il peut lutter contre les plus exquis de la Manche et de Bayonne; il est
confit dans le sel gemme, et sa chair, entrelardée de blanc et de rose,
est la plus appétissante du monde.
--Nous le croyons comme précepte d’Évangile, dit le Pédant exaspéré;
mais déployez vivement cette merveille jambonique, ou bien il va se
passer ici des scènes de cannibalisme comme sur les galions et
caravelles naufragés. Nous n’avons pas commis de crimes ainsi que le
sieur Tantalus pour être torturés par l’apparence de mets fugitifs.
--Vous parlez comme de cire, reprit Chirriguirri du ton le plus
tranquille. Holà! ho! toute la marmitonnerie, qu’on se démène, qu’on
s’évertue, qu’on se précipite! Ces nobles voyageurs ont faim et ne
sauraient attendre!»
La marmitonnerie ne bougea non plus que le Zagarriga susnommé, sous le
prétexte plus spécieux que valable qu’elle n’existait pas et qu’elle
n’avait jamais existé. Tout le domestique de l’auberge consistait en une
grande fille hâve et déchevelée, nommée la Mionnette; mais cette
valetaille idéale qu’interpellait sans cesse maître Chirriguirri
donnait, selon lui, bon air à l’auberge, l’animait, la peuplait, et
justifiait le prix élevé de l’écot. A force d’appeler par leurs noms ces
serviteurs chimériques, l’aubergiste du _Soleil bleu_ était parvenu à
croire à leur existence, et il s’étonnait presque qu’ils ne réclamassent
point leurs gages, discrétion dont il leur savait gré d’ailleurs.
Devinant au sourd chaplis de vaisselle qui se faisait dans la pièce
voisine que le couvert n’était pas encore mis, l’hôtelier, pour gagner
du temps, entreprit l’éloge de la merluche, thème assez stérile, et qui
demandait certains efforts d’éloquence. Heureusement Chirriguirri était
accoutumé à faire valoir les mets insipides par les épices de sa parole.
«Vos Grâces pensent sans doute que la merluche est un régal vulgaire, et
en cela elles n’ont pas tort; mais il y a merluche et merluche. Celle-ci
a été pêchée sur le banc même de Terre-Neuve par le plus hardi marin du
golfe de Gascogne. C’est une merluche de choix, blanche, de haut goût,
point coriace, excellente dans une friture d’huile d’Aix, préférable au
saumon, au thon, au poisson-épée. Notre Saint-Père le pape, puisse-t-il
nous accorder ses indulgences, n’en consomme pas d’autre en carême; il
en use aussi les vendredis et les samedis, et tels autres jours maigres
quand il est fatigué de sarcelles et de macreuses. Pierre Lestorbat, qui
m’approvisionne, fournit aussi Sa Sainteté. De la merluche du
Saint-Père, cela, Capdédious! n’est pas à mépriser, et Vos Seigneuries
sont gens à n’en pas faire fi! autrement elles ne seraient pas bonnes
catholiques.
--Aucun de nous ne tient pour la vache à Colas, répondit le Pédant, et
nous serions flattés de nous ingurgiter cette merluche papale; mais,
Corbacche! que ce mirifique poisson daigne sauter de la friture dans
l’assiette, ou nous allons nous dissiper en fumée comme larves et
lémures quand chante le coq et retourne le soleil.
--Il ne serait point décent de manger la friture avant le potage, ce
serait mettre culinairement la charrue devant les bœufs, fit maître
Chirriguirri d’un air de suprême dédain, et Vos Seigneuries sont trop
bien élevées pour se permettre des incongruités semblables. Patience, la
garbure a besoin encore d’un bouillon ou deux.
--Cornes du diable et nombril du pape! beugla le Tyran, je me
contenterais d’un brouet lacédémonien s’il était servi sur l’heure!»
Le baron de Sigognac ne disait rien et ne témoignait aucune impatience;
il avait mangé la veille! Dans les longues disettes de son château de la
faim, il s’était de longue main rompu aux abstinences érémitiques, et
cette fréquence de repas étonnait son sobre estomac. Isabelle, Sérafine
ne se plaignaient pas, car la montre de voracité ne sied point aux
jeunes dames, lesquelles sont censées se repaître de rosée et suc de
fleurs comme avettes. Le Matamore, soigneux de sa maigreur, semblait
enchanté, car il venait de resserrer son ceinturon d’un point, et
l’ardillon de la boucle claquait librement dans le trou du cuir. Le
Léandre bâillait et montrait les dents. La Duègne s’était assoupie, et
sous son menton penché regorgeaient en boudins trois plis de chair
flasque.
