L’artifice de l’écrivain a cette infériorité sur celui du peintre, qu’il

ne peut montrer les objets que successivement. Un coup d’œil suffirait à

saisir dans un tableau où l’artiste les aurait groupées autour de la

table les diverses figures dont le dessin vient d’être donné; on les y

verrait avec les ombres, les lumières, les attitudes contrastées, le

coloris propre à chacun et une infinité de détails d’ajustement qui

manquent à cette description, cependant déjà trop longue, bien qu’on ait

tâché de la faire le plus brève possible; mais il fallait vous faire

lier connaissance avec cette troupe comique tombée si inopinément dans

la solitude du manoir de Sigognac.

Le commencement du repas fut silencieux; les grands appétits sont muets

comme les grandes passions! mais, les premières furies apaisées, les

langues se dénouèrent. Le jeune Baron, qui peut-être ne s’était pas

rassasié depuis le jour où il avait été sevré, bien qu’il eût la

meilleure envie du monde de paraître amoureux et romanesque devant la

Sérafine et l’Isabelle, mangeait ou plutôt engloutissait avec une ardeur

qui n’eût pas laissé soupçonner qu’il eût soupé déjà. Le Pédant, que

cette fringale juvénile amusait, empilait sur l’assiette du sieur de

Sigognac des ailes de perdrix et des tranches de jambon, aussitôt

disparues que des flocons de neige sur une pelle rouge. Béelzébuth,

emporté par la gourmandise, s’était déterminé, malgré ses terreurs, à

quitter le poste inattaquable qu’il occupait sur la corniche du

dressoir, et s’était fait ce raisonnement triomphal, qu’il serait

difficile de lui tirer les oreilles, puisqu’il n’en possédait pas, et

qu’on ne pourrait se livrer sur lui à cette plaisanterie vulgaire de lui

affûter une casserole au derrière, puisque la queue absente interdisait

ce genre de facétie plus digne de polissons que de gens de bonne

compagnie, comme le paraissaient les hôtes réunis autour de cette table

chargée de mets d’une succulence et d’un parfum inusités. Il s’était

approché, profitant de l’ombre, ventre à terre, et tellement aplati, que

les jointures de ses pattes formaient des coudes au-dessus de son corps,

comme une panthère noire guettant une gazelle, sans que personne eût

pris garde à lui. Parvenu jusqu’à la chaise du baron de Sigognac, il

s’était redressé, et, pour attirer l’attention du maître, il lui jouait

sur le genou un air de guitare avec ses dix griffes. Sigognac, indulgent

pour l’humble ami qui avait souffert de si longues famines à son

service, le faisait participer à sa bonne fortune en lui passant sous la

table des os et des reliefs accueillis avec une reconnaissance

frénétique. Miraut, qui avait trouvé moyen de s’introduire dans la salle

du festin sur les pas de Pierre, eut aussi plus d’un bon lopin pour sa

part.

La vie semblait revenue à cette habitation morte; il y avait de la

lumière, de la chaleur et du bruit. Les comédiennes, ayant bu deux

doigts de vin, pépiaient comme des perruches sur leurs bâtons et se

complimentaient sur leurs succès réciproques. Le Pédant et le Tyran

disputaient sur la préexcellence du poëme comique et du poëme tragique;

l’un soutenant qu’il était plus difficile de faire rire les honnêtes

gens que de les effrayer par des contes de nourrice qui n’avaient de

mérite que l’antiquité; l’autre prétendant que la scurrilité et la

bouffonnerie dont usaient les faiseurs de comédies ravalaient fort leur

auteur. Le Léandre avait tiré un petit miroir de sa poche, et se

regardait avec autant de complaisance que feu Narcissus le nez dans sa

source. Contrairement à l’usage du Léandre, il n’était pas amoureux de

l’Isabelle; ses visées allaient plus haut. Il espérait, par ses grâces

et ses manières de gentilhomme, donner dans l’œil à quelque inflammable

douairière, dont le carrosse à quatre chevaux viendrait le prendre à la

sortie du théâtre et le conduire à quelque château où l’attendrait la

sensible beauté, dans le négligé le plus galant, en face d’un régal des

plus délicats. Cette vision s’était-elle réalisée quelquefois? Léandre

l’affirmait... Scapin le niait, et c’était entre eux le sujet de

contestations interminables. Le damné valet, malicieux comme un singe,

prétendait que le pauvre homme avait beau jouer de la prunelle, lancer

des regards assassins dans les loges, rire de façon à montrer ses

trente-deux dents, tendre le jarret, cambrer sa taille, passer un petit

peigne dans les crins de sa perruque et changer de linge à chaque

représentation, dût-il se passer de déjeuner pour payer la lavandière,

mais qu’il n’était pas parvenu encore à donner la plus légère envie de

sa peau à la moindre baronne, même âgée de quarante-cinq ans, couperosée

et constellée de signes moustachus.

