promenant au clair de lune côte à côte, le bras sur le bras, dans un
parc désert, ne se disait que les choses les plus insignifiantes du
monde. Qui les eût épiés eût été surpris de n’entendre que propos
vagues, réflexions futiles, demandes et réponses banales. Mais si les
paroles ne trahissaient aucun mystère, le tremblement des voix, l’accent
ému, les silences, les soupirs, le ton bas et confidentiel de
l’entretien, accusaient les préoccupations de l’âme.
L’appartement d’Yolande, voisin de celui de la marquise, donnait sur le
parc, et comme, après que ses femmes l’eurent défaite, la belle jeune
fille regardait distraitement à travers la croisée la lune briller
au-dessus des grands arbres, elle aperçut sur la terrasse Isabelle et
Sigognac qui se promenaient sans autre accompagnement que leur ombre.
Certes, la dédaigneuse Yolande, fière comme une déesse qu’elle était,
n’avait que mépris pour le pauvre baron Sigognac, devant qui parfois à
la chasse elle passait comme un éblouissement dans un tourbillon de
lumière et de bruit, et que dernièrement même elle avait presque
insulté; mais cela lui déplut de le voir sous sa fenêtre, près d’une
jeune femme à laquelle sans doute il parlait d’amour. Elle n’admettait
pas qu’on pût ainsi secouer son servage. On devait mourir
silencieusement pour elle.
Elle se coucha d’assez mauvaise humeur et eut quelque peine à
s’endormir; ce groupe amoureux poursuivait son imagination.
Sigognac remit Isabelle à sa chambre, et comme il allait rentrer dans la
sienne, il aperçut au fond du corridor un personnage mystérieux drapé
d’un manteau couleur de muraille, dont le pan rejeté sur l’épaule
cachait la figure jusqu’aux yeux; un chapeau rabattu dérobait son front,
et ne permettait pas de distinguer ses traits non plus que s’il eût été
masqué. En voyant Isabelle et le Baron, il s’effaça de son mieux contre
le mur; ce n’était aucun des comédiens, retirés déjà dans leur logis. Le
Tyran était plus grand, le Pédant plus gros, le Léandre plus svelte; il
n’avait la tournure ni du Scapin ni du Matamore, reconnaissable
d’ailleurs à sa maigreur excessive que l’ampleur de nul manteau n’eût pu
dissimuler.
Ne voulant pas paraître curieux et gêner l’inconnu, Sigognac se hâta de
franchir le seuil de son logis, non sans avoir remarqué toutefois que la
porte de la chambre des tapisseries où demeurait Zerbine restait
discrètement entre-bâillée, comme attendant un visiteur qui ne voulait
point être entendu.
Quand il fut enfermé chez lui, un imperceptible craquement de souliers,
le faible bruit d’un verrou fermé avec précaution, l’avertirent que le
rôdeur, si soigneusement embossé dans sa cape, était arrivé à bon port.
Une heure environ après, le Léandre ouvrit sa porte très-doucement,
regarda si le corridor était désert, et, suspendant ses pas comme une
bohémienne qui exécute la danse des œufs, gagna l’escalier, le descendit
plus léger et plus muet en sa marche que ces fantômes errants dans les
châteaux hantés, suivit le mur en profitant de l’ombre, et se dirigea du
côté du parc vers un bosquet ou salle de verdure dont le centre était
occupé par une statue de l’Amour discret tenant le doigt appliqué sur la
bouche. A cet endroit, sans doute désigné d’avance, Léandre s’arrêta et
parut attendre.
Nous avons dit que Léandre, interprétant à son avantage le sourire dont
la marquise avait reconnu le salut qu’il lui avait fait, s’était enhardi
à écrire à la dame de Bruyères une lettre que Jeanne, séduite par
quelques pistoles, devait secrètement poser sur la toilette de sa
maîtresse.
Cette lettre était conçue ainsi, et nous la recopions pour donner une
idée du style qu’employait Léandre en ces séductions de grandes dames où
il excellait, disait-il.