La petite fille, qui dormait à l’autre bout du banc, s’était réveillée
et redressée. On pouvait voir son visage qu’elle avait dégagé de ses
cheveux qui semblaient avoir déteint sur son front tant il était fauve.
Sous le hâle de la figure perçait une pâleur de cire, une pâleur mate et
profonde. Aucune couleur aux joues, dont les pommettes saillaient. Sur
les lèvres bleuâtres, dont le sourire malade découvrait des dents d’une
blancheur nacrée, la peau se fendillait en minces lamelles. Toute la vie
paraissait réfugiée dans les yeux.
La maigreur de sa figure faisait paraître ses yeux énormes, et la large
meurtrissure de bistre qui les entourait comme une auréole leur donnait
un éclat fébrile et singulier.--Le blanc en paraissait presque bleu,
tant les prunelles y tranchaient par leur brun sombre, et tant la double
ligne de cils était épaisse et fournie. En ce moment ces yeux étranges
exprimaient une admiration enfantine et une convoitise féroce, et ils se
tenaient opiniâtrement fixés sur les bijoux de l’Isabelle et de la
Sérafine, dont la petite sauvage, sans doute, ne connaissait pas le peu
de valeur. La scintillation de quelque passementerie d’or faux, l’orient
trompeur d’un collier en perles de Venise, l’éblouissaient et la
tenaient comme dans une sorte d’extase. Évidemment elle n’avait, de sa
vie, rien vu de si beau. Ses narines se dilataient, une faible rougeur
lui montait aux joues, un rire sardonique voltigeait sur ses lèvres
pâles, interrompu de temps à autre par un claquement de dents fiévreux,
rapide et sec.
Heureusement personne de la compagnie ne regardait ce pauvre petit tas
de haillons secoué d’un tremblement nerveux, car on eût été effrayé de
l’expression farouche et sinistre imprimée sur les traits de ce masque
livide.
Ne pouvant maîtriser sa curiosité, l’enfant étendit sa main brune,
délicate et froide comme une main de singe, vers la robe d’Isabelle,
dont ses doigts palpèrent l’étoffe avec un sentiment visible de plaisir
et une titillation voluptueuse. Ce velours fripé, miroité à tous ses
plis, lui semblait le plus neuf, le plus riche et le plus moelleux du
monde.
Quoique le tact eût été bien léger, Isabelle se retourna et vit l’action
de la petite, à qui elle sourit maternellement. Se sentant sous un
regard, l’enfant avait repris subitement une niaise physionomie puérile
n’indiquant qu’une stupeur idiote, avec une science instinctive de
mimique qui eût fait honneur à une comédienne consommée dans la pratique
de son art, et, d’une voix dolente, elle dit en son patois:
«C’est comme la chape de la Notre-Dame sur l’autel!»
Puis, baissant ses cils dont la frange noire lui descendait jusque sur
les pommettes, elle appuya ses épaules au dossier de la banquette,
joignit ses mains, croisa ses pouces et feignit de s’endormir comme
accablée par la fatigue.
Mionnette, la grande fille hagarde, vint annoncer que le souper était
prêt, et l’on passa dans la salle voisine.
Les comédiens firent de leur mieux honneur au menu de maître
Chirriguirri, et, sans y trouver les exquisités promises, assouvirent
leur faim, et surtout leur soif par de longues accolades à l’outre
presque désenflée, comme une cornemuse d’où le vent serait sorti.
Ils allaient se lever de table, lorsque des abois de chiens et un bruit
de pieds de chevaux se firent entendre près de l’auberge. Trois coups
frappés à la porte avec une autorité impatiente signalèrent un voyageur
qui n’avait pas l’habitude de faire le pied de grue. La Mionnette se
précipita vers l’huis, tira le loquet, et un cavalier, lui jetant
presque le battant à la figure, entra au milieu d’un tourbillon de
chiens qui faillirent renverser la servante et se répandirent dans la
salle sautant, gambadant, cherchant les reliefs sur les assiettes
desservies, et en une minute accomplissant avec leurs langues la besogne
de trois laveuses de vaisselle.
