[Illustration: Oui, répondit le brigand, tu es brave et fidèle... (Page

72.)]

et, parvenus à l’endroit le plus secret, ils se mirent activement à

déranger des pierres et des brassées de broussailles, jusqu’à ce qu’ils

eussent mis à nu cinq ou six planches saupoudrées de terre. Agostin

souleva les planches, les jeta de côté, et descendit jusqu’à mi-corps

dans la noire ouverture qu’elles laissaient béante. Était-ce l’entrée

d’un souterrain ou d’une caverne, retraite ordinaire du brigand? la

cachette où il serrait les objets volés? l’ossuaire où il entassait les

cadavres de ses victimes?

Cette dernière supposition eût paru la plus vraisemblable au spectateur,

si la scène eût eu d’autres témoins que les choucas perchés dans la

sapinière.

Agostin se courba, parut fouiller au fond de la fosse, se redressa

tenant entre les bras une forme humaine d’une roideur cadavérique, qu’il

jeta sans cérémonie sur le bord du trou. Chiquita ne parut éprouver

aucune frayeur à cette exhumation étrange, et tira le corps par les

pieds à quelque distance de la fosse, avec plus de force que sa frêle

apparence ne permettait d’en supposer. Agostin, continuant son lugubre

travail, sortit encore de cet Haceldama cinq cadavres que la petite

fille rangea auprès du premier, souriant comme une jeune goule prête à

faire ripaille dans un cimetière. Cette fosse ouverte, ce bandit

arrachant à leur repos les restes de ses victimes, cette petite fille

aidant à cette funèbre besogne, tout cela sous l’ombre noire des sapins,

composait un tableau fait pour inspirer l’effroi aux plus braves.

Le bandit prit un des cadavres, le porta sur la crête de l’escarpement,

le dressa, et le fit tenir debout en fichant en terre le pieu auquel le

corps était lié. Ainsi maintenu, le cadavre singeait assez à travers

l’ombre l’apparence d’un homme vivant.

«Hélas! à quoi en suis-je réduit par le malheur des temps, dit Agostin

avec un han de saint Joseph. Au lieu d’une bande de vigoureux drôles,

maniant le couteau et l’arquebuse comme des soldats d’élite, je n’ai

plus que des mannequins couverts de guenilles, des épouvantails à

voyageurs, simples comparses de mes exploits solitaires! Celui-ci,

c’était Matasierpes, le vaillant Espagnol, mon ami de cœur, un garçon

charmant, qui avec sa navaja traçait des croix sur la figure des

gavaches aussi proprement qu’avec un pinceau trempé dans du rouge; bon

gentilhomme d’ailleurs, hautain comme s’il était issu de la propre

cuisse de Jupiter, présentant le coude aux dames pour descendre de coche

et détroussant les bourgeois d’une façon grandiose et royale! Voilà sa

cape, sa golille et son sombrero à plume incarnadine que j’ai pieusement

dérobés au bourreau comme des reliques, et dont j’ai revêtu l’homme de

paille qui remplace ce jeune héros digne d’un meilleur sort. Pauvre

Matasierpes! cela le contrariait d’être pendu, non qu’il se souciât du

trépas, mais comme noble, il prétendait avoir le droit d’être décapité.

Par malheur, il ne portait pas sa généalogie dans sa poche, et il lui

fallut expirer perpendiculairement.»

Retournant près de la fosse, Agostin prit un autre mannequin coiffé d’un

béret bleu:

«Celui-là, c’est Isquibaïval, un fameux, un vaillant, plein de cœur à

l’ouvrage, mais il avait quelquefois trop de zèle et se laissait aller à

tout massacrer: il ne faut pas détruire la pratique, que diable! Du

reste, peu âpre au butin, toujours content de sa part. Il dédaignait

l’or et n’aimait que le sang; brave nature! Et quelle belle attitude il

eut sous la barre du tortionnaire, lorsqu’il fut roué en pleine place

d’Orthez! Régulus et saint Barthélemy ne firent pas meilleure contenance

dans les tourments. C’était ton père, Chiquita, honore sa mémoire et dis

une prière pour le repos de son âme.»

La petite fit un signe de croix, et ses lèvres s’agitèrent comme

murmurant les paroles sacrées.

