Nourrissant encore quelque espoir, le Tyran essaya de secouer la main de

Matamore, mais le bras déjà roide retomba tout d’une pièce avec un bruit

sec comme le bras de bois d’un automate dont on

[Illustration: C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. (Page

146.)]

abandonne le fil. Le pauvre diable avait quitté le théâtre de la vie

pour celui de l’autre monde. Cependant, ne pouvant admettre qu’il fût

mort, le Tyran demanda à Blazius s’il n’avait pas sur lui sa gourde. Le

Pédant ne se séparait jamais de ce précieux meuble. Il y restait encore

quelques gouttes de vin, et il en introduisit le goulot entre les lèvres

violettes du Matamore; mais les dents restèrent obstinément serrées, et

la liqueur cordiale rejaillit en gouttes rouges par les coins de la

bouche. Le souffle vital avait abandonné à jamais cette frêle argile,

car la moindre respiration eût produit une fumée visible dans cet air

froid.

«Ne tourmentez pas sa pauvre dépouille, dit Sigognac, ne voyez-vous pas

qu’il est mort?

--Hélas! oui, répondit Blazius, aussi mort que Chéops sous la grande

pyramide. Sans doute, étourdi par le chasse-neige et ne pouvant lutter

contre la fureur de la tempête, il se sera arrêté près de cet arbre, et

comme il n’avait pas deux onces de chair sur les os, il aura bientôt eu

les moelles gelées. Afin de produire de l’effet à Paris, il diminuait

chaque jour sa ration, et il était efflanqué de jeûne plus qu’un lévrier

après les chasses. Pauvre Matamore, te voilà désormais à l’abri des

nasardes, croquignoles, coups de pied et de bâton à quoi t’obligeaient

tes rôles! Personne ne te rira plus au nez.

--Qu’allons-nous faire de ce corps? interrompit le Tyran, nous ne

pouvons le laisser là sur le revers de ce fossé pour que les loups, les

chiens et les oiseaux le déchiquètent, encore que ce soit une piteuse

viande où les vers mêmes ne trouveront pas à déjeuner.

--Non certes, dit Blazius; c’était un bon et loyal camarade, et comme il

n’est pas bien lourd, tu vas lui prendre la tête, moi je lui prendrai

les pieds, et nous le porterons tous deux jusqu’à la charrette. Demain

il fera jour, et nous l’inhumerons en quelque coin le plus décemment

possible; car, à nous autres histrions, l’Église marâtre nous ferme

l’huis du cimetière, et nous refuse cette douceur de dormir en terre

sainte. Il nous faut aller pourrir aux gémonies comme chiens crevés ou

chevaux morts, après avoir en notre vie amusé les plus gens de bien.

Vous, monsieur le Baron, vous nous précéderez et tiendrez le fallot.»

Sigognac acquiesça d’un signe de tête à cet arrangement. Les deux

comédiens se penchèrent, déblayèrent la neige qui recouvrait déjà

Matamore comme un linceul prématuré, soulevèrent le léger cadavre qui

pesait moins que celui d’un enfant, se mirent en marche précédés du

Baron, qui faisait tomber sur leur route la lumière de la lanterne.

Heureusement personne à cette heure ne passait par le chemin, car c’eût

été pour le voyageur un spectacle assez effrayant et mystérieux que ce

groupe funèbre éclairé bizarrement par le reflet rougeâtre du fallot, et

laissant après lui de longues ombres difformes sur la blancheur de la

neige. L’idée d’un crime ou d’une sorcellerie lui fût venue sans doute.

Le chien noir, comme si son rôle d’avertisseur était fini, avait cessé

ses hurlements. Un silence sépulcral régnait au loin dans la campagne,

car la neige a cette propriété d’amortir les sons.

Depuis quelque temps Scapin, Léandre et les comédiennes avaient aperçu

la petite lumière rouge se balançant à la main de Sigognac et envoyant

aux objets des reflets inattendus qui les tiraient de l’ombre sous des

aspects bizarres ou formidables, jusqu’à ce qu’ils se fussent évanouis

de nouveau dans l’obscurité. Montré et caché tour à tour, à cette lueur

incertaine, le groupe du Tyran et de Blazius, reliés par le cadavre

horizontal du Matamore, comme deux mots par un trait d’union, prenait

une apparence énigmatiquement lugubre. Scapin et Léandre, mus d’une

inquiète curiosité, allèrent au-devant du cortége.

