Des chaises à dossier carré, à pieds tournés en spirale, étoilées de

clous d’or et frangées de crépine; des fauteuils ouvrant leurs bras bien

rembourrés s’étalaient le long des boiseries dans l’attente de visiteurs

et marquaient auprès de la cheminée la place des causeries intimes.

Cette cheminée, en marbre sérancolin blanc et tacheté de rouge, était

haute, ample et profonde. Un feu réjouissant par cette fraîche matinée y

flambait fort à propos, éclairant de son reflet joyeux une plaque aux

armes du marquis de Bruyères. Sur le chambranle, une petite horloge,

figurant un pavillon dont le timbre simulait le dôme, indiquait l’heure

sur son cadran d’argent niellé, évidé au milieu et laissant voir la

complication intérieure des rouages.

Une table, à pieds tordus en colonnes salomoniques et recouverte d’un

tapis de Turquie, occupait le centre de la chambre. Devant la fenêtre

une toilette inclinait son miroir de Venise à biseaux sur une nappe de

guipure garnie de tout le coquet arsenal de la galanterie.

En se considérant dans cette pure glace, curieusement encadrée d’écaille

et d’étain, notre pauvre baron ne put s’empêcher de se trouver fort mal

en point et dépenaillé d’une manière lamentable. L’élégance de la

chambre, la nouveauté et la fraîcheur des objets dont il était entouré

rendaient encore plus sensibles le ridicule et le délabrement de son

costume déjà hors de mode avant le meurtre du feu roi. Une faible

rougeur, quoiqu’il fût seul, passa sur les joues maigres du Baron.

Jusqu’alors il n’avait trouvé sa misère que déplorable, maintenant elle

lui semblait grotesque et pour la première fois il en eut honte.

Sentiment peu philosophique, mais excusable chez un jeune homme.

Voulant s’ajuster un peu mieux, Sigognac défit le paquet où Pierre avait

renfermé les minces hardes que possédait son maître. Il déplia les

diverses pièces de vêtement qu’il contenait, et ne trouva rien à sa

guise. Tantôt le pourpoint était trop long, tantôt le haut-de-chausses

trop court. Les saillies des coudes et des genoux, offrant plus de prise

aux frottements, se marquaient par des plaques râpées jusqu’à la corde.

Entre les morceaux disjoints les coutures riaient aux éclats et

montraient leurs dents de fil. Des reprises perdues, mais retrouvées

depuis longtemps, bouchaient les trous avec des grillages compliqués

comme ceux des judas de prison ou de portes espagnoles. Fanées par le

soleil, l’air et la pluie, les couleurs de ces guenilles étaient

devenues si indécises qu’un peintre eût eu de la peine à les désigner de

leur nom propre. Le linge ne valait guère mieux. Des lavages nombreux

l’avaient réduit à l’expression la plus ténue. C’étaient des ombres de

chemises plutôt que des chemises réelles. On les eût dites taillées dans

les toiles d’araignée du manoir. Pour comble de malheur, les rats, ne

trouvant rien au garde-manger, en avaient rongé quelques-unes des moins

mauvaises, y pratiquant avec leurs incisives autant de jours qu’à un

collet de guipure, ornement intempestif dont se fût bien passé la

garde-robe du pauvre Baron.

Cette inspection mélancolique absorbait si fort Sigognac qu’il

n’entendit pas un coup discrètement frappé à la porte qui

s’entre-bâilla, livrant passage d’abord à la tête enluminée, puis au

corps obèse de messer Blazius, lequel pénétra dans la chambre avec force

révérences exagérées et servilement comiques ou comiquement serviles,

dénotant un respect moitié réel, moitié feint.

Quand le Pédant arriva près de Sigognac, celui-ci tenait par les deux

manches et présentait à la lumière une chemise fenestrée comme la rose

d’une cathédrale, et il secouait la tête d’un air piteusement découragé.