Scapin, voyant Léandre occupé à cette contemplation, avait adroitement

remis cette querelle sur le tapis, et le bellâtre furieux offrit d’aller

chercher parmi ses bagages un coffre rempli de poulets flairant le musc

et le benjoin, à lui adressés par une foule de personnes de qualité,

comtesses, marquises et baronnes, toutes folles d’amour, en quoi le fat

ne se vantait pas tout à fait, ce travers de donner dans les histrions

et les baladins régnant assez par les morales relâchées du temps.

Sérafine disait que si elle était une de ces dames, elle ferait donner

les étrivières au Léandre, pour son impertinence et son indiscrétion; et

Isabelle jurait par badinerie que s’il n’était pas plus modeste, elle ne

l’épouserait pas à la fin de la pièce. Sigognac, quoique la male honte

le tînt à la gorge, et qu’il n’en laissât sortir que des phrases

embrouillées, admirait fort l’Isabelle, et ses yeux parlaient pour sa

bouche. La jeune fille s’était aperçue de l’effet qu’elle produisait sur

le jeune Baron, et lui répondait par quelques regards langoureux, au

grand déplaisir du Tranche-montagne, secrètement amoureux de cette

beauté, quoique sans espoir, vu son emploi grotesque. Un autre plus

adroit et plus audacieux que Sigognac eût poussé sa pointe; mais notre

pauvre Baron n’avait point appris les belles manières de la cour dans

son castel délabré, et quoiqu’il ne manquât ni de lettres ni d’esprit,

il paraissait en ce moment assez stupide.

Les dix flacons avaient été religieusement vidés, et le Pédant renversa

le dernier, en faisant rubis sur l’ongle; ce geste fut compris par le

Matamore, qui descendit à la charrette chercher d’autres bouteilles. Le

Baron, quoiqu’il fût déjà un peu gris, ne put s’empêcher de porter à la

santé des princesses un rouge-bord qui l’acheva.

Le Pédant et le Tyran buvaient en ivrognes émérites qui, s’ils ne sont

jamais tout à fait de sang-froid, ne sont non plus jamais tout à fait

ivres; le Tranche-montagne était sobre à la façon espagnole, et eût vécu

comme ces hidalgos qui dînent de trois olives pochetées et soupent d’un

air de mandoline. Cette frugalité avait une raison: il craignait, en

mangeant et en buvant trop, de perdre la maigreur phénoménale qui était

son meilleur moyen comique. S’il engraissait, son talent diminuait, et

il ne subsistait qu’à la condition de mourir de faim, aussi était-il

dans des transes perpétuelles, et regardait-il souvent à la boucle de

son ceinturon pour s’assurer si, d’aventure, il n’avait pas grossi

depuis la veille. Volontaire Tantale, abstème comédien, martyr de la

maigreur, anatomie disséquée par elle-même, il ne touchait aux mets que

du bout des dents, et s’il eût appliqué des jeûnes à un but pieux, il

eût été en paradis comme Antoine et Macaire. La duègne s’ingurgitait

solides et liquides d’une manière formidable; ses flasques bajoues et

ses fanons tremblaient au branle d’une mâchoire encore bien garnie.

Quant à la Sérafina et à l’Isabelle, n’ayant pas d’éventail sous la

main, elles bâillaient à qui mieux mieux, derrière le rempart diaphane

de leurs jolis doigts. Sigognac, quoiqu’un peu étourdi par les fumées du

vin, s’en aperçut et leur dit:

«Mesdemoiselles, je vois, bien que la civilité vous fasse lutter contre

le sommeil, que vous mourez d’envie de dormir. Je voudrais bien pouvoir

vous donner à chacune une chambre tendue avec ruelle et cabinet, mais

mon pauvre castel tombe en ruine comme ma race dont je suis le

dernier... Je vous cède ma chambre, la seule à peu près où il ne pleuve

pas; vous vous y arrangerez toutes deux avec madame; le lit est large,

et une nuit est bientôt passée. Ces messieurs resteront ici, et

s’accommoderont des fauteuils et des bancs... Surtout, n’allez pas avoir

peur des ondulations de la tapisserie, ni des gémissements du vent dans

la cheminée, ni des sarabandes des souris; je puis vous certifier que,

quoique le lieu soit assez lugubre, il n’y revient point de fantômes.

