--Ce péril était bien peu de chose, à peine une algarade, répondit

modestement le Baron; pour vous protéger je fendrais des géants du crâne

à la ceinture, je mettrais en déroute tout un ost de Sarrasins, je

combattrais parmi des tourbillons de flamme et de fumée des orques, des

endriagues et des dragons, je traverserais des forêts magiques, pleines

d’enchantements, je descendrais aux enfers comme Énéas et sans rameau

d’or. Aux rayons de vos beaux yeux tout me deviendrait facile, car votre

présence ou votre pensée seulement m’infuse quelque chose de surhumain.»

Cette rhétorique était peut-être un peu exagérée, et, comme dirait

Longin, asiatiquement hyperbolique, mais elle était sincère. Isabelle ne

douta pas un instant que Sigognac n’accomplît en son honneur toutes ces

fabuleuses prouesses, dignes d’Amadis des Gaules, d’Esplandion et de

Florimart d’Hyrcanie. Elle avait raison; le sentiment le plus vrai

dictait ces emphases au Baron, d’heure en heure plus épris. L’amour ne

trouve jamais pour s’exprimer de termes assez forts. Sérafine, qui avait

entendu les phrases de Sigognac, ne put s’empêcher de sourire, car toute

jeune femme trouve volontiers ridicules les protestations d’amour qu’on

adresse à une autre, et qui, en changeant de route, lui sembleraient les

plus naturelles du monde. Elle eut un instant l’idée d’essayer le

pouvoir de ses charmes et de disputer Sigognac à son amie; mais cette

velléité dura peu. Sans être précisément intéressée, Sérafine se disait

que la beauté était un diamant qui devait être enchâssé dans l’or. Elle

possédait le diamant, mais l’or manquait, et le Baron était si

désastreusement râpé, qu’il ne pouvait fournir ni la monture, ni même

l’écrin. La grande coquette rengaîna donc l’œillade préparée, se disant

que de telles amourettes étaient bonnes seulement pour des ingénues, et

non pour des premiers rôles, et elle reprit sa mine détachée et sereine.

Le silence s’établit dans le chariot, et le sommeil commençait à jeter

du sable sous les paupières des voyageurs, lorsque le bouvier dit:

«Voilà le château de Bruyères!»

V.

CHEZ MONSIEUR LE MARQUIS.

Aux rayons d’une belle matinée, le château de Bruyères se développait de

la façon la plus avantageuse du monde. Les domaines du marquis, situés

sur l’ourlet de la lande, se trouvaient en pleine terre végétale, et le

sable infertile poussait ses dernières vagues blanches contre les

murailles du parc. Un air de prospérité, formant un parfait contraste

avec la misère des alentours, réjouissait agréablement la vue dès qu’on

y mettait le pied; c’était comme une île Macarée au milieu d’un océan de

désolation.

Un saut-de-loup, revêtu d’un beau parement de pierre, déterminait

l’enceinte du château sans le masquer. Dans un fossé miroitait en

carreaux verts une eau brillante et vive dont aucune herbe aquatique

n’altérait la pureté, et qui témoignait d’un soigneux entretien. Pour la

traverser se présentait un pont de briques et de pierre assez large pour

que deux carrosses y pussent rouler de front, et garni de garde-fous à

balustres. Ce pont aboutissait à une magnifique grille en fer battu,

vrai monument en serrurerie que l’on aurait cru façonné du propre

marteau de Vulcain. Les portes s’accrochaient à deux piliers de métal

quadrangulaires, travaillés et fouillés à jour, simulant un ordre

d’architecture et portant une architrave au-dessus de laquelle

s’épanouissait un buisson de rinceaux contournés, d’où partaient des

feuillages et des fleurs se recourbant avec des symétries antithétiques.

Au centre de ce fouillis ornemental rayonnait le blason du marquis, qui

portait d’or à la fasce bretessée et contre-bretessée de gueules, avec

deux hommes sauvages pour support. De chaque côté de la grille se

hérissaient sur des volutes en accolades pareilles a ces traits de

plume que les calligraphes tracent sur le vélin, des artichauts de fer

aux feuilles aiguës, destinés à empêcher les maraudeurs agiles de sauter

du pont sur le terre-plein intérieur par les angles de la grille.

