les descendants de ceux qui ont pu connaître ma famille lorsqu’elle
était plus riche et remplissait des fonctions à la cour, ne se
soucieront pas beaucoup d’un Sigognac hâve et maigre, arrivant avec bec
et ongles du haut de sa tour ruinée pour prendre sa part de la proie
commune. Et puis, je ne vois pas pourquoi je rougirais de le dire, je
n’ai point d’équipage, et je ne saurais paraître sur un pied digne de
mon nom; je ne sais même, en réunissant toutes mes ressources et celles
de Pierre, si je pourrais arriver jusqu’à Paris.
--Mais vous n’êtes pas obligé, répliqua Blazius, d’entrer triomphalement
dans la grande ville, comme un César romain monté sur un char traîné par
un quadrige de chevaux blancs. Si notre humble char à bœufs ne révolte
pas l’orgueil de Votre Seigneurie, venez avec nous à Paris, puisque
notre troupe s’y rend. Tel brille présentement qui a fait son entrée
pédestrement, avec son paquet au bout de sa rapière et tenant ses
souliers à la main de peur de les user.»
Une faible rougeur monta aux pommettes de Sigognac, moitié de honte,
moitié de plaisir. Si, d’une part, l’orgueil de race se révoltait en lui
à l’idée d’être l’obligé d’un pauvre saltimbanque, de l’autre, sa
naturelle bonté de cœur était touchée d’une offre faite franchement et
qui répondait si bien à son secret désir. Il craignait, en outre, s’il
refusait Blazius, de blesser l’amour-propre du comédien, et peut-être de
manquer une occasion qui ne se représenterait jamais. Sans doute la
pensée du descendant des Sigognac pêle-mêle dans le chariot de Thespis
avec des histrions nomades, avait quelque chose de choquant en soi qui
devait faire hennir les licornes et rugir les lions lampassés de gueules
de l’armorial; mais, après tout, le jeune Baron avait suffisamment
boudé contre son ventre derrière ses murailles féodales.
Il flottait, incertain entre le oui et le non, et pesait ces deux
monosyllabes décisifs dans la balance de la réflexion, lorsque Isabelle,
s’avançant d’un air gracieux et se plaçant devant le Baron et Blazius,
dit cette phrase qui mit fin aux incertitudes du jeune homme:
«Notre poëte, ayant fait un héritage, nous a quittés, et monsieur le
Baron pourrait le remplacer, car j’ai trouvé, sans le vouloir, en
ouvrant un Ronsard qui était sur la table, près de son lit, un sonnet
surchargé de ratures, qui doit être de sa composition; il ajusterait nos
rôles, ferait les coupures et les additions nécessaires, et, au besoin,
écrirait une pièce sur l’idée qu’on lui donnerait. J’ai précisément un
canevas italien où se trouverait un joli rôle pour moi, si quelqu’un
voulait donner du tour à la chose.»
En disant cela, l’Isabelle jetait au Baron un regard si doux, si
pénétrant, que Sigognac n’y put résister. L’arrivée de Pierre, apportant
une forte omelette au lard et un quartier assez respectable de jambon,
interrompit ces propos. Toute la troupe prit place autour de la table et
se mit à manger de bon appétit. Quant à Sigognac, il toucha, par pure
contenance, les mets placés devant lui; sa sobriété habituelle n’était
pas capable de repas si rapprochés, et, d’ailleurs, il avait l’esprit
préoccupé de plusieurs façons.
Le repas terminé, pendant que le bouvier tournait les courroies du joug
autour des cornes de ses bœufs, Isabelle et Sérafine eurent la fantaisie
de descendre au jardin, qu’on apercevait de la cour.
«J’ai peur, dit Sigognac, en leur offrant la main pour franchir les
marches descellées et moussues, que vous ne laissiez quelques morceaux
de votre robe aux griffes des ronces, car si l’on dit qu’il n’y a pas de
rose sans épines, il y a, en revanche, des épines sans rose.»
Le jeune Baron disait cela de ce ton d’ironie mélancolique qui lui était
ordinaire lorsqu’il faisait allusion à sa pauvreté; mais, comme si le
jardin déprécié se fût piqué d’honneur, deux petites roses sauvages,
ouvrant à demi leurs cinq pétales autour de leurs pistils jaunes,
brillèrent subitement sur une branche transversale qui barrait le chemin
aux jeunes femmes. Sigognac les cueillit et les offrit galamment à
l’Isabelle et à la Sérafine, en disant: «Je ne
[Illustration: Je ne croyais pas mon parterre si fleuri que cela...