«Corbache! dit le Pédant, dont la voix fit tressaillir le Baron surpris,

cette chemise a la mine vaillante et triomphale. On dirait qu’elle est

montée à l’assaut de quelque place forte sur la propre poitrine du dieu

Mars, tant elle est criblée, perforée, ajourée glorieusement par

mousquetades, carreaux, dards, flèches et autres armes de jet. Il n’en

faut pas rougir, Baron; ces trous sont des bouches par lesquelles se

proclame l’honneur, et telle toile de Frise ou de Hollande toute neuve

et godronnée à la dernière mode de la cour cache souvent l’infamie d’un

bélître parvenu, concussionnaire et simoniaque; plusieurs héros

considérables, dont l’histoire rapporte au long les gestes, n’étaient

point trop bien fournis en linge, témoin Ulysse, personnage grave,

prudent et subtil, lequel se présenta, vêtu seulement d’une poignée

d’herbes marines, à la tant belle princesse Nausicaa, comme il appert en

l’Odyssée du sieur Homérus.

--Par malheur, répondit Sigognac au Pédant, mon cher Blazius, je ne

ressemble à ce brave Grec, roi d’Ithaque, que par le manque de chemises.

Mes exploits antérieurs ne compensent point ma misère présente.

L’occasion a fait défaut à ma vaillance, et je doute que je sois jamais

chanté des poëtes, en vers hexamétriques. J’avoue que cela me fâche

étrangement, bien que l’on ne doive pas avoir vergogne d’une pauvreté

honorable, de paraître ainsi accoutré parmi cette compagnie. Le marquis

de Bruyères m’a bien reconnu, quoiqu’il n’en ait fait montre, et il peut

trahir mon secret.

--Cela est, en effet, on ne peut plus fâcheux, répliqua le Pédant, mais

il y a remède à tout, fors à la mort, comme dit le proverbe. Nous

autres, pauvres comédiens, ombres de la vie humaine et fantômes des

personnages de toute condition, à défaut de l’_être_, nous avons au

moins le _paraître_, qui lui ressemble comme le reflet ressemble à la

chose. Quand il nous plaît, grâce à notre garde-robe où sont tous nos

royaumes, patrimoines et seigneuries, nous prenons l’apparence de

princes, hauts barons, gentilshommes de fière allure et de galante mine.

Pour quelques heures nous égalons en bravoure d’ajustements ceux qui

s’en piquent le plus: les blondins et petits-maîtres imitent nos

élégances empruntées que de fausses ils font réelles, substituant le

drap fin à la serge, l’or au clinquant, le diamant à la marcassite, car

le théâtre est école de mœurs et académie de la mode. En ma qualité de

costumier de la troupe, je sais faire d’un pleutre un Alexandre, d’un

pauvre diable recru de fortune un riche seigneur, d’une coureuse une

grande dame, et, si vous ne le trouvez point mauvais, j’userai de mon

industrie à votre endroit. Puisque vous avez bien voulu suivre notre

sort vagabond, usez du moins de nos ressources. Quittez cette livrée de

mélancolie et de misère qui obombre vos avantages naturels et vous

inspire une injuste défiance de vous-même. J’ai précisément en réserve

dans un coffre un habit fort propre en velours noir avec des rubans feu,

qui ne sent point son théâtre et que pourrait porter un homme de cour,

car c’est aujourd’hui une fantaisie fréquente chez les auteurs et les

poëtes de mettre à la scène des aventures du temps, sous noms supposés,

qui exigent des habits d’honnêtes gens et non de baladins extravagamment

déguisés à l’antique ou à la romanesque. J’ai la chemisette, les bas de

soie, les souliers à bouffettes, le manteau, tous les accessoires du

costume qui semble taillé exprès sur votre moule comme par prévision de

l’aventure. Rien n’y manque, pas même l’épée.

--Oh! pour cela, il n’est besoin, dit Sigognac, avec un geste hautain où

reparaissait toute la fierté du noble qu’aucune infortune ne peut

abattre. J’ai celle de mon père.

--Conservez-la précieusement, répondit Blazius, une épée est une amie

fidèle, gardienne de la vie et de l’honneur de son maître. Elle ne

l’abandonne pas en désastres, périls et mauvaises rencontres, comme font

les flatteurs, vile engeance parasite de la prospérité. Nos glaives de

théâtre n’ont ni fil ni pointe, car ils ne doivent porter que de feintes

blessures dont on se guérit subitement à la fin de la pièce, et cela

sans onguent, charpie ou thériaque. Celle-là vous saura défendre au

besoin comme elle l’a déjà fait quand le bandit aux mannequins fit cette

équipée de grande route effroyable et risible. Mais souffrez que j’aille

chercher les nippes au fond de la malle qui les cèle; il me tarde de

voir la chrysalide se muer en papillon.»

