«Pour aujourd’hui, Scapin, je veux bien quelques instants laisser au

fourreau ma tueuse, et donner aux médecins le soin de peupler les

cimetières dont je suis le grand pourvoyeur. Quand on a comme moi

détrôné le Sofi de Perse, arraché par sa barbe l’Armorabaquin du milieu

de son camp et tué de l’autre main dix mille Turcs infidèles, fait

tomber d’un coup de pied les remparts de cent forteresses, défié le

sort, écorché le hasard, brûlé le malheur, plumé comme un oison l’aigle

de Jupin qui refusait de venir sur le pré à mon appel, me redoutant plus

que les Titans, battu le fusil avec les carreaux de la foudre, éventré

le ciel du croc de sa moustache, il est, certes, loisible de se

permettre quelques récréations et badineries. D’ailleurs, l’univers

soumis n’offre plus de résistance à mon courage, et la parque Atropos

m’a fait savoir que ses ciseaux s’étant ébréchés à couper le fil des

destinées que moissonnait ma flamberge, elle avait été obligée de les

envoyer au rémouleur. Donc, Scapin, il me faut tenir à deux mains ma

vaillance, faire trêve aux duels, guerres, massacres, dévastations, sacs

de villes, luttes corps à corps avec les géants, tueries de monstres à

l’instar de Thésée et d’Hercule à quoi j’occupe ordinairement les

férocités de mon indomptable bravoure. Je me repose. Que la mort

respire! Mais à quels divertissements le seigneur Mars, qui près de moi

n’est qu’un bien petit compagnon, passe-t-il ses vacances et congés?

Entre les bras blancs et poupins de la dame Vénus, laquelle, comme

déesse de bon entendement, préfère les gens d’armes à tous autres, fort

dédaigneuse de son boiteux et cornard de mari. C’est pourquoi j’ai bien

voulu condescendre à m’humaniser, et voyant que Cupidon n’osait se

hasarder à décocher sa flèche à pointe d’or contre un vaillant de mon

calibre, je lui ai fait un petit signe d’encouragement. Même pour que

son dard pût pénétrer en ce généreux cœur de lion, j’ai dépouillé cette

cotte de mailles faite des anneaux donnés par les déesses, impératrices,

reines, infantes, princesses et grandes de tous pays, mes illustres

amantes, dont la trempe magique me préserve en mes plus folles

témérités.

--Cela signifie, dit le valet qui avait écouté cette fulgurante tirade

avec les apparences d’une contention d’esprit extrême, autant que mon

faible entendement peut comprendre une éloquence si admirable en

rhétorique, si enjolivée de termes à propos et métaphores à l’asiatique,

que votre Vaillantissime Seigneurie a la fantaisie férue pour quelque

jeune tendron de la ville; _aliàs_, que vous êtes amoureux comme un

simple mortel.

--Vraiment, répliqua Matamore avec une bonhomie nonchalante et superbe,

tu as donné du nez droit dans la chose, et tu ne manques pas

d’intelligence pour un valet. Oui, j’ai cette infirmité d’être amoureux;

mais ne crains pas qu’elle amollisse mon courage. Cela est bon pour

Samson, de se laisser tondre, et pour Alcide, de filer la quenouille.