Quelques coups de fouet vigoureusement appliqués sur l’échine, sans
distinction d’innocents ou de coupables, calmèrent comme par
enchantement cette agitation; les chiens se réfugièrent sous les bancs,
haletants, tirant la langue, posèrent leurs têtes sur leurs pattes ou
s’arrondirent en boule, et le cavalier, faisant bruyamment résonner les
mollettes de ses éperons, entra dans la chambre où mangeaient les
comédiens avec l’assurance d’un homme qui est toujours chez lui quelque
part qu’il se trouve. Chirriguirri le suivait, le béret à la main, d’un
air obséquieux et presque craintif, lui qui cependant n’était pas
timide.
Le cavalier, debout sur le seuil de la chambre, toucha légèrement le
bord de son feutre et parcourut d’un œil tranquille le cercle des
comédiens qui lui rendaient son salut.
Il pouvait avoir trente ou trente-cinq ans; des cheveux blonds frisés en
spirale encadraient sa tête sanguine et joviale, dont les tons roses
tournaient au rouge sous l’impression de l’air et des exercices
violents. Ses yeux, d’un bleu dur, brillaient à fleur de tête; son nez,
un peu retroussé du bout, se terminait par une facette nettement coupée.
Deux petites moustaches rousses, cirées aux pointes et tournées en croc,
se tortillaient sous ce nez comme des virgules, faisant symétrie à une
royale en feuille d’artichaut. Entre les moustaches et la royale
s’épanouissait une bouche dont la lèvre supérieure un peu mince
corrigeait ce que l’inférieure, large, rouge et striée de lignes
perpendiculaires, aurait pu avoir de trop sensuel. Le menton se
rebroussait brusquement, et sa courbe faisait saillir le bouquet de
poils de la barbiche. Le front qu’il découvrit en jetant son feutre sur
un escabeau présentait des tons blancs et satinés, préservé qu’il était
habituellement des ardeurs du soleil par l’ombre du chapeau, et
indiquait que ce gentilhomme, avant qu’il eût quitté la cour pour la
campagne, devait avoir le teint fort délicat. En somme, la physionomie
était agréable, et la gaieté du franc compagnon y tempérait à propos la
fierté du noble.
Le costume du nouveau venu montrait par son élégance que du fond de la
province le marquis, c’était son titre, n’avait pas rompu ses relations
avec les bons faiseurs et les bonnes faiseuses.
Un col de point coupé dégageait son col et se rabattait sur une veste de
drap couleur citron agrémentée d’argent, très-courte et laissant
déborder entre elle et le haut-de-chausses un flot de linge fin. Les
manches de cette veste, ou plutôt de cette brassière, découvraient la
chemise jusqu’au coude; le haut-de-chausses bleu, orné d’une sorte de
tablier en canons de rubans paille, descendait un peu au-dessous du
genou, où des bottes molles ergotées d’éperons d’argent le rejoignaient.
Un manteau bleu galonné d’argent, posé sur le coin de l’épaule, et
retenu par une ganse, complétait ce costume, un peu trop coquet
peut-être pour la saison et le pays, mais que nous justifierons d’un
mot: le marquis venait de suivre la chasse avec la belle Yolande, et il
s’était adonisé de son mieux, voulant soutenir son ancienne réputation
de braverie, car il avait été admiré au Cours-la-Reine parmi les
raffinés et les gens du bel air.
«La soupe à mes chiens, un picotin d’avoine à mon cheval, un morceau de
pain et de jambon pour moi, un rogaton quelconque à mon piqueur,» dit le
marquis jovialement en prenant place au bout de la table, près de la
Soubrette, qui, voyant un beau seigneur si bien nippé, lui avait
décoché une œillade incendiaire et un sourire vainqueur.
Maître Chirriguirri plaça une assiette d’étain et un gobelet devant le
marquis;--la Soubrette, avec la grâce d’une Hébé, lui versa une large
rasade, qu’il avala d’un trait. Les premières minutes furent consacrées
à réduire au silence les abois d’une faim de chasseur, la plus féroce
des faims, égale en âpreté à celle que les Grégeois nomment _boulimie_;
puis le marquis promena son regard autour de la table, et remarqua parmi
les comédiens, assis près d’Isabelle, le baron de Sigognac, qu’il
connaissait de vue, et qu’il avait croisé en passant avec la chasse
devant le char à bœufs.
