Sigognac était accoutumé de longue main à cette frugalité plus

qu’espagnole, et il avait fait dans son château de la Misère plus d’un

repas dont les souris eussent été embarrassées de grignoter les miettes,

car il était lui-même la souris. Cependant il ne pouvait s’empêcher

d’admirer la bonne humeur et verve comique du Pédant, qui trouvait à

rire là où d’autres eussent gémi comme veaux et pleuré comme vaches. Ce

qui l’inquiétait, c’était Isabelle. Une pâleur marbrée couvrait ses

joues, et, dans l’intervalle des morceaux, ses dents claquaient en

manière de castagnettes avec un mouvement fiévreux qu’elle cherchait en

vain à réprimer. Ses minces vêtements la défendaient mal contre l’âpre

froidure, et Sigognac, assis près elle, lui jeta, bien qu’elle s’en

défendît, la moitié de sa cape sur les épaules, l’attirant près de son

corps pour la refociller et lui communiquer un peu de chaleur vitale.

Près de ce foyer d’amour, Isabelle se réchauffa, et une faible rougeur

reparut sur son visage pudique.

Pendant que les comédiens mangeaient, un bruit assez singulier s’était

fait entendre, auquel d’abord ils n’avaient prêté nulle attention, le

prenant pour un effet du vent qui sifflait à travers les branches

dépouillées du taillis. Bientôt le bruit devint plus distinct. C’était

une espèce de râle enroué et strident, à la fois bête et colère, dont il

eût été difficile d’expliquer la nature.

Les femmes manifestèrent quelque frayeur. «Si c’était un serpent!

s’écria Sérafine; j’en mourrais, tant ces affreuses bêtes m’inspirent

d’aversion.

--Par cette température, dit Léandre, les serpents sont engourdis et

dorment plus roides que bâtons au fond de leurs repaires.

--Léandre a raison, fit le Pédant, ce doit être autre chose; quelque

bestiole bocagère que notre présence effraye ou dérange. N’en perdons

pas un coup de dents.»

A ce sifflement, Scapin avait dressé son oreille de renard, qui pour

être rouge de froid n’en était pas moins fine, et il regardait d’un œil

émerillonné du côté d’où venait le son. Des brins d’herbe bruissaient en

se déplaçant comme sur le passage de quelque animal. Scapin fit signe de

la main aux comédiens de rester immobiles, et bientôt du fourré déboucha

un magnifique jars, le col tendu, la tête haute, et se dandinant avec

une stupidité majestueuse sur ses larges pattes palmées. Deux oies, ses

épouses, le suivaient confiantes et naïves.

«Voici un rôt qui s’offre de lui-même à la broche, dit Scapin à mi-voix,

et que le ciel touché de nos affres faméliques nous envoie fort à

propos.»

Le rusé drôle se leva et s’écarta de la troupe, décrivant un demi-cercle

si légèrement que la neige ne fit pas entendre un seul craquement sous

ses pieds. L’attention du jars était fixée par le groupe des comédiens

qu’il regardait avec une défiance mêlée de curiosité, et dont, dans son

obscur cerveau d’oison, il ne s’expliquait pas la présence en ce lieu

ordinairement désert. Le voyant si occupé en cette contemplation,

l’histrion, qui semblait avoir l’habitude de ces maraudes, s’approcha du

jars par derrière et le coiffa de sa cape d’un mouvement si juste, si

dextre et si rapide, que son action dura moins de temps qu’il n’en faut

pour la décrire.

La bête encapuchonnée, il s’élança sur elle, la saisit par le col sous

la cape que les palpitations d’ailes du pauvre animal qui suffoquait

eurent vitement fait envoler. Scapin, en cette pose, ressemblait à ce

groupe antique tant admiré qu’on appelle l’_Enfant à l’oie_. Bientôt le

jars, étranglé, cessa de se débattre. Sa tête retomba flasquement sur le

poing crispé de Scapin. Ses ailes ne donnèrent plus de saccades. Ses

pattes bottées de maroquin orange s’allongèrent avec une trépidation

suprême. Il était mort. Les oies, ses veuves, redoutant un sort pareil,

poussèrent en manière d’oraison funèbre un gloussement lamentable et

rentrèrent dans le bois.