Quelques fleurs et quelques ornements dorés, se mêlant d’une manière

discrète à la sévérité du métal, ôtaient à cette serrurerie son aspect

défensif pour ne lui laisser qu’une apparence de richesse élégante.

C’était une entrée presque royale, et quand un valet à la livrée du

marquis en eut ouvert les portes, les bœufs qui traînaient le chariot

hésitèrent à la franchir, comme éblouis par ces magnificences et honteux

de leur rusticité. Il fallut une piqûre d’aiguillon pour les décider.

Ces braves bêtes trop modestes ne savaient pas que labourage est

nourricier de noblesse.

En effet, par une grille semblable, il n’eût dû entrer que des carrosses

à trains dorés, à caisses drapées de velours, à portières avec glaces de

Venise ou mantelets en cuir de Cordoue; mais la comédie a ses

priviléges, et le char de Thespis pénètre partout.

Une allée sablée de la largeur du pont conduisait au château, traversant

un jardin ou parterre planté selon la dernière mode. Des bordures de

buis rigoureusement taillées y dessinaient des cadres ou se déployaient,

comme sur une pièce de damas, des ramages de verdure d’une symétrie

parfaite. Les ciseaux du jardinier ne permettaient pas à une feuille de

dépasser l’autre, et la nature, malgré ses rébellions, était obligée de

s’y faire l’humble servante de l’art. Au milieu de chaque compartiment,

se dressait dans une attitude mythologique et galante, une statue de

déesse ou de nymphe en style flamand italianisé. Des sables de diverses

couleurs servaient de fond à ces dessins végétaux qu’on n’eût pas plus

régulièrement tracés sur le papier.

A la moitié du jardin une allée de même largeur se croisait avec la

première, non pas à angles droits, mais en aboutissant à une sorte de

rond-point dont le centre était occupé par une pièce d’eau, ornée d’une

rocaille servant de piédestal à un Triton enfant qui soufflait une fusée

de cristal liquide avec sa conque.

Sur les côtés du parterre régnaient des charmilles palissadées, tondues

à vif et que l’automne commençait à dorer. Une industrie savante avait

fait de ces arbres, qu’il eût été difficile de reconnaître pour tels, un

portique à arcades qui laissaient par leurs baies apercevoir des

perspectives et des fuites ménagées à souhait pour le plaisir des yeux

sur les campagnes environnantes.

Le long de l’allée principale, des ifs taillés en pyramides, en boules,

en pots à feu, alternés de distance en distance, découpaient leur

feuillage sombre toujours vert et se tenaient rangés comme une haie de

serviteurs sur le passage des hôtes.

Toutes ces magnificences émerveillaient au plus haut degré les pauvres

comédiens, qui, rarement, avaient été admis en de pareils séjours.

Sérafine, guignant ces splendeurs du coin de l’œil, se promettait bien

de couper l’herbe sous le pied à la Soubrette et de ne pas permettre à

l’amour du marquis de déroger; cet Alcandre lui semblait revenir de

droit à la grande coquette. Depuis quand voit-on la suivante avoir la

préséance sur la dame? La Soubrette, sûre de ses charmes, niés des

femmes mais reconnus des hommes sans conteste, se regardait déjà presque

comme chez elle, non sans raison; elle se disait que le marquis l’avait

particulièrement distinguée, et que d’une œillade assassine adressée en

plein cœur lui venait subitement ce goût de comédie. Isabelle, qu’aucune

visée ambitieuse ne préoccupait, tournait la tête vers Sigognac assis

derrière elle dans le chariot, où une sorte de pudeur l’avait fait se

réfugier, et de son vague et charmant sourire elle cherchait à dissiper

l’involontaire mélancolie du Baron. Elle sentait que le contraste du

riche château de Bruyères et du misérable castel de Sigognac devait

produire une impression douloureuse sur l’âme du pauvre gentilhomme,

réduit par la mauvaise fortune à suivre les aventures d’une charretée de

comédiens errants, et avec son doux instinct de femme, elle jouait

tendrement autour de ce brave cœur blessé, digne en tout point d’une

meilleure chance.