--Je joue les Bradamante et ne suis pas poltronne. Je rassurerai la

timide Isabelle, dit la Sérafina en riant; quant à notre duègne, elle

est un peu sorcière, et si le diable vient, il trouvera à qui parler.»

Sigognac prit une lumière, et conduisit les dames dans la

[Illustration: La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur

d’Isabelle causée par Béelzébuth... (Page 35.)]

chambre à coucher, qui leur parut, en effet, très-fantastique d’aspect,

car la lampe tremblotante, agitée par le vent, faisait vaciller des

ombres bizarres sur les poutres du plafond, et des formes monstrueuses

semblaient s’accroupir dans les angles non éclairés.

«Cela ferait une excellente décoration pour un cinquième acte de

tragédie,» dit la Sérafina, en promenant ses regards autour d’elle,

tandis qu’Isabelle ne pouvait comprimer un frisson, moitié de froid,

moitié de terreur, en se sentant enveloppée par cette atmosphère de

ténèbres et d’humidité. Les trois femelles se glissèrent sans se

déshabiller sous la couverture. Isabelle se mit entre la Sérafina et la

duègne pour que si quelque patte pelue de fantôme ou d’incube sortait de

dessous le lit, elle rencontrât d’abord une de ses camarades. Les deux

braves s’endormirent bientôt, mais la craintive jeune fille resta

longtemps les yeux ouverts et fixés sur la porte condamnée, comme si

elle eût pressenti au delà des mondes de fantômes et de terreurs

nocturnes. La porte ne s’ouvrit cependant pas, et aucun spectre n’en

déboucha vêtu d’un suaire et secouant ses chaînes, quoique des bruits

singuliers se fissent entendre parfois dans les appartements vides; mais

le sommeil finit par jeter sa poudre d’or sous les paupières de la

peureuse Isabelle, et son souffle égal se joignit bientôt à celui plus

accentué de ses compagnes.

Le Pédant dormait à poings fermés, le nez sur la table, en face du Tyran

qui ronflait comme un tuyau d’orgue et grommelait, en rêvant, quelques

hémistiches d’alexandrins. Le Matamore, la tête appuyée sur le rebord

d’un fauteuil et les pieds allongés sur les chenets, s’était roulé dans

sa cape grise, et ressemblait à un hareng dans du papier. Pour ne pas

déranger sa frisure, Léandre tenait la tête droite et dormait tout d’une

pièce. Sigognac s’était campé dans un fauteuil resté vacant, mais les

événements de la soirée l’avaient trop agité pour qu’il pût s’assoupir.

Deux jeunes femmes ne font pas ainsi irruption dans la vie d’un jeune

homme sans la troubler, surtout lorsque ce jeune homme a vécu jusque-là

triste, chaste, isolé, sevré de tous les plaisirs de son âge par cette

dure marâtre qu’on appelle la misère.

On dira qu’il n’est pas vraisemblable qu’un garçon de vingt ans ait vécu

sans amourette; mais Sigognac était fier, et, ne pouvant se présenter

avec l’équipage assorti à son rang et à son nom, il restait chez lui.

Ses parents, dont il eût pu réclamer les services sans honte, étaient

morts. Il s’enfonçait tous les jours plus profondément dans la retraite

et l’oubli. Il avait bien quelquefois, pendant ses promenades

solitaires, rencontré Yolande de Foix, montée sur sa blanche haquenée,

qui courait le cerf en compagnie de son père et de jeunes seigneurs.

