ne peut montrer les objets que successivement. Un coup d’œil suffirait à
saisir dans un tableau où l’artiste les aurait groupées autour de la
table les diverses figures dont le dessin vient d’être donné; on les y
verrait avec les ombres, les lumières, les attitudes contrastées, le
coloris propre à chacun et une infinité de détails d’ajustement qui
manquent à cette description, cependant déjà trop longue, bien qu’on ait
tâché de la faire le plus brève possible; mais il fallait vous faire
lier connaissance avec cette troupe comique tombée si inopinément dans
la solitude du manoir de Sigognac.
Le commencement du repas fut silencieux; les grands appétits sont muets
comme les grandes passions! mais, les premières furies apaisées, les
langues se dénouèrent. Le jeune Baron, qui peut-être ne s’était pas
rassasié depuis le jour où il avait été sevré, bien qu’il eût la
meilleure envie du monde de paraître amoureux et romanesque devant la
Sérafine et l’Isabelle, mangeait ou plutôt engloutissait avec une ardeur
qui n’eût pas laissé soupçonner qu’il eût soupé déjà. Le Pédant, que
cette fringale juvénile amusait, empilait sur l’assiette du sieur de
Sigognac des ailes de perdrix et des tranches de jambon, aussitôt
disparues que des flocons de neige sur une pelle rouge. Béelzébuth,
emporté par la gourmandise, s’était déterminé, malgré ses terreurs, à
quitter le poste inattaquable qu’il occupait sur la corniche du
dressoir, et s’était fait ce raisonnement triomphal, qu’il serait
difficile de lui tirer les oreilles, puisqu’il n’en possédait pas, et
qu’on ne pourrait se livrer sur lui à cette plaisanterie vulgaire de lui
affûter une casserole au derrière, puisque la queue absente interdisait
ce genre de facétie plus digne de polissons que de gens de bonne
compagnie, comme le paraissaient les hôtes réunis autour de cette table
chargée de mets d’une succulence et d’un parfum inusités. Il s’était
approché, profitant de l’ombre, ventre à terre, et tellement aplati, que
les jointures de ses pattes formaient des coudes au-dessus de son corps,
comme une panthère noire guettant une gazelle, sans que personne eût
pris garde à lui. Parvenu jusqu’à la chaise du baron de Sigognac, il
s’était redressé, et, pour attirer l’attention du maître, il lui jouait
sur le genou un air de guitare avec ses dix griffes. Sigognac, indulgent
pour l’humble ami qui avait souffert de si longues famines à son
service, le faisait participer à sa bonne fortune en lui passant sous la
table des os et des reliefs accueillis avec une reconnaissance
frénétique. Miraut, qui avait trouvé moyen de s’introduire dans la salle
du festin sur les pas de Pierre, eut aussi plus d’un bon lopin pour sa
part.
La vie semblait revenue à cette habitation morte; il y avait de la
lumière, de la chaleur et du bruit. Les comédiennes, ayant bu deux
doigts de vin, pépiaient comme des perruches sur leurs bâtons et se
complimentaient sur leurs succès réciproques. Le Pédant et le Tyran
disputaient sur la préexcellence du poëme comique et du poëme tragique;
l’un soutenant qu’il était plus difficile de faire rire les honnêtes
gens que de les effrayer par des contes de nourrice qui n’avaient de
mérite que l’antiquité; l’autre prétendant que la scurrilité et la
bouffonnerie dont usaient les faiseurs de comédies ravalaient fort leur
auteur. Le Léandre avait tiré un petit miroir de sa poche, et se
regardait avec autant de complaisance que feu Narcissus le nez dans sa
source. Contrairement à l’usage du Léandre, il n’était pas amoureux de
l’Isabelle; ses visées allaient plus haut. Il espérait, par ses grâces
et ses manières de gentilhomme, donner dans l’œil à quelque inflammable
douairière, dont le carrosse à quatre chevaux viendrait le prendre à la
sortie du théâtre et le conduire à quelque château où l’attendrait la
sensible beauté, dans le négligé le plus galant, en face d’un régal des
plus délicats. Cette vision s’était-elle réalisée quelquefois? Léandre
l’affirmait... Scapin le niait, et c’était entre eux le sujet de
contestations interminables. Le damné valet, malicieux comme un singe,
prétendait que le pauvre homme avait beau jouer de la prunelle, lancer
des regards assassins dans les loges, rire de façon à montrer ses
trente-deux dents, tendre le jarret, cambrer sa taille, passer un petit
peigne dans les crins de sa perruque et changer de linge à chaque
représentation, dût-il se passer de déjeuner pour payer la lavandière,
mais qu’il n’était pas parvenu encore à donner la plus légère envie de
sa peau à la moindre baronne, même âgée de quarante-cinq ans, couperosée
et constellée de signes moustachus.