«Madame, ou plutôt déesse de beauté, ne vous en prenez qu’à vos charmes
incomparables de la mésaventure qu’ils vous attirent. Ils me forcent,
par leur éclat, à sortir de l’ombre où j’aurais dû rester enseveli, et à
m’approcher de leur lumière, de même que les dauphins viennent du fond
de l’océan aux clartés que jettent les falots des pêcheurs, encore
qu’ils doivent y trouver le trépas et périr, sans pitié, sous les dards
aigus des harpons. Je sais trop bien que je rougirai l’onde de mon sang,
mais comme aussi bien je ne puis vivre, il m’est égal de mourir. C’est
là une audace bien étrange, que d’élever cette prétention, réservée aux
demi-dieux, de recevoir au moins le coup fatal de votre main. Je m’y
risque, car, étant désespéré d’avance, il ne peut m’arriver rien de pis,
et je préfère votre courroux à votre mépris ou dédain. Pour donner le
coup de grâce, il faut regarder la victime, et j’aurai, en expirant sous
vos cruautés, cette douceur souveraine d’avoir été aperçu. Oui, je vous
aime, madame, et si c’est un crime, je ne m’en repens point. Dieu
souffre qu’on l’adore; les étoiles supportent l’admiration du plus
humble berger; c’est le sort des hautes perfections comme la vôtre de ne
pouvoir être aimées que par des inférieurs, car elles n’ont point
d’égales sur la terre: elles en ont à peine aux cieux. Je ne suis,
hélas! qu’un pauvre comédien de province, mais quand même je serais duc
ou prince, comblé de tous les dons de la fortune, ma tête n’atteindrait
pas vos pieds, et il y aurait tout de même entre votre splendeur et mon
néant la distance du sommet à l’abîme. Pour ramasser un cœur, il faudra
toujours que vous vous baissiez. Le mien est, j’ose le dire, madame,
aussi fier que tendre, et qui ne le repousserait pas trouverait en lui
l’amour le plus ardent, la délicatesse la plus parfaite, le respect le
plus absolu, et un dévouement sans bornes. D’ailleurs, si une telle
félicité m’arrivait, votre indulgence ne descendrait peut-être pas si
bas qu’elle se l’imagine. Bien que réduit par le destin adverse et la
rancune jalouse d’un grand à cette extrémité de me cacher au théâtre
sous le déguisement des rôles, je ne suis pas d’une naissance dont il
faille rougir. Si j’osais rompre le secret que m’imposent des raisons
d’État, on verrait qu’un sang assez illustre coule en mes veines. Qui
m’aimerait ne dérogerait pas. Mais j’en ai déjà trop dit. Je ne serai
toujours que le plus humble et le plus prosterné de vos serviteurs, lors
même que, par une de ces reconnaissances qui dénouent les tragédies,
tout le monde me saluerait comme fils de Roi. Qu’un signe, le plus
léger, me fasse comprendre que ma hardiesse n’a pas excité en vous une
trop dédaigneuse colère, et j’expirerai sans regret, brûlé par vos yeux,
sur le bûcher de mon amour.»
Qu’aurait répondu la marquise à cette brûlante épître, qui peut-être
avait servi plusieurs fois? Il faudrait connaître bien à fond le cœur
féminin pour le savoir. Par malheur, la lettre n’arriva pas à son
adresse. Entiché de grandes dames, Léandre ne regardait point les
soubrettes et n’était point galant avec elles. En quoi il avait tort,
car elles peuvent beaucoup sur les volontés de leurs maîtresses. Si les
pistoles eussent été appuyées de quelques baisers et lutineries, Jeanne,
satisfaite en son amour-propre de femme de chambre, qui vaut bien celui
d’une Reine, eût mis plus de zèle et de fidélité à s’acquitter de sa
commission.
Comme elle tenait négligemment la lettre de Léandre à la main, le
marquis la rencontra et lui demanda par manière d’acquit, n’étant pas de
sa nature un mari curieux, quel était ce papier qu’elle portait ainsi.
«Oh! pas grand’chose, répondit-elle, une missive de M. Léandre à madame
la marquise.
--De Léandre, l’amoureux de la troupe, celui qui fait le galant dans les
_Rodomontades du capitaine Matamore_! Que peut-il écrire à ma femme?
Sans doute il lui demande quelque gratification.
--Je ne pense point, répondit la rancunière suivante; en me remettant ce
poulet, il poussait des soupirs et faisait des yeux blancs comme un
amoureux pâmé.
--Donne cette lettre, fit le marquis, j’y répondrai. N’en dis rien à la
marquise. Ces baladins sont parfois impertinents, et, gâtés par les
indulgences qu’on a, ne savent point se tenir en leur place.»