(Page 43.)]
croyais pas mon parterre si fleuri que cela; il n’y pousse que de
mauvaises herbes, et l’on n’y peut faire que des bouquets d’ortie et de
ciguë; c’est vous qui avez fait éclore ces deux fleurettes, comme un
sourire sur la désolation, comme une poésie parmi les ruines.»
Isabelle mit précieusement l’églantine dans son corsage, en jetant au
jeune homme un long regard de remercîment qui prouvait le prix qu’elle
attachait à ce pauvre régal. Sérafine, mâchant la tige de la fleur, la
tenait à sa bouche, comme pour en faire lutter le rose pâle avec
l’incarnat de ses lèvres.
On alla ainsi jusqu’à la statue mythologique dont le fantôme se
dessinait au bout de l’allée, Sigognac écartant les frondaisons qui
auraient pu fouetter au passage la figure des visiteuses. La jeune
ingénue regardait avec une sorte d’intérêt attendri ce jardin en friche
si bien en harmonie avec ce château en ruine. Elle songeait aux tristes
heures que Sigognac avait dû compter dans ce séjour de l’ennui, de la
misère et de la solitude, le front appuyé contre la vitre, les yeux
fixés sur le chemin désert, sans autre compagnie qu’un chien blanc et
qu’un chat noir. Les traits plus durs de Sérafine n’exprimaient qu’un
froid dédain masqué de politesse; elle trouvait décidément ce
gentilhomme par trop délabré, quoiqu’elle eût un certain respect pour
les gens titrés.
«C’est ici que finissent mes domaines, dit le Baron, arrivé devant la
niche de rocaille où moisissait Pomone. Jadis, aussi loin que la vue
peut s’étendre du haut de ces tourelles lézardées, le mont et la plaine,
le champ et la bruyère appartenaient à mes ancêtres; mais il m’en reste
juste assez pour attendre l’heure où le dernier des Sigognac ira
rejoindre ses aïeux dans le caveau de famille, désormais leur seule
possession.
--Savez-vous que vous êtes lugubre de bon matin! répondit Isabelle,
touchée par cette réflexion qu’elle avait faite elle-même, et prenant un
air enjoué pour dissiper le nuage de tristesse étendu sur le front de
Sigognac; la Fortune est femme, et, quoiqu’on la dise aveugle, du haut
de sa roue, elle distingue parfois dans la foule un cavalier de
naissance et de mérite; il ne s’agit que de se trouver sur son passage.
Allons, décidez-vous, venez avec nous, et peut-être, dans quelques
années, les tours de Sigognac, coiffées d’ardoises neuves, restaurées et
blanchies, feront une aussi fière figure qu’elles en font une piteuse,
et puis, vraiment, cela me chagrinerait de vous laisser dans ce manoir à
hiboux,» ajouta-t-elle à mi-voix, assez bas pour que Sérafine ne pût
l’entendre.
La douce lueur qui brillait dans les yeux d’Isabelle triompha de la
répugnance du Baron. L’attrait d’une aventure galante déguisait à ses
propres yeux ce que ce voyage fait de la sorte pouvait avoir
d’humiliant. Ce n’était pas déroger que de suivre une comédienne par
amour et de s’atteler comme soupirant au chariot comique; les plus fins
cavaliers ne s’en fussent pas fait scrupule. Le dieu porte-carquois
oblige volontiers les dieux et les héros à mille actions et déguisements
bizarres: Jupiter prit la forme d’un taureau pour séduire Europe;
Hercule fila sa quenouille aux pieds d’Omphale; Aristote le prud’homme
marchait à quatre pattes, portant sur son dos sa maîtresse, qui voulait
aller à philosophe (plaisant genre d’équitation!), toutes choses
contraires à la dignité divine et humaine. Seulement Sigognac était-il
amoureux d’Isabelle? Il ne cherchait pas à approfondir la chose, mais il
sentit qu’il éprouverait désormais une horrible tristesse à rester dans
ce château, vivifié un moment par la présence d’un être jeune et
gracieux.
Aussi eut-il bien vite pris son parti, il pria les comédiens de
l’attendre un peu, et, tirant Pierre à part, il lui confia son projet.
