des mains de la coiffeuse, dont la tâche avait dû être assez compliquée,
à en juger par la quantité de papillotes de papier brouillard qui
jonchaient le tapis autour de la toilette. Une ligne de minces boucles
contournées en accroche-cœur encadraient le front et frisaient à la
racine d’une masse de cheveux ramenés en arrière vers le chignon, tandis
que deux énormes touffes aérées, soufflées et crespées à coups de
peignes nerveux et rapides, bouffaient le long des joues qu’elles
accompagnaient avec grâce. Une cocarde de rubans passementée de jayet
étoffait la lourde boucle nouée sur la nuque. Les cheveux étaient une
des beautés de la marquise, qui suffisait à toutes les coiffures sans
avoir recours aux postiches et artifices de perruque, et pour cette
cause se laissait volontiers approcher des dames et des cavaliers à
l’heure où ses femmes l’ajustaient.
Cette nuque conduisait le regard par un contour plein et renflé à des
épaules fort blanches et potelées, que laissait à découvert l’échancrure
du corsage et où se trouaient dans l’embonpoint deux fossettes
appétissantes. La gorge, sous la pression d’un corps de baleine, tendait
à rapprocher ces demi-globes que les flatteurs poëtes, faiseurs de
madrigaux et sonnets s’obstinent à nommer les frères ennemis, bien
qu’ils se soient trop souvent réconciliés, moins farouches en cela que
les frères de la Thébaïde.
Un cordonnet de soie noire, passant à travers un cœur de rubis et
soutenant une petite croix de pierreries, entourait le col de la
marquise, comme pour combattre les sensualités païennes éveillées par la
vue de ces charmes étalés, et défendre au désir profane l’entrée de
cette gorge mal fortifiée d’un frêle rempart de guipure.
Sur une jupe de satin blanc madame de Bruyères portait une robe de soie
grenat foncé, relevée de rubans noirs et de pasquilles en jayet, avec
des poignets ou parements renversés comme des gantelets de gens d’armes.
Jeanne, une des femmes de la marquise, lui présenta la boîte à mouches,
dernier complément de toilette indispensable à cette époque pour
quelqu’un qui se piquait d’élégance. Madame de Bruyères en posa une vers
le coin de la bouche et chercha longtemps la place de l’autre, celle
qu’on nomme assassine, parce que les plus fiers courages en reçoivent
des atteintes qu’ils ne sauraient parer. Les femmes de chambre, semblant
comprendre combien c’était chose grave, restaient immobiles et
retenaient leur souffle pour ne pas troubler les coquettes réflexions de
leur maîtresse. Enfin le doigt hésitant se fixa, et un point de
taffetas, astre noir sur un ciel de blancheur, moucheta comme un signe
naturel la naissance du sein gauche. C’était dire en galants
hiéroglyphes qu’on ne pouvait arriver à la bouche qu’en passant par le
cœur.
Satisfaite d’elle-même, après un dernier coup d’œil jeté au miroir de
Venise penché sur la toilette, la marquise se leva et fit quelques pas
dans la chambre; mais, se ravisant bientôt, car elle s’était aperçue
qu’il lui manquait quelque chose, elle revint et prit dans un coffret
une grosse montre, un œuf de Nuremberg, comme on disait alors,
curieusement émaillée de diverses couleurs, constellée de brillants, et
suspendue à une chaîne terminée par un crochet qu’elle agrafa dans sa
ceinture, près d’un petit miroir à main encadré de vermeil.
«Madame est en beauté aujourd’hui, dit Jeanne d’une voix câline; elle
est coiffée à son avantage, et sa robe lui sied on ne peut mieux.
--Tu trouves? répondit la marquise, traînant ses paroles avec une
nonchalance distraite; il me semble au contraire que je suis laide à
faire peur. J’ai les yeux cernés, et cette couleur me grossit. Si je me
mettais en noir? Qu’en penses-tu, Jeanne? le noir fait paraître mince.
--Si madame le désire, je vais lui passer sa robe de taffetas
queue-de-merle ou fleur-de-prune, ce sera l’affaire d’un instant, mais
je crains que madame ne gâte une toilette bien réussie.