Le Tyran remuait dans sa tête, comme des billes dans un sac, le chiffre

des pistoles qu’il demanderait pour gage de sa troupe, ajoutant un zéro

à chaque tour de roue. Blazius le Pédant, passant sa langue de Silène

sur ses lèvres altérées d’une soif inextinguible, songeait

libidineusement aux muids, quartauts et poinçons de vin des meilleurs

crus que devaient contenir les celliers du château. Le Léandre,

raccommodant d’un petit peigne d’écaille l’économie un peu compromise de

sa perruque, se demandait, avec un battement de cœur, si ce féerique

manoir renfermait une châtelaine. Question d’importance! Mais la mine

hautaine et bravache, quoique joviale du marquis, modérait un peu les

audaces qu’il se permettait déjà en imagination.

Rebâti à neuf sous le règne précédent, le château de Bruyères se

déployait en perspective au bout du jardin dont il occupait presque

toute la largeur. Le style de son architecture rappelait celui des

hôtels de la place Royale de Paris. Un grand corps de logis et deux

ailes revenant en équerre, de façon à former une cour d’honneur,

composaient une ordonnance fort bien entendue et majestueuse sans ennui.

Les murs de briques rouges reliés aux angles de chaînes en pierre

faisaient ressortir les cadres des fenêtres également taillés dans une

belle pierre blanche. Des linteaux de même matière accusaient la

division des étages au nombre de trois. Au claveau des fenêtres, une

tête de femme sculptée, à joues rebondies, à coiffure attifée

coquettement, souriait d’un air de bonne humeur et de bienvenue. Des

balustres pansus soutenaient l’appui des balcons. Les vitres nettes,

brillantes, laissaient, à travers la scintillation du soleil levant

qu’elles réfléchissaient, transparaître vaguement d’amples rideaux de

riches étoffes.

Pour rompre la ligne du corps de logis central, l’architecte, habile

élève d’Androuet du Cerceau, avait projeté en saillie une sorte de

pavillon plus orné que le reste de l’édifice et contenant la porte

d’entrée où l’on accédait par un perron. Quatre colonnes couplées

d’ordre rustique, aux assises alternativement rondes et carrées, ainsi

qu’on en voit dans les peintures du sieur Pierre-Paul Rubens, si

fréquemment employé par la reine Marie de Médicis, supportaient une

corniche blasonnée, comme la grille, des armes du marquis et formant la

plate-forme d’un grand balcon à balustrade de pierre, sur lequel

s’ouvrait la maîtresse fenêtre du grand salon. Des bossages vermiculés à

refends ornaient les jambages et l’arcade de la porte fermée de deux

vantaux de chêne curieusement sculpté et verni dont les ferrures

luisaient comme de l’acier ou de l’argent.

Les hauts toits d’ardoises délicatement imbriquées et papelonnées

traçaient sur le ciel clair des lignes agréablement correctes,

qu’interrompaient avec symétrie de grands corps de cheminées, sculptés

sur chaque face de trophées et autres attributs. De gros bouquets de

plomb d’un enjolivement touffu se dressaient à chaque

[Illustration: C’était le parc qui s’étendait au loin, vaste, ombreux,

seigneurial.... (Page 89.)]

angle de ces toits d’un bleu violâtre, où par places luisait joyeusement

le soleil. Des cheminées, quoiqu’il fût de bonne heure et que la saison

n’exigeât pas encore rigoureusement du feu, s’échappaient de petites

vrilles de fumée légère, témoignant d’une vie heureuse, abondante,

active. Dans cette abbaye de Thélème les cuisines étaient déjà

éveillées. Montés sur des chevaux robustes, des gardes-chasse

apportaient du gibier pour le repas du jour; les tenanciers amenaient

des provisions que recevaient des officiers de bouche. Des laquais

traversaient la cour, allant porter ou exécuter des ordres.

Rien n’était plus gai à l’œil que l’aspect de ce château, dont les murs

de briques et de pierres neuves semblaient avoir les couleurs dont la

santé fleurit un visage bien portant. Il donnait l’idée d’une prospérité

ascendante, en plein accroissement, mais non subite comme il plaît aux

caprices de la Fortune, en équilibre sur sa roue d’or qui tourne, d’en

distribuer à ses favoris d’un jour. Sous ce luxe neuf se sentait une

richesse ancienne.

