Sigognac descendit l’escalier, protégeant sa lampe avec sa main contre

les courants d’air qui menaçaient de l’éteindre. Le reflet de la flamme

pénétrait ses phalanges amincies et les teignait d’un rouge diaphane, en

sorte que, quoique ce fût la nuit et qu’il marchât suivi d’un chat noir

au lieu de précéder le soleil, il méritait l’épithète appliquée par le

bon Homère aux doigts de l’Aurore.

Il abaissa la barre de la porte, entr’ouvrit le battant mobile, et se

trouva en face d’un personnage au nez duquel il porta sa lampe. Éclairée

par ce rayon, une assez grotesque figure se dessina sur le fond d’ombre:

un crâne couleur de beurre rance luisait sous la lumière et la pluie.

Des cheveux gris plaqués aux tempes, un nez cardinalisé de purée

septembrale, tout fleuri de bubelettes, s’épanouissant en bulbe entre

deux petits yeux vairons recouverts de sourcils très-épais et

bizarrement noirs, des joues flasques, martelées de tons vineux et

traversées de fibrilles rouges, une bouche lippue d’ivrogne et de

satyre, un menton à verrue où s’implantaient quelques poils revêches et

durs comme des crins de vergette, composaient un ensemble de physionomie

digne d’être sculptée en mascaron sous la corniche du Pont-Neuf. Une

certaine bonhomie spirituelle tempérait ce que ces traits pouvaient

présenter de peu engageant au premier coup d’œil. Les angles plissés des

yeux et les commissures des lèvres remontées vers les oreilles

indiquaient d’ailleurs l’intention d’un sourire gracieux. Cette tête de

fantoche, servie sur une fraise de blancheur équivoque, surmontait un

corps pendu dans une souquenille noire qui saluait en arc de cercle avec

une affectation de politesse exagérée.

Les saluts accomplis, le burlesque personnage, prévenant sur les lèvres

du Baron la question qui allait en jaillir, prit la parole d’un ton

légèrement emphatique et déclamatoire:

«Daignez m’excuser, noble châtelain, si je viens frapper moi-même à la

poterne de votre forteresse sans me faire précéder d’un page ou d’un

nain sonnant du cor, et cela à une heure avancée. Nécessité n’a pas de

loi et force les gens du monde les plus polis à des barbarismes de

conduite.

--Que voulez-vous? interrompit assez sèchement le Baron ennuyé par le

verbiage du vieux drôle.

--L’hospitalité pour moi et mes camarades, des princes et des

princesses, des Léandres et des Isabelles, des docteurs et des

capitaines qui se promènent de bourgs en villes sur le chariot de

Thespis, lequel chariot, traîné par des bœufs à la manière antique, est

maintenant embourbé à quelques pas de votre château.

--Si je comprends bien ce que vous dites, vous êtes des comédiens de

province en tournée et vous avez dévié du droit chemin?

--On ne saurait mieux élucider mes paroles, répondit l’acteur, et vous

parlez de cire. Puis-je espérer que Votre Seigneurie m’accorde ma

requête?

--Quoique ma demeure soit assez délabrée et que je n’aie pas grand’chose

à vous offrir, vous y serez toujours un peu moins mal qu’en plein air

par une pluie battante.»

Le Pédant, car tel paraissait être son emploi dans la troupe, s’inclina

en signe d’assentiment.

Pendant ce colloque, Pierre, éveillé par les abois de Miraut, s’était

levé et avait rejoint son maître sous le porche. Mis au fait de ce qui

se passait, il alluma une lanterne, et tous trois se dirigèrent vers la

charrette embourbée.

Le Léandre et le Matamore poussaient à la roue, et le Roi piquait les

bœufs de son poignard tragique. Les femmes, enveloppées de leurs

manteaux, se désespéraient, geignaient et poussaient de petits cris. Ce

renfort inattendu, et surtout l’expérience de Pierre, eurent bientôt

fait franchir le mauvais pas au lourd chariot, qui, dirigé sur un

terrain plus ferme, atteignit le château, passa sous la voûte ogivale et

fut rangé dans la cour.

Les bœufs dételés allèrent prendre place à l’écurie à côté du

[Illustration: Ce renfort inattendu, et surtout l’expérience de Pierre,

eurent bientôt fait franchir le mauvais pas au lourd chariot.... (Page

22.)]

bidet blanc; les comédiennes sautèrent à bas de la charrette, faisant

bouffer leurs jupes fripées, et montèrent, guidées par Sigognac, dans la

salle à manger, la pièce la plus habitable de la maison. Pierre trouva

au fond du bûcher un fagot et quelques brassées de broussailles qu’il

jeta dans la cheminée et qui se mirent à flamber joyeusement. Quoiqu’on

ne fût encore qu’au début de l’automne, un peu de feu était nécessaire

pour sécher les vêtements humides de ces dames; d’ailleurs la nuit était

fraîche et l’air sifflait par les boiseries disjointes de cette pièce

inhabitée.