«Bravo, Scapin, voilà un tour bien joué, exclama le Tyran, et qui vaut

tous ceux que tu pratiques au théâtre. Les oies sont plus difficiles à

surprendre que les Gérontes et les Truffaldins, étant de leur nature

fort vigilantes et sur leurs gardes, comme il appert de l’histoire où

l’on voit que les oies du Capitole sentirent l’approche nocturne des

Gaulois et par ainsi sauvèrent Rome. Ce maître oison nous sauve d’une

autre manière, il est vrai, mais qui n’en est pas moins providentielle.»

L’oison fut saigné et plumé par la vieille Léonarde. Pendant qu’elle

arrachait de son mieux le duvet, Blazius, le Tyran et Léandre,

éparpillés dans le taillis, ramassaient du bois mort, en secouaient la

neige et le disposaient en tas sur une place sèche. Scapin taillait de

son couteau une baguette qu’il dépouillait d’écorce et qui devait servir

de broche. Deux branches fourchues coupées au-dessus du nœud furent

plantées en terre en guise de supports et de landiers. Grâce à une

poignée de paille prise au chariot, sur laquelle on battit le fusil, le

feu s’alluma vite et brilla bientôt joyeusement, colorant de ses flammes

l’oison embroché et ranimant par sa chaleur vivifiante la troupe assise

en cercle autour du foyer.

Scapin, d’un air modeste et comme il convient au héros de la situation,

se tenait à sa place, l’œil baissé, la mine confite, retournant de temps

à autre l’oison, qui, à l’ardeur des braises, prenait une belle couleur

dorée, très-appétissante à voir, et répandait une odeur d’une succulence

à faire tomber en extase ce Cataligirone qui, de Paris la grand’ville,

n’admirait rien tant que les rôtisseries de la rue aux Oües.

Le Tyran s’était levé et marchait à grands pas pour se distraire,

disait-il, de la tentation de se jeter sur le rôt à moitié cuit et de

l’avaler avec la broche. Blazius était allé au chariot retirer d’un

coffre un grand plat d’étain qui servait aux festins de théâtre. L’oie y

fut solennellement déposée, répandant autour d’elle, sous le couteau, un

jus sanguinolent du plus délicieux fumet.

Le volatile fut dépecé en parts égales, et le déjeuner recommença sur de

nouveaux frais. Cette fois ce n’était plus une nourriture chimérique et

fallacieuse. Personne, la faim faisant taire la conscience, n’eut de

scrupule sur la manière dont Scapin avait agi. Le Pédant, qui était un

homme ponctuel en cuisine, s’excusa de n’avoir pas de bigarades à mettre

coupées en tranches sous l’oison, ce qui est un condiment obligatoire et

régulier, mais on lui pardonna de grand cœur ce solécisme culinaire.

«Maintenant que nous voilà rassasiés, dit le Tyran en s’essuyant la

barbe de la main, il serait à propos de ratiociner quelque peu sur ce

que nous allons faire. Il me reste à peine trois ou quatre pistoles au

fond de mon escarcelle, et mon emploi de trésorier est bien près de

devenir une sinécure. Notre troupe a perdu deux sujets précieux, Zerbine

et le Matamore, et d’ailleurs nous ne pouvons donner la comédie en plein

champ pour l’agrément des corbeaux, des corneilles et des pies. Ils ne

payeraient pas leur place, ne possédant pas d’argent, à l’exception

peut-être des pies, qui, dit-on, volent les monnaies, bijoux, cuillers

et timbales. Mais il ne serait pas sage de compter sur une telle

recette. Avec le cheval de l’Apocalypse qui agonise entre les brancards

de notre charrette, il est impossible d’arriver à Poitiers avant deux

jours. Ceci est fort tragique, car d’ici là nous courons risque de

crever de faim ou de froid au rebord de quelque fossé. Les oies ne

sortent pas tous les jours des buissons toutes rôties.

--Tu exposes fort bien le mal, fit le Pédant, mais tu n’en dis pas le

remède.

--M’est avis, répondit le Tyran, de nous arrêter au premier village que

nous rencontrerons; les travaux des champs sont terminés. C’est le temps

des longues veillées nocturnes. On nous prêtera bien quelque grange ou

quelque étable. Scapin battra la caisse devant la porte, promettant un

spectacle extraordinaire et mirifique aux patauds ébahis avec cette

facilité de payer leur place en nature. Un poulet, un quartier de jambon

ou de viande, un broc de vin, donneront droit aux premières banquettes.

