Réchauffée par cette tiède atmosphère et cet accueil hospitalier, toute

la troupe éprouvait un profond sentiment de bien-être. Les roses

couleurs de la vie reparaissaient sur les visages pâles et les lèvres

gercées de froid. La gaieté illuminait les yeux naguère atones, et

l’espoir relevait la tête. Ce dieu louche, boiteux et taquin qu’on

appelle le Guignon, se lassait enfin de persécuter la compagnie errante,

et, apaisé sans doute par le trépas de Matamore, il voulait bien se

contenter de cette maigre proie.

Bellombre avait appelé ses valets, qui couvrirent la nappe d’assiettes

et de pots à large panse, à la grande jubilation de Blazius altéré de

naissance, dont la soif était toujours éveillée, même aux heures

nocturnes.

«Tu vois, dit-il au Tyran, combien mes prévisions à propos de la petite

lumière rouge étaient logicalement déduites. Ce n’étaient point mirages

ni fantômes. Une grasse fumée s’élève en tourbillonnant du potage

abondamment garni de choux, navets et autres légumes. Le vin rouge et

clair, tiré de frais, petille dans les brocs couronné de mousse rose. Le

feu flambe d’autant plus vif qu’il fait froid dehors. Et, de plus, nous

avons pour hôte le grand, l’illustre, le jamais assez loué Bellombre,

fleur et crème des comédiens passés, présents et futurs, soit dit sans

vouloir rabaisser le talent de personne.

--Notre bonheur serait parfait si le pauvre Matamore était là, soupira

Isabelle.

--Que lui est-il donc survenu de fâcheux? dit Bellombre qui connaissait

Matamore de réputation.»

Le Tyran lui raconta l’aventure tragique du capitaine resté dans la

neige.

«Sans la rencontre heureuse que nous avons faite d’un ancien et brave

camarade, il nous en pendait autant cette nuit au bout du nez, dit

Blazius. On nous eût trouvés gelés comme matelots dans les ténèbres et

frimas cimmériens.

--C’eût été dommage, reprit galamment Bellombre en lançant une œillade à

Isabelle et à Sérafine; mais ces jeunes déesses eussent sans nul doute

fait fondre la neige et dégelé la nature aux feux de leurs prunelles.

--Vous attribuez trop de pouvoir à nos yeux, répondit Sérafine; ils

eussent été incapables même d’échauffer un cœur en cette obscurité

lugubre et glaciale. Les larmes du froid y eussent éteint les flammes de

l’amour.»

Tout en soupant, Blazius informa Bellombre de l’état où se trouvait la

troupe. Il n’en parut nullement surpris.

«La fortune théâtrale est encore plus femme et plus capricieuse que la

fortune mondaine, répondit-il; sa roue tourne si vite qu’à peine s’y

peut-elle tenir debout quelques instants. Mais si elle en tombe souvent,

elle y remonte d’un pied adroitement léger et retrouve bientôt son

équilibre. Demain, avec des chevaux de labour, j’enverrai chercher votre

chariot et nous dresserons un théâtre dans la grange. Il y a, non loin

de la ferme, un assez gros bourg qui nous fournira de spectateurs assez.

Si la représentation ne suffit pas, au fond de ma vieille bourse de cuir

dorment quelques pistoles de meilleur aloi que les jetons de comédie et,

par Apollon! je ne laisserai pas mon vieux Blazius et ses amis dans

l’embarras.

--Je vois, dit le Pédant, que tu es toujours le généreux Bellombre, et

que tu ne t’es pas rouillé en ces occupations rurales et bucoliques.

--Non, répondit Bellombre, tout en cultivant mes terres je ne laisse pas

mon cerveau en friche; je relis les vieux auteurs, au coin de cette

cheminée, les pieds sur les chenets, et je feuillette les pièces des

beaux esprits du jour que je puis me procurer du fond de cet exil.

J’étudie par manière de passe-temps les rôles à ma convenance, et je

m’aperçois que je n’étais qu’un grand fat au temps où l’on

m’applaudissait sur les planches parce que j’avais la voix sonore, le

port galant et la jambe belle. Alors je ne me doutais pas de mon art et

j’allais à travers tout, sans réflexion, comme une corneille qui abat

des noix. La sottise du public fit mon succès.

--Le grand Bellombre seul peut parler ainsi de lui-même, dit le Tyran

avec courtoisie.