Les comédiens, bien qu’habitués par leur vie errante aux gîtes les plus

divers, regardaient avec étonnement cet étrange logis que les hommes

semblaient avoir abandonné depuis longtemps aux esprits et qui faisait

naître involontairement des idées d’histoires tragiques; pourtant ils

n’en témoignaient, en personnes bien élevées, ni terreur ni surprise.

«Je ne puis vous donner que le couvert, dit le jeune Baron, mon

garde-manger ne renferme pas de quoi faire souper une souris. Je vis

seul en ce manoir, ne recevant jamais personne, et vous voyez, sans que

je vous le dise, que la fortune n’habite pas céans.

--Qu’à cela ne tienne, répliqua le Pédant; si, au théâtre, l’on nous

sert des poulets de carton et des bouteilles de bois tourné, nous nous

précautionnons, pour la vie ordinaire, de mets plus substantiels. Ces

viandes creuses et ces boissons imaginaires iraient mal à nos estomacs,

et, en qualité de munitionnaire de la troupe, je tiens toujours en

réserve quelque jambon de Bayonne, quelque pâté de venaison, quelque

longe de veau de Rivière, avec une douzaine de flacons de vin de Cahors

et de Bordeaux.

--Bien parlé, Pédant, exclama le Léandre; va chercher les provisions,

et, si ce seigneur le permet et daigne souper avec nous, dressons ici

même la table du festin. Il y a dans ces buffets assez de vaisselle, et

ces dames mettront le couvert.»

Au signe d’acquiescement que fit le Baron tout étourdi de l’aventure,

l’Isabelle et la donna Sérafina, assises toutes deux près de la

cheminée, se levèrent et rangèrent les plats sur la table préalablement

essuyée par Pierre et recouverte d’une vieille nappe usée, mais blanche.

Le Pédant reparut bientôt portant un panier de chaque main, et plaça

triomphalement au milieu de la table une forteresse de pâté aux

murailles blondes et dorées, qui renfermait dans ses flancs une garnison

de becfigues et de perdreaux. Il entoura ce fort gastronomique de six

bouteilles, pour ouvrages avancés, qu’il fallait emporter avant de

prendre la place. Une langue de bœuf fumée et une tranche de jambon

complétèrent la symétrie.

Béelzébuth, qui s’était perché sur le haut d’un buffet et suivait

curieusement de l’œil ces préparatifs extraordinaires, tâchait de

s’approprier, au moins par l’odorat, toutes ces choses exquises étalées

en abondance. Son nez couleur de truffe aspirait profondément les

émanations parfumées; ses prunelles vertes jubilaient et scintillaient,

une petite bave de convoitise argentait son menton. Il aurait bien voulu

s’approcher de la table et prendre sa part de cette frairie à la

Gargantua si en dehors des sobriétés érémitiques de la maison; mais la

vue de tous ces nouveaux visages l’épouvantait et sa poltronnerie

combattait sa gourmandise.

Ne trouvant pas la lueur de la lampe suffisamment rayonnante, le

Matamore était allé chercher dans la charrette deux flambeaux de

théâtre, en bois entouré de papier doré et munis chacun de plusieurs

bougies, renfort qui produisit une illumination assez magnifique. Ces

flambeaux, dont la forme rappelait celle du chandelier à sept branches

de l’Écriture, se plaçaient ordinairement sur l’autel de l’hyménée, au

dénoûment des pièces à machines, ou sur la table du festin, dans la

_Marianne_ de Mairet et l’_Hérodiade_ de Tristan.

A leur clarté et à celle des bourrées flambantes, la chambre morte avait

repris une espèce de vie. De faibles rougeurs coloraient les joues pâles

des portraits, et si les douairières vertueuses, engoncées dans leurs

collerettes et roides sous leur vertugadin, prenaient un air pincé à

l’aspect des jeunes comédiennes folâtrant dans ce grave manoir, en

revanche, les guerriers et les chevaliers de Malte semblaient leur

sourire du fond de leur cadre et se trouver heureux d’assister à

pareille fête, à l’exception de deux ou trois vieilles moustaches grises

boudant obstinément sous leur vernis jaune, et gardant, malgré tout, les

mines rébarbatives dont le peintre les avait dotées.

Un air plus tiède et plus vivace circulait dans cette vaste salle, où

l’on ne respirait habituellement que l’humidité moisie du sépulcre. Le

délabrement des meubles et des tentures était moins visible, et le

spectre pâle de la misère semblait avoir abandonné le château pour

quelques instants.

Sigognac, à qui cette surprise avait d’abord été désagréable, se

laissait aller à une sensation de bien-être inconnue. L’Isabelle, donna

Sérafina, et même la soubrette, lui troublaient doucement l’imagination

et lui faisaient l’effet plutôt de divinités descendues sur la terre que

de simples mortelles. C’étaient, en effet, de fort jolies femmes et qui

eussent préoccupé de moins novices que notre jeune baron. Tout cela lui

produisait l’effet d’un rêve, et il craignait à tout moment de se

réveiller.