On acceptera pour les secondes un couple de pigeons, une douzaine

d’œufs, une botte de légumes, un pain de ménage ou toute autre

victuaille analogue. Les paysans, avaricieux d’argent, ne le sont pas de

provisions qu’ils ont en leur huche et qui ne leur coûtent rien,

suppéditées par la bonne mère nature. Cela ne nous remplira pas la

bourse, mais bien le ventre, chose importante, car de Gaster dépend

toute l’économie et santé du corps, comme le faisait sagement remarquer

Ménénius. Ensuite il ne nous sera pas difficile de gagner Poitiers, où

je sais un aubergiste qui nous fera crédit.

--Mais quelle pièce jouerons-nous, dit Scapin, au cas où le village se

rencontrerait à propos? Notre répertoire est fort détraqué. Les

tragédies et tragi-comédies seraient du pur hébreu pour ces rustiques

ignorants de l’histoire et de la fable, et n’entendant pas même le beau

langage français. Il faudrait quelque bonne farce réjouissante,

saupoudrée non de sel attique, mais de sel gris, avec force bastonnades,

coups de pied au cul, chutes ridicules et scurrilités bouffonnes à

l’italienne. _Les Rodomontades du capitaine Matamore_ eussent

merveilleusement convenu. Par malheur Matamore a vécu, et ce n’est plus

qu’aux vers qu’il débitera ses tirades.»

Lorsque Scapin eut dit, Sigognac fit signe de la main qu’il voulait

parler. Une légère rougeur, dernière bouffée envoyée du cœur aux joues

par l’orgueil nobiliaire, colorait son visage pâle ordinairement, même

sous l’âpre morsure de la bise. Les comédiens restèrent silencieux et

dans l’attente.

«Si je n’ai pas le talent de ce pauvre Matamore, j’en ai presque la

maigreur. Je prendrai son emploi et le remplacerai de mon mieux. Je suis

votre camarade et veux l’être tout à fait. Aussi bien j’ai honte

d’avoir profité de votre bonne fortune et de vous être inutile en

l’adversité. D’ailleurs, qui se soucie des Sigognac au monde? Mon manoir

croule en ruine sur la tombe de mes aïeux. L’oubli recouvre mon nom

jadis glorieux, et le lierre efface mon blason sur mon porche désert.

Peut-être un jour les trois cigognes secoueront-elles joyeusement leurs

ailes argentées, et la vie reviendra-t-elle avec le bonheur à cette

triste masure où se consumait ma jeunesse sans espoir. En attendant,

vous qui m’avez tendu la main pour sortir de ce caveau, acceptez-moi

franchement pour l’un des vôtres. Je ne m’appelle plus Sigognac.»

Isabelle posa sa main sur le bras du Baron comme pour l’interrompre;

mais Sigognac ne prit pas garde à l’air suppliant de la jeune fille et

il continua:

«Je plie mon titre de baron et le mets au fond de mon portemanteau,

comme un vêtement qui n’est plus de mise. Ne me le donnez plus. Nous

verrons si, déguisé de la sorte, je serai reconnu par le malheur. Donc

je succède à Matamore et prends pour nom de guerre: le capitaine

Fracasse!

--Vive le capitaine Fracasse! s’écria toute la troupe en signe

d’acceptation, que les applaudissements le suivent partout!»

Cette résolution, qui d’abord étonna les comédiens, n’était pas si

subite qu’elle en avait l’air. Sigognac la méditait depuis longtemps

déjà. Il rougissait d’être le parasite de ces honnêtes baladins qui

partageaient si généreusement avec lui leurs propres ressources, sans

lui faire jamais sentir qu’il fût importun, et il jugeait moins indigne

d’un gentilhomme de monter sur les planches pour gagner bravement sa

part que de l’accepter en paresseux, comme aumône ou sportule. La pensée

de retourner à Sigognac s’était bien présentée à lui, mais il l’avait

repoussée comme lâche et vergogneuse. Ce n’est pas au temps de la

déroute que le soldat doit se retirer. D’ailleurs, eût-il pu s’en aller,

son amour pour Isabelle l’eût retenu, et puis, quoiqu’il n’eût point

l’esprit facile aux chimères, il entrevoyait dans de vagues perspectives

toutes sortes d’aventures surprenantes, de revirements et de coups de

fortune auxquels il eût fallu renoncer en se confinant dans sa

gentilhommière.