«Eh bien! qu’y a-t-il? dit le valet de comédie, lorsqu’il eut rejoint

ses camarades; est-ce que Matamore est malade que vous le portez de la

sorte, tout brandi comme s’il eût avalé sa rapière?

--Il n’est pas malade, répondit Blazius, et jouit même d’une santé

inaltérable. Goutte, fièvre, catarrhe, gravelle, n’ont plus prise sur

lui. Il est guéri à tout jamais d’une maladie pour laquelle aucun

médecin, fût-ce Hippocrate, Galien ou Avicenne, n’ont trouvé de remède,

je veux dire la vie, dont on finit toujours par mourir.

--Donc il est mort! fit le Scapin avec une intonation de surprise

douloureuse en se penchant sur le visage du cadavre.

--Très-mort, on ne peut plus mort, s’il y a des degrés en cet état, car

il ajoute au froid naturel du trépas le froid de la gelée, répondit

Blazius d’une voix troublée qui trahissait plus d’émotion que n’en

comportaient les paroles.

--Il a vécu! comme s’exprime le confident du prince au récit final des

tragédies, ajouta le Tyran. Mais relayez-nous un peu, s’il vous plaît.

C’est votre tour. Voilà assez longtemps que nous portons le cher

camarade sans espoir de bonne-manche ou de paraguante.»

Scapin se substitua au Tyran, Léandre à Blazius, quoique cette besogne

de corbeau ne fût guère de son goût, et le cortége reprit sa marche. En

quelques minutes on eut rejoint le chariot arrêté au milieu de la route.

Malgré le froid, Isabelle et Sérafine étaient sautées à bas de la

voiture, où la seule Duègne accroupie ouvrait tous grands ses yeux de

chouette. A l’aspect de Matamore, pâle, roidi, glacé, ayant sur le

visage ce masque immobile à travers lequel l’âme ne regarde plus, les

comédiennes poussèrent un cri d’épouvante et de douleur. Deux larmes

jaillirent même des yeux purs d’Isabelle, promptement gelées par l’âpre

bise nocturne. Ses belles mains rouges de froid se joignirent

pieusement, et une fervente prière pour celui qui venait de s’engloutir

si subitement dans la trappe de l’éternité, monta sur les ailes de la

foi dans les profondeurs du ciel obscur.

Qu’allait-on faire? La position ne laissait pas d’être embarrassante. Le

bourg où l’on devait coucher était encore éloigné d’une ou deux lieues,

et quand on y arriverait toutes les maisons seraient fermées depuis

longtemps et les paysans couchés; d’autre part, on ne pouvait rester au

milieu du chemin, en pleine neige, sans bois pour allumer du feu, sans

vivres pour se réconforter, dans la compagnie fort sinistre et maussade

d’un cadavre, à attendre le jour qui ne se lève que très-tard pendant

cette saison.

On résolut de partir. Cette heure de repos et une musette d’avoine

donnée par Scapin avaient rendu un peu de vigueur au pauvre vieux cheval

fourbu. Il paraissait ragaillardi et capable de fournir la traite.

Matamore fut couché au fond du chariot, sous une toile. Les comédiennes,

non sans un certain frisson de peur, s’assirent sur le devant de la

voiture, car la mort fait un spectre de l’ami avec lequel on causait

tout à l’heure, et celui qui vous égayait vous épouvante comme une larve

ou une lémure.

Les hommes cheminèrent à pied, Scapin éclairant la route avec la

lanterne dont on avait renouvelé la chandelle, le Tyran tenant le bridon

du cheval pour l’empêcher de butter. On n’allait pas bien vite, car le

chemin était difficile; cependant au bout de deux heures on commença à

distinguer, au bas d’une descente assez rapide, les premières maisons du

village. La neige avait mis des chemises blanches aux toits, qui les

faisaient se détacher, malgré la nuit, sur le fond sombre du ciel.