Le troisième épouvantail avait le pot en tête et rendait entre les bras

d’Agostin un bruit de ferraille. Un plastron de fer luisait vaguement

sur son buffle en lambeaux, et des targettes brimballaient sur ses

cuisses. Le bandit fourbit l’armure de sa manche pour lui rendre son

éclat.

«Un éclair de métal qui flamboie dans l’ombre inspire parfois une

terreur salutaire. On croit avoir affaire à des gens d’armes en vacance.

Un vieux routier, celui-là! travaillant sur le grand chemin comme sur le

champ de bataille, avec sang-froid, méthode et discipline. Une pistolade

en pleine figure me le ravit. Quelle irréparable perte! Mais je vengerai

bien sa mort!»

Le quatrième fantôme, drapé d’un manteau en dents de scie, fut comme les

autres honoré d’une oraison funèbre. Il avait rendu l’âme à la question,

ne voulant pas convenir, par modestie, de ses hauts faits, et refusant

avec une constance héroïque de livrer les noms de ses camarades à la

justice trop curieuse.

Le cinquième, représentant Florizel de Bordeaux, n’obtint pas de

myriologie d’Agostin, mais un simple regret mêlé d’espérance. Florizel,

la main la plus légère de la province pour tirer sur les ponts la soie

ou la laine, ne se balançait pas comme les autres, moins heureux, aux

chaînes du gibet, lavé de la pluie et piqué des corbeaux. Il voyageait

aux frais de l’État sur les galères du roi dans les mers océanes et

méditerranées. Ce n’était qu’un filou parmi des brigands, un renard dans

une bande de loups; mais il avait des dispositions, et, perfectionné à

l’école de la chiourme, il pouvait devenir un sujet d’importance; on

n’est pas parfait du premier coup. Agostin attendait impatiemment que

cet aimable personnage s’échappât du bagne et lui revînt.

Gros et court, vêtu d’une souquenille cerclée par une large ceinture de

cuir, coiffé d’un chapeau à larges bords, le sixième mannequin fut

planté un peu en avant des autres comme un chef d’escouade.

«Tu mérites cette place d’honneur, fit Agostin en s’adressant à

l’épouvantail, patriarche du grand chemin, Nestor de la tire, Ulysse de

la pince et du croc, ô grand Lavidalotte, mon guide et mon maître, toi

qui me reçus parmi les chevaliers de la belle Étoile, et qui, de mauvais

écolier que j’étais, me fis bandit émérite. Tu m’appris à parler le

narquois, à me déguiser de vingt manières diverses, comme feu Protéus

quand il était pressé des gens; à ficher le couteau dans le nœud d’une

planche à trente pas de distance; à moucher une chandelle d’un coup de

pistolet; à passer comme la bise à travers les serrures; à me promener

invisible par les logis, de même que si j’eusse eu une main de gloire en

ma possession; à trouver les cachettes les plus absconses, et cela sans

baguette de coudrier! Que de bonnes doctrines j’ai reçues de toi, grand

homme! et comme tu me fis voir, par raisons éloquemment déduites, que le

travail était fait pour les sots! Pourquoi faut-il que la fortune

marâtre t’ait réduit à mourir de faim dans cette caverne, dont les

issues étaient gardées et où les sergents n’osaient pénétrer; car nul ne

se soucie, pour brave qu’il soit, d’affronter le lion en son antre même;

mourant, il peut encore abattre cinq ou six compagnons, de sa griffe ou

de sa dent! Allons, toi à qui, indigne, j’ai succédé, commande sagement

cette petite troupe chimérique et fallote, ces mannequins spectres des

braves que nous avons perdus, et qui, bien que défunts, rempliront

encore, comme le Cid mort, leur office de vaillants. Vos ombres,

glorieux bandits, suffiront à détrousser ces bélîtres.»

Sa besogne terminée, le bandit alla se planter sur la route pour juger

de l’effet de la mascarade. Les brigands de paille avaient l’air

suffisamment horrifique et féroce, et l’œil de la peur pouvait s’y

tromper dans l’ombre de la nuit ou le crépuscule du matin, à cette heure

louche où les vieux saules, avec leurs tronçons de branches, prennent au

rebord des fossés la physionomie d’hommes vous montrant le poing ou

brandissant des coutelas.

«Agostin, dit Chiquita, tu as oublié d’armer tes mannequins!

--C’est vrai, répondit le brigand. A quoi donc pensais-je? Les plus

beaux génies ont leurs distractions; mais cela peut se réparer.»