Ces paroles débitées avec l’emphase grotesque qui lui était habituelle

et qu’il transportait de ses rôles dans la vie ordinaire, le Pédant

sortit de la chambre et revint bientôt portant entre les bras un paquet

assez volumineux enveloppé d’une serviette et qu’il posa

respectueusement sur la table.

«Si vous voulez accepter un vieux pédant de comédie pour valet de

chambre, dit Blazius en se frottant les mains d’un air de contentement,

je vais vous adoniser et calamistrer de la belle façon. Toutes les dames

raffoleront de vous incontinent; car, soit dit sans faire injure à la

cuisine de Sigognac, vous avez assez jeûné dans votre Tour de la Faim

pour avoir la vraie physionomie d’un mourant d’amour. Les femmes ne

croient qu’aux passions maigres; les ventripotents ne les persuadent

point, eussent-ils en la bouche les chaînes dorées, symboles

d’éloquence, qui suspendaient nobles, bourgeois, manants, aux lèvres

d’Ogmios, l’Hercule gaulois. C’est pour cette raison et non pour une

autre que j’ai médiocrement réussi auprès du beau sexe et me suis rejeté

de bonne heure sur la dive bouteille, laquelle ne fait point tant la

renchérie et accueille favorablement les gros hommes, comme muids de

capacité plus vaste.»

C’est ainsi que l’honnête Blazius tâchait d’égayer, tout en l’habillant,

le baron de Sigognac, car la volubilité de sa langue n’ôtait rien à

l’activité de ses mains; même au risque d’être taxé de bavard ou de

fâcheux, il préférait étourdir le jeune gentilhomme d’un flux de paroles

à le laisser sous le poids de réflexions pénibles.

La toilette du Baron fut bientôt achevée, car le théâtre, exigeant des

changements rapides de costume, donne beaucoup de dextérité aux

comédiens en ces sortes de métamorphoses. Blazius, content de sa

besogne, mena par le bout du petit doigt, comme on mène une jeune

épousée à l’autel, le Baron de Sigognac devant la glace de Venise posée

sur la table et lui dit: «Maintenant daignez jeter un coup d’œil sur

Votre Seigneurie.»

Sigognac aperçut dans le miroir une image qu’il prit d’abord pour celle

d’une autre personne, tant elle différait de la sienne. Involontairement

il retourna la tête et regarda par-dessus son épaule pour voir s’il n’y

avait pas par hasard quelqu’un derrière lui. L’image imita son

mouvement. Plus de doute, c’était bien lui-même: non plus le Sigognac

hâve, triste, lamentable, presque ridicule à force de misère, mais un

Sigognac jeune, élégant, superbe, dont les vieux habits abandonnés sur

le plancher ressemblaient à ces peaux grises et ternes que dépouillent

les chenilles lorsqu’elles s’envolent vers le soleil, papillons aux

ailes d’or, de cinabre et de lapis. L’être inconnu, prisonnier dans

cette enveloppe de délabrement, s’était dégagé soudain et rayonnait sous

la pure lumière tombant de la fenêtre comme une statue dont on vient

d’enlever le voile en quelque inauguration publique. Sigognac se voyait

tel qu’il s’était quelquefois apparu en rêve, acteur et spectateur d’une

action imaginaire se passant dans son château rebâti et orné par les

habiles architectes

[Illustration: LE PÉDANT. (Page 99.)]

du songe pour recevoir une infante adorée arrivant sur une haquenée

blanche. Un sourire de gloire et de triomphe voltigea quelques secondes

comme une lueur de pourpre sur ses lèvres pâles, et sa jeunesse enfouie

si longtemps sous le malheur reparut à la surface de ses traits

embellis.

Blazius, debout près de la toilette, contemplait son ouvrage, se

reculant pour mieux jouir du coup d’œil, comme un peintre qui vient de

donner la dernière touche à un tableau dont il est satisfait.

«Si, comme je l’espère, vous vous poussez à la cour et recouvrez vos

biens, donnez-moi pour retraite le gouvernement de votre garde-robe,

dit-il en singeant la courbette d’un solliciteur devant le Baron

transformé.

--Je prends note de la requête, répondit Sigognac avec un sourire

mélancolique; vous êtes, messer Blazius, le premier être humain qui

m’ayez demandé quelque chose.