Un peu en arrière du château, de chaque côté des ailes, s’arrondissaient

de grands arbres séculaires, dont les cimes se nuançaient de teintes

safranées, mais dont le feuillage inférieur gardait encore de

vigoureuses frondaisons. C’était le parc qui s’étendait au loin, vaste,

ombreux, profond, seigneurial, attestant la prévoyance et la richesse

des ancêtres. Car l’or peut faire pousser rapidement des édifices, mais

il ne saurait accélérer la croissance des arbres, dont peu à peu les

rameaux s’augmentent comme ceux de l’arbre généalogique des maisons

qu’ils couvrent et protègent de leur ombre.

Certes le bon Sigognac n’avait jamais senti les dents venimeuses de

l’envie mordre son honnête cœur et y infiltrer ce poison vert qui

bientôt s’insinue dans les veines, et, charrié avec le sang jusqu’au

bout des plus minces fibrilles, finit par corrompre les meilleurs

caractères du monde. Cependant il ne put refouler tout à fait un soupir

en songeant qu’autrefois les Sigognac avaient le pas sur les Bruyères,

pour être de noblesse plus antique et déjà notoire au temps de la

première croisade. Ce château frais, neuf, pimpant, blanc et vermeil

comme les joues d’une jeune fille, adorné de toutes recherches et

magnificences, faisait une satire involontairement cruelle du pauvre

manoir délabré, effondré, tombant en ruine au milieu du silence et de

l’oubli, nid à rats, perchoir de hiboux, hospice d’araignées, près de

s’écrouler sur son maître désastreux qui l’avait quitté au dernier

moment, pour ne pas être écrasé sous sa chute. Toutes les années d’ennui

et de misère que Sigognac y avait passées défilèrent devant ses yeux,

les cheveux souillés de cendre, couvertes de livrées grises, les bras

ballants, dans une attitude de désespérance profonde et la bouche

contractée par le rictus du bâillement. Sans le jalouser, il ne pouvait

s’empêcher de trouver le marquis bien heureux.

En s’arrêtant devant le perron, le chariot tira Sigognac de cette

rêverie qui n’avait rien de fort réjouissant. Il chassa du mieux qu’il

put ces mélancolies intempestives, résorba, par un effort de courage

viril, une larme qui germait furtivement au coin de son œil, et sauta à

terre d’une façon délibérée pour tendre la main à l’Isabelle et aux

comédiennes embarrassées de leurs jupes que le vent matinal faisait

ballonner.

Le marquis de Bruyères, qui de loin avait vu venir le cortége comique,

était debout sur le perron du château, en veste de velours tanné et

chausses de même, bas de soie gris et souliers blancs à bout carré, le

tout galamment passementé de rubans assortis. Il descendit quelques

marches de l’escalier en fer à cheval, comme un hôte poli qui ne regarde

pas de trop près à la condition de ses invités; d’ailleurs la présence

du baron de Sigognac dans la troupe pouvait à la rigueur justifier cette

condescendance. Il s’arrêta au troisième degré, ne jugeant pas digne

d’aller plus loin, il fit de là, aux comédiens, un signe de main amical

et protecteur.

En ce moment la Soubrette présenta à l’ouverture de la banne sa tête

maligne et futée, qui se détachait du fond obscur étincelante de

lumière, d’esprit et d’ardeur. Ses yeux et sa bouche lançaient des

éclairs. Elle se penchait, à demi sortie du chariot, appuyée des mains à

la traverse de bois, laissant voir un peu de sa gorge par le pli relâché

de sa guimpe, et comme attendant que l’on vînt à son secours. Sigognac,

occupé d’Isabelle, ne faisait pas attention au feint embarras de la

rusée coquine, qui leva vers le marquis un regard lustré et suppliant.

Le châtelain de Bruyères entendit cet appel. Il franchit vivement les

dernières marches de l’escalier et s’approcha du chariot pour accomplir

ses devoirs de cavalier servant, le poing tendu, le pied

[Illustration:... la Soubrette s’élança au bord du char.... (Page

91.)]

avancé en danseur. D’un mouvement leste et coquet comme celui d’une

jeune chatte, la Soubrette s’élança au bord du char, hésita un instant,

feignit de perdre l’équilibre, entoura de son bras le col du marquis et

descendit à terre avec une légèreté de plume, imprimant à peine sur le

sable ratissé la marque de ses petits pieds d’oiseau.