Et il mit au bout de ces bras inertes de vieux fûts d’arquebuses, des

épées rouillées, ou même de simples bâtons couchés en joue; avec cet

arsenal, la troupe avait au bord des talus un aspect suffisamment

formidable.

«Comme la traite est longue du village à la dînée, ils partiront sans

doute à trois heures du matin; et quand ils passeront devant

l’embuscade, l’aube commencera à poindre, instant favorable, car il ne

faut à nos hommes ni trop de lumière, ni trop d’ombre. Le jour les

trahirait, la nuit les cacherait. En attendant, faisons un somme. Le

grincement des roues non graissées du chariot, ce bruit qui met en fuite

les loups épouvantés, s’entend de loin et nous réveillera. Nous autres

qui ne dormons jamais que d’un œil comme les chats, nous serons bien

vite sur pied.»

Cela dit, Agostin s’étendit sur quelques jonchées de bruyères. Chiquita

s’allongea près de lui pour profiter de la _capa de muestra_ valencienne

qu’il s’était jetée dessus comme couverture, et procurer un peu de

chaleur à ses pauvres petits membres tremblants de fièvre. Bientôt la

tiédeur l’envahit, ses dents cessèrent de claquer, et elle partit pour

le pays des songes. Nous devons avouer que dans ses rêves enfantins ne

voletaient pas de beaux chérubins roses cravatés d’ailes blanches, ne

bêlaient pas des moutons savonnés et ornés de faveurs, ne s’élevaient

pas des palais de caramel à colonnes d’angélique. Non, Chiquita voyait

la tête coupée d’Isabelle qui tenait entre ses dents le collier de

perles, et, sautant par bonds désordonnés et brusques, cherchait à le

dérober aux mains tendues de l’enfant. Ce rêve agitait Chiquita, et

Agostin, à demi réveillé aux soubresauts, murmurait parmi un ronflement:

«Si tu ne te tiens pas tranquille, je t’envoie, d’un coup de pied, au

bas du talus, gigoter avec les grenouilles.»

Chiquita, qui savait Agostin homme de parole, se le tint pour dit et ne

bougea plus. Le souffle de leurs respirations égales fut bientôt le seul

bruit qui trahît la présence d’êtres vivants dans cette morne solitude.

Le brigand et sa petite complice buvaient à pleines gorgées à la coupe

noire du sommeil, au milieu de la lande, quand à l’auberge du _Soleil

bleu_ le bouvier, frappant le sol de son aiguillon, vint avertir les

comédiens qu’il était temps de se mettre en route.

On s’arrangea comme on put dans le chariot, sur les malles qui formaient

des angles désordonnés, et le Tyran se compara au sieur Polyphème,

couché sur une crête de montagne, ce qui ne l’empêcha pas de ronfler

bientôt comme un chantre; les femmes s’étaient blotties au fond, sous la

banne, où les toiles ployées des décors représentaient une espèce de

matelas, comparativement moelleux. Malgré le grincement affreux des

roues, qui sanglotaient, miaulaient, rauquaient, râlaient, tout le monde

s’endormit d’un sommeil pénible, entremêlé de rêves incohérents et

bizarres, où les bruits du chariot se transformaient en ululations de

bêtes féroces ou en cris d’enfants égorgés.

Sigognac, l’esprit agité par la nouveauté de l’aventure et le tumulte de

cette vie bohémienne, si différente du silence claustral de son château,

marchait à côté du char. Il songeait aux grâces adorables d’Isabelle,

dont la beauté et la modestie semblaient plutôt d’une demoiselle née que

d’une comédienne errante, et il s’inquiétait de savoir comment il s’y

prendrait pour s’en faire aimer, ne se doutant pas que la chose était

déjà faite, et que la douce créature, touchée au plus tendre de l’âme,

n’attendait pour lui donner son cœur autre chose, sinon qu’il le lui

demandât. Le timide Baron arrangeait dans sa tête une foule d’incidents

terribles ou romanesques, de dévouements comme on en voit dans les

livres de chevalerie pour amener ce formidable aveu dont la pensée

seule lui serrait la gorge; et cependant cet aveu qui lui coûtait tant,

la flamme de ses yeux, le tremblement de sa voix, ses soupirs mal

étouffés, l’empressement un peu gauche dont il entourait Isabelle, les

réponses distraites qu’il faisait aux comédiens, l’avaient déjà prononcé

de la façon la plus claire. La jeune femme, quoiqu’il ne lui eût pas dit

un mot d’amour, ne s’y était pas trompée.