En effet, le marquis, qui aimait assez à se divertir, fit réponse au
Léandre dans le même style avec une grande écriture seigneuriale, sur
papier flairant le musc, le tout cacheté de cire d’Espagne parfumée et
d’un blason de fantaisie, pour mieux entretenir le pauvre diable en ses
imaginations amoureuses.
Quand Léandre rentra dans sa chambre après la représentation, il trouva
sur sa table, au lieu le plus apparent, un pli déposé par une main
mystérieuse et portant cette suscription: «A monsieur Léandre.» Il
l’ouvrit tout tremblant de bonheur et lut les phrases suivantes:
«Comme vous le dites trop bien pour mon repos, les déesses ne peuvent
aimer que des mortels. A onze heures, quand tout dormira sur la terre,
ne craignant plus l’indiscrétion des regards humains, Diane quittera les
cieux et descendra vers le berger Endymion. Ce ne sera pas sur le mont
Latmus, mais dans le parc, au pied de la statue de l’Amour discret où
le beau berger aura soin de sommeiller pour ménager la pudeur de
l’immortelle, qui viendra sans son cortége de nymphes, enveloppée d’un
nuage et dépouillée de ses rayons d’argent.»
Nous vous laissons à penser quelle joie folle inonda le cœur du Léandre
à la lecture de ce billet, qui dépassait ses plus vaniteuses espérances.
Il répandit sur sa chevelure et ses mains un flacon d’essence, mâcha un
morceau de macis pour avoir l’haleine fraîche, rebrossa ses dents,
tourna la pointe de ses boucles afin de les faire mieux friser et se
rendit dans le parc à l’endroit indiqué, où, pour vous raconter ceci,
nous l’avons laissé faisant le pied de grue.
La fièvre de l’attente et aussi la fraîcheur nocturne lui causaient des
frissons nerveux. Il tressaillait à la chute d’une feuille, et tendait
au moindre bruit une oreille exercée à saisir au vol le murmure du
souffleur. Le sable criant sous son pied lui semblait faire un fracas
énorme qu’on dût entendre du château. Malgré lui, l’horreur sacrée des
bois l’envahissait et les grands arbres noirs inquiétaient son
imagination. Il n’avait pas peur précisément, mais ses idées prenaient
une pente assez lugubre. La marquise tardait un peu, et Diane laissait
trop longtemps Endymion les pieds dans la rosée. A un certain instant il
lui sembla entendre craquer une branche morte sous un pas assez lourd.
Ce ne pouvait être celui de sa déesse. Les déesses glissent sur un rayon
et elles touchent terre sans faire ployer la pointe d’une herbe.
«Si la marquise ne se hâte pas de venir, au lieu d’un galant plein
d’ardeur, elle ne trouvera plus qu’un amoureux transi, pensait Léandre;
ces attentes où l’on se morfond ne valent rien aux prouesses de
Cythère.» Il en était là de ses réflexions lorsque quatre ombres
massives, se dégageant d’entre les arbres et de derrière le piédestal de
la statue, vinrent à lui d’un mouvement concerté. Deux de ces ombres qui
étaient les corps de grands marauds, laquais au service du marquis de
Bruyères, saisirent les bras du comédien, les lui maintinrent comme ceux
des captifs qu’on veut lier, et les deux autres se mirent à le bâtonner
en cadence. Les coups résonnaient sur son dos comme les marteaux sur
l’enclume. Ne voulant point par ses cris attirer du monde et faire
connaître sa mésaventure, le pauvre fustigé supporta héroïquement sa
douleur. Mucius Scévola ne fit pas meilleure contenance le poing dans
le brasier, que Léandre sous le bâton.
La correction finie, les quatre bourreaux lâchèrent leur victime, lui
firent une profonde salutation et se retirèrent sans avoir sonné mot.
Quelle chute honteuse! Icare tombant du haut du ciel n’en fit pas une
plus profonde. Contusionné, brisé, moulu, Léandre, clopin-clopant,
regagna le château courbant le dos, se frottant les côtes; mais la
vanité chez lui était si grande, que l’idée d’une mystification ne lui
vint pas. Son amour-propre trouvait plus expédient de donner à
l’aventure un tour tragique. Il se disait que, sans doute, la marquise,
épiée par un mari jaloux, avait été suivie, enlevée avant d’arriver au
rendez-vous, et forcée, le poignard sur la gorge, à tout avouer. Il se
la représentait à genoux, échevelée, demandant grâce au marquis forcené
de colère, répandant des pleurs à foison et promettant pour l’avenir de
mieux résister aux surprises de son cœur. Même tout courbaturé de
bastonnade, il la plaignait de s’être mise en tel péril à cause de lui,
ne se doutant pas qu’elle ignorait l’histoire et reposait à cette heure
fort tranquillement entre ses draps de toile de Hollande, bassinés au
bois de santal et à la cannelle.