--L’art est long, la vie est courte, continua l’ancien acteur, surtout

pour le comédien obligé de traduire ses conceptions au moyen de sa

personne. J’allais avoir du talent, mais je prenais du ventre, chose

ridicule en mon emploi de beau ténébreux et d’amoureux tragique. Je ne

voulus point attendre que deux garçons de théâtre me vinssent lever sous

les bras lorsque la situation me forcerait de me jeter à genoux devant

la princesse pour lui déclarer ma flamme avec un hoquet asthmatique et

des roulements d’yeux larmoyants. Je saisis l’occasion de cet héritage,

et je me retirai dans ma gloire, ne voulant point imiter ces

obstinations qui se font chasser des tréteaux à grand renfort de

trognons de pomme, d’écorces d’orange et d’œufs durs.

--Tu fis sagement, Bellombre, fit Blazius, bien que ta retraite ait été

prématurée et que tu eusses pu rester dix ans encore au théâtre.»

En effet, Bellombre, quoique hâlé par l’air de la campagne, avait gardé

fort grande mine; ses yeux accoutumés à exprimer les passions

s’animaient et se remplissaient de lumière au feu de l’entretien. Ses

narines palpitaient larges et bien coupées. Ses lèvres en s’entr’ouvrant

laissaient voir une denture dont une coquette se fût fait honneur. Son

menton frappé d’une fossette se relevait avec fierté; une chevelure

abondante où brillaient quelques rares filets d’argent se jouait en

boucles épaisses jusque sur ses épaules. C’était encore un fort bel

homme.

Blazius et le Tyran continuèrent à boire en compagnie de Bellombre. Les

comédiennes se retirèrent en une chambre où les valets avaient fait un

grand feu. Sigognac, Léandre et Scapin se couchèrent en un coin de

l’étable sur quelques fourchées de paille fraîche, bien chaudement

garantis du froid par l’haleine des bêtes et le poil des couvertures à

chevaux.

Pendant que les uns boivent et que les autres dorment, retournons vers

la charrette abandonnée, et voyons un peu ce qu’elle devient.

Le cheval gisait toujours entre ses brancards. Seulement ses jambes

s’étaient roidies comme des piquets et sa tête s’allongeait à plat sur

le sol parmi les mèches d’une crinière dont la sueur, au vent froid de

la nuit, s’était figée en cristaux de glace. La salière enchâssant

l’œil vitreux s’approfondissait de plus en plus et la joue maigre

semblait disséquée.

L’aube commençait à poindre; le soleil d’hiver montrait entre deux

longues bandes de nuages sa moitié de disque d’un blanc plombé et

versait sa lumière pâle sur la lividité du paysage où se dessinaient en

lignes d’un noir funèbre les squelettes des arbres. Dans la blancheur de

la neige sautillaient quelques corbeaux qui, guidés par le flair, se

rapprochaient prudemment de la bête morte, redoutant quelque danger,

embûche ou piége, car la masse immobile et sombre du chariot les

alarmait, et ils se disaient en leur langue croassante que cette machine

pouvait bien cacher un chasseur à l’affût, un corbeau ne faisant

mauvaise figure dans un pot-au-feu. Ils avançaient en sautant enfiévrés

de désir; ils reculaient chassés en arrière par la crainte, exécutant

une sorte de pavane bizarre. Un plus hardi se détacha de l’essaim,

secoua deux ou trois fois ses lourdes ailes, quitta la terre et vint

s’abattre sur la tête du cheval. Il penchait déjà le bec pour piquer et

vider les yeux du cadavre lorsqu’il s’arrêta tout à coup, hérissa ses

plumes et parut écouter.

Un pas lourd faisait craquer la neige au loin sur la route, et ce bruit

que l’oreille humaine n’eût peut-être pas saisi résonnait distinctement

à l’ouïe fine du corbeau. Le péril n’était pas pressant et l’oiseau noir

ne quitta pas la place, mais il se tint aux aguets. Le pas se

rapprochait et bientôt la forme vague d’un homme portant quelque chose

s’ébaucha dans la brume matinale. Le corbeau jugea prudent de se

retirer, et il prit son vol en poussant un long croassement pour avertir

ses compagnons du péril.

Toute la bande s’envola vers les arbres voisins avec des cris rauques et

stridents. L’homme était arrivé près de la voiture, et, surpris de

rencontrer au milieu de la route un chariot sans maître attelé d’une

bête qui, comme la jument de Roland, avait pour principal défaut d’être

morte, il s’arrêta, jetant autour de lui un regard furtif et

circonspect.

