cette excellente soubrette; mais elle n’avait d’autre engagement que sa
fantaisie. Il faudra ajuster dans les pièces les rôles de suivante en
duègne ou chaperon, chose moins plaisante à l’œil qu’un minois fripon;
mais dame Léonarde a du comique et connaît à fond les tréteaux. Nous
nous en tirerons tout de même.»
La charrette se remit en marche d’une allure un peu plus vive que celle
du char à bœufs. Elle traversait un pays qui contrastait par son aspect
avec la physionomie des landes. Aux sables blancs avaient succédé des
terrains rougeâtres fournissant plus de sucs nourriciers à la
végétation. Des maisons de pierre, annonçant quelque
[Illustration: Le Matamore avait pris l’avance... (Page 137.)]
aisance, apparaissaient çà et là, entourées de jardins clos par des
haies vives déjà effeuillées où rougissait le bouton de l’églantier
sauvage, et bleuissait la baie de la prunelle. Au bord de la route, des
arbres d’une belle venue dressaient leurs troncs vigoureux et tendaient
leurs fortes branches dont la dépouille jaunie tachetait l’herbe
alentour ou courait au caprice de la brise devant Isabelle et Sigognac,
qui, fatigués de la pose contrainte qu’ils étaient obligés de garder
dans la voiture, se délassaient en marchant un peu à pied. Le Matamore
avait pris l’avance, et dans la rougeur du soir on l’apercevait sur la
crête de la montée dessinant en lignes sombres son frêle squelette qui,
de loin, semblait embroché dans sa rapière.
«Comment se fait-il, disait tout en marchant Sigognac à Isabelle, que
vous qui avez toutes les façons d’une demoiselle de haut lignage par la
modestie de votre conduite, la sagesse de vos paroles et le bon choix
des termes, vous soyez ainsi attachée à cette troupe errante de
comédiens, braves gens, sans doute, mais non de même race et acabit que
vous?
--N’allez pas, reprit Isabelle, pour quelque bonne grâce qu’on me voit,
me croire une princesse infortunée ou reine chassée de son royaume,
réduite à cette misérable condition de gagner sa vie sur les planches.
Mon histoire est toute simple, et puisque ma vie vous inspire quelque
curiosité, je vais vous la conter. Loin d’avoir été amenée à l’état que
je fais par catastrophes du sort, ruines inouïes ou aventures
romanesques, j’y suis née, étant, comme on dit, enfant de la balle. Le
chariot de Thespis a été mon lieu de nativité et ma patrie voyageuse. Ma
mère, qui jouait les princesses tragiques, était une fort belle femme.
Elle prenait ses rôles au sérieux, et même hors de la scène elle ne
voulait entendre parler que de rois, princes, ducs et autres grands,
tenant pour véritables ses couronnes de clinquant et ses sceptres de
bois doré. Quand elle rentrait dans la coulisse, elle traînait si
majestueusement le faux velours de ses robes, qu’on eût dit que ce fût
un flot de pourpre ou la propre queue d’un manteau royal. Avec cette
superbe, elle fermait opiniâtrément l’oreille aux aveux, requêtes et
promesses de ces galantins qui toujours volètent autour des comédiennes
comme papillons autour de la chandelle. Un soir même, en sa loge, comme
un blondin voulait s’émanciper, elle se dressa en pied, et s’écria comme
une vraie Thomyris reine de Scythie: «Gardes! qu’on le saisisse!» d’un
ton si souverain, dédaigneux et solennel, que le galant, tout interdit,
se déroba de peur, n’osant pousser sa pointe. Or, ces fiertés et
rebuffades étranges en une comédienne toujours soupçonnée de mœurs
légères étant venues à la connaissance d’un très-haut et puissant
prince, il les trouva de bon goût, et se dit que les mépris du vulgaire
profane ne pouvaient procéder que d’une âme généreuse. Comme son rang
dans le monde équipollait à celui de reine au théâtre, il fut reçu plus
doucement et d’un sourcil moins farouche. Il était jeune, beau, parlait
bien, était pressant et possédait ce grand avantage de la noblesse. Que
vous dirai-je de plus? Cette fois la reine n’appela pas ses gardes, et
vous voyez en moi le fruit de ces belles amours.