Les choses ainsi réglées, on attela le cheval au chariot et l’on se

remit en route. Ce bon repas avait ranimé toute la troupe, et tous, à

[Illustration: Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine

extrême... (Page 163.)]

l’exception de la Duègne et de Sérafine, qui ne marchaient pas

volontiers, suivaient la voiture à pied, soulageant d’autant la pauvre

rosse. Isabelle s’appuyait sur le bras de Sigognac, vers qui furtivement

elle tournait parfois ses yeux attendris, ne doutant pas que ce ne fût

pour l’amour d’elle qu’il eût pris cette décision de se faire comédien,

chose si contraire à l’orgueil d’une personne bien née. Elle eût voulu

lui en faire reproche, mais elle ne se sentit pas la force de le gronder

de cette preuve de dévouement qu’elle l’aurait empêché de donner si elle

eût pu la prévoir, car elle était de ces femmes qui s’oublient en aimant

et ne voient que l’intérêt de l’aimé. Au bout de quelque temps, se

trouvant un peu lasse, elle remonta dans le chariot et se pelotonna sous

une couverture à côté de la Duègne.

De chaque côté du chemin, la campagne blanche s’étendait déserte à perte

de vue; aucune apparence de bourg, village ou hameau.

«Voilà notre représentation bien aventurée, dit le Pédant après avoir

promené ses regards autour de l’horizon, les spectateurs n’ont pas l’air

d’affluer beaucoup, et la recette de petit salé, de volailles et de

bottes d’oignons dont le Tyran allumait notre appétit me paraît fort

compromise. Je ne vois pas fumer une cheminée. Aussi loin que ma vue

porte, pas un traître clocher qui montre son coq.

--Un peu de patience, Blazius, répondit le Tyran, les habitations

vicient l’air et il est salubre d’espacer les villages.

--A ce compte, les gens de ce pays n’ont pas à craindre les épidémies,

pestes noires, caquesangues, trousse-galants, fièvres malignes et

confluentes, qui, au dire des médecins, proviennent de l’entassement du

populaire en mêmes lieux. J’ai bien peur, si cela continue, que notre

capitaine Fracasse ne débute pas de sitôt.»

Pendant ces propos, le jour baissait rapidement, et sous un épais rideau

de nuages plombés on distinguait à peine une faible lueur rougeâtre

indiquant la place où le soleil se couchait, ennuyé d’éclairer ce

paysage livide et maussade ponctué de corbeaux.

Un vent glacial avait durci et miroité la neige. Le pauvre vieux cheval

n’avançait qu’avec une peine extrême; à la moindre pente ses sabots

glissaient, et il avait beau roidir comme des piquets ses jambes

couronnées, s’affaisser sur sa croupe maigre, le poids de la voiture le

poussait en avant, bien que Scapin marchant près de lui le soutînt de

la bride. Malgré le froid, la sueur ruisselait sur ses membres débiles

et ses côtes décharnées, battue en écume blanche par le frottement des

harnais. Ses poumons haletaient comme des soufflets de forge. Des

effarements mystérieux dilataient ses yeux bleuâtres qui semblaient voir

des fantômes, et parfois il essayait de se détourner comme arrêté par un

obstacle invisible. Sa carcasse vacillante et comme prise d’ivresse

donnait tantôt contre un brancard, tantôt contre l’autre. Il élevait la

tête découvrant ses gencives, puis il la baissait comme s’il eût voulu

mordre la neige. Son heure était arrivée, il agonisait debout en brave

cheval qu’il avait été. Enfin il s’abattit, et lançant une faible ruade

défensive à l’adresse de la Mort, il s’allongea sur le flanc pour ne

plus se relever.

Effrayées par cette secousse subite qui faillit les précipiter à terre,

les femmes se mirent à pousser des cris de détresse. Les comédiens

accoururent à leur aide et les eurent bientôt dégagées. Léonarde et

Sérafine n’avaient aucune blessure, mais la violence du choc et la

frayeur avaient fait s’évanouir Isabelle, que Sigognac enleva inerte et

pâmée entre ses bras, tandis que Scapin, se baissant, tâtait les

oreilles du cheval aplati sur le sol comme une découpure de papier.

«Il est bien mort, dit Scapin se relevant d’un air découragé, l’oreille

est froide et le pouls de la veine auriculaire ne bat plus.

--Nous allons donc être obligés, s’écria piteusement Léandre, de nous

atteler à des cordages comme bêtes de somme ou mariniers qui halent une

barque, et de tirer nous-mêmes notre chariot. Oh! la maudite fantaisie

que j’eus de me faire comédien!