Pour mieux examiner la chose, il déposa son fardeau à terre. Le fardeau

se tint debout tout seul et se mit à marcher, car c’était une fillette

d’une douzaine d’années environ, que la longue mante qui l’enveloppait

des pieds à la tête pouvait, lorsqu’elle était ployée sur l’épaule de

son compagnon, faire prendre pour une valise ou bissac de voyage. Des

yeux noirs et fiévreux brillaient d’un feu sombre sous le pli de

l’étoffe dont elle était coiffée, des yeux absolument pareils à ceux de

Chiquita. Un fil de perles mettait quelques points lumineux dans l’ombre

fauve de son cou, et des chiffons tortillés en cordelettes, formant

contraste avec cet essai de luxe, s’enroulaient autour de ses jambes

nues.

C’était, en effet, Chiquita elle-même, et le compagnon n’était autre

qu’Agostin, le bandit aux mannequins: las d’exercer sa noble profession

sur des chemins déserts, il se rendait à Paris où tous les talents

trouvent leur emploi, marchant la nuit et se cachant le jour, comme font

toutes les bêtes de meurtre et de rapine. La petite, harassée de fatigue

et saisie du froid, n’avait pu, malgré tout son courage, aller plus

loin, et Agostin, cherchant un abri quelconque, la portait comme Homérus

ou Bélisaire leur guide, à cette différence près en la comparaison,

qu’il n’était point aveugle et jouissait au contraire d’une vue de lynx,

lequel, à ce que prétend Pline l’Ancien, voit les objets à travers les

murs.

«Que signifie ceci? dit Agostin à Chiquita, ordinairement nous arrêtons

les voitures, et c’est maintenant une voiture qui nous arrête; prenons

garde qu’elle ne soit pleine de voyageurs qui nous demandent la bourse

ou la vie.

--Il n’y a personne, répondit Chiquita qui avait glissé sa tête sous la

banne du chariot.

--Peut-être y aura-t-il quelque chose, continua le bandit; nous allons

procéder à la visite;» et, fouillant dans les plis de sa ceinture, il en

tira un briquet, une pierre et de l’amadou; s’étant procuré du feu, il

alluma une lanterne sourde qu’il portait toujours avec lui pour ses

explorations nocturnes, car le jour n’éclairait pas encore l’intérieur

sombre de la voiture. Chiquita, à qui l’espoir du butin faisait oublier

sa fatigue, s’introduisit dans le chariot, dirigeant le jet de lumière

sur les paquets dont il était encombré; mais elle ne vit que de vieilles

toiles peintes, que des accessoires en carton, et quelques guenilles de

nulle valeur.

«Cherche bien, ma bonne Chiquita, disait le brigand tout en faisant le

guet, fouille les poches et les musettes pendues aux ridelles.

--Il n’y a rien, absolument rien qui vaille la peine d’être

[Illustration: Les loups ne se mangent pas entre eux, mon petit... (Page

173.)]

emporté. Ah! si: voilà un sac qui bruit avec un son de métal.

--Donne-le vite, fit Agostin, et approche la lanterne, que j’examine la

trouvaille. Par les cornes et la queue de Lucifer! nous jouons de

malheur! j’avais espéré monnaie de bon aloi et ce ne sont que jetons de

cuivre et de plomb doré. A tout le moins, tirons de notre rencontre ce

profit de nous reposer un peu, abrités du vent de bise par le tendelet

du chariot. Tes pauvres chers pieds tout saignants ne peuvent plus te

porter, tant le chemin est rude et le voyage long. Couchée sous les

toiles, tu dormiras une heure ou deux. Pendant ce temps je veillerai, et

s’il survient quelque alerte, nous serons vitement prêts.»

Chiquita se blottit de son mieux au fond de la voiture, ramenant sur

elle les vieux décors pour se procurer un peu de chaleur, et bientôt

elle s’endormit. Agostin resta sur le devant, sa navaja ouverte près de

lui et à portée de sa main, inspectant les alentours avec ce long regard

du bandit auquel n’échappe aucun objet suspect. Le plus profond silence

régnait dans la campagne solitaire. Sur la pente des coteaux lointains

des touches de neige se détachaient et brillaient aux rayons blafards de

l’aube, comme des fantômes blancs ou des marbres dans un cimetière. Mais

tout cela gardait l’immobilité la plus rassurante. Agostin, malgré sa

volonté et sa constitution de fer, sentait le sommeil lui venir.