--Ce sera de ta faute, Jeanne, si je mets les Amours en fuite et si je
ne fais pas ce soir ma récolte de cœurs. Le Marquis a-t-il invité
beaucoup de monde à cette comédie?
--Plusieurs messagers sont partis dans diverses directions. La compagnie
ne saurait manquer d’être nombreuse: on viendra de tous les châteaux des
environs. Les occasions de divertissement sont si rares en ce pays!
--C’est vrai, dit la marquise en soupirant; on y vit dans une terrible
frugalité de plaisirs. Et ces comédiens, les as-tu vus, Jeanne? En
est-il parmi eux qui soient jeunes, de belle mine et de prestance
galante?
--Je ne saurais trop dire à madame; ces gens-là ont plutôt des masques
que des visages; la céruse, le fard, les perruques leur donnent de
l’éclat aux chandelles et les font paraître tout autres qu’ils ne sont.
Cependant il m’a semblé qu’il y en avait un point trop déchiré et qui
prend des airs de cavalier; il a de belles dents et la jambe assez bien
faite.
--Ce doit être l’amoureux, Jeanne, dit la marquise; on choisit pour cela
le plus joli garçon de la troupe, car il serait malséant de débiter des
cajoleries avec un nez en trompette et de se jeter sur des genoux
cagneux pour faire une déclaration.
--Cela serait en effet fort vilain, dit en riant la suivante. Les maris
sont comme ils peuvent, mais les amants doivent être sans défauts.
--Aussi j’aime ces galants de comédie, toujours fleuris de langage,
experts à pousser les beaux sentiments, qui se pâment aux pieds d’une
inhumaine, attestent le ciel, maudissent la fortune, tirent leur épée
pour s’en percer la poitrine, jettent feux et flammes comme volcans
d’amour, et disent de ces choses à ravir en extase les plus froides
vertus; leurs discours me chatouillent agréablement le cœur, et il me
semble parfois que c’est à moi qu’ils s’adressent. Souvent même les
rigueurs de la dame m’impatientent, et je la gourmande à part moi de
faire ainsi languir et sécher un si parfait amant.
--C’est que madame a l’âme bonne, répliqua Jeanne, et ne se plaît point
à voir souffrir. Pour moi, je suis d’humeur plus féroce, et cela me
divertirait de voir quelqu’un mourir d’amour tout de bon. Les belles
phrases ne me persuadent point.
--Il te faut du positif, Jeanne, et tu as l’esprit un peu enfoncé dans
la matière. Tu ne lis pas comme moi les romans et pièces de théâtre. Ne
me disais-tu pas tout à l’heure que le galant de la troupe était joli
garçon?
--Madame la marquise peut en juger elle-même, dit la suivante, debout
près de la fenêtre: le voilà précisément qui traverse la cour, sans
doute pour se rendre à l’orangerie, où l’on dresse le théâtre.»
La marquise s’approcha de la croisée et vit le Léandre marchant à petits
pas, d’un air songeur, comme quelqu’un absorbé par une passion profonde.
A tout hasard, il affectait cette attitude mélancolique dont les femmes
se préoccupent, devinant quelque peine de cœur à consoler. Arrivé sous
le balcon, il leva la tête avec un certain mouvement, qui donna à ses
yeux un lumineux particulier, fixa sur la croisée un regard long, triste
et chargé de désespérance de l’amour impossible, bien qu’exprimant aussi
l’admiration la plus vive et la plus respectueuse. Apercevant la
marquise, dont le front s’appuyait à la vitre, il ôta son chapeau de
façon à balayer la terre avec la plume, et fit un de ces saluts profonds
comme on en fait aux reines et aux déités, et qui marquent la distance
de l’Empyrée au néant. Puis il se couvrit d’un geste plein de grâce,
reprenant avec un air superbe son arrogance de cavalier, abjurée un
moment aux pieds de la beauté. Ce fut net, précis et bien fait. Un
véritable seigneur rompu au monde, usagé en la cour, n’eût pas mieux
saisi la nuance.
Flattée de ce salut à la fois discret et prosterné, où l’on rendait si
bien à son rang ce qu’on lui devait, la marquise de Bruyères ne put
s’empêcher d’y répondre par une faible inclination de tête accompagnée
d’un imperceptible sourire.