--On doit, après le dîner qui nous sera servi particulièrement, rendre

visite à M. le marquis de Bruyères pour lui montrer la liste des pièces

que nous pouvons jouer, et savoir de lui dans quelle partie du château

nous dresserons le théâtre. Vous passerez pour le poëte de la troupe,

car il ne manque pas par les provinces de beaux esprits qui se mettent

parfois à la suite de Thalie, dans l’espoir de toucher le cœur de

quelque comédienne; ce qui est fort galant et bien porté. L’Isabelle est

un joli prétexte, d’autant qu’elle a de l’esprit, de la beauté et de la

vertu. Les ingénues jouent souvent plus au naturel qu’un public frivole

et vain ne le suppose.»

Cela dit, le Pédant se retira, quoiqu’il ne fût pas fort coquet, pour

aller vaquer à sa propre toilette.

Le beau Léandre, pensant toujours à la châtelaine, s’adonisait de son

mieux, dans l’espoir de cette aventure impossible qu’il poursuivait

toujours, et qui, au dire de Scapin, ne lui avait jamais valu que des

déceptions et des étrivières. Quant aux comédiennes, à qui M. de

Bruyères avait galamment envoyé quelques pièces d’étoffe de soie pour y

lever, s’il était besoin, les habits de leurs rôles, on pense qu’elles

eurent recours à toutes les ressources dont l’art se sert pour parer la

nature, et se mirent sur le grand pied de guerre autant que leur pauvre

garde-robe d’actrices ambulantes le leur permettait. Ces soins pris, on

se rendit à la salle où le dîner était servi.

Impatient de sa nature, le marquis vint avant la fin du repas trouver

les comédiens à table; il ne souffrit pas qu’ils se levassent, et quand

on leur eut donné à laver, il demanda au Tyran quelles pièces il savait.

«Toutes celles de feu Hardy, répondit le Tyran de sa voix caverneuse, la

_Pyrame_ de Théophile, la _Silvie_, la _Chriséide_ et la _Sylvanire_, la

_Folie de Cardenio_, l’_Infidèle Confidente_, la _Philis de Scyre_, le

_Lygdamon_, le _Trompeur puni_, la _Veuve_, la _Bague de l’oubli_, et

tout ce qu’ont produit de mieux les plus beaux esprits du temps.

--Depuis quelques années je vis retiré de la cour et ne suis pas au

courant des nouveautés, dit le marquis d’un air modeste; il me serait

difficile de porter un jugement sur tant de pièces excellentes, mais

dont la plupart me sont inconnues; m’est avis que le plus expédient

serait de m’en fier à votre choix, lequel, appuyé de théorie et de

pratique, ne saurait manquer d’être sage.

--Nous avons souvent joué une pièce, répliqua le Tyran, qui peut-être ne

souffrirait pas l’impression, mais qui, pour les jeux de théâtre,

reparties comiques, nasardes et bouffonneries, a toujours eu ce

privilége de faire rire les plus honnêtes gens.

--N’en cherchez point d’autres, dit le marquis de Bruyères, et comment

s’appelle ce bienheureux chef-d’œuvre?

--Les _Rodomontades du capitaine Matamore_.

--Bon titre, sur ma foi! la Soubrette a-t-elle un beau rôle? fit le

marquis en lançant un coup d’œil à Zerbine.

--Le plus coquet et le plus coquin du monde, et Zerbine le joue au

mieux. C’est son triomphe. Elle y fut toujours claquée, et cela sans

cabale ni applaudisseurs appostés.»

A ce compliment directorial, Zerbine crut qu’il était de son devoir de

rougir quelque peu, mais il ne lui était pas facile d’amener un nuage de

vermillon sur sa joue brune. La modestie, ce fard intérieur, lui

manquait totalement. Parmi les pots de sa toilette, il n’y avait pas de

ce rouge-là. Elle baissa les yeux, ce qui fit remarquer la longueur de

ses cils noirs, et elle leva la main comme pour arrêter au passage des

paroles trop flatteuses pour elle, et ce mouvement mit en lumière une

main bien faite, quoiqu’un peu bise, avec un petit doigt coquettement

détaché et des ongles roses qui luisaient comme des agates, car ils

avaient été polis à la poudre de corail et à la peau de chamois.