Isabelle souriait au Baron, qui lui parlait bas, de ce sourire
languissant et vague, caresse de l’âme, témoignage de sympathie plutôt
qu’expression de gaieté, auquel ne sauraient se méprendre ceux qui ont
un peu l’habitude des femmes, et cette expérience ne manquait pas au
marquis. La présence de Sigognac dans cette troupe de bohèmes ne le
surprit plus; et le mépris que lui inspirait l’équipement délabré du
pauvre Baron diminua de beaucoup. Cette entreprise de suivre sa belle
sur le chariot de Thespis à travers le hasard des aventures comiques ou
tragiques lui parut d’une imaginative galante et d’un esprit délibéré.
Il fit un signe d’intelligence à Sigognac pour lui marquer qu’il l’avait
reconnu et comprenait son dessein; mais en véritable homme de cour il
respecta son incognito, et ne parut plus s’occuper que de la Soubrette,
à qui il débitait des galanteries superlatives, moitié vraies, moitié
moqueuses, qu’elle acceptait de même avec des éclats de rire propres à
montrer jusqu’au gosier sa denture magnifique.
Le marquis, désireux de pousser une aventure qui se présentait si bien,
jugea à propos de se dire tout à coup fort épris du théâtre et bon juge
en matière de comédie.--Il se plaignit de manquer en province de ce
plaisir propre à exercer l’intellect, affiner le langage, augmenter la
politesse et perfectionner les mœurs, et, s’adressant au Tyran qui
paraissait le chef de la troupe, il lui demanda s’il n’avait pas
d’engagements qui l’empêchassent de donner quelques représentations des
meilleures pièces de son répertoire au château de Bruyères, où il serait
facile de dresser un théâtre dans la grand’salle ou dans l’orangerie.
Le Tyran, souriant d’un air bonasse dans sa large barbe de crin,
répondit que rien n’était plus facile, et que sa troupe, une des plus
excellentes qui courussent la province, était au service de Sa
Seigneurie, depuis le roi jusqu’à la soubrette, ajouta-t-il avec une
feinte bonhomie.
«Voilà qui tombe on ne peut mieux, répondit le marquis, et pour les
conditions il n’y aura point de difficulté; vous fixerez vous-même la
somme; on ne marchande point avec Thalie, laquelle est une muse fort
considérée d’Apollon, et aussi bien vue à la cour qu’à la ville et en
province, où l’on n’est pas si Topinambou qu’on affecte de le croire à
Paris.»
Cela dit, le marquis, après un coup de genou significatif à la Soubrette
qui ne s’en effaroucha point, quitta la table, enfonça son feutre
jusqu’au sourcil, salua la compagnie de la main, et repartit au milieu
des jappements de sa meute; il prenait les devants pour préparer au
château la réception des comédiens.
Il se faisait déjà tard, et l’on devait repartir le matin de très-bonne
heure, car le château de Bruyères était assez éloigné, et si un cheval
barbe peut, par les chemins de traverse, franchir aisément une distance
de trois ou quatre lieues, un chariot pesamment chargé et traîné sur une
grande route sablonneuse, par des bœufs déjà fatigués, y met un espace
de temps beaucoup plus considérable.
Les femmes se retirèrent dans une espèce de soupente, où l’on avait jeté
des bottes de paille; les hommes restèrent dans la salle, s’accommodant
du mieux qu’ils purent sur les bancs et les escabeaux.
IV.
BRIGANDS POUR LES OISEAUX.
Retournons maintenant à la petite fille que nous avons laissée endormie
sur le banc d’un sommeil trop profond pour ne pas être simulé. Son
attitude nous semble à bon droit suspecte, et la féroce convoitise, avec
laquelle ses yeux sauvages se fixaient sur le collier de perles
d’Isabelle demande à ce qu’on surveille ses démarches.