Scapin, voyant Léandre occupé à cette contemplation, avait adroitement
remis cette querelle sur le tapis, et le bellâtre furieux offrit d’aller
chercher parmi ses bagages un coffre rempli de poulets flairant le musc
et le benjoin, à lui adressés par une foule de personnes de qualité,
comtesses, marquises et baronnes, toutes folles d’amour, en quoi le fat
ne se vantait pas tout à fait, ce travers de donner dans les histrions
et les baladins régnant assez par les morales relâchées du temps.
Sérafine disait que si elle était une de ces dames, elle ferait donner
les étrivières au Léandre, pour son impertinence et son indiscrétion; et
Isabelle jurait par badinerie que s’il n’était pas plus modeste, elle ne
l’épouserait pas à la fin de la pièce. Sigognac, quoique la male honte
le tînt à la gorge, et qu’il n’en laissât sortir que des phrases
embrouillées, admirait fort l’Isabelle, et ses yeux parlaient pour sa
bouche. La jeune fille s’était aperçue de l’effet qu’elle produisait sur
le jeune Baron, et lui répondait par quelques regards langoureux, au
grand déplaisir du Tranche-montagne, secrètement amoureux de cette
beauté, quoique sans espoir, vu son emploi grotesque. Un autre plus
adroit et plus audacieux que Sigognac eût poussé sa pointe; mais notre
pauvre Baron n’avait point appris les belles manières de la cour dans
son castel délabré, et quoiqu’il ne manquât ni de lettres ni d’esprit,
il paraissait en ce moment assez stupide.
Les dix flacons avaient été religieusement vidés, et le Pédant renversa
le dernier, en faisant rubis sur l’ongle; ce geste fut compris par le
Matamore, qui descendit à la charrette chercher d’autres bouteilles. Le
Baron, quoiqu’il fût déjà un peu gris, ne put s’empêcher de porter à la
santé des princesses un rouge-bord qui l’acheva.
Le Pédant et le Tyran buvaient en ivrognes émérites qui, s’ils ne sont
jamais tout à fait de sang-froid, ne sont non plus jamais tout à fait
ivres; le Tranche-montagne était sobre à la façon espagnole, et eût vécu
comme ces hidalgos qui dînent de trois olives pochetées et soupent d’un
air de mandoline. Cette frugalité avait une raison: il craignait, en
mangeant et en buvant trop, de perdre la maigreur phénoménale qui était
son meilleur moyen comique. S’il engraissait, son talent diminuait, et
il ne subsistait qu’à la condition de mourir de faim, aussi était-il
dans des transes perpétuelles, et regardait-il souvent à la boucle de
son ceinturon pour s’assurer si, d’aventure, il n’avait pas grossi
depuis la veille. Volontaire Tantale, abstème comédien, martyr de la
maigreur, anatomie disséquée par elle-même, il ne touchait aux mets que
du bout des dents, et s’il eût appliqué des jeûnes à un but pieux, il
eût été en paradis comme Antoine et Macaire. La duègne s’ingurgitait
solides et liquides d’une manière formidable; ses flasques bajoues et
ses fanons tremblaient au branle d’une mâchoire encore bien garnie.
Quant à la Sérafina et à l’Isabelle, n’ayant pas d’éventail sous la
main, elles bâillaient à qui mieux mieux, derrière le rempart diaphane
de leurs jolis doigts. Sigognac, quoiqu’un peu étourdi par les fumées du
vin, s’en aperçut et leur dit:
«Mesdemoiselles, je vois, bien que la civilité vous fasse lutter contre
le sommeil, que vous mourez d’envie de dormir. Je voudrais bien pouvoir
vous donner à chacune une chambre tendue avec ruelle et cabinet, mais
mon pauvre castel tombe en ruine comme ma race dont je suis le
dernier... Je vous cède ma chambre, la seule à peu près où il ne pleuve
pas; vous vous y arrangerez toutes deux avec madame; le lit est large,
et une nuit est bientôt passée. Ces messieurs resteront ici, et
s’accommoderont des fauteuils et des bancs... Surtout, n’allez pas avoir
peur des ondulations de la tapisserie, ni des gémissements du vent dans
la cheminée, ni des sarabandes des souris; je puis vous certifier que,
quoique le lieu soit assez lugubre, il n’y revient point de fantômes.