Zerbine était charmante de la sorte. Ces feintes pudicités donnent

beaucoup de ragoût à la dépravation véritable; elles plaisent aux

libertins, bien qu’ils n’en soient pas dupes, par le piquant du

contraste. Le marquis regardait la Soubrette d’un œil ardent et

connaisseur, et n’accordait aux autres femmes que cette vague politesse

de l’homme bien élevé qui a fait son choix.

«Il ne s’est pas seulement informé du rôle de la grande coquette,

pensait la Sérafine outrée de dépit; cela n’est pas congru, et ce

seigneur, si riche de bien, me semble terriblement dénué du côté de

l’esprit, de la politesse et du bon goût. Décidément il a les

inclinations basses. Son séjour en province l’a gâté, et l’habitude de

courtiser les maritornes et les bergères lui ôte toute délicatesse.»

Ces réflexions ne donnaient pas l’air aimable à la Sérafine. Ses traits

réguliers, mais un peu durs, qui avaient besoin pour plaire d’être

adoucis par la mignardise étudiée des sourires et le manége des clins

d’yeux, prenaient, ainsi contractés, une sécheresse maussade. Sans doute

elle était plus belle que Zerbine, mais sa beauté avait quelque chose de

hautain, d’agressif et de méchant. L’amour eût peut-être risqué

l’assaut. Le caprice effrayé rebroussait de l’aile.

Aussi le marquis se retira-t-il sans essayer la moindre galanterie

auprès de dona Sérafina, ni d’Isabelle, qu’il regardait d’ailleurs comme

engagée avec le baron de Sigognac. Avant de franchir le seuil de la

porte, il dit au Tyran: «J’ai donné des ordres pour qu’on débarrassât

l’orangerie, qui est la salle la plus vaste du château, afin d’y établir

le théâtre; on a dû y porter des planches, des tréteaux, des

tapisseries, des banquettes, et tout ce qui est nécessaire pour arranger

une représentation à l’improviste. Surveillez les ouvriers, peu experts

en pareils travaux; disposez-en comme un Comite de galère de sa

chiourme. Ils vous obéiront comme à moi-même.»

Le Tyran, Blazius et Scapin furent conduits à l’orangerie par un valet.

C’étaient eux qui prenaient d’ordinaire ces soins d’arrangements

matériels. La salle s’accommodait on ne peut mieux à une représentation

théâtrale par sa forme oblongue, qui permettait de placer la scène à

l’une de ses extrémités et de disposer par files dans l’espace vacant

des fauteuils, chaises, tabourets et banquettes, selon le rang des

spectateurs et l’honneur qu’on voulait leur faire. Les murailles en

étaient peintes de treillages verts sur fond de ciel, simulant une

architecture rustique avec piliers, arcades, niches, dômes,

culs-de-four, le tout fort bien en perspective et guirlandé légèrement

de feuillages et de fleurs pour rompre la monotonie des losanges et

lignes droites. Le plafond demi-cintré représentait le vague de l’air

zébré de quelques nuages blancs et virgulé d’oiseaux à couleurs vives;

ce qui formait une décoration on ne peut mieux appropriée à la nouvelle

destination du lieu.

Un plancher légèrement en pente fut posé sur des tréteaux à l’un des

bouts de la salle. Des portants de bois destinés à soutenir les

coulisses se dressèrent de chaque côté du théâtre. De grands rideaux de

tapisseries, jouant sur des cordes tendues, devaient servir de toile, et

en s’ouvrant se masser à droite et à gauche comme les plis d’un manteau

d’arlequin. Une bande d’étoffe découpée à dents, comme la garniture d’un

ciel de lit, composait la frise et achevait le cadre de la scène.

Pendant que le théâtre se bâtit, occupons-nous des habitants du château,

sur lesquels il serait bon de donner quelques détails. Nous avons oublié

de dire que le marquis de Bruyères était marié; il s’en souvenait si peu

lui-même que cette omission doit nous être pardonnée. L’amour, comme on

le pense bien, n’avait pas présidé à cette union. Un même nombre de

quartiers de noblesse, des terres qui se convenaient admirablement

l’avaient décidée. Après une très-courte lune de miel, se sentant peu de

sympathie l’un pour l’autre, le marquis et la marquise, en gens comme il

faut, ne s’étaient pas acharnés bourgeoisement à poursuivre un bonheur

impossible. D’un accord tacite, ils y avaient renoncé et vivaient

ensemble séparés à l’amiable, de la façon la plus courtoise du monde et

avec toute la liberté que comportent les bienséances. N’allez pas croire

d’après cela que la marquise de Bruyères fût une femme laide ou

désagréable. Ce qui rebute le mari peut encore faire le régal de

l’amant. L’amour porte un bandeau, mais l’hymen n’en a pas. D’ailleurs

nous allons vous présenter à elle, afin que vous en puissiez juger par

vous-même.