Dalila n’eût osé me toucher le poil. Omphale m’eût tiré les bottes. Au

moindre signe de révolte je lui aurais fait décrotter sur la table la

peau du lion néméen comme une cape à l’espagnole. Dans mon loisir, cette

réflexion humiliante pour un grand cœur, m’est venue. J’ai vaincu, il

est vrai, le genre humain, mais je n’en ai réduit que la moitié. Les

femmes, par leur faiblesse, échappent à mon empire. Il ne serait pas

décent de leur couper la tête, de leur tailler bras et jambes, de les

fendre en deux jusqu’à la ceinture, comme j’ai l’habitude de le faire

avec mes ennemis masculins. Ce sont là brutalités martiales, que

repousse la politesse. La défaite de leur cœur, la reddition à volonté

de leur âme, la mise à sac de leur vertu me suffisent. Il est vrai que

j’en ai soumis un nombre plus grand que les sablons de la mer et les

étoiles du ciel, que je traîne après moi quatre coffres pleins de

poulets, billets doux et missives, et que je dors sur un matelas composé

de boucles brunes, châtaines, blondes, rousses, dont les plus pudiques

m’ont fait le sacrifice. Junon même m’a fait des avances que j’ai

rebutées parce que son immortalité était un peu trop mûre, bien qu’elle

se refasse vierge toutes les années en la fontaine de Canathos; mais

tous ces triomphes, je les compte comme défaites et ne veux point d’une

couronne de laurier à laquelle manque une seule feuille; mon front en

serait déshonoré. La charmante Isabelle ose me résister, et quoique

toutes les audaces soient bienvenues près de moi, je ne saurais souffrir

cette impertinence, et je veux qu’elle-même, sur un plat d’argent,

m’apporte les clefs d’or de son cœur, à genoux, déchevelée, demandant

grâce et merci. Va sommer cette place de se rendre. J’accorde trois

minutes de réflexion: pendant cette attente, le sablier tremblera dans

la main du Temps effrayé.»

Et là-dessus, Matamore se campait dans une pose extravagamment

anguleuse, dont sa maigreur excessive faisait encore ressortir le

ridicule.

La fenêtre resta close aux sommations moqueuses du valet. Sûre de la

bonté de ses murailles, et ne craignant pas qu’on ouvrît la brèche, la

garnison, composée d’Isabelle et de Zerbine, ne donna pas signe de vie.

Matamore, qui ne s’étonne de rien, s’étonna pourtant de ce silence.

«Sangre y fuego! Terre et ciel! Foudres et canonnades! s’écria-t-il en

faisant hérisser le poil de sa lèvre comme la moustache d’un chat fâché.

Ces bagasses ne bougent non plus que chèvres mortes. Qu’on arbore le

drapeau, qu’on batte la chamade, ou je jette bas la maison d’une

chiquenaude! Ce serait bien fait si la cruelle restait écrasée sous les

ruines. Comment, Scapin, mon ami, t’expliques-tu cette défense

hyrcanienne et sauvage contre mes charmes qui, comme on sait, n’ont

point de rivaux en ce globe terraqué ni même en l’Olympe habité des

dieux!

--Je me l’explique fort naturellement. Un certain Léandre, moins beau

que vous, sans doute, mais tout le monde n’a pas le goût bon, s’est

ménagé des intelligences dans la place; votre valeur s’attaque à une

forteresse prise. Vous avez séduit le père, Léandre a séduit la fille.

Voilà tout.

--Léandre! as-tu dit? Oh! ne répète pas ce nom exécrable et exécré, ou

je vais, de male rage, décrocher le soleil, éborgner la lune, et,

prenant la terre par les bouts de son essieu, la secouer de façon à

produire un cataclysme diluvial comme celui de Noé ou d’Ogygès. Faire à

ma barbe la cour à Isabelle, la dame de mes pensées! damnable

godelureau, ruffian patibulaire, galantin de sac et de corde, où es-tu,

que je te fende les naseaux, que je t’écrive des croix sur la figure,

que je t’embroche, que je te larde, que je te crible, que je t’effondre,

que je te désentraille, que je te piétine, que je te jette au bûcher et

disperse tes cendres? Si tu paraissais pendant le paroxysme de ma

fureur, le tonnerre de mes narines suffirait à t’envoyer au delà des

mondes parmi les feux élémentaires; je te lancerais si haut que tu ne

retomberais jamais. Marcher sur mes brisées, je frémis moi-même à l’idée

de ce qu’une pareille audace peut amener de maux et de désastres sur la

pauvre humanité. Je ne saurais punir dignement un tel crime sans

fracasser du coup la planète. Léandre rival de Matamore! Par Mahom et

Tervagant! Les mots épouvantés reculent et se refusent à venir exprimer

une pareille énormité. On ne peut les joindre ensemble; ils hurlent

quand on les prend au collet pour les rapprocher, car ils savent qu’ils

auraient affaire à moi s’ils se permettaient cette licence. D’ores et en

avant Léandre, ô ma langue! pardon de te faire prononcer ce nom infâme,

peut se considérer comme défunt et aller lui-même commander son monument

au tailleur de pierre, si toutefois j’ai la magnanimité de lui accorder

les honneurs de la sépulture.

--Par le sang de Diane! dit le valet, voilà qui tombe comme de cire, le

seigneur Léandre traverse précisément la place à pas comptés. Vous allez

bellement lui dire son fait, et ce sera un magnifique spectacle que la

rencontre de deux si fiers courages; car je ne vous cacherai pas que,

parmi les maîtres d’armes et prévôts de la ville, ce gentilhomme a la

renommée d’être assez bon gladiateur. Dégainez; pour moi, je ferai le

guet, quand vous en serez aux mains, de peur que les sergents ne vous

dérangent.