Le fidèle serviteur, quelque peine qu’il eût à se séparer de son maître,
ne se dissimulait pas les inconvénients d’un plus long séjour à
Sigognac. Il voyait avec peine s’éteindre cette jeunesse dans ce repos
morne et cette tristesse indolente, et quoiqu’une troupe de baladins lui
semblât un singulier cortége pour un seigneur de Sigognac, il préférait
encore ce moyen de tenter la fortune à l’atonie profonde qui, depuis
deux ou trois ans surtout, s’emparait du jeune Baron. Il eut bientôt
rempli une valise du peu d’effets que possédait son maître, réuni dans
une bourse de cuir les quelques pistoles disséminées dans les tiroirs du
vieux bahut, auxquelles il eut soin d’ajouter, sans rien dire, son
humble pécule, dévouement modeste dont peut-être le Baron ne s’aperçut
pas, car Pierre, outre les divers emplois qu’il cumulait au château,
avait encore celui de trésorier, une véritable sinécure.
Le cheval blanc fut sellé, car Sigognac ne voulait monter dans la
charrette des comédiens qu’à deux ou trois lieux du château, pour
dissimuler son départ; il avait, de la sorte, l’air d’accompagner ses
hôtes; Pierre devait suivre à pied et ramener la bête à l’écurie.
Les bœufs étaient attelés et tâchaient, malgré le joug pesant sur leur
front, de relever leurs mufles humides et noirs, d’où pendaient des
filaments de bave argentée; l’espèce de tiare de sparterie rouge et
jaune dont ils étaient coiffés et les caparaçons de toile blanche qui
les enveloppaient en manière de chemise, pour les préserver de la piqûre
des mouches, leur donnaient un air fort mithriaque et fort majestueux.
Debout devant eux, le bouvier, grand garçon hâlé et sauvage comme un
pâtre de la campagne romaine, s’appuyait sur la gaule de son aiguillon,
dans une pose qui rappelait, bien à son insu sans doute, celle des héros
grecs sur les bas-reliefs antiques. Isabelle et Sérafine s’étaient
assises sur le devant du char pour jouir de la vue de la campagne; la
Duègne, le Pédant et le Léandre occupaient le fond, plus curieux de
continuer leur sommeil que d’admirer la perspective des landes. Tout le
monde était prêt; le bouvier toucha ses bêtes, qui baissèrent la tête,
s’arc-boutèrent sur leurs jambes torses et se précipitèrent en avant; le
char s’ébranla, les ais gémirent, les roues mal graissées crièrent, et
la voûte du porche résonna sous le piétinement lourd de l’attelage. On
était parti.
Pendant ces préparatifs, Béelzébuth et Miraut, comprenant qu’il se
passait quelque chose d’insolite, allaient et venaient d’un air effaré
et soucieux, cherchant dans leurs obscures cervelles d’animaux à se
rendre compte de la présence de tant de gens dans un lieu ordinairement
si désert. Le chien courait vaguement de Pierre à son maître, les
interrogeant de son œil bleuâtre et grommelant après les inconnus. Le
chat, plus réfléchi, flairait d’un nez circonspect les roues, examinait
d’un peu plus loin les bœufs, dont la masse lui imposait et qui, par un
mouvement de corne imprévu, lui faisaient prudemment exécuter un saut en
arrière; puis il allait s’asseoir sur son derrière, en face du vieux
cheval blanc avec lequel il avait des intelligences, et semblait lui
faire des questions; la bonne bête penchait sa tête vers le chat, qui
levait la sienne, et brochant ses barres grises hérissées de longs
poils, sans doute pour broyer quelque brin de fourrage engagé entre ses
vieilles dents, semblait véritablement parler à son ami félin. Que lui
disait-il? Démocrite, qui prétendait traduire le langage des animaux,
eût pu seul le comprendre; toujours est-il que Béelzébuth, après cette
conversation tacite, qu’il communiqua à Miraut par quelques clignements
d’œil et deux ou trois petits cris plaintifs, parut être fixé sur le
motif de ce remue-ménage. Quand le Baron fut en selle et eut rassemblé
les courroies de la bride, Miraut prit la droite et Béelzébuth la gauche
du cheval, et le sire de Sigognac sortit du château de ses pères entre
son chien et son chat. Pour que le prudent matou se fût décidé à cette
hardiesse si peu habituelle à sa race, il fallait qu’il eût deviné
quelque résolution suprême.