La marquise habitait un appartement séparé, où le marquis n’entrait pas

sans se faire annoncer. Nous commettrons cette incongruité dont les

auteurs de tous les temps ne se sont pas fait faute, et sans rien dire

au petit laquais qui serait allé prévenir la camériste, nous pénétrerons

dans la chambre à coucher, sûr de ne déranger personne. L’écrivain qui

fait un roman porte naturellement au doigt l’anneau de Gygès, lequel

rend invisible.

C’était une pièce vaste, haute de plafond et décorée somptueusement. Des

tapisseries de Flandre, représentant les aventures d’Apollon,

recouvraient les murailles de teintes chaudes, riches et moelleuses. Des

rideaux de damas des Indes cramoisi tombaient à plis amples le long des

fenêtres, et, traversés par un gai rayon de lumière, prenaient une

transparence pourprée de rubis. La garniture du lit était de la même

étoffe dont les lés accusés par des galons formaient des cassures

régulières, miroitées de reflets. Un lambrequin pareil à celui des dais

en entourait le ciel, orné aux quatre coins de gros panaches de plumes

incarnadines. Le corps de la cheminée faisait une assez forte saillie

dans la chambre, et il montait visible jusqu’au plafond enveloppé par la

haute lice. Un grand miroir de Venise enrichi d’un cadre de cristal,

dont les tailles et les carres scintillaient, illuminées de bluettes

multicolores, se penchait de la moulure vers la chambre pour aller

au-devant des figures. Sur les chenêts, formés comme par une suite de

renflements étranglés et surmontés d’une énorme boule de métal poli,

brûlaient en petillant trois bûches qui eussent pu servir de bûches de

Noël. La chaleur qu’elles répandaient n’était pas superflue, à cette

époque de l’année, dans une pièce de cette dimension.

Deux cabinets d’une curieuse architecture, avec colonnettes de

lapis-lazuli, incrustations de pierres dures, et tiroirs à secrets, où

le marquis ne se fût pas avisé de mettre le nez, eût-il su la manière de

les ouvrir, se faisaient symétrie de chaque côté d’une toilette devant

laquelle madame de Bruyères était assise sur un de ces fauteuils

particuliers au règne de Louis XIII, dont le dossier présente, à la

hauteur des épaules, une sorte de planchette rembourrée et garnie de

crépines.

Derrière la marquise se trouvaient deux femmes de chambre qui

l’accommodaient, l’une offrant une pelote d’épingles et l’autre une

boîte de mouches.

La marquise, bien qu’elle n’avouât que vingt-huit ans, pouvait avoir

dépassé le cap de la trentaine, que les femmes ont une si naïve

répugnance à franchir, comme beaucoup plus dangereux que le cap des

Tempêtes dont s’épouvantent les matelots et les pilotes. De combien?

personne n’eût su le dire, pas même la marquise, tant elle avait

ingénieusement introduit la confusion dans cette chronologie. Les plus

experts historiens en l’art de vérifier les dates n’y eussent fait que

blanchir.

Madame de Bruyères étant une brune dont l’embonpoint qui succède à la

première jeunesse avait éclairci le teint; chez elle, les tons olivâtres

de la maigreur, combattus jadis avec le blanc de perles et la poudre de

talc, faisaient place à une blancheur mate, un peu maladive le jour,

mais éclatante aux bougies. L’ovale de son visage s’était empâté par la

plénitude des joues, sans toutefois perdre de sa noblesse. Le menton se

rattachait au col au moyen d’une ligne grassouillette assez gracieuse

encore. Trop busqué peut-être pour une beauté féminine, le nez ne

manquait pas de fierté, et séparait deux yeux à fleur de tête, couleur

tabac d’Espagne, auxquels des sourcils en arc assez éloignés des

paupières donnaient un air d’étonnement.

Le capitaine Fracasse · 第 9 / 47 段