Entendant sonner de loin les ferrailles du chariot, les chiens inquiets

firent vacarme, et leurs abois en éveillèrent d’autres dans les fermes

isolées, au fond de la campagne. C’était un concert de hurlements, les

uns sourds, les autres criards, avec solos, répliques et chœurs où toute

la chiennerie de la contrée faisait sa partie. Aussi, quand la charrette

y arriva, le bourg était-il en éveil. Plus d’une tête embéguinée de ses

coiffes de nuit se montrait encadrée par une lucarne ou le vantail

supérieur d’une porte entr’ouverte, ce qui facilita au Pédant les

négociations nécessaires pour procurer un gîte à la troupe. L’auberge

lui fut indiquée, ou du moins une maison qui en tenait lieu, l’endroit

n’étant pas très-fréquenté des voyageurs, qui d’ordinaire poussaient

plus avant. C’était à l’autre bout du village, et il fallut que la

pauvre rosse donnât encore un coup de collier; mais elle sentait

l’écurie, et dans un effort suprême, ses sabots, à travers la neige,

arrachèrent des étincelles aux cailloux. Il n’y avait pas à s’y tromper;

une branche de houx, assez semblable à ces rameaux qui trempent dans les

eaux lustrales, pendait au-dessus de la porte, et Scapin, en haussant sa

lanterne, constata la présence de ce symbole hospitalier. Le Tyran

tambourina de ses gros poings sur la porte, et bientôt un clappement de

savates descendant un escalier se fit entendre à l’intérieur. Un rayon

de lumière rougeâtre filtra par les fentes du bois. Le battant s’ouvrit,

et une vieille, protégeant d’une main sèche qui semblait prendre feu la

flamme vacillante d’un suif, apparut dans toute l’horreur d’un négligé

peu galant. Ses deux mains étant occupées, elle tenait entre les dents

ou plutôt entre les gencives les bords de sa chemise en grosse toile,

dans l’intention pudique de dérober aux regards libertins des charmes

qui eussent fait fuir d’épouvante les boucs du sabbat. Elle introduisit

les comédiens dans la cuisine, planta la chandelle sur la table, fouilla

les cendres de l’âtre pour y réveiller quelques braises assoupies qui

bientôt firent pétiller une poignée de broussailles; puis elle remonta

dans sa chambre pour revêtir un jupon et un casaquin. Un gros garçon, se

frottant les yeux de ses mains crasseuses, alla ouvrir les portes de la

cour, y fit entrer la voiture, ôta le harnais du cheval et le mit à

l’écurie.

«Nous ne pouvons cependant pas laisser ce pauvre Matamore dans la

voiture comme un daim qu’on rapporte de la chasse, dit Blazius; les

chiens de basse-cour n’auraient qu’à le gâter. Il a reçu le baptême,

après tout; et il faut lui faire sa veille mortuaire comme à un bon

chrétien qu’il était.»

On prit le corps du comédien défunt, qui fut étendu sur la table et

respectueusement recouvert d’un manteau. Sous l’étoffe se sculptait à

grands plis la rigidité cadavérique et se découpait le profil aigu de la

face, peut-être plus effrayante ainsi que dévoilée. Aussi, lorsque

l’hôtelière rentra, faillit-elle tomber à la renverse de frayeur à

l’aspect de ce mort qu’elle prit pour un homme assassiné dont les

comédiens étaient les meurtriers. Déjà, tendant ses vieilles mains

tremblotantes, elle suppliait le Tyran, qu’elle jugeait le chef de la

troupe, de ne point la faire mourir, lui promettant un secret absolu,

même fût-elle mise à la question. Isabelle la rassura, et lui apprit en

peu de mots ce qui était arrivé. Alors la vieille alla chercher deux

autres chandelles et les disposa symétriquement autour du mort,

s’offrant de veiller avec dame Léonarde, car souvent dans le village

elle avait enseveli des cadavres, et savait ce qu’il y avait à faire en

ces tristes offices.

Ces arrangements pris, les comédiens se retirèrent dans une autre pièce,

où, médiocrement mis en appétit par ces lugubres scènes, et touchés de

la perte de ce brave Matamore, ils ne soupèrent que du bout des lèvres.

Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon,

Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il

fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons

qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la canelle leur

dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier

«masse» à un rouge-bord.

Isabelle et Sérafine s’arrangèrent d’un grabat dans la chambre voisine.