Plusieurs fois déjà ses paupières s’étaient abaissées, et il les avait

relevées avec une résolution brusque; les objets commençaient à se

brouiller entre ses cils, et il perdait la notion des choses, lorsqu’à

travers une ébauche incohérente de rêve il lui sembla qu’un souffle

humide et tiède lui donnait au visage. Il se réveilla; et ses yeux en

s’ouvrant rencontrèrent deux prunelles phosphorescentes.

«Les loups ne se mangent pas entre eux, mon petit, murmura le bandit, tu

n’as pas la mâchoire assez bien endentée pour me mordre.»

Et d’un mouvement plus prompt que la pensée, il étreignit la gorge de

l’animal avec sa main gauche, et de la droite ramassant sa navaja, il la

lui plongea dans le cœur jusqu’au manche.

Cependant Agostin, malgré sa victoire, ne jugea pas la place bonne, et

il éveilla Chiquita qui ne témoigna nulle frayeur à la vue du loup mort,

étendu sur la route.

«Il vaut mieux, dit le brigand, gagner au pied. Cette charogne attire

les loups, lesquels sont principalement enragés de faim en temps de

neige où ils ne trouvent rien à manger. J’en tuerai bien quelques-uns

comme j’ai fait de celui-ci; mais ils peuvent venir par douzaines et, si

je m’endormais, il me serait désagréable de me réveiller dans l’estomac

d’une bête carnassière. Moi croqué, ils ne feraient qu’une bouchée de

toi, mauviette, qui as les os tendres. Sus donc, détalons au plus vite.

Cette carcasse les occupera. Tu peux marcher à présent, n’est-ce pas?

--Oui, répondit Chiquita qui n’était pas un enfant gâté élevé dans du

coton, ce court sommeil m’a rendu mes forces. Pauvre Agostin, tu ne

seras plus obligé de me porter comme un paquet embarrassant. D’ailleurs,

quand mes pieds refuseront le service, ajouta-t-elle avec une énergie

sauvage, coupe-moi le cou de ton grand couteau et jette-moi au fossé, je

te dirai merci.»

Le bandit aux mannequins et la petite fille s’éloignèrent d’un pas

rapide, et au bout de quelques minutes ils s’étaient perdus dans

l’ombre. Rassurés par leur départ, les corbeaux descendirent des arbres

voisins, s’abattirent sur la rosse crevée et commencèrent leur festin

charogneux. Deux ou trois loups arrivèrent bientôt pour prendre leur

part de cette franche lippée, sans s’étonner des battements d’aile, des

croassements, et des coups de bec de leurs noirs commensaux. En peu

d’heures, tant ils travaillaient de bon courage, quadrupèdes et

volatiles, le cheval, nettoyé jusqu’aux os, apparut aux clartés du

matin, à l’état de squelette préparé comme par des chirurgiens

vétérinaires. Il n’en restait que la queue et les sabots.

Le Tyran vint, quand il fit grand jour, avec un garçon de ferme pour

chercher le chariot. Il heurta du pied la carcasse du loup à demi rongée

et vit entre les brancards, sous les harnais, que les crocs ni les becs

n’avaient entamés, l’anatomie de la pauvre bête. Le sac de jetons

répandait sa fausse monnaie sur la route, et la neige montrait

soigneusement moulées des empreintes, les unes grandes, les autres

petites, qui aboutissaient à la charrette, puis s’en éloignaient.

«Il paraît, dit le Tyran, que le chariot de Thespis a reçu cette nuit

des visites de plus d’un genre. O bienheureux accident, qui nous as

forcés d’interrompre notre odyssée comique, je ne saurais trop te

bénir! Grâce à toi, nous avons évité les loups à deux pieds et à quatre

pattes, non moins dangereux, sinon davantage. Quel régal eût été pour

eux la chair tendre de ces poulettes, Isabelle et Sérafine, sans compter

notre vieille peau coriace!»

Pendant que le Tyran syllogisait à part lui, le valet de Bellombre

dégageait le chariot et y attelait le cheval qu’il avait amené, quoique

l’animal renâclât de peur à l’aspect terrifiant pour lui du squelette et

à l’odeur fauve du loup dont le sang tachait la neige.