En longeant le corridor, Léandre eut cette contrariété de voir Scapin
dont la tête passait par l’hiatus de la porte entre-bâillée et qui
ricanait malicieusement. Il se redressa du mieux qu’il put, mais la
maligne bête ne prit pas le change.
Le lendemain, la troupe fit ses préparatifs de départ. On abandonna le
char à bœufs comme trop lent, et le Tyran, largement payé par le
marquis, loua une grande charrette à quatre chevaux pour emmener la
bande et ses bagages. Léandre et Zerbine se levèrent tard, pour des
raisons qu’il n’est pas besoin d’indiquer davantage, seulement l’un
avait la mine dolente et piteuse, quoiqu’il essayât de faire à mauvais
jeu bon visage; l’autre rayonnait d’ambition satisfaite. Elle se
montrait même bonne princesse envers ses compagnes, et la Duègne,
symptôme grave, se rapprochait d’elle avec des obséquiosités patelines
qu’elle ne lui avait jamais montrées. Scapin, à qui rien n’échappait,
remarqua que la malle de Zerbine avait doublé de poids par quelque
sortilége magique. Sérafine se mordait les lèvres en murmurant le mot
«créature!» que la Soubrette
[Illustration:... et l’on quitta cet hospitalier château de
Bruyères... (Page 131.)]
ne fit pas semblant d’entendre, contente pour le moment de l’humiliation
de la grande coquette.
Enfin, la charrette s’ébranla, et l’on quitta cet hospitalier château de
Bruyères, que tous regrettaient, excepté Léandre. Le Tyran pensait aux
pistoles qu’il avait reçues; le Pédant, aux excellents vins dont il
s’était largement abreuvé; Matamore, aux applaudissements qu’on lui
avait prodigués; Zerbine, aux pièces de taffetas, aux colliers d’or et
autres régals; Sigognac et Isabelle ne pensaient qu’à leur amour, et,
contents d’être ensemble, ne retournèrent pas même la tête pour voir
encore une fois à l’horizon les toits bleus et les murs vermeils du
château.
VI.
EFFET DE NEIGE.
Comme on peut le penser, les comédiens étaient satisfaits de leur séjour
au château de Bruyères. De telles aubaines ne leur advenaient pas
souvent dans leur vie nomade; le Tyran avait distribué les parts, et
chacun remuait avec une amoureuse titillation de doigts quelques
pistoles au fond de poches habituées à servir souvent d’auberge au
diable. Zerbine, rayonnant d’une joie mystérieuse et contenue, acceptait
de bonne humeur les brocards de ses camarades sur la puissance de ses
charmes. Elle triomphait, ce dont la Sérafine pensait enrager. Seul
Léandre, tout rompu encore de la bastonnade nocturne qu’il avait reçue,
ne semblait pas partager la gaieté générale, bien qu’il affectât de
sourire, mais ce n’était que ris de chien et du bout des dents, pour
ainsi dire. Ses mouvements étaient contraints, et les cahots de la
voiture lui arrachaient parfois des grimaces significatives. Quand il
jugeait qu’on ne le regardait point, il se frottait de la paume les
épaules et les bras; manœuvres dissimulées qui pouvaient donner le
change aux autres comédiens, mais n’échappaient pas à la narquoise
inquisition de Scapin, toujours à l’affût des mésaventures de Léandre,
dont la fatuité lui était particulièrement insupportable.
Un heurt de la roue contre une pierre assez grosse que le charreton
n’avait pas vue fit pousser au galant un Aïe! d’angoisse et de douleur,
sur quoi Scapin entama la conversation en feignant de le plaindre.
«Mon pauvre Léandre, qu’as-tu donc à geindre et à te lamenter de la
sorte? Tu sembles tout moulu comme le chevalier de la Triste-Figure,
lorsqu’il eut cabriolé tout nu dans la Sierra-Morena par pénitence
amoureuse, à l’imitation d’Amadis sur la Roche Pauvre. On dirait que ton
lit était fait de bâtons croisés et non de matelas douillets avec
courtes-pointes, oreillers et carreaux, en somme plus propice à rompre
les membres qu’à les reposer, tant tu as la mine battue, le teint
maladif et l’œil poché. De tout ceci, il appert que le seigneur Morphée
ne t’a pas visité cette nuit.
