerre à ma belle ennemie.»

Cela disant, il s’arrêta, planta son regard droit sur Isabelle, ôta

d’une façon aussi galante que respectueuse son feutre, dont la longue

plume balaya la terre, et envoya du bout des doigts un baiser dans la

direction de la fenêtre.

La jeune comédienne, qui vit l’action, prit un air froid et composé

comme pour faire comprendre à cet insolent qu’il se trompait, referma la

fenêtre et rabattit le rideau.

«Voilà l’Aurore cachée par un nuage, dit Pylade, cela n’est pas de bon

augure pour le reste de la journée.

--Je regarde, au contraire, comme un signe favorable que la belle se

soit retirée. Quand le soldat se dérobe derrière le créneau de la tour,

cela veut dire que la flèche de l’assiégeant a porté. Elle en a dans

l’aile, te dis-je, et ce baiser la forcera de penser à moi toute la

nuit, ne fût-ce que pour m’injurier et me taxer d’effronterie, défaut

qui ne déplaît pas aux femmes. Il y a maintenant quelque chose entre moi

et cette inconnue. C’est un fil bien ténu, mais que j’enforcerai de

manière à faire une corde pour monter au balcon de l’infante.

--Vous savez à merveille les théories et stratagèmes d’amour, dit Pylade

respectueusement.

--Je m’en pique quelquefois, répondit Oreste, et maintenant rentrons, la

belle effarouchée ne reparaîtra pas de sitôt. Ce soir, je mettrai mes

grisons en campagne.»

Les deux amis remontèrent lentement les marches du vieil hôtel et

disparurent. Revenons maintenant à nos acteurs.

Il y avait non loin de l’auberge un jeu de paume merveilleusement propre

à établir une salle de spectacle. Les comédiens le louèrent, et un

maître menuisier de la ville, sous la direction du Tyran, l’eut bientôt

accommodé à sa nouvelle destination. Un peintre-vitrier, qui se mêlait

de barbouiller des enseignes et de blasonner des armoiries sur les

carrosses, rafraîchit les décorations fatiguées et déteintes, et même en

peignit une avec assez de bonheur. La chambre où se déshabillaient et se

rhabillaient les joueurs de paume, fut disposée en foyer pour les

comédiens avec des paravents qui entouraient les toilettes des actrices

et formaient des espèces de loges. Toutes les places marquées étaient

retenues d’avance, et la recette promettait d’être bonne.

«Quel dommage, disait le Tyran à Blazius en énumérant les pièces qu’il

serait bon de jouer, quel dommage que Zerbine nous manque! Une soubrette

est à vrai dire le grain de sel, _mica salis_, et le piment des

comédies. Sa gaieté étincelante illumine la scène: elle ravive les

endroits languissants, et force le rire qui ne veut point se décider, en

montrant ses trente-deux perles orlées de carmin vif. Par son caquetage,

son impertinence et sa lascivité, elle fait valoir les afféteries

pudiques, mollesses de langage et roucoulements de l’amoureuse. Les

couleurs tranchées de sa cotte hardie amusent l’œil, et elle peut

découvrir jusqu’aux jarretières, ou peu s’en faut, une jambe fine moulée

dans un bas rouge à coins d’or, perspective agréable aux jeunes comme

aux vieux, aux vieux surtout dont elle réveille la salacité endormie.

--Certes, répondit Blazius, la soubrette est un condiment précieux, une

boîte aux épices qui saupoudre à propos la fadeur des comédies du temps.

Mais il faut bien nous en passer. Ni Isabelle, ni Sérafine ne peuvent

remplir ce rôle. D’ailleurs nous avons besoin d’une amoureuse et d’une

grande coquette. Le diable soit de ce marquis de Bruyères qui nous a

enlevé la perle, le phénix et le parangon des soubrettes en la personne

de l’incomparable Zerbine!»

La conversation entre les deux comédiens en était là, quand une sonnerie

argentine de grelots se fit entendre devant le porche de l’hôtel;

bientôt des pas vifs et cadencés tintèrent sur le pavé de la cour, et

les causeurs, s’accoudant à la balustrade de la galerie où ils se

promenaient, aperçurent trois mules harnachées à l’espagnole, avec

plumets sur la tête, broderies, houppes de laine, grappes de clochettes

et couvertures rayées. Le tout fort propre et magnifique, ne sentant en

rien la bête de louage.

Sur la première était monté un maraud de laquais, en livrée grise,

portant le couteau de chasse à la ceinture et l’arquebuse en travers de

l’arçon, l’air insolent comme un grand seigneur et qui autrement vêtu

eût bien pu passer pour maître. Il tirait après lui par une longe

entortillée autour de son bras la seconde mule chargée de deux énormes

paquets équilibrés de chaque côté du bât et recouverts d’une cape de

muestra valencienne.

La troisième mule, de meilleure mine et de plus fière allure encore que

les deux autres, portait une jeune femme chaudement embossée dans un

manteau garni de fourrures et coiffée d’un chapeau de feutre gris à

plume rouge rabattu sur les yeux.

«Hé, dit Blazius au Tyran, ce cortége ne te rappelle-t-il point quelque

chose? Il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends

tinter ces grelots.

--Par saint Alipantin! répondit le Tyran, ce sont les propres mules qui

vinrent enlever Zerbine au carrefour de la Croix. Quand on parle du

loup...

--On en voit la plume, interrompit Blazius; ô jour trois et quatre fois

heureux, notable à la craie blanche! c’est bien la señora Zerbine

elle-même; elle saute à bas de sa monture avec ce mouvement coquin de

hanches qui n’appartient qu’à elle et jette sa mante au bras du laquais.

La voilà qui ôte son feutre et secoue ses cheveux comme un oiseau ses

plumes. Allons au-devant d’elle et dégringolons les montées quatre à

quatre.»

Blazius et le Tyran descendirent dans la cour et rencontrèrent Zerbine

au bas du perron. La joyeuse fille sauta au col du Pédant et lui prenant

la tête:

«Il faut, s’écria-t-elle en joignant l’action à la parole, que je

t’accole et baise ton vieux masque à pleine bouche avec le même cœur que

si tu étais un joli garçon, pour la joie que j’ai à te revoir. Ne sois

pas jaloux, Hérode, et ne fronce pas tes gros sourcils noirs comme si tu

allais ordonner le massacre des Innocents. Je vais t’embrasser aussi.

J’ai commencé par Blazius parce que c’est le plus laid.»

Zerbine accomplit loyalement sa promesse, car c’était une fille de

parole et qui avait de la probité à sa manière. Donnant une main à

chacun des deux acteurs, elle monta dans la galerie où maître Bilot lui

fit préparer une chambre. A peine entrée, elle se jeta sur un fauteuil,

et se mit à respirer bruyamment comme une personne débarrassée d’un

grand poids.

Le capitaine Fracasse · 第 17 / 47 段