Ces signes favorables n’échappèrent point au Léandre, et sa fatuité
naturelle ne manqua pas de s’en exagérer la portée. Il ne douta pas un
seul instant que la marquise ne fût amoureuse de lui, et son imagination
extravagante se mit à bâtir là-dessus tout un roman chimérique. Il
allait enfin accomplir le rêve de toute sa vie, avoir une aventure
galante avec une vraie grande dame, dans un château quasi princier, lui,
pauvre comédien de province, plein de talent sans doute, mais qui
n’avait point encore joué devant la cour. Rempli de ces billevesées, il
ne se sentait pas d’aise; son cœur se gonflait, sa poitrine se dilatait,
et, la répétition finie, il rentra chez lui pour écrire un billet du
style le plus hyperbolique, qu’il comptait bien faire parvenir à la
marquise.
Comme tous les rôles de la pièce étaient sus, dès que les invités du
marquis furent arrivés, la représentation des _Rodomontades du capitaine
Matamore_ put avoir lieu.
L’orangerie, transformée en salle de théâtre, offrait le plus charmant
coup d’œil. Des bouquets de bougies, fixées aux murailles par des bras
ou des appliques, y répandaient une clarté douce, favorable aux parures
des femmes, sans nuire à l’effet de la scène. En arrière des
spectateurs, sur des planches formant gradins, on avait placé les
orangers, dont les feuillages et les fruits, échauffés par la tiède
atmosphère de la salle, dégageaient une odeur des plus suaves, se mêlant
aux parfums du musc, du benjoin, de l’ambre et de l’iris.
Au premier rang, tout près du théâtre, sur des fauteuils massifs,
rayonnaient Yolande de Foix, la duchesse de Montalban, la baronne
d’Hagémeau, la marquise de Bruyères et autres personnes de qualité, dans
des toilettes d’une richesse et d’une élégance décidées à ne pas se
laisser vaincre. Ce n’étaient que velours, satins, toiles d’argent ou
d’or, dentelles, guipures, cannetilles, ferrets de diamants, tours de
perles, girandoles, nœuds de pierreries qui petillaient aux lumières et
lançaient de folles bluettes; nous ne parlons pas des étincelles bien
plus vives que jetaient les diamants des yeux. A la cour même, on n’eût
pu voir réunion plus brillante.
Si Yolande de Foix n’eût pas été là, plusieurs déesses mortelles
auraient fait hésiter un Pâris chargé d’accorder la pomme d’or, mais sa
présence rendait toute lutte inutile. Elle ne ressemblait pourtant pas
à l’indulgente Vénus, mais bien plutôt à la sauvage Diane. La jeune
châtelaine était d’une beauté cruelle, d’une grâce implacable, d’une
perfection désespérante. Son visage, allongé et fin, ne semblait pas
modelé avec de la chair, mais découpé dans l’agate ou l’onyx, tant les
traits en étaient purs, immatériels et nobles. Son col amenuisé,
flexible comme celui d’un cygne, s’unissait, par une ligne virginale, à
des épaules encore un peu maigres et à une poitrine juvénile d’une
blancheur neigeuse, que ne soulevaient pas les battements du cœur. Sa
bouche, ondulée comme l’arc de la chasseresse, décochait la moquerie
même lorsqu’elle restait muette, et son œil bleu avait des éclairs
froids à déconcerter l’aplomb des hardiesses. Cependant son attrait
était irrésistible. Toute sa personne, insolemment étincelante, jetait
au désir la provocation de l’impossible. Nul homme n’eût vu Yolande sans
en devenir amoureux, mais être aimé d’elle était une chimère que bien
peu se permettaient de caresser.
Comment était-elle habillée? Il faudrait plus de sang-froid que nous
n’en possédons pour le dire. Ses vêtements flottaient autour de son
corps comme une nuée lumineuse où l’on ne discernait qu’elle. Nous
pensons cependant que des grappes de perles se mêlaient aux crespelures
de ses cheveux blonds scintillants comme les rayons d’une auréole.