--Cela, dit galamment Sigognac, explique à merveille les grâces sans
secondes dont on vous voit ornée. Un sang princier coule dans vos
veines. Je l’avais presque deviné!
--Cette liaison, continua Isabelle, dura plus longtemps que n’ont
coutume les intrigues de théâtre. Le prince trouva chez ma mère une
fidélité qui venait de l’orgueil autant que de l’amour, mais qui ne se
démentit point. Malheureusement des raisons d’État vinrent à la
traverse; il dut partir pour des guerres ou ambassades lointaines.
D’illustres mariages qu’il retarda tant qu’il put furent négociés en son
nom par sa famille. Il lui fallut céder, car il n’avait pas le droit
d’interrompre, à cause d’un caprice amoureux, cette longue suite
d’ancêtres remontant à Charlemagne, et de finir en lui cette glorieuse
race. Des sommes assez fortes furent offertes à ma mère pour adoucir
cette rupture devenue nécessaire, la mettre à l’abri du besoin et
subvenir à ma nourriture et éducation. Mais elle ne voulut rien
entendre, disant qu’elle n’acceptait point la bourse sans le cœur, et
qu’elle aimait mieux que le prince lui fût redevable que non pas elle
redevable au prince; car elle lui avait donné, en sa générosité extrême,
ce que jamais il ne lui pourrait rendre. «Rien avant, rien après,» telle
était sa devise. Elle continua donc son métier de princesse tragique,
mais la mort dans l’âme, et depuis ne fit que languir jusqu’à son
trépas, qui ne tarda guère. J’étais alors une fillette de sept ou huit
ans; je jouais les enfants et les amours et autres petits rôles
proportionnés à ma taille et à mon intelligence. La mort de ma mère me
causa un chagrin au-dessus de mon âge, et je me souviens qu’il me
fallut fouetter ce jour-là pour me forcer à jouer un des enfants de
Médée. Puis cette grande douleur s’apaisa par les cajoleries des
comédiens et comédiennes qui me dorlotaient de leur mieux et comme à
l’envi, me mettant toujours quelques friandises en mon petit panier. Le
Pédant, qui faisait partie de notre troupe et déjà me semblait aussi
vieux et ridé qu’aujourd’hui, s’intéressa à moi, m’apprit la récitation,
l’harmonie et mesure des vers, les façons de dire et d’écouter, les
poses, les gestes, physionomies congruantes au discours, et tous les
secrets d’un art où il excelle, quoique comédien de province, car il a
de l’étude, ayant été régent de collége, et chassé pour incorrigible
ivrognerie. Au milieu du désordre apparent d’une vie vagabonde, j’ai
vécu innocente et pure, car pour mes compagnons qui m’avaient vue au
berceau, j’étais une sœur ou une fille, et pour les godelureaux j’ai
bien su d’une mine froide, réservée et discrète, les tenir à distance
comme il convient, continuant, hors de la scène, mon rôle d’ingénue,
sans hypocrisie ni fausse pudeur.»
Ainsi, tout en marchant, Isabelle racontait à Sigognac charmé l’histoire
de sa vie et aventures.
«Et le nom de ce grand, dit Sigognac, le savez-vous ou l’avez-vous
oublié?
--Il serait peut-être dangereux pour mon repos de le dire, répondit
Isabelle, mais il est resté gravé dans ma mémoire.
--Existe-t-il quelque preuve de sa liaison avec votre mère?
--Je possède un cachet armorié de son blason, dit Isabelle, c’est le
seul joyau que ma mère ait gardé de lui à cause de sa noblesse et
signification héraldique qui effaçait l’idée de valeur matérielle, et si
cela vous amuse, je vous le montrerai un jour.»