«Excusez-moi, dit-elle au marquis, en simulant une confusion qu’elle

était loin d’éprouver, j’ai cru que j’allais tomber et je me suis

retenue à la branche de votre col; quand on se noie ou qu’on tombe, on

se rattrape où l’on peut. Une chute, d’ailleurs, est chose grave et de

mauvais augure pour une comédienne.

--Permettez-moi de considérer ce petit accident comme une faveur,»

répondit le seigneur de Bruyères, tout ému d’avoir senti contre son sein

la poitrine savamment palpitante de la jeune femme.

Sérafina, la tête à demi tournée sur l’épaule et la prunelle glissée

dans le coin externe de l’œil, avait vu cette scène presque de dos, avec

cette perspicacité jalouse des rivales à qui rien n’échappe, et qui vaut

les cent yeux d’Argus. Elle ne put s’empêcher de se mordre la lèvre.

Zerbine (c’était le nom de la Soubrette), par un coup familièrement

hardi, s’était poussée dans l’intimité du marquis et se faisait, pour

ainsi dire, faire les honneurs du château au détriment des grands rôles

et des premiers emplois; énormité damnable et subversive de toute

hiérarchie théâtrale! «Ardez un peu cette moricaude, il lui faut des

marquis pour l’aider à descendre de charrette,» fit intérieurement la

Sérafine dans un style peu digne du ton maniéré et précieux qu’elle

affectait en parlant; mais le dépit, entre femmes, emploie volontiers

les métaphores de la halle et de la grève, fussent-elles duchesses ou

grandes coquettes.

«Jean, dit le marquis à un valet qui sur un geste du maître s’était

approché, faites remiser ce chariot dans la cour des communs et déposer

les décorations et accessoires qu’il contient bien à l’abri sous quelque

hangar; dites qu’on porte les malles de ces messieurs et de ces dames

aux chambres désignées par mon intendant et qu’on leur donne tout ce

dont ils pourraient avoir besoin. J’entends qu’on les traite avec

respect et courtoisie. Allez.»

Ces ordres donnés, le seigneur de Bruyères remonta gravement le perron,

non sans avoir lancé, avant de disparaître sous la porte, un coup d’œil

libertin à Zerbine qui lui souriait d’une façon beaucoup trop avenante

au gré de donna Sérafina, outrée de l’impudence de la Soubrette.

Le char à bœufs accompagné du Tyran, du Pédant et du Scapin, se dirigea

vers une arrière-cour, et avec l’aide des valets du château on eut

bientôt extrait du coffre de la voiture une place publique, un palais et

une forêt sous forme de trois longs rouleaux de vieille toile; on en

sortit aussi des chandeliers de modèle antique pour les hymens, une

coupe de bois doré, un poignard de fer-blanc rentrant dans le manche,

des écheveaux de fil rouge destinés à simuler le sang des blessures, une

fiole à poison, une urne à contenir des cendres et autres accessoires

indispensables aux dénoûments tragiques.

Un chariot comique contient tout un monde. En effet, le théâtre n’est-il

pas la vie en raccourci, le véritable microcosme que cherchent les

philosophes en leurs rêvasseries hermétiques? Ne renferme-t-il pas dans

son cercle l’ensemble des choses et les diverses fortunes humaines

représentées au vif par fictions congruantes? Ces tas de vieilles hardes

usées, poussiéreuses, tachées d’huile et de suif, passementées de faux

or rougi, ces ordres de chevalerie en paillon et cailloux du Rhin, ces

épées à l’antique au fourreau de cuivre, à la lame de fer émoussé, ces

casques et diadèmes de forme grégeoise ou romaine ne sont-ils pas comme

la friperie de l’humanité où se viennent revêtir de costumes pour

revivre un moment, à la lueur des chandelles, les héros des temps qui ne

sont plus? Un esprit ravalé et bourgeoisement prosaïque n’eût fait qu’un

cas fort médiocre de ces pauvres richesses, de ces misérables trésors

dont le poëte se contente pour habiller sa fantaisie et qui lui

suffisent avec l’illusion des lumières jointe au prestige de la langue

des dieux à enchanter les plus difficiles spectateurs.