Sur des tabourets et des banquettes étaient assis, derrière les femmes,
les seigneurs et les gentilshommes, pères, maris ou frères de ces
beautés. Les uns se penchaient gracieusement sur le dos des fauteuils,
murmurant quelque madrigal à une oreille indulgente, les autres
s’éventaient avec le panache de leurs feutres, ou, debout, une main sur
la hanche, campés de manière à faire voir leur belle prestance,
promenaient sur l’assemblée un regard satisfait. Un bruissement de
conversations voltigeait comme un léger brouillard au-dessus des têtes,
et l’attente commençait à s’impatienter, lorsque trois coups
solennellement frappés retentirent et firent aussitôt régner le silence.
Les rideaux se séparèrent lentement, et laissèrent voir une décoration
représentant une place publique, lieu vague, commode aux intrigues et
aux rencontres de la comédie primitive. C’était un carrefour, avec des
maisons aux pignons pointus, aux étages en saillie, aux petites fenêtres
maillées de plomb, aux cheminées d’où s’échappait naïvement un
tire-bouchon de fumée allant rejoindre les nuages d’un ciel auquel un
coup de balai n’avait pu rendre toute sa limpidité première. L’une de
ces maisons, formant l’angle des deux rues qui tâchaient de s’enfoncer
dans la toile par un effort désespéré de perspective, possédait une
porte et une fenêtre _praticables_. Les deux coulisses qui rejoignaient
à leur sommet une bande d’air çà et là géographié d’huile, jouissaient
du même avantage, et, de plus, l’une d’elles avait un balcon où l’on
pouvait monter au moyen d’une échelle invisible pour le spectateur,
arrangement propice aux conversations, escalades et enlèvements à
l’espagnole. Vous le voyez, le théâtre de notre petite troupe était
assez bien machiné pour l’époque. Il est vrai que la peinture de la
décoration eût semblé à des connaisseurs un peu enfantine et sauvage.
Les tuiles des toits tiraient l’œil par la vivacité de leurs tons
rouges, le feuillage des arbres plantés devant les maisons était du plus
beau vert-de-gris, et les parties bleues du ciel étalaient un azur
invraisemblable; mais l’ensemble faisait suffisamment naître l’idée
d’une place publique chez des spectateurs de bonne volonté.
Un rang de vingt-quatre chandelles soigneusement mouchées jetait une
forte clarté sur cette honnête décoration peu habituée à pareille fête.
Cet aspect magnifique fit courir une rumeur de satisfaction parmi
l’auditoire.
La pièce s’ouvrait par une querelle du bon bourgeois Pandolphe avec sa
fille Isabelle, qui, sous prétexte qu’elle était amoureuse d’un jeune
blondin, se refusait le plus opiniâtrement du monde à épouser le
capitaine Matamoros, dont son père était entiché, résistance dans
laquelle Zerbine, sa suivante, bien payée par Léandre, la soutenait du
bec et des ongles. Aux injures que lui adressait Pandolphe, l’effrontée
soubrette, prompte à la riposte, répondait par cent folies, et lui
conseillait d’épouser lui-même Matamore s’il l’aimait tant. Quant à
elle, jamais elle ne souffrirait que sa maîtresse devînt la femme de ce
veillaque, de ce visage à nasardes, de cet épouvantail à mettre dans les
vignes. Furieux, le bonhomme voulant entretenir Isabelle seule, poussait
Zerbine pour la faire rentrer au logis; mais elle cédait de l’épaule aux
bourrades du vieillard, tout en restant en place avec un mouvement de
corsage si élastique, un tordion de hanche si fripon, un froufrou de
jupes si coquet, qu’une ballerine de profession n’eût pu mieux faire,
et à chaque tentative inutile de Pandolphe, elle riait, sans se soucier
de paraître avoir la bouche grande, de ses trente-deux perles d’Orient,
plus étincelantes encore aux lumières, à faire se dérider les
mélancolies d’Héraclite. Une lueur diamantée luisait dans ses yeux,
allumés par une couche de fard posée sous la paupière. Le carmin avivait
ses lèvres, et ses jupes toutes neuves, faites avec les taffetas donnés
par le marquis, se lustraient aux cassures de frissons subits, et
semblaient secouer des étincelles.
Ce jeu fut applaudi de toute la salle, et le seigneur de Bruyères se
disait tout bas qu’il avait eu le goût bon en jetant son dévolu sur
cette perle des soubrettes.