--Je joue les Bradamante et ne suis pas poltronne. Je rassurerai la
timide Isabelle, dit la Sérafina en riant; quant à notre duègne, elle
est un peu sorcière, et si le diable vient, il trouvera à qui parler.»
Sigognac prit une lumière, et conduisit les dames dans la
[Illustration: La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur
d’Isabelle causée par Béelzébuth... (Page 35.)]
chambre à coucher, qui leur parut, en effet, très-fantastique d’aspect,
car la lampe tremblotante, agitée par le vent, faisait vaciller des
ombres bizarres sur les poutres du plafond, et des formes monstrueuses
semblaient s’accroupir dans les angles non éclairés.
«Cela ferait une excellente décoration pour un cinquième acte de
tragédie,» dit la Sérafina, en promenant ses regards autour d’elle,
tandis qu’Isabelle ne pouvait comprimer un frisson, moitié de froid,
moitié de terreur, en se sentant enveloppée par cette atmosphère de
ténèbres et d’humidité. Les trois femelles se glissèrent sans se
déshabiller sous la couverture. Isabelle se mit entre la Sérafina et la
duègne pour que si quelque patte pelue de fantôme ou d’incube sortait de
dessous le lit, elle rencontrât d’abord une de ses camarades. Les deux
braves s’endormirent bientôt, mais la craintive jeune fille resta
longtemps les yeux ouverts et fixés sur la porte condamnée, comme si
elle eût pressenti au delà des mondes de fantômes et de terreurs
nocturnes. La porte ne s’ouvrit cependant pas, et aucun spectre n’en
déboucha vêtu d’un suaire et secouant ses chaînes, quoique des bruits
singuliers se fissent entendre parfois dans les appartements vides; mais
le sommeil finit par jeter sa poudre d’or sous les paupières de la
peureuse Isabelle, et son souffle égal se joignit bientôt à celui plus
accentué de ses compagnes.
Le Pédant dormait à poings fermés, le nez sur la table, en face du Tyran
qui ronflait comme un tuyau d’orgue et grommelait, en rêvant, quelques
hémistiches d’alexandrins. Le Matamore, la tête appuyée sur le rebord
d’un fauteuil et les pieds allongés sur les chenets, s’était roulé dans
sa cape grise, et ressemblait à un hareng dans du papier. Pour ne pas
déranger sa frisure, Léandre tenait la tête droite et dormait tout d’une
pièce. Sigognac s’était campé dans un fauteuil resté vacant, mais les
événements de la soirée l’avaient trop agité pour qu’il pût s’assoupir.
Deux jeunes femmes ne font pas ainsi irruption dans la vie d’un jeune
homme sans la troubler, surtout lorsque ce jeune homme a vécu jusque-là
triste, chaste, isolé, sevré de tous les plaisirs de son âge par cette
dure marâtre qu’on appelle la misère.
On dira qu’il n’est pas vraisemblable qu’un garçon de vingt ans ait vécu
sans amourette; mais Sigognac était fier, et, ne pouvant se présenter
avec l’équipage assorti à son rang et à son nom, il restait chez lui.
Ses parents, dont il eût pu réclamer les services sans honte, étaient
morts. Il s’enfonçait tous les jours plus profondément dans la retraite
et l’oubli. Il avait bien quelquefois, pendant ses promenades
solitaires, rencontré Yolande de Foix, montée sur sa blanche haquenée,
qui courait le cerf en compagnie de son père et de jeunes seigneurs.