Au moment de quitter cette triste demeure, Sigognac se sentit le cœur
oppressé douloureusement. Il embrassa encore une fois du regard ces
murailles noires de vétusté et vertes de mousse dont chaque pierre lui
était connue; ces tours aux girouettes rouillées qu’il avait contemplées
pendant tant d’heures d’ennui de cet œil fixe et distrait qui ne voit
rien; les fenêtres de ces chambres dévastées qu’il avait parcourues
comme le fantôme d’un château maudit, ayant presque peur du bruit de ses
pas; ce jardin inculte où sautelait le crapaud sur la terre humide, où
se glissait la couleuvre parmi les ronces; cette chapelle au toit
effondré, aux arceaux croulants, qui obstruait de ses décombres les
dalles verdies, sous lesquelles reposaient côte à côte son vieux père et
sa mère, gracieuse image, confuse comme le souvenir d’un rêve, à peine
entrevue aux premiers jours de l’enfance. Il pensa aussi aux portraits
de la galerie qui lui avaient tenu compagnie dans sa solitude et souri
pendant vingt ans de leur immobile sourire; au chasseur de halbrans de
la tapisserie, à son lit à quenouilles, dont l’oreiller s’était si
souvent mouillé de ses pleurs; toutes ces choses vieilles, misérables,
maussades, rechignées, poussiéreuses, somnolentes, qui lui avaient
inspiré tant de dégoût et d’ennui, lui paraissaient maintenant pleines
d’un charme qu’il avait méconnu. Il se trouvait ingrat envers ce pauvre
vieux castel démantelé qui pourtant l’avait abrité de son mieux et
s’était, malgré sa caducité, obstiné à rester debout pour ne pas
l’écraser de sa chute, comme un serviteur octogénaire qui se tient sur
ses jambes tremblantes tant que le maître est là; mille amères douceurs,
mille tristes plaisirs, mille joyeuses mélancolies lui revenaient en
mémoire; l’habitude, cette lente et pâle compagne de la vie, assise sur
le seuil accoutumé, tournait vers lui ses yeux noyés d’une tendresse
morne en murmurant d’une voix irrésistiblement faible un refrain
d’enfance, un refrain de nourrice, et il lui sembla, en franchissant le
porche, qu’une main invisible le tirait par son manteau pour le faire
retourner en arrière. Quand il déboucha de la porte, précédant le
chariot, une bouffée de vent lui apporta une fraîche odeur de bruyères
lavées par la pluie, doux et pénétrant arome de la terre natale; une
cloche lointaine tintait, et les vibrations argentines arrivaient sur
les ailes de la même brise avec le parfum des landes. C’en était trop,
et Sigognac, pris d’une nostalgie profonde, quoiqu’il fût à peine à
quelques pas de sa demeure, fit un mouvement pour tourner bride; le
vieux bidet ployait déjà son col dans le sens indiqué avec plus de
prestesse que son âge ne semblait le permettre; Miraut et Béelzébuth
levèrent simultanément la tête, comme ayant conscience des sentiments de
leur maître, et suspendant leur marche, arrêtèrent sur lui des prunelles
interrogatrices. Mais cette demi-conversion eut un résultat tout
différent de celui qu’on eût pu attendre, car il fit rencontrer le
regard de Sigognac avec celui d’Isabelle, et la jeune fille chargea le
sien d’une langueur si caressante et d’une muette prière si
intelligible, que le Baron se sentit pâlir et rougir; il oublia
complétement les murs lézardés de son manoir, et le parfum de la
bruyère, et la vibration de la cloche, qui cependant continuait toujours
ses appels mélancoliques, donna une brusque saccade de bride à son
cheval, et le fit se porter en avant d’une vigoureuse pression de
bottes. Le combat était fini; Isabelle avait vaincu.
Le chariot s’engagea dans la route dont on a parlé à la première de ces
pages, faisant fuir des ornières pleines d’eau les rainettes effarées.
Quand on eut rejoint la route et que les bœufs, sur un terrain plus sec,
purent faire mouvoir lentement la lourde machine à laquelle ils étaient
attelés, Sigognac passa de l’avant-garde à l’arrière-garde, ne voulant
pas marquer une assiduité trop visible auprès d’Isabelle, et peut-être
aussi pour s’abandonner plus librement aux pensées qui agitaient son
âme.