Un nouveau personnage fit alors son entrée, regardant à droite et à
gauche, comme s’il craignait d’être surpris. C’était Léandre, la bête
noire des pères, des maris, des tuteurs, l’amour des femmes, des filles
et des pupilles; l’amant, en un mot, celui qu’on rêve, qu’on attend et
qu’on cherche, qui doit tenir les promesses de l’idéal, réaliser la
chimère des poëmes, des comédies et des romans, être la jeunesse, la
passion, le bonheur, ne partager aucune misère de l’humanité, n’avoir
jamais ni faim, ni soif, ni chaud, ni froid, ni peur, ni fatigue, ni
maladie; mais toujours être prêt la nuit, le jour, à pousser des
soupirs, à roucouler des déclarations, à séduire les duègnes, à soudoyer
les suivantes, à grimper aux échelles, à mettre flamberge au vent en cas
de rivalité ou de surprise, et cela, rasé de frais, bien frisé, avec des
recherches de linge et d’habit, l’œil en coulisse, la bouche en cœur
comme un héros de cire! Métier terrible qui n’est pas trop récompensé
par l’amour de toutes les femmes.
Apercevant Pandolphe là où il ne comptait rencontrer qu’Isabelle,
Léandre s’arrêta dans une pose étudiée devant les miroirs, et qu’il
savait propre à mettre en relief les avantages de sa personne: le corps
portant sur la jambe gauche, la droite légèrement fléchie, une main sur
la garde de son épée, l’autre caressant le menton de manière à faire
briller le fameux solitaire, les yeux pleins de flammes et de langueurs,
la bouche entr’ouverte par un faible sourire qui laissait voir l’émail
des dents. Il était vraiment fort bien: son costume, rafraîchi par des
rubans neufs, son linge éblouissant de blancheur, bouillonnant entre le
pourpoint et les chausses, ses souliers étroits, hauts de talons, ornés
d’une large cocarde, contribuaient à lui donner l’air d’un parfait
cavalier. Aussi réussit-il complétement auprès des dames; la railleuse
Yolande elle-même ne le trouva point trop ridicule. Profitant de ce jeu
muet, Léandre lança par-dessus la rampe son regard séducteur et le
reposa sur la marquise avec une expression passionnée et suppliante qui
la fit rougir malgré elle; puis il le reporta sur Isabelle, éteint et
distrait, comme pour bien marquer la différence de l’amour réel à
l’amour simulé.
A la vue de Léandre, la colère de Pandolphe devint de l’exaspération. Il
fit rentrer au logis sa fille et la soubrette, mais non pas si
rapidement que Zerbine n’eût eu le temps de glisser dans sa poche un
billet à l’adresse d’Isabelle, billet demandant un rendez-vous nocturne.
Le jeune homme, resté avec le père, lui assura le plus poliment du monde
que ses intentions étaient honnêtes et ne tendaient qu’à serrer le plus
sacré des nœuds, qu’il était de bonne naissance, avait l’estime des
grands et quelque crédit à la cour, et que rien, pas même la mort, ne
pourrait le détourner d’Isabelle, qu’il aimait plus que la vie; paroles
charmantes, que la fille écoutait avec délices, penchée de son balcon,
et faisant au Léandre de jolis petits signes d’acquiescement. Malgré
cette éloquence melliflue, Pandolphe, avec une infatuation obstinée et
sénile, jurait ses grands dieux que le seigneur Matamore serait son
gendre, ou que sa fille entrerait au couvent. De ce pas il allait
chercher le tabellion pour conclure la chose.
Pandolphe éloigné, Léandre adjurait la belle, toujours à la fenêtre, car
le vieillard avait fermé la porte à double tour, de consentir, pour
éviter de telles extrémités, à ce qu’il l’enlevât et la menât à un
ermite de sa connaissance, qui ne faisait pas de difficulté de marier
les jeunes couples empêchés dans leurs amours par la volonté tyrannique
des parents. A quoi la demoiselle répondait modestement, tout en avouant
qu’elle n’était pas insensible à la flamme de Léandre, que l’on devait
du respect à ceux de qui l’on tient le jour, et que cet ermite ne
possédait peut-être pas toutes les qualités qu’il faut pour bien marier
les gens; mais elle promettait de résister de son mieux et d’entrer en
religion plutôt que de mettre sa main dans la patte du Matamore.