--Morphée peut être resté en sa caverne, mais le petit dieu Cupidon est
un rôdeur qui n’a pas besoin de lanterne pour savoir trouver une porte
dans un corridor, répondit Léandre, espérant détourner les soupçons de
son ennemi Scapin.
--Je ne suis qu’un valet de comédie et n’ai point l’expérience des
choses galantes. Jamais je n’ai fait l’amour aux belles dames; mais j’en
sais assez pour n’ignorer point que le dieu Cupidon, d’après les poëtes
et faiseurs de romans, se sert de ses flèches à l’endroit de ceux qu’il
veut navrer, et non pas du bois de son arc.
--Que voulez-vous dire, se hâta d’interrompre Léandre, inquiet du tour
que prenait l’entretien, par ces subtilités et déductions mythologiques?
--Rien, sinon que tu as là sur le col, un peu au-dessus de la clavicule,
bien que tu t’efforces de la cacher avec ton mouchoir, une raie noire
qui demain sera bleue, après-demain verte, et ensuite jaune, jusqu’à ce
qu’elle s’évanouisse en couleur naturelle, raie qui ressemble
diantrement au paraphe authentique d’un coup de bâton signé sur une peau
de veau ou vélin, si tu aimes mieux ce vocable.
--Sans doute, répondit Léandre, de pâle devenu rouge jusqu’à l’ourlet de
l’oreille, ce sera quelque beauté morte, amoureuse de moi pendant sa
vie, qui m’aura baisé en songe tandis que je dormais. Les baisers des
morts impriment en la chair, comme chacun sait, des meurtrissures dont
on s’étonne au réveil.
--Cette beauté défunte et fantasmatique vient bien à point, répondit
Scapin; mais j’aurais juré que ce vigoureux baiser avait été appliqué
par des lèvres de bois vert.
--Mauvais raillard et faiseur de gausseries que vous êtes, dit Léandre,
vous poussez ma modestie à bout. Pudiquement je mets sur le compte des
mortes ce qui pourrait être à meilleur droit revendiqué par les
vivantes. Tout indocte et rustique que vous affectiez d’être, vous avez
sans doute entendu parler de ces jolis signes, taches, meurtrissures,
marques de dents, mémoire des folâtres ébats que les amants ont coutume
d’avoir ensemble?
--_Memorem dente notum_, interrompit le Pédant, joyeux de citer Horace.
--Cette explication me semble judicieuse, répondit Scapin, et appuyée
d’autorités convenables. Pourtant la marque est si longue, que cette
beauté nocturne, morte ou vivante, devait avoir en la bouche cette dent
unique que les Phorkyades se prêtaient tour à tour.»
Léandre, outré de fureur, voulut se jeter sur Scapin et le gourmer, mais
le ressentiment de la bastonnade fut si vif dans ses côtes endolories et
sur son dos rayé comme celui d’un zèbre, qu’il se rassit, remettant sa
vengeance à un temps meilleur. Le Tyran et le Pédant, accoutumés à ces
querelles dont ils se divertissaient, les firent se raccommoder. Scapin
promit de ne jamais faire d’allusion à ces sortes de choses. «J’ôterai,
dit-il, de mon discours le bois sous toute forme, bois grume, bois
marmenteau, bois de lit et même bois de cerf.»
Pendant cette curieuse altercation, la charrette cheminait toujours, et
bientôt on arriva à un carrefour. Une grossière croix de bois fendillé
par le soleil et la pluie, soutenant un Christ dont un des bras s’était
détaché du corps, et, retenu d’un clou rouillé, pendait sinistrement,
s’élevait sur un tertre de gazon et marquait l’embranchement de quatre
chemins.
Un groupe composé de deux hommes et de trois mules était arrêté à la
croisée des routes et semblait attendre quelqu’un qui devait passer. Une
des mules, comme impatiente d’être immobile, secouait sa tête empanachée
de pompons et de houppes de toutes couleurs avec un frisson argentin de
grelots. Quoique des œillères de cuir piquées de broderies
l’empêchassent de porter ses regards à droite et à gauche, elle avait
senti l’approche de la voiture; les nutations de ses longues oreilles
témoignaient d’une curiosité inquiète, et ses lèvres retroussées
découvraient ses dents.