Les hommes s’étendirent sur des bottes de paille que le garçon d’écurie

leur apporta. Tous dormirent mal, d’un sommeil entrecoupé de rêves

pénibles, et furent sur pied de bonne heure, car il s’agissait de

procéder à la sépulture de Matamore.

Faute de drap, Léonarde et l’hôtesse l’avaient enseveli dans un lambeau

de vieille décoration représentant une forêt, linceul digne d’un

comédien, comme un manteau de guerre d’un capitaine. Quelques restes de

peinture verte simulaient, sur la trame usée, des guirlandes et

feuillages, et faisaient l’effet d’une jonchée d’herbes semée pour

honorer le corps, cousu et paqueté en la forme de momie égyptienne.

Une planche posée sur deux bâtons, dont le Tyran, Blazius, Scapin et

Léandre tenaient les deux bouts, forma la civière. Une grande simarre de

velours noir, constellée d’étoiles et demi-lunes de paillon, servant

pour les rôles de pontife ou de nécroman, fit l’office de drap mortuaire

avec assez de décence.

Ainsi disposé, le cortége sortit par une porte de derrière donnant sur

la campagne, pour éviter les regards et commérages des curieux, et pour

gagner un terrain vague que l’hôtesse avait désigné comme pouvant servir

de sépulture au Matamore sans que personne s’y opposât, la coutume étant

de jeter là les bêtes mortes de maladie, lieu bien indigne et malpropre

à recevoir une dépouille humaine, argile modelée à la ressemblance de

Dieu; mais les canons de l’Église sont formels, et l’histrion excommunié

ne peut gésir en terre sainte, à moins qu’il n’ait renoncé au théâtre, à

ses œuvres et à ses pompes, ce qui n’était pas le cas de Matamore.

Le Matin, aux yeux gris, commençait à s’éveiller, et les pieds dans la

neige descendait le revers des collines. Une lueur froide s’étalait sur

la plaine, dont la blancheur faisait paraître livide la teinte pâle du

ciel. Étonnés par l’aspect bizarre du cortége que ne précédaient ni

croix ni prêtre, et qui ne se dirigeait point du côté de l’église,

quelques paysans allant ramasser du bois mort s’arrêtaient et

regardaient les comédiens de travers, les soupçonnant hérétiques,

sorciers ou parpaillots, mais cependant ils n’osaient rien dire. Enfin,

on arriva à une place assez dégagée, et le garçon d’écurie, qui portait

une bêche pour creuser la fosse, dit qu’on ferait bien de s’arrêter là.

Des carcasses de bêtes à demi recouvertes de neige bossuaient le sol

tout alentour. Des squelettes de chevaux, anatomisés par les vautours et

les corbeaux, allongeaient au bout d’un chapelet de vertèbres leurs

longues têtes décharnées aux orbites creuses, et ouvraient leurs côtes

dépouillées de chair comme les branches d’un éventail dont on a déchiré

le papier. Des touches de neige fantasquement posées ajoutaient encore à

l’horreur de ce spectacle charogneux en accusant les saillies et les

articulations des os. On eût dit ces animaux chimériques

[Illustration: LES FUNÉRAILLES DE MATAMORE. (Page 153.)]

que chevauchent les Aspioles ou les Goules aux cavalcades du sabbat.

Les comédiens déposèrent le corps à terre, et le garçon d’auberge se mit

à bêcher vigoureusement le sol, rejetant les mottes noires parmi la

neige, chose particulièrement lugubre, car il semble aux vivants que les

pauvres défunts, encore qu’ils ne sentent rien, doivent avoir plus froid

sous ces frimas pour leur première nuit de tombeau.

Le Tyran relayait le garçon, et la fosse se creusait rapidement. Déjà

elle ouvrait les mâchoires assez largement pour avaler d’une bouchée le

mince cadavre, lorsque les manants attroupés commencèrent à crier au

huguenot et firent mine de charger les comédiens. Quelques pierres même

furent lancées, qui n’atteignirent heureusement personne. Outré de

colère contre cette canaille, Sigognac mit flamberge au vent et courut

sus à ces malotrus, les frappant du plat de sa lame et les menaçant de

la pointe. Au bruit de l’algarade, le Tyran avait sauté hors de la

fosse, saisi un des bâtons du brancard, et s’en escrimait sur le dos de

ceux que renversait le choc impétueux du Baron. La troupe se dispersa en

poussant des cris et des malédictions, et l’on put achever les obsèques

de Matamore.