--C’est bien le temps de geindre et de se lamenter! beugla le Tyran

ennuyé de ces jérémiades intempestives, avisons plus virilement et en

gens que la fortune ne saurait étonner, à ce qu’il faut faire, et

d’abord regardons si cette bonne Isabelle est grièvement navrée; mais

non, la voici qui rouvre l’œil, et reprend ses esprits, grâce aux soins

de Sigognac et de dame Léonarde. Donc, il faut que la troupe se divise

en deux bandes. L’une restera près du chariot avec les femmes, l’autre

se répandra par la campagne en quête de secours. Nous ne sommes pas des

Russiens accoutumés aux frimas scythiques pour hiverner ici jusqu’à

demain matin, le derrière dans la neige. Les fourrures nous manquent

pour cela, et l’aurore nous trouverait tous perclus, gelés et blancs de

givre, comme fruits confits de sucre. Allons, capitaine Fracasse,

Léandre et toi Scapin, qui êtes les plus légers et avez des pieds

rapides comme Achille Péliade; haut la patte! courez en chats maigres et

ramenez-nous vivement du renfort. Blazius et moi, nous ferons

sentinelles à côté du bagage.»

Les trois hommes désignés se disposaient à partir, quoique n’augurant

pas grand succès de leur expédition, car la nuit était noire comme la

bouche d’un four, et la seule réverbération de la neige permettait de se

guider; mais l’ombre, si elle éteint les objets, fait ressortir les

lumières, et une petite étoile rougeâtre se mit à scintiller au pied

d’un côteau à une assez grande distance de la route.

«Voilà, dit le Pédant, l’astre sauveur, l’étoile terrestre aussi

agréable aux voyageurs perdus que l’étoile polaire aux nautoniers _in

periculo maris_. Cette étoile aux rayons bénins est une chandelle ou une

lampe placée derrière une vitre; ce qui suppose une chambre bien close

et bien chaude faisant partie d’une maison habitée par des êtres humains

et civilisés plutôt que par des Lestrygons sauvages. Sans doute il y a

en la cheminée un feu flambant clair, et sur ce feu une marmite où cuit

une grasse soupe; ô plaisante imagination dont ma fantaisie se pourlèche

les babines et que j’arrose, en idée, avec deux ou trois bouteilles

tirées de derrière les fagots et drapées à l’antique de toiles

d’araignée!

--Tu radotes, mon vieux Blazius, fit le Tyran, et le froid congelant ta

pulpe cérébrale sous ton crâne chauve te fait danser des mirages devant

les yeux. Cependant il y a cela de vrai dans ton délire, que cette

lumière suppose une maison habitée. Ceci change notre plan de campagne.

Nous allons nous diriger tous vers ce phare de salut. Il n’est guère

probable qu’il passe des voleurs, cette nuit, sur cette route déserte

pour nous dérober notre forêt, notre place publique et notre salon.

Prenons chacun nos hardes. Le paquet n’est pas bien lourd. Nous

reviendrons demain chercher le chariot. Aussi bien, je commence à

transir et à ne plus sentir le bout de mon nez.»

Les comédiens se mirent en marche, Isabelle appuyée au bras de Sigognac,

Léandre soutenant Sérafine, Scapin traînant la Duègne, Blazius et le

Tyran formant l’avant-garde. Ils coupèrent à travers champs, droit à la

lumière, empêchés quelquefois par des buissons ou fossés, et s’enfonçant

dans la neige jusqu’au jarret. Enfin, après plus d’une chute, la troupe

parvint à une sorte de grand bâtiment entouré de longs murs, avec porte

charretière, qui avait l’apparence d’une ferme, autant qu’on pouvait en

juger à travers l’ombre.

Dans le mur noir la lampe découpait un carré lumineux et faisait voir

les vitres d’une petite fenêtre dont le volet n’était pas encore fermé.

Ayant senti l’approche d’étrangers, les chiens de garde se mirent à

s’agiter et à donner de la voix. On les entendait, au milieu du silence

nocturne, courir, sauter et se tracasser derrière la muraille. Des pas

et des voix d’homme se mêlèrent à leurs clabauderies. Bientôt toute la

ferme fut en éveil.

«Restez là, vous autres, à quelque distance, fit le Pédant, notre nombre

effrayerait peut-être ces bonnes gens qui nous prendraient pour une

bande de malandrins voulant envahir leurs pénates rustiques. Comme je

suis vieux et de mine paterne et débonnaire, je vais seul heurter à

l’huis et entamer les négociations. On n’aura point peur de moi.»