Il serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot
comique, d’autant plus que le voyage se faisait à petites journées, sans
aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons donc quelques
jours, et nous arriverons aux environs de Poitiers. Les recettes
n’avaient pas été fructueuses et les temps durs étaient venus pour la
troupe. L’argent du marquis de Bruyères avait fini par s’épuiser, ainsi
que les pistoles de Sigognac, dont la délicatesse eût souffert de ne pas
soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en
détresse. Le chariot, traîné par quatre bêtes vigoureuses au départ,
n’avait plus qu’un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui
semblait s’être nourrie, au lieu de foin et d’avoine, avec des cercles
de barriques, tant ses côtes étaient saillantes. Les os de ses hanches
perçaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient
par de grandes rides flasques; des éparvins gonflaient ses jambes
hérissées de longs poils. Sur son garrot, à la pression d’un collier
dont la bourre avait disparu, s’avivaient des écorchures saigneuses et
les coups de fouet zébraient comme des hachures les flancs meurtris du
pauvre animal. Sa tête était tout un poëme de mélancolie et de
souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu’on
aurait crues évidées au scalpel. Ses prunelles bleuâtres avaient le
regard morne, résigné et pensif de la bête surmenée. L’insouciance des
coups produite par l’inutilité de l’effort s’y lisait tristement, et le
claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie.
Ses oreilles énervées, dont l’une avait le bout fendu, pendaient
piteusement de chaque côté du front et scandaient, par leur oscillation,
le rhythme inégal de la marche. Une mèche de la crinière, de blanche
devenue jaune, entremêlait ses filaments à la têtière, dont le cuir
avait usé les protubérances osseuses des joues mises en relief par la
maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l’eau d’une
respiration pénible et les barres fatiguées faisaient la moue comme des
lèvres maussades.
Sur son pelage blanc, truité de roux, la sueur avait tracé des filets
pareils à ceux dont la pluie raye le plâtre des murailles, agglutiné
sous le ventre des flocons de poil, délavé les membres inférieurs et
fait avec la crotte un affreux ciment. Rien n’était plus lamentable à
voir, et le cheval que monte la Mort dans l’Apocalypse eût paru une bête
fringante propre à parader aux carrousels à coté de ce pitoyable et
désastreux animal dont les épaules semblaient se disjoindre à chaque
pas, et qui, d’un œil douloureux, avait l’air d’invoquer comme une grâce
le coup d’assommoir de l’équarisseur. La température commençant à
devenir froide, il marchait au milieu de la fumée qu’exhalaient ses
flancs et ses naseaux.
Il n’y avait dans le chariot que les trois femmes. Les hommes allaient à
pied pour ne pas surcharger le triste animal, qu’il ne leur était pas
difficile de suivre et même de devancer. Tous, n’ayant à exprimer que
des pensées désagréables, gardaient le silence et marchaient isolés,
s’enveloppant de leur cape du mieux qu’ils pouvaient.
Sigognac, presque découragé, se demandait s’il n’eût pas mieux fait de
rester au castel délabré de ses pères, sauf à y mourir de faim à côté de
son blason fruste dans le silence et la solitude, que de courir ainsi
les hasards des chemins avec des bohèmes.
Il songeait au brave Pierre, à Bayard, à Miraut et à Béelzébuth, les
fidèles compagnons de son ennui. Son cœur se serrait quoi qu’il fît, et
il lui montait de la poitrine à la gorge ce spasme nerveux qui
d’ordinaire se résout en larmes; mais un regard jeté sur Isabelle,
pelotonnée dans sa mante et assise sur le devant de la charrette, lui
raffermissait le courage. La jeune femme lui souriait; elle ne
paraissait pas se chagriner de cette misère; son âme était satisfaite,
qu’importaient les souffrances et les fatigues du corps?
Le paysage qu’on traversait n’était guère propre à dissiper la
mélancolie. Au premier plan se tordaient les squelettes convulsifs de
quelques vieux ormes tourmentés, contournés, écimés, dont les branches
noires aux filaments capricieux se détaillaient sur un ciel d’un gris
jaune très-bas et gros de neige qui ne laissait filtrer qu’un jour
livide; au second, s’étendaient des plaines dépouillées de culture, que
bordaient près de l’horizon des collines pelées ou des lignes de bois
roussâtres. De loin en loin, comme une tache de craie, quelque chaumine
dardant une légère spirale de fumée apparaissait entre les brindilles
menues de ses clôtures. La ravine d’une rigole sillonnait la terre d’une
longue cicatrice. Au printemps, cette campagne, habillée de verdure, eût
pu sembler agréable; mais, revêtue des grises livrées de l’hiver, elle
ne présentait aux yeux que monotonie, pauvreté et tristesse. De temps en
temps passait, hâve et déguenillé, un paysan ou quelque vieille courbée
sous un fagot de bois mort, qui, loin d’animer ce désert, en faisait au
contraire ressortir la solitude. Les pies, sautillant sur la terre brune
avec leur queue plantée dans leur croupion comme un éventail fermé, en
paraissaient les véritables habitantes. Elles jacassaient à l’aspect du
chariot comme si elles se fussent communiqué leurs réflexions sur les
comédiens et dansaient devant eux d’une façon dérisoire, en méchants
oiseaux sans cœur qu’elles étaient, insensibles à la misère du pauvre
monde.