Cette étincelante vision passait bien souvent dans ses rêves; mais quel
rapport pouvait jamais exister entre la belle et riche châtelaine et
lui, pauvre hobereau ruiné et mal en point? Loin de chercher à être
remarqué d’elle, il s’était, lors de ses rencontres, effacé le plus
qu’il avait pu, ne voulant pas donner à rire par son feutre bossué et
piteux, son plumet mangé des rats, ses habits passés et trop larges, son
vieux bidet pacifique, plus propre à servir de monture à un curé de
campagne qu’à un gentilhomme; car rien n’est plus triste, pour un cœur
bien situé, que de paraître ridicule à ce qu’il aime, et il s’était
fait, pour étouffer cette passion naissante, tous les froids
raisonnements qu’inspire la pauvreté. Y avait-il réussi?..... C’est ce
que nous ne pouvons dire. Il le croyait, du moins, et avait repoussé
cette idée comme une chimère; il se trouvait assez malheureux, sans
ajouter à ses douleurs les tourments d’un amour impossible.
La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur de l’Isabelle causée
par Béelzébuth, qui s’était pelotonné sur sa poitrine, en manière de
Smarra, et ne voulait point se retirer, trouvant le coussin fort doux.
Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil, soit qu’il n’eût point
l’habitude de dormir hors de son lit, soit que le voisinage de jolies
femmes lui fantasiât la cervelle. Nous croirions plutôt qu’un vague
projet commençait à se dessiner dans son esprit et le tenait éveillé et
perplexe. La venue de ces comédiens lui semblait un coup du sort et
comme une ambassade de la Fortune pour l’inviter à sortir de cette
masure féodale où ses jeunes années moisissaient dans l’ombre et
s’étiolaient sans profit.
Le jour commençait à se lever, et déjà des lueurs bleuâtres filtrant par
les vitres à mailles de plomb, faisaient paraître la lumière des lampes
près de s’éteindre d’un jaune livide et malade. Les visages des dormeurs
s’éclairaient bizarrement à ce double reflet et se découpaient en deux
tranches, de couleurs différentes, comme
[Illustration: Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil... (Page 36.)]
les surcots du moyen âge. Le Léandre prenait des tons de cierge jauni et
ressemblait à ces Saint-Jean de cire emperruqués de soie et dont le fard
est tombé malgré la montre de verre. Le Tranche-montagne, les yeux
fermés exactement, les pommettes saillantes, les muscles des mâchoires
tendus, le nez effilé comme s’il eût été pincé par les maigres doigts de
la mort, avait l’air de son propre cadavre. Des rougeurs violentes et
des plaques apoplectiques marbraient la trogne du Pédant; les rubis de
son nez s’étaient changés en améthystes, et sur ses lèvres épaisses
s’épanouissait la fleur bleue du vin. Quelques gouttes de sueur, roulant
à travers les ravines et les contrescarpes de son front, s’étaient
arrêtées aux broussailles de ses sourcils grisonnants; les joues molles
pendaient flasquement. L’hébétation d’un sommeil lourd rendait hideuse
cette face qui, éveillée et vivifiée par l’esprit, paraissait joviale;
incliné ainsi sur le bord de la table, le Pédant faisait l’effet d’un
vieil égipan crevé de débauche au revers d’un fossé à la suite d’une
bacchanale. Le Tyran se maintenait assez bien avec sa figure blafarde et
sa barbe de crin noir; sa tête d’Hercule bonasse et de bourreau paterne
ne pouvait guère changer. La soubrette supportait aussi passablement la
visite indiscrète du jour; elle n’était point trop défaite. Ses yeux
cerclés d’une meurtrissure un peu plus brune, ses joues martelées de
quelques marbrures violâtres trahissaient seuls la fatigue d’une nuit
mal dormie. Un lubrique rayon de soleil, se glissant à travers les
bouteilles vides, les verres à demi pleins et les victuailles
effondrées, allait caresser le menton et la bouche de la jeune fille
comme un faune qui agace une nymphe endormie. Les chastes douairières de
la tapisserie au teint bilieux tâchaient de rougir sous leur vernis à la
vue de leur solitude violée par ce campement de bohèmes, et la salle du
festin présentait un aspect à la fois sinistre et grotesque.
La soubrette s’éveilla la première sous ce baiser matinal; elle se
dressa sur ses petits pieds, secoua ses jupes comme un oiseau ses
plumes, passa la paume de ses mains sur ses cheveux pour leur redonner
quelque lustre, et, voyant que le baron de Sigognac était assis sur son
fauteuil, l’œil clair comme un basilic, elle se dirigea de son côté, et
le salua d’une jolie révérence de comédie.