En effet, dès que la porte se fut refermée sur les comédiens, elle
souleva lentement ses longues paupières brunes, promena son regard
inquisiteur dans tous les coins de la chambre, et quand elle se fut bien
assurée qu’il n’y avait plus personne, elle se laissa couler du rebord
de la banquette sur ses pieds, se dressa, rejeta ses cheveux en arrière
par un mouvement qui lui était familier, et se dirigea vers la porte,
qu’elle ouvrit sans faire plus de bruit qu’une ombre. Elle la referma
avec beaucoup de précaution, prenant garde que le loquet ne retombât
trop brusquement, puis elle s’éloigna à pas lents jusqu’à l’angle d’une
haie qu’elle tourna.
Sûre alors d’être hors de vue du logis, elle prit sa course, sautant les
fossés d’eau croupie, enjambant les sapins abattus et bondissant sur les
bruyères comme une biche ayant une meute après elle. Les longues mèches
de sa chevelure lui flagellaient les joues comme des serpents noirs, et
parfois, retombant du front, lui interceptaient la vue; alors, sans
ralentir la rapidité de son allure, elle les repoussait avec la paume de
la main derrière son oreille et faisait un geste d’impatience mutine;
mais ses pieds agiles semblaient n’avoir pas besoin d’être guidés par la
vue, tant ils connaissaient le chemin.
L’aspect du lieu, autant qu’on pouvait le démêler à la lueur livide
d’une lune à moitié masquée et portant pour touret de nez un nuage de
velours noir, était particulièrement désolé et lugubre. Quelques sapins,
que l’entaille destinée à leur soutirer la résine rendait semblable à
des spectres d’arbres assassinés, étalaient leurs plaies rougeâtres sur
le bord d’un chemin sablonneux, dont la nuit ne parvenait pas à éteindre
la blancheur. Au delà, de chaque côté de la route, s’étendaient les
bruyères d’un violet sombre, où flottaient des bancs de vapeurs
grisâtres auxquelles les rayons de l’astre nocturne donnaient un air de
fantômes en procession, bien fait pour porter la terreur en des âmes
superstitieuses ou peu habituées aux phénomènes de la nature dans ces
solitudes.
L’enfant, accoutumée sans doute à ces fantasmagories du désert, n’y
faisait aucune attention et continuait sa course. Elle arriva enfin à
une espèce de monticule couronné de vingt ou trente sapins qui formaient
là comme une sorte de bois. Avec une agilité singulière, et qui ne
trahissait aucune fatigue, elle franchit l’escarpement assez roide et
gagna le sommet du tertre. Debout sur l’élévation, elle promena quelque
temps autour d’elle ses yeux pour qui l’ombre ne semblait pas avoir de
voiles, et, n’apercevant que l’immensité solitaire, elle mit deux de ses
doigts dans sa bouche et poussa, à trois reprises, un de ces sifflements
que le voyageur, traversant les bois la nuit, n’entend jamais sans une
angoisse secrète, bien qu’il les suppose produits par des chats-huants
craintifs ou toute autre bestiole inoffensive.
Une pause séparait chacun des cris, que sans cela l’on eût pu confondre
avec les ululations des orfraies, des bondrées et des chouettes, tant
l’imitation était parfaite.
Bientôt un monceau de feuilles parut s’agiter, fit le gros dos, se
secoua comme une bête endormie qu’on réveille, et une forme humaine se
dressa lentement devant la petite.
«C’est toi, Chiquita, dit l’homme. Quelle nouvelle? Je ne t’attendais
plus et faisais un somme.»
L’homme qu’avait réveillé l’appel de Chiquita était un gaillard de
vingt-cinq ou trente ans, de taille moyenne, maigre, nerveux et
paraissant propre à toutes les mauvaises besognes; il pouvait être
braconnier, contrebandier, faux-saunier, voleur et coupe-jarret,
honnêtes industries qu’il pratiquait les unes après les autres ou toutes
à la fois, selon l’occurrence.