Le matin commençait à grisonner. Une étroite bande de lumière pâle

s’allongeait au bord de la plaine, dessinant en noir d’une manière

distincte, malgré l’éloignement, les bruyères frissonnantes et même la

pointe des herbes. Quelques flaques d’eau, égratignées par le rayon,

brillaient çà et là comme les morceaux d’une glace brisée. De légers

bruits s’éveillaient, et des fumées montaient dans l’air tranquille,

révélant à de grandes distances la reprise de l’activité humaine au

milieu de ce désert. Sur la zone lumineuse, dont la teinte tournait au

rose, une forme bizarre se profilait, qui de loin ressemblait à un

compas tenu par un géomètre invisible et mesurant la lande. C’était un

berger monté sur ses échasses, marchant à pas de faucheux à travers les

marécages et les sables.

Ce spectacle n’était pas nouveau pour Sigognac, et il y faisait peu

d’attention, mais, si fort qu’il fût enfoncé dans sa rêverie, il ne put

s’empêcher d’être préoccupé par un petit point brillant qui scintillait

sous l’ombre encore fort noire du bouquet de sapins où nous avons laissé

Agostin et Chiquita. Ce ne pouvait être une luciole; la saison où

l’amour illumine les vers luisants de son phosphore était passée depuis

plusieurs mois. Était-ce l’œil d’un oiseau de nuit borgne? car il n’y

avait qu’un point lumineux. Cette supposition ne satisfaisait pas

Sigognac; on eût dit le pétillement d’une mèche d’arquebuse allumée.

Cependant le chariot marchait toujours, et, en se rapprochant de la

sapinière, Sigognac crut démêler sur le bord de l’escarpement une rangée

d’êtres bizarres plantés comme en embuscade et dont les premiers rayons

du soleil levant ébauchaient vaguement les formes; mais, à leur parfaite

immobilité, il les prit pour de vieilles souches et se prit à rire en

lui-même de son inquiétude, et il n’éveilla pas les comédiens comme il

en avait d’abord eu l’idée.

Le chariot fit encore quelques tours de roue. Le point brillant

[Illustration: La bourse ou la vie! (Page 79.)]

sur lequel Sigognac tenait toujours les yeux fixés se déplaça. Un long

jet de feu sillonna un flot de fumée blanchâtre; une forte détonation se

fit entendre, et une balle s’aplatit sous le joug des bœufs, qui se

jetèrent brusquement de côté, entraînant le chariot qu’un tas de sable

retint heureusement au bord du fossé.

A la détonation et à la secousse, toute la troupe s’éveilla en sursaut;

les jeunes femmes se mirent à pousser des cris aigus. La vieille seule,

faite aux aventures, garda le silence et prudemment glissa deux ou trois

doublons serrés dans sa ceinture entre son bas et la semelle de son

soulier.

Debout, à la tête du char d’où les comédiens s’efforçaient de sortir,

Agostin, sa cape de Valence roulée sur son bras, sa navaja au poing,

criait d’une voix tonnante:

«La bourse ou la vie! toute résistance est inutile; au moindre signe de

rébellion ma troupe va vous arquebuser!»

Pendant que le bandit posait son ultimatum de grand chemin, le Baron,

dont le généreux cœur ne pouvait admettre l’insolence d’un pareil

maroufle, avait tranquillement dégainé et fondait sur lui l’épée haute.

Agostin parait les bottes du Baron avec son manteau et épiait l’occasion

de lui lancer sa navaja; appuyant le manche du couteau à la saignée, et,

balançant le bras d’un mouvement sec, il envoya la lame au ventre de

Sigognac, à qui bien en prit de n’être pas obèse. Une légère retraite de

côté lui fit éviter la pointe meurtrière; la lame alla tomber à quelques

pas plus loin. Agostin pâlit, car il était désarmé, et il savait que sa

troupe d’épouvantail ne pouvait lui être d’aucun secours. Cependant,

comptant sur un effet de terreur, il cria: «Feu! vous autres!» Les

comédiens, craignant l’arquebusade, firent un moment de retraite et se

réfugièrent derrière le chariot, où les femmes piaillaient comme des

geais plumés vifs. Sigognac lui-même, malgré son courage, ne put

s’empêcher de baisser un peu la tête.