«La colonelle remue ses cornets et montre ses gencives, dit l’un des
hommes, le chariot ne doit pas être loin maintenant.»
En effet, la charrette des comédiens arrivait au carrefour. Zerbine,
assise sur le devant de la voiture, jeta un coup d’œil rapide sur le
groupe de bêtes et de gens dont la présence en ce lieu ne parut pas la
surprendre.
«Pardieu! voilà un galant équipage, dit le Tyran, et de belles mules
d’Espagne à faire leurs quinze ou vingt lieues dans la journée. Si nous
étions ainsi montés, nous serions bientôt arrivés devers Paris. Mais qui
diable attendent-elles donc là? C’est sans doute quelque relais préparé
pour un seigneur.
--Non, reprit la Duègne, la mule est harnachée d’oreillers et
couvertures comme pour une femme.
--Alors, dit le Tyran, c’est un enlèvement qui se prépare, car ces deux
écuyers en livrée grise ont l’air fort mystérieux.
--Peut-être, répondit Zerbine avec un sourire d’une expression
équivoque.
--Est-ce que la dame serait parmi nous? fit le Scapin; un des deux
écuyers se dirige vers la voiture, comme s’il voulait parlementer avant
d’user de violence.
--Oh! il n’en sera pas besoin, ajouta Sérafine jetant sur la Soubrette
un regard dédaigneux que celle-ci soutint avec une tranquille impudence;
il est des bonnes volontés qui sautent d’elles-mêmes entre les bras des
ravisseurs.
--N’est pas enlevée qui veut, répliqua la Soubrette; le désir n’y suffit
pas, il faut encore l’agrément.»
La conversation en était là, quand l’écuyer, faisant signe au charreton
d’arrêter ses chevaux, demanda, le béret à la main, si mademoiselle
Zerbine n’était pas dans la voiture.
Zerbine, vive et preste comme une couleuvre, sortit sa petite tête brune
hors du tendelet et répondit elle-même à l’interrogation; puis elle
sauta à terre.
«Mademoiselle, je suis à vos ordres,» dit l’écuyer d’un ton galant et
respectueux.
La Soubrette fit bouffer ses jupes, passa le doigt autour de son
corsage, comme pour donner de l’aisance à sa poitrine, et, se tournant
vers les comédiens, leur tint délibérément cette petite harangue:
«Mes chers camarades, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi. Parfois
l’Occasion vous contraint à la saisir en vous présentant sa mèche de
cheveux devant la main, et de façon si opportune, que ce serait sottise
pure de ne pas s’y accrocher à pleins doigts; car, lâchée, elle ne
revient point. Le visage de la Fortune, qui jusqu’à présent ne s’était
montré pour moi que rechigné et maussade, me fait un ris gracieux. Je
profite de sa bonne volonté, sans doute passagère. En mon humble état de
soubrette, je ne pouvais prétendre qu’à des Mascarilles ou Scapins. Les
valets seuls me courtisaient, tandis que les maîtres faisaient l’amour
aux Lucindes, aux Léonores et aux Isabelles; c’est à peine si les
seigneurs daignaient, en passant, me prendre le menton et appuyer d’un
baiser sur la joue le demi-louis d’argent qu’ils glissaient dans la
pochette de mon tablier. Il s’est trouvé un mortel de meilleur goût,
pensant que, hors du théâtre, la soubrette valait bien la maîtresse, et
comme l’emploi de Zerbine n’exige pas une vertu très-farouche, j’ai jugé
qu’il ne fallait pas désespérer ce galant homme que mon départ
contrariait fort. Or donc, laissez-moi prendre mes malles au fond de la
voiture, et recevez mes adieux. Je vous retrouverai un jour ou l’autre à
Paris, car je suis comédienne dans l’âme, et je n’ai jamais fait de bien
longues infidélités au théâtre.»
Les hommes prirent les coffres de Zerbine, et les ajustèrent, se faisant
équilibre sur la mule de bât; la Soubrette, aidée par l’écuyer qui lui
tint le pied, sauta sur la colonelle aussi légèrement que si elle eût
étudié la voltige en une académie équestre, puis frappant du talon le
flanc de sa monture, elle s’éloigna faisant un petit geste de main à ses
camarades.
«Bonne chance, Zerbine, crièrent les comédiens, à l’exception de
Sérafine qui lui gardait rancune.