--Les étincelles de nos épées leur feront prendre le large, et ils

n’oseraient, les bélîtres, entrer dans ce cercle de flammes et de sang.

Reste tout près de moi, mon bon Scapin; si, d’aventure, j’étais

fâcheusement navré de quelque estafilade, tu me recevrais en tes bras,

répondit Matamore qui aimait beaucoup à être interrompu dans ses duels.

--Plantez-vous bravement devant lui, dit le valet en poussant son

maître, et barrez-lui le passage.»

Voyant qu’il n’y avait pas moyen de faire une reculade, Matamore

s’enfonça son feutre jusque sur les yeux, retroussa sa moustache, mit la

main à la poignée de son immense rapière et s’avança vers Léandre, qu’il

toisa des pieds à la tête, le plus insolemment qu’il put; mais c’était

bravade pure, car on entendait claquer ses dents et l’on voyait

flageoler et trembler ses minces jambes comme des roseaux au vent de

bise. Il ne lui restait plus qu’un espoir, c’était d’intimider Léandre

par des éclats de voix, des menaces et des rodomontades, des lièvres

étant souvent cachés sous des peaux de lion.

«Monsieur, savez-vous que je suis le capitaine Matamoros, appartenant à

la célèbre maison Cuerno de Cornazan, et allié à la non moins illustre

famille Escobombardon de la Papirontonda? Je descends d’Antée par les

femmes.

--Eh! descendez de la lune si cela vous amuse, répondit le Léandre avec

un dédaigneux haussement d’épaules; que m’importent ces billevesées?

--Tête et ventre! monsieur; cela vous importera tout à l’heure; il est

encore temps, videz la place et je vous épargne. Votre jeunesse me

touche. Regardez-moi bien. Je suis la terreur de l’univers, l’ami de la

Camarde, la providence des fossoyeurs; où je passe, il pousse des croix.

C’est à peine si mon ombre ose me suivre, tellement je la mène en des

endroits périlleux. Si j’entre, c’est par la brèche; si je sors, c’est

par un arc de triomphe; si j’avance, c’est pour me fendre; si je recule,

c’est pour rompre; si je couche, c’est mon ennemi que j’étends sur le

pré; si je traverse une rivière, elle est de sang, et les arches du pont

sont faites avec les côtes de mes adversaires. Je me roule, avec délice,

au milieu des mêlées, tuant, hachant, massacrant, taillant d’estoc et de

taille, perçant de la pointe. Je jette les chevaux en l’air avec leurs

cavaliers, je brise comme fétus de paille les os des éléphants. Aux

assauts j’escalade les murs, en m’aidant de deux poinçons, et je plonge

mon bras dans la gueule des canons pour en retirer les boulets. Le vent

seul de mon épée renverse les bataillons comme gerbes sur l’aire. Quand

Mars me rencontre sur un champ de bataille, il fuit, de peur que je ne

l’assomme, tout dieu de la guerre qu’il est; enfin, ma vaillance est si

grande, et l’effroi que j’inspire est tel, que jusqu’à présent,

apothicaire du Trépas, je n’ai pu voir les braves que par le dos.

--Eh bien! vous allez en voir un en face,» dit Léandre, en appliquant

sur un des profils du Matamore un énorme soufflet, dont l’écho burlesque

retentit jusqu’au fond de la salle. Le pauvre diable pivota sur

lui-même, près de tomber; un second soufflet non moins vigoureusement

appliqué que le premier, mais sur l’autre joue, le remit d’aplomb.

Pendant cette scène, Isabelle et Zerbine avaient reparu au balcon. La

malicieuse soubrette se tenait les côtes de rire, et sa maîtresse

faisait un signe de tête amical à Léandre. Du fond de la place

débouchait Pandolphe, accompagné du tabellion et qui, les dix doigts

écarquillés et les yeux ronds de surprise, regardait Léandre battre le

Matamore.

«Écailles de crocodile et cornes de rhinocéros! vociféra le fanfaron, ta

fosse est ouverte, malandrin, veillaque, gavache, et je vais t’y

pousser. Mieux eût valu pour toi tirer la moustache aux tigres et la

queue aux serpents dans les forêts de l’Inde. Agacer Matamore! Pluton,

avec sa fourche, ne s’y risquerait pas. Je le déposséderais de l’enfer

et j’usurperais Proserpine. Allons, ma tueuse, au vent, montrez-vous,

brillez au soleil, et que votre éclair prenne pour fourreau le ventre de

ce téméraire. J’ai soif de son sang, de sa moelle, de sa fressure, et je

lui arracherai l’âme d’entre les dents.»