Chiquita, qui avait suivi toute la scène, cachée par un buisson dont

elle écartait les branches, voyant la périlleuse situation de son ami,

rampa comme une couleuvre sur la poudre du chemin, ramassa le couteau

sans qu’on prît garde à elle, et, se redressant d’un bond, remit la

navaja au bandit. Rien n’était plus fier et plus sauvage que

l’expression qui rayonnait sur la tête pâle de l’enfant; des éclairs

jaillissaient de ses yeux sombres, ses narines palpitaient comme des

ailes d’épervier, ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir deux rangées

de dents féroces comme celles qui luisent dans le rictus d’un animal

acculé. Toute sa petite personne respirait indomptablement la haine et

la révolte.

Agostin balança une seconde fois le couteau, et peut-être le baron de

Sigognac eût-il été arrêté au début de ses aventures, si une main de fer

n’avait saisi fort opportunément le poignet du bandit. Cette main,

serrant comme un étau dont on tourne la vis, écrasait les muscles,

froissait les os, faisait gonfler les veines et venir le sang dans les

ongles. Agostin essaya de se débarrasser par des secousses désespérées;

il n’osait se retourner, car le Baron l’eût lardé dans le dos, et il

parait encore les coups de son bras gauche, et pourtant il sentait que

sa main prise s’arracherait de son bras avec ses nerfs s’il persistait à

la délivrer. La douleur devint si violente, que ses doigts engourdis

s’entr’ouvrirent et lâchèrent l’arme.

C’était le Tyran qui, passant derrière Agostin, avait rendu ce bon

office à Sigognac. Tout à coup il poussa un cri:

«Mordions! est-ce qu’une vipère me pique; j’ai senti deux crocs pointus

m’entrer dans la jambe.»

En effet, Chiquita lui mordait le mollet comme un chien pour le faire

retourner; le Tyran, sans lâcher prise, secoua la petite fille et

l’envoya rouler à dix pas sur le chemin. Le Matamore, reployant ses

longs membres articulés comme ceux d’une sauterelle, se baissa, ramassa

le couteau, le ferma et le mit dans sa poche.

Pendant cette scène, le soleil émergeait petit à petit de l’horizon; une

portion de son disque d’or rose se montrait au-dessus de la ligne des

landes, et les mannequins, sous ce rayon véridique, perdaient de plus en

plus leur apparence humaine.

«Ah çà! il paraît, dit le Pédant, que les arquebuses de ces messieurs

ont fait long feu à cause de l’humidité de la nuit. En tout cas, ils ne

sont guère braves, car ils laissent leur chef dans l’embarras et ne

bougent non plus que des Termes mythologiques!

--Ils ont de bonnes raisons pour cela, répliqua le Matamore en

escaladant le talus, ce sont des hommes de paille habillés de guenilles,

armés de ferrailles, excellents pour éloigner les oiseaux des cerises et

des raisins.»

En six coups de pied il fit rouler au milieu de la route les six

grotesques fantoches qui s’épatèrent sur la poudre avec ces gestes

irrésistiblement comiques de marionnettes dont on a abandonné les fils.

Ainsi disloqués et aplatis, les mannequins parodiaient d’une façon aussi

bouffonne que sinistre les cadavres étalés sur les champs de bataille.

«Vous pouvez descendre, mesdames, dit le Baron aux comédiennes, il n’y a

plus rien à craindre; ce n’était qu’un péril en peinture.»

Désolé du mauvais succès d’une ruse qui habituellement lui réussissait,

tant est grande la couardise des gens, et tant la peur grossit les

objets, Agostin penchait la tête d’un air piteux. Près de lui se tenait

Chiquita effarée, hagarde et furieuse comme un oiseau de nuit surpris

par le jour. Le bandit craignait que les comédiens, qui étaient en

nombre, ne lui fissent un mauvais parti ou ne le livrassent à la

justice; mais la farce des mannequins les avait mis en belle humeur, et

ils s’esclaffaient de rire comme un cent de mouches. Le rire n’est point

cruel de sa nature; il distingue l’homme de la bête, et il est, suivant

Homérus, l’apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient

olympiennement tout leur saoul pendant les loisirs de l’éternité.