Une bise aigre sifflait, collant leurs minces capes sur le corps des
comédiens, et leur souffletant le visage de ses doigts rouges. Aux
tourbillons du vent se mêlèrent bientôt des flocons de neige, montant,
descendant, se croisant sans pouvoir toucher la terre ou s’accrocher
quelque part, tant la rafale était forte. Ils devinrent si pressés,
qu’ils formaient comme une obscurité blanche à quelques pas des piétons
aveuglés. A travers ce fourmillement argenté, les objets les plus
voisins perdaient leur apparence réelle et ne se distinguaient plus.
«Il paraît, dit le Pédant, qui marchait derrière le chariot pour
s’abriter un peu, que la ménagère céleste plume des oies là-haut et
secoue sur nous le duvet de son tablier. La chair m’en plairait
davantage, et je serais bien homme à la manger sans citron ni épices.
--Voire même sans sel, répondit le Tyran; car mon estomac ne se souvient
plus de cette omelette dont les œufs piaillaient quand on les cassa sur
le bord du poêlon et que j’ai avalée sous le titre fallacieux et
sarcastique de déjeuner, malgré les becs qui la hérissaient.»
Sigognac s’était aussi réfugié derrière la voiture, et le Pédant lui
dit: «Voilà un terrible temps, monsieur le Baron, et je regrette pour
vous de vous voir partager notre mauvaise fortune, mais ce sont
traverses passagères, et quoique nous n’allions guère vite, cependant
nous nous rapprochons de Paris.
--Je n’ai point été élevé sur les genoux de la mollesse, répondit
Sigognac, et je ne suis point homme à m’effrayer pour quelques flocons
de neige. Ce sont ces pauvres femmes que je plains, obligées, malgré la
débilité de leur sexe, à supporter des fatigues et des privations comme
routiers en campagne.
--Elles y sont de longue main habituées, et ce qui serait dur à des
femmes de qualité ou à des bourgeoises ne leur semble pas autrement
pénible.»
La tempête augmentait. Chassée par le vent, la neige courait en blanche
fumée rasant le sol, et ne s’arrêtant que lorsqu’elle était retenue par
quelque obstacle, revers de tertre, mur de pierrailles, clôture de haie,
talus de fossé. Là, elle s’entassait avec une prodigieuse vitesse,
débordant en cascade de l’autre côté de la digue temporaire. D’autres
fois elle s’engouffrait dans le tournant d’une trombe et remontait au
ciel en tourbillons pour en retomber par masses, que l’orage dispersait
aussitôt. Quelques minutes avaient suffi pour poudrer à blanc, sous la
toile palpitante de la charrette, Isabelle, Sérafine et Léonarde,
quoiqu’elles se fussent réfugiées tout au fond et abritées d’un rempart
de paquets.
Ahuri par les flagellations de la neige et du vent, le cheval n’avançait
plus qu’à grand’peine. Il soufflait, ses flancs battaient, et ses sabots
glissaient à chaque pas. Le Tyran le prit par le bridon, et, marchant à
côté de lui, le soutint un peu de sa main vigoureuse. Le Pédant,
Sigognac et Scapin poussaient à la roue. Léandre faisait claquer le
fouet pour exciter la pauvre bête: la frapper eût été cruauté pure.
Quant au Matamore, il était resté quelque peu en arrière, car il était
si léger, vu sa maigreur phénoménale, que le vent l’empêchait d’avancer,
quoi qu’il eût pris une pierre en chaque main et rempli ses poches de
cailloux pour se lester.