Cette étincelante vision passait bien souvent dans ses rêves; mais quel

rapport pouvait jamais exister entre la belle et riche châtelaine et

lui, pauvre hobereau ruiné et mal en point? Loin de chercher à être

remarqué d’elle, il s’était, lors de ses rencontres, effacé le plus

qu’il avait pu, ne voulant pas donner à rire par son feutre bossué et

piteux, son plumet mangé des rats, ses habits passés et trop larges, son

vieux bidet pacifique, plus propre à servir de monture à un curé de

campagne qu’à un gentilhomme; car rien n’est plus triste, pour un cœur

bien situé, que de paraître ridicule à ce qu’il aime, et il s’était

fait, pour étouffer cette passion naissante, tous les froids

raisonnements qu’inspire la pauvreté. Y avait-il réussi?..... C’est ce

que nous ne pouvons dire. Il le croyait, du moins, et avait repoussé

cette idée comme une chimère; il se trouvait assez malheureux, sans

ajouter à ses douleurs les tourments d’un amour impossible.

La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur de l’Isabelle causée

par Béelzébuth, qui s’était pelotonné sur sa poitrine, en manière de

Smarra, et ne voulait point se retirer, trouvant le coussin fort doux.

Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil, soit qu’il n’eût point

l’habitude de dormir hors de son lit, soit que le voisinage de jolies

femmes lui fantasiât la cervelle. Nous croirions plutôt qu’un vague

projet commençait à se dessiner dans son esprit et le tenait éveillé et

perplexe. La venue de ces comédiens lui semblait un coup du sort et

comme une ambassade de la Fortune pour l’inviter à sortir de cette

masure féodale où ses jeunes années moisissaient dans l’ombre et

s’étiolaient sans profit.

Le jour commençait à se lever, et déjà des lueurs bleuâtres filtrant par

les vitres à mailles de plomb, faisaient paraître la lumière des lampes

près de s’éteindre d’un jaune livide et malade. Les visages des dormeurs

s’éclairaient bizarrement à ce double reflet et se découpaient en deux

tranches, de couleurs différentes, comme

[Illustration: Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil... (Page 36.)]

les surcots du moyen âge. Le Léandre prenait des tons de cierge jauni et

ressemblait à ces Saint-Jean de cire emperruqués de soie et dont le fard

est tombé malgré la montre de verre. Le Tranche-montagne, les yeux

fermés exactement, les pommettes saillantes, les muscles des mâchoires

tendus, le nez effilé comme s’il eût été pincé par les maigres doigts de

la mort, avait l’air de son propre cadavre. Des rougeurs violentes et

des plaques apoplectiques marbraient la trogne du Pédant; les rubis de

son nez s’étaient changés en améthystes, et sur ses lèvres épaisses

s’épanouissait la fleur bleue du vin. Quelques gouttes de sueur, roulant

à travers les ravines et les contrescarpes de son front, s’étaient

arrêtées aux broussailles de ses sourcils grisonnants; les joues molles

pendaient flasquement. L’hébétation d’un sommeil lourd rendait hideuse

cette face qui, éveillée et vivifiée par l’esprit, paraissait joviale;

incliné ainsi sur le bord de la table, le Pédant faisait l’effet d’un

vieil égipan crevé de débauche au revers d’un fossé à la suite d’une

bacchanale. Le Tyran se maintenait assez bien avec sa figure blafarde et

sa barbe de crin noir; sa tête d’Hercule bonasse et de bourreau paterne

ne pouvait guère changer. La soubrette supportait aussi passablement la

visite indiscrète du jour; elle n’était point trop défaite. Ses yeux

cerclés d’une meurtrissure un peu plus brune, ses joues martelées de

quelques marbrures violâtres trahissaient seuls la fatigue d’une nuit

mal dormie. Un lubrique rayon de soleil, se glissant à travers les

bouteilles vides, les verres à demi pleins et les victuailles

effondrées, allait caresser le menton et la bouche de la jeune fille

comme un faune qui agace une nymphe endormie. Les chastes douairières de

la tapisserie au teint bilieux tâchaient de rougir sous leur vernis à la

vue de leur solitude violée par ce campement de bohèmes, et la salle du

festin présentait un aspect à la fois sinistre et grotesque.

La soubrette s’éveilla la première sous ce baiser matinal; elle se

dressa sur ses petits pieds, secoua ses jupes comme un oiseau ses

plumes, passa la paume de ses mains sur ses cheveux pour leur redonner

quelque lustre, et, voyant que le baron de Sigognac était assis sur son

fauteuil, l’œil clair comme un basilic, elle se dirigea de son côté, et

le salua d’une jolie révérence de comédie.