La charrette fut remisée dans la cour de la ferme sous un hangar. Il

n’en manquait rien, et même il s’y trouvait quelque chose de plus: un

petit couteau, de ceux qu’on fabrique à Albaceite, tombé de la poche de

Chiquita pendant son court sommeil, et qui portait sur sa lame aiguë

cette menaçante devise en espagnol:

Cuando esta vivora pica,

No hay remedio en la botica.

Cette trouvaille mystérieuse intrigua beaucoup le Tyran et fit tomber en

rêverie Isabelle, qui était un peu superstitieuse et tirait volontiers

des présages, bons ou funestes, d’après ces petits incidents inaperçus

des autres ou sans valeur à leurs yeux. La jeune femme hâblait le

castillan comme toutes les personnes un peu instruites à cette époque,

et le sens alarmant de l’inscription ne lui échappait point.

Scapin était parti pour le bourg revêtu de son beau costume zébré de

rose et de blanc, sa grande fraise dûment tuyautée et godronnée, la

toque sur les yeux, la cape au coin de l’épaule, l’air superbe et

triomphant. Il marchait repoussant sa caisse du genou avec un mouvement

automatique et rhythmé qui sentait fort son soldat; en effet, Scapin

l’avait été devant qu’il se fût rendu comédien. Quand il eut gagné la

place de l’Église, déjà escorté de quelques polissons qu’émerveillait

son accoutrement bizarre, il assura sa toque, se piéta, et attaquant la

peau d’âne de ses baguettes, il produisit un roulement si bref, si

magistral, si impératif, qu’il eût éveillé les morts aussi bien que la

trompette du jugement dernier. Jugez de l’effet qu’il fit sur les

vivants. Toutes les fenêtres et les portes s’ouvrirent comme mues par un

même ressort. Des têtes embéguinées s’y montrèrent plongeant des regards

curieusement effarés sur la place. Un second roulement, petillant comme

une mousquetade et grave comme un tonnerre, vida les maisons, où ne

demeurèrent que les malades, les grabataires et femmes en gésine. Au

bout de quelques minutes, tout le village réuni formait un large cercle

autour de Scapin. Pour mieux fasciner son public, le rusé drôle exécuta

sur sa caisse plusieurs batteries et contre-batteries d’une façon si

vive, si juste et si dextre que les baguettes disparaissaient dans la

rapidité, quoique les poignets ne semblassent point bouger. Dès qu’il

vit les bouches ouvertes toutes grandes des bons villageois affecter

cette forme d’O qui, d’après les maîtres peintres, en leurs cahiers de

caractères, est la suprême expression de l’étonnement, il arrêta tout

d’un coup son vacarme; puis, après un court silence, il commença d’une

voix glapissante, dont il variait fantasquement les intonations, cette

harangue emphatique et burlesque:

«Ce soir, occasion unique! grand spectacle! représentation

extraordinaire! les illustres comédiens de la troupe déambulatoire,

dirigée par le sieur Hérode, qui ont eu l’honneur de jouer devant des

têtes couronnées et des princes du sang, se trouvant de passage dans ce

pays, donneront pour cette fois seulement, car ils sont attendus à

Paris, où la cour les désire, une pièce merveilleusement amusante et

comique, intitulée _les Rodomontades du capitaine Fracasse_! avec

costumes neufs, jeux de scène inédits et bastonnades réglées, les plus

divertissantes du monde. A la fin du spectacle, mademoiselle Sérafine

dansera la morisque, augmentée de passe-pieds, tordions et cabrioles au

dernier goût du jour, en s’accompagnant du tambour de basque dont elle

joue mieux qu’aucune gitana d’Espagne. Ce sera très-plaisant à voir. La

représentation aura lieu dans la grange de maître Bellombre, disposée à

cet effet et abondamment pourvue de banquettes et luminaires.

Travaillant plutôt pour la gloire que pour le profit, nous accepterons

non-seulement l’argent, mais encore les denrées et provisions de bouche

en faveur de ceux qui n’auraient pas de monnaie. Qu’on se le dise!»

Ayant terminé son discours, Scapin tambourina si furieusement, par

manière de péroraison, que les vitres de l’église en tremblèrent dans

leur réseau de plomb et que plusieurs chiens s’enfuirent en hurlant,

plus effrayés que s’ils eussent eu des poêlons d’airain attachés à la

queue.