En disant cela, Matamore, avec des tensions de nerfs, des roulements de

prunelles, des clappements de langue, semblait faire les plus prodigieux

efforts pour extraire la lame rebelle de sa gaîne. Il en suait d’ahan,

mais la prudente tueuse voulait garder les logis ce jour-là, sans doute

pour ne pas ternir son acier poli à l’air humide.

Fatigué de ces contorsions burlesques, le galant envoya d’un coup de

pied rouler le fanfaron à l’autre bout du théâtre, et se retira après

avoir salué Isabelle avec une grâce exquise.

Matamore, tombé sur le dos, remuait ses membres grêles comme une

sauterelle retournée. Quand, avec l’aide de son valet et de Pandolphe,

il se fut dressé sur ses pieds, et bien assuré que Léandre était parti,

il s’écria d’une voix haletante et comme entrecoupée par la rage:

«De grâce, Scapin, cercle-moi avec des bardes de fer; je crève de

fureur, je vais éclater comme une bombe! Et toi, lame perfide, qui

trahis ton maître au moment suprême, est-ce ainsi que tu me récompenses

de t’avoir toujours abreuvée du sang des plus fiers capitaines et des

plus vaillants duellistes! Je ne sais à quoi il tient que je ne te brise

en mille morceaux sur mon genou, comme lâche, parjure et félonne; mais

tu m’as voulu faire comprendre que le vrai guerrier doit rester sur la

brèche, et ne pas s’oublier en des Capoues d’amour. En effet, cette

semaine je n’ai défait aucune armée, je n’ai combattu ni orque, ni

dragon, je n’ai pas fourni à la mort sa ration de cadavres, et la

rouille est venue à mon glaive: rouille de honte, soudure d’oisiveté!

Sous les propres yeux de ma belle ce béjaune me nargue, m’insulte et me

provoque. Leçon profonde! enseignement philosophique! apologue moral!

Désormais je tuerai deux ou trois hommes avant de déjeuner, pour être

sûr que ma rapière joue librement. Fais-m’en souvenir.

--Léandre n’aurait qu’à revenir, dit Scapin; si nous essayions à nous

tous de tirer du fourreau cet acier formidable?»

Matamore, s’arc-boutant contre un pavé, Scapin s’attelant à la coquille,

Pandolphe au valet et le tabellion à Pandolphe, après quelques secousses

la lame céda à l’effort des trois fantoches, qui allèrent rouler d’un

côté les quatre fers en l’air, tandis que le fanfaron tombait de l’autre

à jambes rebindaines, tenant encore à pleines mains le fourreau de la

colichemarde.

Relevé aussitôt, il reprit la rapière, et dit avec emphase: «Maintenant

Léandre a vécu; il n’a de ressource pour éviter la mort que d’émigrer en

quelque planète lointaine. S’enfonçât-il au cœur de la terre, je le

ramènerai à la surface pour le transpercer de mon glaive, à moins qu’il

ne soit changé en pierre par mon œil horrifique et méduséen.»

[Illustration:... il le lâcha subitement et le laissa tomber sur le

ventre. (Page 121).]

Malgré cet échec, aucun doute ne vint à l’obstiné vieillard Pandolphe

sur l’héroïsme du Matamore, et il persista dans l’idée saugrenue de

donner pour mari à sa fille ce magnifique seigneur. Isabelle se prit à

pleurer et à dire qu’elle préférait le couvent à un tel hymen; Zerbine

défendit de son mieux le beau Léandre, et jura par sa vertu, ô le beau

serment! que ce mariage ne se ferait pas. Matamore attribua cet accueil

glacé à un excès de pudeur, la passion, chez les personnes bien élevées,

n’aimant pas à se laisser voir. D’ailleurs il n’avait pas encore fait sa

cour, il ne s’était pas montré dans toute sa gloire, imitant en cela la

discrétion de Jupiter envers Sémélé, qui, pour avoir voulu connaître son

amant divin avec l’éclat de sa puissance, tomba brûlée et réduite en un

petit tas de cendre.

Sans l’écouter davantage, les deux femmes rentrèrent au logis. Matamore,

se piquant de galanterie, fit chercher une guitare par son valet, appuya

son pied sur une borne, et commença à chatouiller le ventre de son

instrument pour le faire rire. Puis il se mit à miauler un couplet de

seguidille, en andalous, avec des portements de voix si bizarres, des

coups de gosier si étranges, des notes de tête si impossibles, qu’on eût

dit la sérénade de Rominagrobis sous la gouttière de la chatte blanche.