Le conseil était sage et fut suivi. Blazius avec le doigt index

recroquevillé frappa contre la porte qui s’entre-bâilla, puis s’ouvrit

toute grande. Alors, de la place où ils étaient plantés, les pieds dans

la neige, les comédiens virent un spectacle assez inexplicable et

surprenant. Le Pédant et le fermier qui haussait sa lampe pour éclairer

au visage l’homme qui le dérangeait ainsi, se mirent, après quelques

mots échangés que les acteurs ne pouvaient entendre, à gesticuler d’une

manière bizarre et à se ruer en accolades comme cela se pratique au

théâtre pour les reconnaissances.

Encouragés par cette réception à laquelle ils ne comprenaient rien, mais

que d’après sa pantomime chaleureuse ils jugeaient favorable et

cordiale, les comédiens s’étaient rapprochés timidement, prenant une

contenance piteuse et modeste, comme il convient à des voyageurs en

détresse qui implorent l’hospitalité.

«Holà, vous autres! s’écria le Pédant d’une voix joyeuse, arrivez sans

crainte; nous sommes chez un enfant de la balle, un mignon de Thespis,

un favori de Thalia, muse comique, en un mot chez le célèbre Bellombre,

naguère tant applaudi de la cour et de

[Illustration: Ils coupèrent à travers champs... (Page 166.)]

la ville, sans compter la province. Vous connaissez tous sa gloire

insigne. Bénissez le hasard qui nous adresse juste à la retraite

philosophique où ce héros du théâtre se repose sur ses lauriers.

--Entrez, mesdames et messieurs, dit Bellombre en s’avançant vers les

comédiens avec une courtoisie pleine de grâce et sentant un homme qui

n’a pas oublié les belles manières sous ses habits à la paysanne. Le

vent froid de la nuit pourrait enrouer vos précieux organes, et quelque

modeste que soit ma demeure, vous y serez toujours mieux qu’en plein

air.»

Comme on le pense bien, les compagnons de Blazius ne se firent pas prier

et ils entrèrent dans la ferme fort charmés de l’aventure, qui, du

reste, n’avait d’extraordinaire que l’à-propos de la rencontre. Blazius

avait fait partie d’une troupe où se trouvait Bellombre, et comme leurs

emplois ne les mettaient pas en rivalité, ils s’appréciaient et étaient

devenus fort amis, grâce à un goût commun pour la dive bouteille.

Bellombre, qu’une vie fort agitée avait jeté dans le théâtre, s’en était

retiré, ayant hérité à la mort de son père de cette ferme et de ses

dépendances. Les rôles qu’il jouait exigeant de la jeunesse, il n’avait

pas été fâché de disparaître avant que les rides vinssent écrire son

congé sur son front. On le croyait mort depuis longtemps et les vieux

amateurs décourageaient les jeunes comédiens avec son souvenir.

La salle où pénétrèrent les acteurs était assez vaste et, comme dans la

plupart des fermes, servait à la fois de chambre à coucher et de

cuisine. Une cheminée à large hotte, dont une pente de serge verte

jaunie festonnait le manteau, occupait une des parois. Un arc de brique

s’arrondissant dans la muraille bistrée et vernissée indiquait la gueule

du four fermée en ce moment d’une plaque de tôle. Sur d’énormes chenets

de fer dont les demi-boules creuses pouvaient contenir des écuelles,

brûlaient avec une crépitation réjouissante quatre ou cinq énormes

bûches ou plutôt troncs d’arbre. La lueur de ce beau feu éclairait la

chambre d’une réverbération si vive que la lumière de la lampe eût été

inutile; les reflets du brasier allaient chercher dans l’ombre un lit de

forme gothique paisiblement endormi derrière ses rideaux, glissaient en

filets brillants sur les poutres rembrunies du plafond, faisaient

projeter aux pieds de la table placée au milieu de la chambre de longues

ombres d’un dessin bizarre, et allumaient de brusques paillettes aux

saillies des vaisselles et des ustensiles rangés sur le dressoir ou

accrochés aux murailles.

Dans le coin près de la fenêtre, deux ou trois volumes jetés sur un

guéridon de bois sculpté montraient que le maître du logis n’était pas

devenu tout à fait paysan et qu’il occupait à des lectures, souvenirs de

son ancienne profession, les loisirs des longues soirées d’hiver.

Le capitaine Fracasse · 第 15 / 47 段