Aussi le Tyran, qui était bonasse de sa nature, desserra-t-il les

doigts, et tout en maintenant le bandit, lui dit-il de sa grosse voix

tragique, dont il gardait parfois les intonations dans le langage

familier:

«Drôle, tu as fait peur à ces dames, et pour cela tu mériterais d’être

pendu haut et court; mais si, comme je le crois, elles te font grâce,

car ce sont de bonnes âmes, je ne te conduirai pas au prévôt. Le métier

d’argousin ne me ragoûte pas; je ne tiens pas à pourvoir la potence de

gibier. D’ailleurs, ton stratagème est assez picaresque et comique.

C’est un bon tour pour extorquer des pistoles aux bourgeois poltrons.

Comme acteur expert aux ruses et subterfuges, je l’apprécie, et ton

imaginative m’induit à l’indulgence. Tu n’es point platement et

bestialement voleur, et ce serait dommage de t’interrompre en une si

belle carrière.

--Hélas! répondit Agostin, je n’ai pas le choix d’une autre, et suis

plus à plaindre que vous ne pensez; il ne reste plus que moi de ma

troupe aussi bien composée naguère que la vôtre; le bourreau m’a pris

mes premiers, seconds et troisièmes rôles; il faut que je joue tout seul

ma pièce sur le théâtre du grand chemin, affectant des voix diverses,

habillant des mannequins pour faire croire que je suis soutenu par une

bande nombreuse. Ah! c’est un sort plein de mélancolie! Avec cela il ne

passe personne sur ma route, elle est si mal famée, si coupée de

fondrières, si dure aux piétons, chevaux et carrosses; elle ne vient de

nulle part et ne mène à rien; mais je n’ai pas le moyen d’en acheter une

meilleure. Chaque chemin un peu fréquenté a sa compagnie. Les fainéants

qui travaillent s’imaginent que tout est rose dans la vie du voleur; il

y a beaucoup de chardons. Je voudrais bien être honnête; mais comment me

présenter aux portes des villes avec une mine si truculente et une

toilette si sauvagement déguenillée! Les dogues me sauteraient aux

jambes et les sergents au collet, si j’en avais un. Voilà mon coup

manqué, un coup bien machiné, monté bien soigneusement, qui devait me

faire vivre deux mois et me donner de quoi acheter une capeline à cette

pauvre Chiquita. Je n’ai pas de bonheur, et suis né sous une étoile

enragée. Hier, j’ai dîné en serrant ma ceinture d’un cran. Votre courage

intempestif m’ôte le pain de la bouche, et puisque je n’ai pu vous

voler, au moins faites-moi l’aumône.

--C’est juste, répondit le Tyran, nous t’empêchons d’exercer ton

industrie, et nous te devons un dédommagement. Tiens, voilà deux

pistoles pour boire à notre santé.»

Isabelle prit dans le chariot un grand morceau d’étoffe dont elle fit

présent à Chiquita. «Oh! c’est le collier de grains blancs que je

voudrais,» dit l’enfant avec un regard d’ardente convoitise. La

comédienne le défit et le passa au cou de la petite voleuse éperdue et

ravie. Chiquita roulait en silence les grains blancs sous ses doigts

brunis, penchant la tête et tâchant d’apercevoir le collier sur sa

petite poitrine maigre, puis elle releva brusquement sa tête, secoua ses

cheveux en arrière, fixa ses yeux étincelants sur Isabelle, et dit avec

un accent profond et singulier:

«Vous êtes bonne; je ne vous tuerai jamais!»

D’un bond, elle franchit le fossé, courut jusqu’à un petit tertre où

elle s’assit, contemplant son trésor.

Pour Agostin, après avoir salué, il ramassa ses mannequins

démantibulés, les reporta dans la sapinière, et les inhuma de nouveau

pour une meilleure occasion. Le chariot que le bouvier avait rejoint,

car à la détonation de l’arquebuse il s’était bravement enfui, laissant

ses voyageurs se débrouiller comme ils l’entendraient, se remit

pesamment en marche.

La Duègne retira les doublons de ses souliers et les réintégra

mystérieusement au fond de sa pochette.

«Vous vous êtes conduit comme un héros de roman, dit Isabelle à

Sigognac, et sous votre sauvegarde on voyage en sûreté; comme vous avez

bravement poussé ce bandit que vous deviez croire soutenu par une bande

bien armée!

Le capitaine Fracasse · 第 7 / 47 段