Cette tempête neigeuse, loin de s’apaiser, faisait de plus en plus rage,
et se roulait avec furie dans les amas de flocons blancs qu’elle agitait
en mille remous comme l’écume des vagues. Elle devint si violente, que
les comédiens furent contraints, bien qu’ils eussent grande hâte
d’arriver au village, d’arrêter le chariot et de le tourner à l’opposite
du vent. La pauvre rosse qui le traînait n’en pouvait plus; ses jambes
se roidissaient; des frissons couraient sur sa peau fumante et baignée
de sueur. Un effort de plus, et elle tombait morte; déjà une goutte de
sang perlait dans ses naseaux largement dilatés par l’oppression de la
poitrine, et des lueurs vitrées passaient sur le globe de l’œil.
Le terrible dans le sombre n’est pas difficile à concevoir. Les ténèbres
logent aisément les épouvantes, mais l’horreur blanche se fait moins
comprendre. Cependant rien de plus sinistre que la position de nos
pauvres comédiens, pâles de faim, bleus de froid, aveuglés de neige et
perdus en pleine grande route au milieu de ce vertigineux tourbillon de
grains glacés les enveloppant de toutes parts. Tous s’étaient blottis
sous la toile de la bâche pour laisser passer la rafale, et se
pressaient les uns contre les autres afin de profiter de leur chaleur
mutuelle. Enfin l’ouragan tomba, et la neige, suspendue en l’air, put
descendre moins tumultueusement sur le sol. Aussi loin que l’œil pouvait
s’étendre, la campagne disparaissait sous un linceul argenté.
«Où donc est Matamore, dit Blazius; est-ce que par hasard le vent
l’aurait emporté dans la lune?
--En effet, ajouta le Tyran, je ne le vois point. Il s’est peut-être
blotti sous quelque décoration au fond de la voiture. Hohé! Matamore!
secoue tes oreilles si tu dors, et réponds à l’appel.»
Matamore n’eut garde de sonner mot. Aucune forme ne s’agita sous le
monceau de vieilles toiles.
«Hohé! Matamore! beugla itérativement le Tyran de sa plus grosse voix
tragique et d’un ton à réveiller dans leur grotte les sept dormants avec
leur chien.
--Nous ne l’avons pas vu, dirent les comédiennes, et comme les
tourbillons de neige nous aveuglaient, nous ne nous sommes point
autrement inquiétées de son absence, le pensant à quelques pas de la
charrette.
--Diantre! fit Blazius, voilà qui est étrange! pourvu qu’il ne lui soit
point arrivé malheur.
--Sans doute, dit Sigognac, il se sera, pendant le plus fort de la
tourmente, abrité derrière quelque tronc d’arbre, et il ne tardera pas à
nous rejoindre.»
On résolut d’attendre quelques minutes, lesquelles passées, on irait à
sa recherche. Rien n’apparaissait sur le chemin, et de ce fond de
blancheur, quoique le crépuscule tombât, une forme humaine se fût
aisément détachée même à une assez grande distance. La nuit qui descend
si rapide aux courtes journées de décembre était venue, mais sans amener
avec elle une obscurité complète. La réverbération de la neige
combattait les ténèbres du ciel, et par un renversement bizarre il
semblait que la clarté vînt de la terre. L’horizon s’accusait en lignes
blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres
enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les
vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d’une branche
tombaient pareils aux larmes d’argent des draps mortuaires, sur la
tenture de l’ombre. C’était un spectacle plein de tristesse; un chien se
mit à hurler au perdu comme pour donner une voix à la désolation du
paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il semble que
la nature, se lassant de son mutisme, confie ses peines secrètes aux
plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal.
On sait combien est lugubre dans le silence nocturne cet aboi désespéré
qui finit en râle et que semble provoquer le passage de fantômes
invisibles pour l’œil humain. L’instinct de la bête, en communication
avec l’âme des choses, pressent le malheur et le déplore avant qu’il
soit connu. Il y a dans ce hurlement mêlé de sanglots, l’effroi de
l’avenir, l’angoisse de la mort et l’effarement du surnaturel. Le plus
ferme courage ne l’entend pas sans en être ému, et ce cri fait dresser
le poil sur la chair comme ce souffle dont parle Job.