Les tours en poivrière de Sigognac étaient déjà cachées à demi derrière
les touffes d’arbres; le Baron se haussa sur sa selle pour les voir
encore, et, en ramenant les yeux à terre, il aperçut Miraut et
Béelzébuth, dont les physionomies dolentes exprimaient toute la douleur
que peuvent montrer des masques d’animaux. Miraut, profitant du temps
d’arrêt nécessité par la contemplation des tourelles du manoir, roidit
ses vieux jarrets étendus et essaya de sauter jusqu’au visage de son
maître, afin de le lécher une dernière fois. Sigognac, devinant
l’intention de la pauvre bête, le saisit à hauteur de sa botte, par la
peau trop large de son col, l’attira sur le pommeau de sa selle, et
baisa le nez noir et rugueux comme une truffe de Miraut, sans essayer de
se soustraire à la caresse humide dont l’animal reconnaissant lustra la
moustache de l’homme. Pendant cette scène, Béelzébuth, plus agile et
s’aidant de ses griffes acérées encore, avait escaladé de l’autre côté
la botte et la cuisse de Sigognac, et présentait au niveau de l’arçon sa
tête noire essorillée, faisant un ronron formidable et roulant ses
grands yeux jaunes; il implorait aussi un signe d’adieu. Le jeune Baron
passa deux ou trois fois sa main sur le crâne du chat, qui se haussait
et se poussait pour mieux jouir du grattement amical. Nous espérons
qu’on ne rira pas de notre héros, si nous disons que les humbles preuves
d’affection de ces créatures privées d’âme, mais non de sentiment, lui
firent éprouver une émotion bizarre, et que deux larmes montées du cœur
avec un sanglot, tombèrent sur la tête de Miraut et de Béelzébuth et les
baptisèrent amis de leur maître, dans le sens humain du terme.
Les deux animaux suivirent quelque temps de l’œil Sigognac qui avait mis
sa monture au trot pour rejoindre la charrette, et, l’ayant perdu de vue
à un détour de la route, reprirent fraternellement le chemin du manoir.
L’orage de la nuit n’avait pas laissé, sur le terrain sablonneux des
landes, les traces qui dénotent les pluies abondantes dans des campagnes
moins arides; le paysage, rafraîchi seulement, offrait une sorte de
beauté agreste. Les bruyères, nettoyées de leur couche de poudre par
l’eau du ciel, faisaient briller au bord des talus leurs petits
bourgeons violets. Les ajoncs reverdis balançaient leurs fleurs d’or;
les plantes aquatiques s’étalaient sur les mares renouvelées; les pins
eux-mêmes secouaient moins funèbrement leur feuillage sombre et
répandaient un parfum de résine; de petites fumées bleuâtres montaient
gaiement du sein d’une touffe de châtaigniers trahissant l’habitation de
quelque métayer, et sur les ondulations de la plaine déroulée à perte de
vue, on apercevait, comme des taches, des moutons disséminés sous la
garde d’un berger rêvant sur ses échasses. Au bord de l’horizon,
pareils à des archipels de nuages blancs ombrés d’azur, apparaissent les
sommets lointains des Pyrénées à demi estompés par les vapeurs légères
d’une matinée d’automne.
Quelquefois la route se creusait entre deux escarpements dont les flancs
éboulés ne montraient qu’un sable blanc comme de la poudre de grès, et
qui portaient sur leur crête des tignasses de broussailles, des
filaments enchevêtrés fouettant au passage la toile du chariot. En
certains endroits le sol était si meuble qu’on avait été obligé de le
raffermir par des troncs de sapin posés transversalement, occasion de
cahots qui faisaient pousser des hauts cris aux comédiennes. D’autres
fois il fallait franchir, sur des ponceaux tremblants, les flaques d’eau
stagnante et les ruisseaux qui coupaient le chemin. A chaque endroit
périlleux, Sigognac aidait à descendre de voiture Isabelle plus timide
ou moins paresseuse que Sérafine et la duègne. Quant au Tyran et à
Blazius, ils dormaient insouciamment ballottés entre les coffres, en
gens qui en avaient bien vu d’autres. Le Matamore marchait à côté de la
charrette pour entretenir, par l’exercice, sa maigreur phénoménale dont
il avait le plus grand soin, et à le voir de loin levant ses longues
jambes, on l’eût pris pour un faucheux marchant dans les blés. Il
faisait de si énormes enjambées qu’il était souvent obligé de s’arrêter
pour attendre le reste de la troupe; ayant pris dans ses rôles
l’habitude de porter la hanche en avant et de marcher fendu comme un
compas, il ne pouvait se défaire de cette allure ni à la ville, ni à la
campagne, et ne faisait que des pas géométriques.