Les valets du marquis de Bruyères, en laquais de bonne maison aussi

insolents que des maîtres, touchaient du bout des doigts et avec un air

de mépris ces guenilles dramatiques qu’ils aidaient à ranger sous le

hangar, les plaçant d’après les ordres du Tyran, régisseur de la troupe;

ils se trouvaient un peu dégradés de servir des histrions, mais le

marquis avait parlé; il fallait obéir, car il n’était pas tendre à

l’endroit des rébellions, et il se montrait d’une générosité asiatique

en fait d’étrivières.

D’un air aussi respectueux que s’il eût eu affaire à des rois et

princesses véritables, l’intendant vint, la barrette à la main, prendre

les comédiens et les conduire à leurs logements respectifs. Dans l’aile

gauche du château se trouvaient les appartements et chambres destinés

aux visiteurs de Bruyères. Pour y parvenir, on montait de beaux

escaliers aux marches de pierre blanche poncée avec paliers et repos

bien ménagés; on suivait de longs corridors dallés en quadrillage blanc

et noir, éclairés d’une fenêtre à chaque bout sur lesquels s’ouvraient

les portes des chambres désignées d’après la couleur de leur tenture que

répétaient les rideaux de la portière extérieure pour que chaque hôte

pût aisément reconnaître son gîte. Il y avait la chambre jaune, la

chambre rouge, la chambre verte, la chambre bleue, la chambre grise, la

chambre tannée, la chambre de tapisserie, la chambre de cuir de Bohême,

la chambre boisée, la chambre à fresques et telles autres appellations

analogues qu’il vous plaira d’imaginer, car une énumération plus longue

serait par trop fastidieuse et sentirait plutôt son tapissier que son

écrivain.

Toutes ces chambres étaient meublées fort proprement et garnies

non-seulement du nécessaire, mais encore de l’agréable. A la soubrette

Zerbine échut la chambre de tapisserie, une des plus galantes pour les

amours et mythologies voluptueuses dont la haute lice était historiée;

Isabelle eut la chambre bleue, cette couleur seyant aux blondes; la

rouge fut pour Sérafine, et la tannée reçut la Duègne, comme assortie à

l’âge de la compagnonne par la sévérité renfrognée de la nuance.

Sigognac fut installé dans la chambre tendue en cuir de Bohême non loin

de la porte d’Isabelle, attention délicate du marquis; ce logis assez

magnifique ne se donnait qu’aux hôtes d’importance, et le châtelain de

Bruyères tenait à traiter particulièrement parmi ces baladins un homme

de naissance, et à lui prouver qu’il en faisait estime, tout en

respectant le mystère de son incognito. Le reste de la troupe, le Tyran,

le Pédant, le Scapin, le Matamore et le Léandre, furent distribués dans

les autres logis.

Sigognac mis en possession de son gîte où l’on avait déposé son mince

bagage, tout en réfléchissant à la bizarrerie de sa situation, regardait

d’un œil surpris, car jamais il ne s’était trouvé en pareille fête,

l’appartement qu’il devait occuper pendant son séjour au château. Les

murailles, comme le nom de la chambre l’indiquait, étaient tapissées de

cuir de Bohême gaufré de fleurs chimériques et de ramages extravagants

découpant sur un fond de vernis d’or leurs corolles, rinceaux et

feuilles enluminées de couleurs à reflets métalliques luisant comme du

paillon. Cela formait une tenture aussi riche que propre descendant de

la corniche, jusqu’à un lambris de chêne noir très-bien divisé en

panneaux, losanges et caissons.

Les rideaux des fenêtres étaient de brocatelle jaune et rouge rappelant

le fond de la tenture et la couleur dominante des fleurs. Cette même

brocatelle formait la garniture du lit, dont le chevet s’appuyait au mur

et dont les pieds s’allongeaient dans la salle de manière à former

ruelle de chaque côté. Les portières ainsi que les meubles étaient d’une

étoffe semblable et de nuances assorties.

Le capitaine Fracasse · 第 8 / 47 段