«Je regrette, dit Sigognac en rendant le salut à la soubrette, que
l’état de délabrement de cette demeure, plus faite pour loger des
fantômes que des êtres vivants, ne m’ait pas permis de vous recevoir
d’une façon plus convenable; j’aurais voulu vous faire reposer entre des
draps de toile de Hollande sous une courtine de damas des Indes, au lieu
de vous laisser morfondre sur ce siége vermoulu.
--Ne regrettez rien, monsieur, répondit la soubrette; sans vous nous
aurions passé la nuit dans un chariot embourbé, à grelotter sous une
pluie battante, et le matin nous aurait trouvés fort mal en point.
D’ailleurs, ce gîte que vous dédaignez est magnifique à côté des granges
ouvertes à tous les vents, où nous sommes souvent forcés de dormir sur
des bottes de paille, tyrans et victimes, princes et princesses,
Léandres et soubrettes, dans notre vie errante de comédiens allant de
bourgs en villes.»
Pendant que le Baron et la soubrette échangeaient ces civilités, le
Pédant roula par terre avec un fracas d’ais brisés. Son siége, las de le
porter, s’était rompu, et le gros homme, étendu à jambes rebindaines, se
démenait comme une tortue retournée en poussant des gloussements
inarticulés. Dans sa chute, il s’était rattrapé machinalement au bord de
la nappe et avait déterminé une cascade de vaisselle dont les flots
rebondissaient sur lui. Ce fracas éveilla en sursaut toute la compagnie.
Le Tyran, après s’être étiré les bras et frotté les yeux, tendit une
main secourable au vieux comique et le remit en pied.
«Un pareil accident n’arriverait pas au Matamore, dit l’Hérode avec une
sorte de grognement caverneux qui lui servait de rire; il tomberait dans
une toile d’araignée sans la rompre.
--C’est vrai, répliqua l’acteur ainsi interpellé en dépliant ses longs
membres articulés comme des pattes de faucheux, tout le monde n’a pas
l’avantage d’être un Polyphème, un Cacus, une montagne de chair et d’os
comme toi, ni un sac à vin, un tonneau à deux pieds comme Blazius.»
Ce vacarme avait fait apparaître sur le seuil de la porte l’Isabelle, la
Sérafina et la duègne. Ces deux jeunes femmes, quoiqu’un peu fatiguées
et pâlies, étaient charmantes encore à la lumière du jour. Elles
semblèrent à Sigognac les plus rayonnantes du monde, bien qu’un
observateur méticuleux eût pu trouver à reprendre à leur élégance un peu
fripée et défraîchie; mais que signifient quelques rubans fanés,
quelques lés d’étoffe éraillés et miroités, quelques misères et
quelques incongruités de toilette lorsque celles qui les portent sont
jeunes et jolies? D’ailleurs, les yeux du Baron, accoutumés au spectacle
des choses vieillies, poussiéreuses, passées de ton et délabrées,
n’étaient pas capables de discerner de pareilles vétilles. La Sérafina
et l’Isabelle lui paraissaient attifées superbement au milieu de ce
château sinistre, où tout tombait de vétusté. Ces gracieuses figures lui
donnaient la sensation d’un rêve.
Quant à la duègne, elle jouissait, grâce à son âge, du privilége d’une
immuable laideur; rien ne pouvait altérer cette physionomie de buis
sculpté, où luisaient des yeux de chouette. Le soleil ou les bougies lui
étaient indifférents.
En ce moment, Pierre entra pour remettre la salle en ordre, jeter du
bois dans la cheminée, où quelques tisons consumés blanchissaient sous
une robe de peluche, et faire disparaître les restes du festin, si
répugnants la faim satisfaite.
La flamme qui brilla dans l’âtre, léchant une plaque de fonte aux armes
de Sigognac peu habituée à de pareilles caresses, réunit en un cercle
toute la bande comique, qu’elle illuminait de ses lueurs vives. Un feu
clair et flambant est toujours agréable après une nuit sinon blanche, du
moins grise, et le malaise, qui se lisait sur toutes les figures en
grimaces et en meurtrissures plus ou moins visibles, s’évanouit
complétement, grâce à cette influence bienfaisante. Isabelle tendait
vers la cheminée les paumes de ses petites mains, teintes de reflets
roses, et, vermillonnée de ce léger fard, sa pâleur ne se voyait pas.