Les chars à bœufs ne vont pas vite, surtout dans les landes, où les
roues ont parfois du sable jusqu’au moyeu, et dont les routes ne se
distinguent de la terre vague que par des ornières d’un ou deux pieds de
profondeur; et quoique ces braves bêtes, courbant leur col nerveux, se
poussassent courageusement contre l’aiguillon du bouvier, le soleil
était déjà assez haut monté sur l’horizon, qu’on n’avait fait que deux
lieues, des lieues de pays, il est vrai, aussi longues qu’un jour sans
pain, et pareilles aux lieues qu’au bout de quinze jours durent marquer
les stations amoureuses des couples chargés par Pantagruel de poser des
colonnes milliaires dans son beau royaume de Mirebalais. Les paysans qui
traversaient la route, chargés d’une botte d’herbe ou d’un fagot de
bourrée, devenaient moins nombreux, et la lande s’étalait dans sa nudité
déserte aussi sauvage qu’un despoblado d’Espagne ou qu’une pampa
d’Amérique. Sigognac jugea inutile de fatiguer plus longtemps son pauvre
vieux roussin, il sauta à terre et jeta les guides au domestique, dont
les traits basanés laissaient apercevoir à travers vingt couches de hâle
la pâleur d’une émotion profonde. Le moment de la séparation du maître
et du serviteur était arrivé, moment pénible, car Pierre avait vu naître
Sigognac et remplissait plutôt auprès du Baron le rôle d’un humble ami
que celui d’un valet.
«Que Dieu conduise Votre Seigneurie, dit Pierre en s’inclinant sur la
main que lui tendait le Baron, et lui fasse relever la fortune des
Sigognac; je regrette qu’elle ne m’ait pas permis de l’accompagner.
--Qu’aurais-je fait de toi, mon pauvre Pierre, dans cette vie inconnue
où je vais entrer? Avec si peu de ressources, je ne puis véritablement
charger le hasard du soin de deux existences. Au château, tu vivras
toujours à peu près; nos anciens métayers ne laisseront pas mourir de
faim le fidèle serviteur de leur maître. D’ailleurs, il ne faut pas
mettre la clef sous la porte du manoir des Sigognac et l’abandonner aux
orfraies et aux couleuvres comme une masure visitée par la mort et
hantée des esprits; l’âme de cette antique demeure existe encore en moi,
et, tant que je vivrai, il restera près de son portail un gardien pour
empêcher les enfants de viser son blason avec les pierres de leur
fronde.»
Le domestique fit un signe d’assentiment, car il avait, comme tous les
anciens serviteurs attachés aux familles nobles, la religion du manoir
seigneurial, et Sigognac, malgré ses lézardes, ses dégradations et ses
misères, lui paraissait encore un des plus beaux châteaux du monde.
«Et puis, ajouta en souriant le Baron, qui aurait soin de Bayard, de
Miraut et de Béelzébuth?
--C’est vrai, maître,» répondit Pierre; et il prit la bride de Bayard,
dont Sigognac flattait le col avec des plamussades en manière de caresse
et d’adieu.
En se séparant de son maître, le bon cheval hennit à plusieurs reprises,
et longtemps encore Sigognac put entendre, affaibli par l’éloignement,
l’appel affectueux de la bête reconnaissante.
Sigognac, resté seul, éprouva la sensation des gens qui s’embarquent et
que leurs amis quittent sur la jetée du port; c’est peut-être le moment
le plus amer du départ; le monde où vous viviez se retire, et vous vous
hâtez de rejoindre vos compagnons de voyage, tant l’âme se sent dénuée
et triste, et tant les yeux ont besoin de l’aspect d’un visage humain:
aussi allongea-t-il le pas pour rejoindre le chariot qui roulait
péniblement en faisant crier le sable où ses roues traçaient des sillons
comme des socs de charrue dans la terre.