L’amoureux se retirait pour aller dresser ses batteries avec
[Illustration: Ce type favori avait le don de faire rire les plus
moroses. (Page 113.)]
l’aide d’un certain valet, drôle retors, personnage fertile en
fourberies, ruses et stratagèmes autant que le sieur Polyen. Il devait
revenir le soir sous le balcon et rendre compte à sa maîtresse du succès
de ses entreprises.
Isabelle fermait sa fenêtre, et le Matamore, avec cet esprit d’à-propos
qui le caractérise, faisait son entrée. Son apparition attendue
produisit un grand effet. Ce type favori avait le don de faire rire les
plus moroses.
Quoique rien ne nécessitât une action si furibonde, Matamore, ouvrant
les jambes en compas forcé et faisant des pas de six pieds, comme les
mots dont parle Horace, arriva devant les chandelles et s’y planta dans
une pose cambrée, outrageuse et provocante, de même que s’il eût voulu
porter un défi à la salle entière. Il filait sa moustache, roulait de
gros yeux, faisait palpiter sa narine et soufflait formidablement, comme
s’il étouffait de colère pour quelque injure méritant la destruction du
genre humain.
Matamore, en cette occasion solennelle, avait tiré du fond de son coffre
un costume presque neuf qu’il ne mettait qu’aux beaux jours, et dont sa
maigreur de lézard faisait ressortir encore la bizarrerie comique et
l’emphase grotesquement espagnole. Ce costume consistait en un pourpoint
bombé comme un corselet, et zébré de bandes diagonales alternativement
jaunes et rouges qui convergeaient vers une rangée de boutons, en
manière de chevrons renversés. La pointe du pourpoint descendait fort
bas sur le ventre. Les bords et les entournures en étaient garnis d’un
bourrelet saillant, aux mêmes couleurs; des rayures semblables à celles
du pourpoint décrivaient des spirales bizarres autour des manches et de
la culotte, donnant aux bras et aux cuisses un air risible de flûte à
l’oignon. Si l’on s’avisait de chausser un coq de bas rouges, on aurait
l’idée des tibias du Matamore. D’énormes bouffettes jaunes
s’épanouissaient comme des choux sur ses souliers à crevés rouges; des
jarretières à bouts flottants serraient au-dessus du genou ses jambes
aussi dénuées de mollets que les pattes échassières d’un héron. Une
fraise montée sur carton, dont les plis empesés dessinaient une série de
8, lui cerclait le cou et le forçait à relever le menton, attitude
favorable aux impertinences du rôle. Sa coiffure consistait en une sorte
de feutre à la Henri IV, retroussé par un bord et accrêté de plumes
rouges et blanches. Une cape déchiquetée en barbe d’écrevisse, des
mêmes couleurs que le reste du costume, flottait derrière les épaules,
burlesquement retroussée par une immense rapière, à laquelle le poids
d’une lourde coquille faisait relever la pointe. Au bout de ce long
estoc, qui eût pu servir de brochette à dix Sarrasins, pendait une
rosace ouvrée délicatement en fils d’archal fort ténus, représentant une
toile d’araignée, preuve convaincante du peu d’usage que faisait
Matamore de ce terrible engin de guerre. Ceux d’entre les spectateurs
qui avaient les yeux bons eussent même pu distinguer la petite bestiole
de métal, suspendue au bout de son fil avec une quiétude parfaite et
comme sûre de n’être pas dérangée dans son travail.
Matamore, suivi de son valet Scapin, que menaçait d’éborgner le bout de
la rapière, arpenta deux ou trois fois le théâtre, faisant sonner ses
talons, enfonçant son chapeau jusqu’au sourcil, et se livrant à cent
pantomimes ridicules qui faisaient pâmer de rire les spectateurs; enfin,
il s’arrêta, et se posant devant la rampe, il commença un discours plein
de hâbleries, d’exagérations et de rodomontades, dont voici à peu près
la teneur, et qui aurait pu prouver aux érudits que l’auteur de la pièce
avait lu le _Miles gloriosus_ de Plaute, aïeul de la lignée des
Matamores.