L’aboi, d’abord lointain, s’était rapproché, et l’on pouvait distinguer
au milieu de la plaine, assis le derrière dans la neige, un grand chien
noir qui, le museau levé vers le ciel, semblait se gargariser avec ce
gémissement lamentable.
«Il doit être arrivé quelque chose à notre pauvre camarade, s’écria le
Tyran, cette maudite bête hurle comme pour un mort.»
Les femmes, le cœur serré d’un pressentiment sinistre, firent avec
dévotion le signe de la croix. La bonne Isabelle murmura un commencement
de prière.
«Il faut l’aller chercher sans plus attendre, dit Blazius, avec la
lanterne dont la lumière lui servira de guide et d’étoile polaire s’il
s’est égaré du droit chemin et vague à travers champs; car en ces temps
neigeux qui recouvrent les routes de blancs linceuls, il est facile
d’errer.»
On battit le fusil, et le bout de chandelle allumé au ventre de la
lanterne jeta bientôt à travers les minces vitres de corne une lueur
assez vive pour être aperçue de loin.
Le Tyran, Blazius et Sigognac se mirent en quête. Scapin et Léandre
restèrent pour garder la voiture et rassurer les femmes, que l’aventure
commençait à inquiéter. Pour ajouter au lugubre de la scène, le chien
noir hurlait toujours désespérément, et le vent roulait sur la campagne
ses chariots aériens, avec de sourds murmures, comme s’il portait des
esprits en voyage.
L’orage avait bouleversé la neige de façon à effacer toute trace ou du
moins à en rendre l’empreinte incertaine. La nuit rendait d’ailleurs la
recherche difficile, et quand Blazius approchait la lanterne du sol, il
trouvait parfois le grand pied du Tyran moulé en creux dans la poussière
blanche, mais non le pas de Matamore, qui, fût-il venu jusque-là, n’eût
marqué non plus que celui d’un oiseau.
Ils firent ainsi près d’un quart de lieue, élevant la lanterne pour
attirer le regard du comédien perdu et criant de toute la force de leurs
poumons: «Matamore, Matamore, Matamore!»
A cet appel semblable à celui que les anciens adressaient aux défunts
avant de quitter le lieu de sépulture, le silence seul répondait ou
quelque oiseau peureux s’envolait en glapissant avec une brusque
palpitation d’ailes pour s’aller perdre plus loin dans la nuit. Parfois
un hibou offusqué de la lumière piaulait d’une façon lamentable. Enfin,
Sigognac, qui avait la vue perçante, crut démêler à travers l’ombre, au
pied d’un arbre, une figure d’aspect fantasmatique, étrangement roide et
sinistrement immobile. Il en avertit ses compagnons, qui se dirigèrent
avec lui de ce côté en toute hâte.
C’était bien, en effet, le pauvre Matamore. Son dos s’appuyait contre
l’arbre et ses longues jambes étendues sur le sol disparaissaient à demi
sous l’amoncellement de la neige. Son immense rapière, qu’il ne quittait
jamais, faisait avec son buste un angle bizarre, et qui eût été risible
en toute autre circonstance. Il ne bougea pas plus qu’une souche à
l’approche de ses camarades. Inquiété de cette fixité d’attitude,
Blazius dirigea le rayon de la lanterne sur le visage de Matamore, et il
faillit la laisser choir, tant ce qu’il vit lui causa d’épouvante.
Le masque ainsi éclairé n’offrait plus les couleurs de la vie. Il était
d’un blanc de cire. Le nez pincé aux ailes par les doigts noueux de la
mort luisait comme un os de seiche; la peau se tendait sur les tempes.
Des flocons de neige s’étaient arrêtés aux sourcils et aux cils, et les
yeux dilatés regardaient comme deux yeux de verre. A chaque bout des
moustaches scintillait un glaçon dont le poids les faisait courber. Le
cachet de l’éternel silence scellait ces lèvres d’où s’étaient envolées
tant de joyeuses rodomontades, et la tête de mort sculptée par la
maigreur apparaissait déjà à travers ce visage pâle, où l’habitude des
grimaces avait creusé des plis horriblement comiques, que le cadavre
même conservait, car c’est une misère du comédien, que chez lui le
trépas ne puisse garder sa gravité.