Couché au fond du trou, le corps cousu dans son morceau de forêt avait

plutôt l’air d’une arquebuse enveloppée de serge verte qu’on enfouit

pour la cacher que d’un cadavre humain qu’on enterre. Quand les

premières pelletées roulèrent sur la maigre dépouille du comédien, le

Pédant, ému et ne pouvant retenir une larme qui, du bout de son nez

rouge, tomba dans la fosse comme une perle du cœur, soupira d’une voix

dolente, en manière d’oraison funèbre, cette exclamation qui fut toute

la nénie et myriologie du défunt: «Hélas! pauvre Matamore!»

L’honnête Pédant, en disant ces mots, ne se doutait pas qu’il répétait

les expresses paroles d’Hamlet, prince de Danemark, maniant le test

d’Yorick, ancien bouffon de cour, ainsi qu’il appert de la tragédie du

sieur Shakspeare, poëte fort connu en Angleterre, et protégé de la reine

Élisabeth.

En quelques minutes la fosse fut comblée. Le Tyran éparpilla de la neige

dessus pour dissimuler l’endroit, de peur qu’on ne fît quelque affront

au cadavre, et, cette besogne terminée:

«Or çà, dit-il, quittons vivement la place, nous n’avons plus rien à

faire ici; retournons à l’auberge. Attelons la charrette et prenons du

champ; car ces maroufles, revenant en nombre, pourraient bien nous

affronter. Votre épée et mes poings n’y sauraient suffire. Un ost de

pygmées vient à bout d’un géant. La victoire même serait inglorieuse et

de nul profit. Quand vous auriez éventré cinq ou six de ces bélîtres,

votre los n’en augmenterait point, et ces morts nous mettraient dans

l’embarras. Il y aurait lamentation de veuves, criaillement d’orphelins,

chose ennuyeuse et pitoyable dont les avocats tirent parti pour

influencer les juges.»

Le conseil était bon et fut suivi. Une heure après, la dépense soldée,

le chariot se remettait en route.

VII.

OU LE ROMAN JUSTIFIE SON TITRE.

On marcha d’abord aussi vite que le permettaient les forces du vieux

cheval restaurées par une bonne nuit d’écurie, et l’état de la route

couverte de la neige tombée la veille. Les paysans malmenés par Sigognac

et le Tyran pouvaient revenir à la charge en plus grand nombre, et il

s’agissait de mettre entre soi et le village un espace suffisant pour

rendre la poursuite inutile. Deux bonnes lieues furent parcourues en

silence, car la triste fin de Matamore ajoutait de funèbres pensées à la

mélancolie de la situation. Chacun songeait qu’un beau jour il pourrait

ainsi être enterré sur le bord du chemin, parmi les charognes, et

abandonné aux profanations fanatiques. Ce chariot poursuivant son voyage

symbolisait la vie, qui avance toujours sans s’inquiéter de ceux qui ne

peuvent suivre et restent mourants ou morts dans les fossés. Seulement

le symbole rendait plus visible le sens caché, et Blazius, à qui la

langue démangeait, se mit à moraliser sur ce thème avec forces

citations, apophthegmes et maximes que ses rôles de pédant lui

suppéditaient en la mémoire.

Le Tyran l’écoutait sans sonner mot et d’un air refrogné. Ses

préoccupations suivaient un autre cours, si bien que Blazius, remarquant

la mine distraite du camarade, lui demanda à quoi il songeait.

«Je songe, répondit le Tyran, à Milo Crotoniate qui tua un bœuf d’un

coup de poing et le mangea dans une seule journée. Cet exploit me plaît,

et je me sens capable de le renouveler.

--Par malheur il manque le bœuf, fit Scapin en s’introduisant dans la

conversation.

--Oui, répliqua le Tyran, je n’ai que le poing... et l’estomac. Oh!

bienheureuses les autruches qui se sustentent de cailloux, tessons,

boutons de guêtres, manches de couteaux, boucles de ceinture et telles

autres victuailles indigestes pour les humains. En ce moment,

j’avalerais tous les accessoires du théâtre. Il me semble qu’en creusant

la fosse de ce pauvre Matamore, j’en ai creusé une en moi-même tant

large, longue et profonde que rien ne la saurait combler. Les anciens

étaient fort sages, qui faisaient suivre les funérailles de repas

abondants en viandes, copieux en vins pour la plus grande gloire des

morts et meilleure santé des vivants. J’aimerais en ce moment accomplir

ce rite philosophique très-idoine à sécher les pleurs.