Un pot d’eau versé par Zerbine, sous le malicieux prétexte d’arroser des

fleurs, n’éteignit pas sa furie musicale.

«Ce sont larmes d’attendrissement tombées des beaux yeux d’Isabelle, dit

le Matamore; le héros chez moi est doublé du virtuose, et je manie la

lyre comme l’épée.»

Malheureusement, inquiété par ce bruit de sérénade, Léandre, qui rôdait

aux environs, reparut, et, ne souffrant pas que ce faquin fît de la

musique sous le balcon de sa maîtresse, arracha la guitare des mains du

Matamore, stupide d’épouvante. Puis il lui en donna si fort sur le

crâne, que la panse de l’instrument creva, et que le fanfaron, passant

la tête au travers, resta pris par le col comme dans une cangue

chinoise. Léandre, ne lâchant pas le manche de la guitare, se mit à

tirer de çà, de là, avec brusques saccades, le pauvre Matamore, le

cognant aux coulisses, l’approchant des chandelles à le roussir, ce qui

formait des jeux de théâtre aussi ridicules qu’amusants. S’en étant bien

diverti, il le lâcha subitement et le laissa tomber sur le ventre. Jugez

de l’air qu’avait en cette posture l’infortuné Matamore, qui semblait

coiffé d’une poêle à frire.

Ses misères ne se bornèrent pas là. Le valet de Léandre, avec sa

fertilité d’imagination bien connue, avait machiné des stratagèmes pour

empêcher le mariage d’Isabelle et du Matamore. Apostée par lui, une

certaine Doralice fort coquette et galante se produisit accompagnée d’un

frère spadassin représenté par le Tyran, armé de sa mine la plus féroce

et portant sous le bras deux longues rapières qui dessinaient une croix

de Saint-André d’aspect assez terrifiant. La demoiselle se plaignit

d’avoir été compromise par le sieur Matamoros et délaissée pour Isabelle

la fille de Pandolphe, outrage qui demandait une réparation sanglante.

«Dépêchez vite ce coupe-jarret, dit Pandolphe à son futur gendre, ce ne

sera qu’un jeu pour votre incomparable valeur que n’effrayerait pas tout

un camp de Sarrasins.»

Bien à contre-cœur Matamore se mit en garde après mille divertissantes

simagrées, mais il tremblait comme un peuplier, et le spadassin, frère

de Doralice, lui fit sauter l’épée des mains au premier choc du fer et

le chargea du plat de la rapière jusqu’à lui faire crier grâce.

Pour achever le ridicule, dame Léonarde, vêtue en douegna espagnole,

parut épongeant ses yeux de chouette d’un ample mouchoir, poussant des

soupirs à fendre le roc et agitant sous le nez de Pandolphe une promesse

de mariage paraphée du seing contrefait de Matamore. Un nouvel orage de

coups creva sur le misérable convaincu de perfidies si compliquées, et

d’une voix unanime il fut condamné à épouser la Léonarde en punition de

ses hâbleries, rodomontades et couardises. Pandolphe, dégoûté de

Matamore, ne fit plus difficulté d’accorder la main de sa fille à

Léandre, gentilhomme accompli.

Cette bouffonnade, animée par le jeu des acteurs, fut vivement

applaudie. Les hommes trouvèrent la soubrette charmante, les femmes

rendirent justice à la grâce décente d’Isabelle, et Matamore réunit tous

les suffrages; il était difficile d’avoir mieux le physique de l’emploi,

l’emphase plus grotesque, le geste plus fantasque et plus imprévu.

Léandre fut admiré des belles dames, quoique jugé un peu fat par les

cavaliers. C’était l’effet qu’il produisait d’ordinaire, et, à vrai

dire, il n’en souhaitait pas d’autre, plus soucieux de sa personne que

de son talent. La beauté de Sérafine ne manqua pas d’adorateurs, et plus

d’un jeune gentilhomme, au risque de déplaire à sa belle voisine, jura

sur sa moustache que c’était là une adorable fille.

Sigognac, caché derrière une coulisse, avait joui délicieusement du jeu

d’Isabelle, bien qu’il se fût quelquefois intérieurement senti jaloux de

la voix tendre qu’elle prenait en répondant à Léandre, n’étant pas

encore habitué à ces feintes amours du théâtre qui cachent souvent des

aversions profondes et des inimitiés réelles. Aussi, la pièce finie, il

complimenta la jeune comédienne d’un air contraint dont elle s’aperçut

et n’eut pas de peine à deviner la cause.