«Je regrette, dit Sigognac en rendant le salut à la soubrette, que

l’état de délabrement de cette demeure, plus faite pour loger des

fantômes que des êtres vivants, ne m’ait pas permis de vous recevoir

d’une façon plus convenable; j’aurais voulu vous faire reposer entre des

draps de toile de Hollande sous une courtine de damas des Indes, au lieu

de vous laisser morfondre sur ce siége vermoulu.

--Ne regrettez rien, monsieur, répondit la soubrette; sans vous nous

aurions passé la nuit dans un chariot embourbé, à grelotter sous une

pluie battante, et le matin nous aurait trouvés fort mal en point.

D’ailleurs, ce gîte que vous dédaignez est magnifique à côté des granges

ouvertes à tous les vents, où nous sommes souvent forcés de dormir sur

des bottes de paille, tyrans et victimes, princes et princesses,

Léandres et soubrettes, dans notre vie errante de comédiens allant de

bourgs en villes.»

Pendant que le Baron et la soubrette échangeaient ces civilités, le

Pédant roula par terre avec un fracas d’ais brisés. Son siége, las de le

porter, s’était rompu, et le gros homme, étendu à jambes rebindaines, se

démenait comme une tortue retournée en poussant des gloussements

inarticulés. Dans sa chute, il s’était rattrapé machinalement au bord de

la nappe et avait déterminé une cascade de vaisselle dont les flots

rebondissaient sur lui. Ce fracas éveilla en sursaut toute la compagnie.

Le Tyran, après s’être étiré les bras et frotté les yeux, tendit une

main secourable au vieux comique et le remit en pied.

«Un pareil accident n’arriverait pas au Matamore, dit l’Hérode avec une

sorte de grognement caverneux qui lui servait de rire; il tomberait dans

une toile d’araignée sans la rompre.

--C’est vrai, répliqua l’acteur ainsi interpellé en dépliant ses longs

membres articulés comme des pattes de faucheux, tout le monde n’a pas

l’avantage d’être un Polyphème, un Cacus, une montagne de chair et d’os

comme toi, ni un sac à vin, un tonneau à deux pieds comme Blazius.»

Ce vacarme avait fait apparaître sur le seuil de la porte l’Isabelle, la

Sérafina et la duègne. Ces deux jeunes femmes, quoiqu’un peu fatiguées

et pâlies, étaient charmantes encore à la lumière du jour. Elles

semblèrent à Sigognac les plus rayonnantes du monde, bien qu’un

observateur méticuleux eût pu trouver à reprendre à leur élégance un peu

fripée et défraîchie; mais que signifient quelques rubans fanés,

quelques lés d’étoffe éraillés et miroités, quelques misères et

quelques incongruités de toilette lorsque celles qui les portent sont

jeunes et jolies? D’ailleurs, les yeux du Baron, accoutumés au spectacle

des choses vieillies, poussiéreuses, passées de ton et délabrées,

n’étaient pas capables de discerner de pareilles vétilles. La Sérafina

et l’Isabelle lui paraissaient attifées superbement au milieu de ce

château sinistre, où tout tombait de vétusté. Ces gracieuses figures lui

donnaient la sensation d’un rêve.

Quant à la duègne, elle jouissait, grâce à son âge, du privilége d’une

immuable laideur; rien ne pouvait altérer cette physionomie de buis

sculpté, où luisaient des yeux de chouette. Le soleil ou les bougies lui

étaient indifférents.

En ce moment, Pierre entra pour remettre la salle en ordre, jeter du

bois dans la cheminée, où quelques tisons consumés blanchissaient sous

une robe de peluche, et faire disparaître les restes du festin, si

répugnants la faim satisfaite.

La flamme qui brilla dans l’âtre, léchant une plaque de fonte aux armes

de Sigognac peu habituée à de pareilles caresses, réunit en un cercle

toute la bande comique, qu’elle illuminait de ses lueurs vives. Un feu

clair et flambant est toujours agréable après une nuit sinon blanche, du

moins grise, et le malaise, qui se lisait sur toutes les figures en

grimaces et en meurtrissures plus ou moins visibles, s’évanouit

complétement, grâce à cette influence bienfaisante. Isabelle tendait

vers la cheminée les paumes de ses petites mains, teintes de reflets

roses, et, vermillonnée de ce léger fard, sa pâleur ne se voyait pas.