A la ferme, les comédiens, aidés par Bellombre et ses valets, avaient

déjà travaillé. Dans le fond de la grange, des planches posées sur des

tonneaux formaient le théâtre. Trois ou quatre bancs empruntés au

cabaret remplissaient l’office de banquettes; mais, pour le prix, on ne

pouvait exiger qu’elles fussent rembourrées et couvertes de velours. Les

araignées filandières s’étaient chargées de décorer le plafond, et les

larges rosaces de leurs toiles se suspendaient d’une poutre à l’autre.

Quel tapissier, fût-il de la cour, eût pu produire une tenture plus

fine, plus délicate et aériennement élaborée, même en satin de Chine?

Ces toiles pendantes ressemblaient à ces bannières armoriées qu’on voit

aux chapitres des chevaleries et ordres royaux. Spectacle fort noble

pour qui eût pu jouir, en imaginative, de ce rapprochement.

Les bœufs et vaches, dont on avait proprement relevé la litière,

s’étonnaient de ce remue-ménage insolite et souvent détournaient la tête

de leur crèche, jetant de longs regards vers le théâtre où les comédiens

s’agitaient, répétant la pièce, afin de montrer à Sigognac les entrées

et les sorties.

«Mes premiers pas sur la scène, dit en riant le Baron, ont pour

spectateurs des veaux et des bêtes à cornes; il y aurait de quoi

humilier mon amour-propre, si j’en avais.

--Et ce ne sera pas, répondit Bellombre, la dernière fois que vous aurez

un tel public; il y a toujours dans la salle des imbéciles et des

maris.»

Pour un novice Sigognac ne jouait point trop mal, et l’on sentait qu’il

se formerait vite. Il avait la voix bonne, la mémoire sûre, et

l’imagination assez lettrée pour ajouter à son rôle ces répliques qui

naissent de l’occasion et donnent de la vivacité au jeu. La pantomime le

gênait davantage, étant fort entremêlée de coups de bâton, lesquels

révoltaient son courage, encore qu’ils ne vinssent que de bourrelets de

toile peinte remplis d’étoupes; ses camarades, sachant sa qualité, le

ménageaient autant que possible, et cependant il se courrouçait malgré

lui, faisant terribles grimaces, horrifiques froncements de sourcils et

regards torves.

Puis, se rappelant tout à coup l’esprit de son rôle, il reprenait une

physionomie lâche, effarée et subitement couarde.

Bellombre, qui le regardait avec l’attention perspicace d’un vieux

comédien expert et passé maître, lui cria de sa place: «Gardez de

corriger en vous ces mouvements qui viennent de nature; ils sont

très-bons et produiront une variété nouvelle de Matamore. Quand vous

n’éprouverez plus ces bouillons colérés et indignations furieuses,

feignez-les par artifice: Fracasse, qui est le personnage que vous avez

à créer, car qui marche derrière les autres n’est jamais que le second,

voudrait bien être brave; il aime le courage, les vaillants lui

plaisent, et il s’indigne lui-même d’être si poltron. Loin du danger, il

ne rêve qu’exploits héroïques, entreprises surhumaines et gigantesques;

mais, quand vient le péril, son imagination trop vive lui représente la

douleur des blessures, le visage camard de la mort, et le cœur lui

manque; il se rebiffe d’abord à l’idée de se laisser battre, et la rage

lui enfielle l’estomac, mais le premier coup abat sa résolution. Cette

méthode vaut mieux que ces titubations de jambes, écarquillements d’yeux

et autres grimaces plus simiesques qu’humaines par lesquelles les

mauvais comédiens sollicitent le rire du public et perdent l’art.»

Sigognac suivit les conseils de Bellombre et régla son jeu d’après cette

idée, si bien que les acteurs l’applaudirent et lui prophétisèrent un

succès.

La représentation devait avoir lieu à quatre heures du soir. Une heure

avant, Sigognac revêtit le costume de Matamore que Léonarde avait élargi

en défaisant les remplis nécessités par les amaigrissements successifs

du défunt.

En s’introduisant dans cette défroque, le Baron se disait qu’il eût été

sans doute plus glorieux de se barder de buffle et de fer comme ses

ancêtres que de se travestir à l’histrionne pour représenter un faux

brave, lui qui était un véritable vaillant capable de prouesses et de

coups de main héroïques; mais la fortune adverse le réduisait en ces

extrémités fâcheuses, et il n’avait pas d’autre moyen d’existence.

Le capitaine Fracasse · 第 16 / 47 段