--En d’autres termes, dit Blazius, tu voudrais manger. Polyphème, ogre,

Gargantua, Gouliaf, tu me dégoûtes.

--Et toi, tu voudrais bien boire, répliqua le Tyran. Sable, éponge,

outre, entonnoir, barrique, siphon, sac à vin, tu excites ma pitié.

--Qu’une fusion à table des deux principes serait douce et profitable!

dit Scapin d’un air conciliateur. Voici sur le bord de la route un petit

bois taillis merveilleusement propre à une halte. On y pourrait

détourner le chariot, et s’il y reste encore quelques provisions de

bouche, déjeuner tant bien que mal, abrités de la bise, derrière ce

paravent naturel. Cet arrêt donnera au cheval le temps de se reposer et

nous permettra de confabuler, tout en grignotant nos bribes, sur les

résolutions à prendre pour l’avenir de la troupe, qui me paraît

diablement chargé de nuages.

--Tu parles d’or, ami Scapin, dit le Pédant, et nous allons exhumer des

entrailles du bissac, hélas! plus plat et dégonflé que la bourse d’un

prodigue, quelques reliefs, restes des splendeurs d’autrefois: murailles

de pâtés, os de jambon, pelures de saucisses et croûtes de pain. Il y a

encore dans le coffre deux ou trois flacons de vin, les derniers d’une

vaillante troupe. Avec cela on peut non pas satisfaire, mais bien

tromper sa faim et sa soif. Quel dommage que la terre de ce canton

inhospitalier ne soit pas comme cette glaise dont certains sauvages

d’Amérique se lestent le jabot lorsque la chasse et la pêche ont été

malheureuses!»

On détourna la voiture, on la remisa dans le fourré, et le cheval dételé

se mit à chercher sous la neige de rares brins d’herbe qu’il arrachait

avec ses longues dents jaunes. Un tapis fut étendu sur une place

découverte. Les comédiens s’assirent autour de cette nappe improvisée à

la mode turque, et Blazius y disposa symétriquement les rogatons tirés

de la voiture, comme s’il se fût agi d’un festin sérieux.

«O la belle ordonnance, fit le Tyran réjoui de cet aspect. Un majordome

de prince n’eût pas mieux disposé les choses. Blazius, bien que tu sois

un merveilleux Pédant, ta véritable vocation était celle d’officier de

bouche.

--J’ai bien eu cette ambition, mais la fortune adverse l’a contrariée,

répondit le Pédant d’un air modeste. Surtout, mes petits bedons, n’allez

pas vous jeter gloutonnement sur les mets. Mastiquez avec lenteur et

componction. D’ailleurs je vais vous tailler les parts, comme cela se

pratique sur les radeaux dans les naufrages. A toi, Tyran, cet os

jambonique auquel pend encore un lambeau de chair. De tes fortes dents

tu le briseras et en extrairas philosophiquement la moelle. A vous,

mesdames, ce fond de pâté enduit de farce en ses encoignures et

bastionné intérieurement d’une couche de lard fort substantielle. C’est

un mets délicat, savoureux et nutritif à n’en pas vouloir d’autre. A

vous, baron de Sigognac, ce bout de saucisson; prenez garde seulement

d’avaler la ficelle qui en noue la peau comme cordons de bourse. Il faut

la mettre à part pour le souper, car le dîner est un repas indigeste,

abusif et superflu que nous supprimerons. Léandre, Scapin et moi, nous

nous contenterons avec ce vénérable morceau de fromage, sourcilleux et

barbu comme un ermite en sa caverne. Quant au pain, ceux qui le

trouveront trop dur auront la faculté de le tremper dans l’eau et d’en

retirer les bûchettes pour se tailler des cure-dents. Pour le vin,

chacun a droit à un gobelet, et comme sommelier je vous prie de faire

rubis sur l’ongle, afin qu’il n’y ait déperdition de liquide.»

Le capitaine Fracasse · 第 14 / 47 段