Donna Sérafina, plus grande et plus robuste, se tenait debout derrière

elle, comme une sœur aînée qui, moins fatiguée, laisse s’asseoir sa

jeune sœur. Quant au Tranche-montagne, perché sur une de ses jambes

héronnières, il rêvait à demi éveillé comme un oiseau aquatique au bord

d’un marais, le bec dans son jabot, le pied replié sous le ventre.

Blazius, le pédant, passant sa langue sur ses lèvres, soulevait les

bouteilles les unes après les autres pour voir s’il y restait quelque

perle de liqueur.

Le jeune Baron avait pris à part Pierre pour savoir s’il n’y aurait pas

moyen d’avoir dans le village quelques douzaines d’œufs pour faire

déjeuner les comédiens, ou quelques poulets à qui on tordrait le col, et

le vieux domestique s’était éclipsé pour s’acquitter de la commission au

plus vite, la troupe ayant manifesté l’intention de partir de bonne

heure pour faire une forte étape et ne pas arriver trop tard à la

couchée.

«Vous allez faire un mauvais déjeuner, j’en ai bien peur, dit Sigognac à

ses hôtes, et il faudra vous contenter d’une chère pythagoricienne; mais

encore vaut-il mieux mal déjeuner que de ne pas déjeuner du tout, et il

n’y a pas, à six lieues à la ronde, le moindre cabaret ni le moindre

bouchon. L’état de ce château vous dit que je ne suis pas riche, mais,

comme ma pauvreté ne vient que des dépenses qu’ont faites mes ancêtres à

la guerre pour la défense de nos rois, je n’ai point à en rougir.

--Non, certes, monsieur, répondit l’Hérode de sa voix de basse, et tel

qui se targue de ses biens serait embarrassé d’en dire la source. Quand

le traitant s’habille de toile d’or, la noblesse a des trous à son

manteau, mais par ces trous on voit l’honneur.

--Ce qui m’étonne, ajouta Blazius, c’est qu’un gentilhomme accompli,

comme paraît l’être monsieur, laisse ainsi se consumer sa jeunesse au

fond d’une solitude où la Fortune ne peut venir le chercher, quelque

envie qu’elle en ait; si elle passait devant ce château, dont

l’architecture pouvait avoir fort bonne mine il y a deux cents ans, elle

continuerait son chemin, le croyant inhabité. Il faudrait que monsieur

le Baron allât à Paris, l’œil et le nombril du monde, le rendez-vous des

beaux esprits et des vaillants, l’Eldorado et le Chanaan des Espagnols

français et des Hébreux chrétiens, la terre bénite éclairée par les

rayons du soleil de la cour. Là, il ne manquerait pas d’être distingué

selon son mérite, et de se pousser, soit en s’attachant à quelque grand,

soit en faisant quelque action d’éclat dont l’occasion se trouverait

infailliblement.»

Ces paroles du bonhomme, malgré l’amphigouri et les phrases burlesques,

réminiscences involontaires de ses rôles de pédant, n’étaient pas

dénuées de sens. Sigognac en sentait la justesse, et il s’était dit

souvent tout bas, pendant ses longues promenades à travers les landes,

ce que Blazius lui disait tout haut.

Mais l’argent lui manquait pour entreprendre un si long voyage, et il ne

savait comment s’en procurer. Quoique brave, il était fier, et avait

plus peur d’un sourire que d’un coup d’épée. Sans être bien au courant

des modes, il se sentait ridicule dans ses accoutrements délabrés et

déjà vieux sous l’autre règne. Selon l’usage des gens rendus timides

par la pénurie, il ne tenait aucun compte de ses avantages et ne voyait

sa situation que par les mauvais côtés. Peut-être aurait-il pu se faire

aider de quelques anciens amis de son père en les cultivant un peu, mais

c’était là un effort au-dessus de sa nature, et il serait plutôt mort

assis sur son coffre, mâchant un cure-dent comme un hidalgo espagnol, à

côté de son blason, que de faire une demande quelconque d’avance ou de

prêt. Il était de ceux-là qui, l’estomac vide devant un excellent repas

où on les invite, feignent d’avoir dîné, de peur d’être soupçonnés de

faim.

Le capitaine Fracasse · 第 3 / 47 段