Donna Sérafina, plus grande et plus robuste, se tenait debout derrière
elle, comme une sœur aînée qui, moins fatiguée, laisse s’asseoir sa
jeune sœur. Quant au Tranche-montagne, perché sur une de ses jambes
héronnières, il rêvait à demi éveillé comme un oiseau aquatique au bord
d’un marais, le bec dans son jabot, le pied replié sous le ventre.
Blazius, le pédant, passant sa langue sur ses lèvres, soulevait les
bouteilles les unes après les autres pour voir s’il y restait quelque
perle de liqueur.
Le jeune Baron avait pris à part Pierre pour savoir s’il n’y aurait pas
moyen d’avoir dans le village quelques douzaines d’œufs pour faire
déjeuner les comédiens, ou quelques poulets à qui on tordrait le col, et
le vieux domestique s’était éclipsé pour s’acquitter de la commission au
plus vite, la troupe ayant manifesté l’intention de partir de bonne
heure pour faire une forte étape et ne pas arriver trop tard à la
couchée.
«Vous allez faire un mauvais déjeuner, j’en ai bien peur, dit Sigognac à
ses hôtes, et il faudra vous contenter d’une chère pythagoricienne; mais
encore vaut-il mieux mal déjeuner que de ne pas déjeuner du tout, et il
n’y a pas, à six lieues à la ronde, le moindre cabaret ni le moindre
bouchon. L’état de ce château vous dit que je ne suis pas riche, mais,
comme ma pauvreté ne vient que des dépenses qu’ont faites mes ancêtres à
la guerre pour la défense de nos rois, je n’ai point à en rougir.
--Non, certes, monsieur, répondit l’Hérode de sa voix de basse, et tel
qui se targue de ses biens serait embarrassé d’en dire la source. Quand
le traitant s’habille de toile d’or, la noblesse a des trous à son
manteau, mais par ces trous on voit l’honneur.
--Ce qui m’étonne, ajouta Blazius, c’est qu’un gentilhomme accompli,
comme paraît l’être monsieur, laisse ainsi se consumer sa jeunesse au
fond d’une solitude où la Fortune ne peut venir le chercher, quelque
envie qu’elle en ait; si elle passait devant ce château, dont
l’architecture pouvait avoir fort bonne mine il y a deux cents ans, elle
continuerait son chemin, le croyant inhabité. Il faudrait que monsieur
le Baron allât à Paris, l’œil et le nombril du monde, le rendez-vous des
beaux esprits et des vaillants, l’Eldorado et le Chanaan des Espagnols
français et des Hébreux chrétiens, la terre bénite éclairée par les
rayons du soleil de la cour. Là, il ne manquerait pas d’être distingué
selon son mérite, et de se pousser, soit en s’attachant à quelque grand,
soit en faisant quelque action d’éclat dont l’occasion se trouverait
infailliblement.»
Ces paroles du bonhomme, malgré l’amphigouri et les phrases burlesques,
réminiscences involontaires de ses rôles de pédant, n’étaient pas
dénuées de sens. Sigognac en sentait la justesse, et il s’était dit
souvent tout bas, pendant ses longues promenades à travers les landes,
ce que Blazius lui disait tout haut.
Mais l’argent lui manquait pour entreprendre un si long voyage, et il ne
savait comment s’en procurer. Quoique brave, il était fier, et avait
plus peur d’un sourire que d’un coup d’épée. Sans être bien au courant
des modes, il se sentait ridicule dans ses accoutrements délabrés et
déjà vieux sous l’autre règne. Selon l’usage des gens rendus timides
par la pénurie, il ne tenait aucun compte de ses avantages et ne voyait
sa situation que par les mauvais côtés. Peut-être aurait-il pu se faire
aider de quelques anciens amis de son père en les cultivant un peu, mais
c’était là un effort au-dessus de sa nature, et il serait plutôt mort
assis sur son coffre, mâchant un cure-dent comme un hidalgo espagnol, à
côté de son blason, que de faire une demande quelconque d’avance ou de
prêt. Il était de ceux-là qui, l’estomac vide devant un excellent repas
où on les invite, feignent d’avoir dîné, de peur d’être soupçonnés de
faim.