Un rayon de lune tombant sur lui d’entre les nuages, comme le jet de
lumière d’une lanterne sourde, le détachait en clair du fond sombre des
sapins, et eût permis, s’il se fût trouvé là quelque spectateur,
d’examiner sa physionomie et son costume d’une truculence
caractéristique. Sa face, basanée et cuivrée comme celle d’un sauvage
caraïbe, faisait briller par le contraste ses yeux d’oiseau de proie et
ses dents d’une extrême blancheur, dont les canines très-pointues
ressemblaient à des crocs de jeune loup. Un mouchoir ceignait son front
comme le bandeau d’une blessure, et comprimait les touffes d’une
chevelure drue, bouclée et rebelle, hérissée en huppe au sommet de la
tête; un gilet de velours bleu, décoloré par un long usage et agrémenté
de boutons faits de piécettes soudées à une tige de métal, enveloppait
son buste; des grègues de toile flottaient sur ses cuisses, et des
alpargatas faisaient s’entre-croiser leurs bandelettes autour de ses
jambes aussi fermes et sèches que des jambes de cerf. Ce costume était
complété par une large ceinture de laine rouge montant des hanches aux
aisselles, et entourant plusieurs fois le corps. Au milieu de l’estomac,
une bosse indiquait le garde-manger et le trésor du malandrin; et, s’il
se fût retourné, on eût pu voir dans son dos, dépassant les deux bords
de la ceinture, une immense navaja de Valence, une de ces navajas
allongées en poisson, dont la lame se fixe en tournant un cercle de
cuivre, et porte sur son acier autant de stries rouges que le brave dont
elle est l’arme a commis de meurtres. Nous ne savons combien la navaja
d’Agostin comptait de cannelures écarlates, mais à la mine du drôle il
était permis, sans manquer à la charité, de les supposer nombreuses.
Tel était le personnage avec qui Chiquita entretenait des relations
mystérieuses.
«Eh bien! Chiquita, dit Agostin en passant avec un geste amical sa rude
main sur la tête de l’enfant, qu’as-tu remarqué à l’auberge de maître
Chirriguirri?
--Il est venu, répondit la petite, un chariot plein de voyageurs; on a
porté cinq grands coffres sous le hangar, qui semblaient assez lourds,
car il fallait deux hommes pour chacun.
--Hum! fit Agostin, quelquefois les voyageurs mettent des cailloux dans
leurs bagages pour se créer de la considération auprès des hôteliers;
cela s’est vu.
--Mais, répondit Chiquita, les trois jeunes dames qui sont avec eux ont
des galons en passementeries d’or sur leurs habits. L’une d’elles, la
plus jolie, a autour du coup un rang de gros grains blancs d’une couleur
argentée, et qui brillent à la lumière; oh! c’est bien beau! bien
magnifique!
--Des perles! bon cela, dit entre ses dents le bandit, pourvu qu’elles
ne soient pas fausses! On travaille d’un si merveilleux goût à Murano,
et les galants du jour ont des morales si relâchées!
--Mon bon Agostin, poursuivit Chiquita d’un ton de voix câlin, si tu
coupes le cou à la belle dame, tu me donneras le collier.
--Cela t’irait bien, en effet, et congruerait merveilleusement à ta
tignasse ébouriffée, à ta chemise en toile à torchon et à ta jupe
jaune-serin.
--J’ai fait si souvent le guet pour toi, j’ai tant couru afin de
t’avertir quand le brouillard s’élevait de terre, et que la rosée
mouillait mes pauvres pieds nus. T’ai-je jamais fait attendre ta
nourriture dans tes cachettes, même lorsque la fièvre me faisait claquer
du bec comme une cigogne au bord d’un marécage et que je pouvais à peine
me traîner à travers les halliers et les broussailles?
--Oui, répondit le brigand, tu es brave et fidèle; mais nous ne le
tenons pas encore, ce collier. Combien as-tu compté d’hommes?
--Oh! beaucoup. Un gros et fort, avec une large barbe au milieu du
visage; un vieux, deux maigres, un qui a l’air d’un renard et un autre
qui semble un gentilhomme, bien qu’il ait des habits mal en point.
--Six hommes, fit Agostin devenu rêveur en supputant sur ses doigts.
Hélas! ce nombre ne m’eût pas effrayé autrefois; mais je reste seul de
ma bande. Ont-ils des armes, Chiquita?
--Le gentilhomme a son épée et le grand maigre sa rapière.
--Pas de pistolets, ni d’arquebuse?
--Je n’en ai pas vu, reprit Chiquita, à moins qu’ils ne les aient
laissés dans le chariot, mais Chirriguirri ou la Mionnette m’aurait fait
signe.
--Allons, risquons le coup, et dressons l’embuscade, dit Agostin en
prenant sa résolution. Cinq coffres, des broderies d’or, un collier de
perles. J’ai travaillé pour moins.»
Le brigand et la petite fille entrèrent dans le bois de sapins;