«Vous jouez les amoureuses d’une admirable sorte, Isabelle, et l’on

pourrait s’y méprendre.

--N’est-ce pas mon métier, répondit la jeune fille en souriant, et le

directeur de la troupe ne m’a-t-il pas engagée pour cela?

--Sans doute, dit Sigognac; mais comme vous aviez l’air sincèrement

éprise de ce fat qui ne sait rien que montrer ses dents comme un chien

qu’on agace, tendre le jarret et faire parade de sa belle jambe!

--C’était le rôle qui le voulait; fallait-il pas rester là comme une

souche avec une mine disgracieuse et revêche? n’ai-je pas d’ailleurs

conservé la modestie d’une personne bien née? Si j’ai manqué en cela,

dites-le-moi, je me corrigerai.

--Oh! non. Vous sembliez une pudique demoiselle, soigneusement élevée

dans la pratique des bonnes mœurs, et l’on ne saurait rien reprendre à

votre jeu si juste, si vrai, si décent, qu’il imite, à s’y tromper, la

nature même.

--Mon cher Baron, voici que les lumières s’éteignent. La compagnie s’est

retirée et nous allons nous trouver dans les ténèbres. Jetez-moi cette

cape sur les épaules et veuillez bien me conduire à ma chambre.»

Sigognac s’acquitta sans trop de gaucherie, quoique les mains lui

tremblassent un peu, de ce métier nouveau pour lui de cortejo d’une

femme de théâtre, et ils sortirent tous deux de la salle où il ne

restait plus personne.

L’orangerie était située à quelque distance du château un peu sur la

gauche dans un grand massif d’arbres. La façade qu’on apercevait de ce

côté n’était pas moins magnifique que l’autre. Comme le terrain du parc

était plus bas de niveau que celui du parterre, elle se déployait par

une terrasse garnie d’une rampe à balustres pansus, et coupée de

distance en distance par des socles supportant des vases en faïence

blanche et bleue qui contenaient des arbustes et des fleurs, les

dernières de la saison.

Un escalier à double rampe descendait au parc, faisant saillie sur le

mur de soutènement de la terrasse composé de grands panneaux de briques

encadrés de pierre. Cette ordonnance était fort majestueuse.

Il pouvait être à peu près neuf heures. La lune s’était levée. Une

vapeur légère semblable à une gaze d’argent, tout en adoucissant les

contours des objets, n’empêchait point de les discerner. On voyait

parfaitement la façade du château, dont quelques fenêtres s’éclairaient

d’une lueur rouge, tandis que certaines vitres, frappées par les rayons

de l’astre nocturne, scintillaient brusquement comme des écailles de

poisson. A cette lueur, les tons roses de la brique prenaient une nuance

lilas d’une extrême douceur, et les assises de pierre, des teintes gris

de perle. Sur l’ardoise neuve des toits, comme sur de l’acier poli,

glissaient des reflets blancs, et la dentelle noire de la crête se

découpait sur un ciel d’une transparence laiteuse. Des gouttes de

lumière tombaient dans les feuilles des arbustes, rejaillissaient de

l’émail des vases, et constellaient de diamants éparpillés la pelouse

qui s’étendait devant la terrasse. Si l’on regardait au loin, spectacle

non moins enchanteur, on découvrait les allées du parc se perdant, comme

les paysages de Breughel de Paradis, en des fuites et brumes d’azur, au

bout desquelles brillaient parfois des lueurs argentées provenant d’une

statue de marbre ou d’un jet d’eau.

Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés par la beauté de

la nuit, firent quelques tours sur la terrasse avant de regagner leur

chambre. Comme le lieu était découvert, en vue du château, la pudeur de

la jeune comédienne ne conçut aucune alarme de cette promenade nocturne.

D’ailleurs, la timidité du Baron la rassurait, et bien que son emploi

fût celui d’ingénue, elle en savait assez sur les choses d’amour pour ne

pas ignorer que le propre de

[Illustration: Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés

par la beauté de la nuit... (Page 124.)]

la passion vraie est le respect. Sigognac ne lui avait pas fait d’aveu

formel, mais elle se sentait aimée de lui et ne craignait de sa part

aucune entreprise fâcheuse à l’endroit de sa vertu.

Le capitaine Fracasse · 第 11 / 47 段