Le Baron donna la main à donna Sérafina, qu’il fit asseoir à sa droite.

Isabelle prit place à gauche, la soubrette se mit en face, la duègne

s’établit à côté du Pédant, Léandre et le Matamore s’assirent où ils

voulurent. Le jeune maître du château put alors étudier tout à son aise

les physionomies de ses hôtes vivement éclairées et ressortant avec un

plein relief. Son examen porta d’abord sur les femmes, dont il ne serait

pas hors de propos de tirer ici un léger crayon, tandis que le Pédant

pratique une brèche aux remparts du pâté.

La Sérafina était une jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, à

qui l’habitude de jouer les grandes coquettes avait donné l’air du monde

et autant de manége qu’à une dame de cour. Sa figure, d’un ovale un peu

allongé, son nez légèrement aquilin, ses yeux gris à fleur de tête, sa

bouche rouge, dont la lèvre inférieure était coupée par une petite raie,

comme celle d’Anne d’Autriche, et ressemblait à une cerise, lui

composaient une physionomie avenante et noble à laquelle contribuaient

encore deux cascades de cheveux châtains descendant par ondes au long de

ses joues, où l’animation et la chaleur avaient fait paraître de jolies

couleurs roses. Deux longues mèches, appelées moustaches et nouées

chacune par trois rosettes de ruban noir, se détachaient capricieusement

des crêpelures et en faisaient valoir la grâce vaporeuse comme des

touches de vigueur que donne un peintre au tableau qu’il termine. Son

chapeau de feutre à bord rond, orné de plumes dont la dernière se

contournait en panache sur les épaules de la dame, et les autres se

recroquevillaient en bouillons, coiffait cavalièrement la Sérafina; un

col d’homme rabattu, garni d’un point d’Alençon et noué d’une bouffette

noire, de même que les moustaches, s’étalait sur une robe de velours

vert à manches crevées, relevées d’aiguillettes et de brandebourgs, et

dont l’ouverture laissait bouillonner le linge; une écharpe de soie

blanche, posée en bandoulière, achevait de donner à cette mise un air

galant et décidé.

Ainsi attifée, Sérafina avait une mine de Penthésilée et de Marphise

très-propre aux aventures et aux comédies de cape et d’épée. Sans doute

tout cela n’était pas de la première fraîcheur, l’usage avait miroité

par place le velours de la jupe, la toile de Frise était un peu fripée,

les dentelles eussent paru rousses au grand jour; les broderies de

l’écharpe, à les regarder de près, rougissaient et trahissaient le

clinquant; plusieurs aiguillettes avaient perdu leurs ferrets, et la

passementerie éraillée des brandebourgs se défilait par endroits; les

plumes énervées battaient flasquement sur les bords du feutre, les

cheveux étaient un peu défrisés, et quelques fétus de paille, ramassés

dans la charrette, se mêlaient assez pauvrement à leur opulence.

Ces petites misères de détail n’empêchaient pas donna Sérafina d’avoir

un port de reine sans royaume. Si son habit était fané, sa figure était

fraîche, et, d’ailleurs, cette mise paraissait la plus éblouissante du

monde au jeune baron de Sigognac, peu habitué à de pareilles

magnificences, et qui n’avait jamais vu que des paysannes vêtues d’une

jupe de bure et d’une cape de callemande. Il était, du reste, trop

occupé des yeux de la belle pour faire attention aux éraillures de son

costume.

L’Isabelle était plus jeune que la donna Sérafina, ainsi que l’exigeait

son emploi d’ingénue; elle ne poussait pas non plus aussi loin la

braverie du costume et se bornait à une élégante et bourgeoise

simplicité, comme il convient à la fille de Cassandre. Elle avait le

visage mignon, presque enfantin encore, de beaux cheveux d’un châtain

soyeux, l’œil voilé par de longs cils, la bouche en cœur et petite, et

un air de modestie virginale, plus naturel que feint. Un corsage de

taffetas gris, agrémenté de velours noir et de jais, s’allongeait en

pointe sur une jupe de même couleur; une fraise, légèrement empesée, se

dressait derrière sa jolie nuque où se tordaient de petites boucles de

cheveux follets, et un fil de perles fausses

[Illustration: LE SCAPIN, LE MATAMORE ET LE TYRAN. (Page 30.)]

entourait son col; quoiqu’au premier abord elle attirât moins l’œil que

la Sérafina, elle le retenait plus longtemps. Si elle n’éblouissait pas,

elle charmait, ce qui a bien son avantage.

La soubrette méritait en plein l’épithète de _morena_ que les Espagnols

donnent aux brunes. Sa peau se colorait de tons dorés et fauves comme

celle d’une gitana. Ses cheveux drus et crespelés étaient d’un noir

d’enfer, et ses prunelles d’un brun jaune pétillaient d’une malice

diabolique. Sa bouche, grande et d’un rouge vif, laissait luire par

éclairs blancs une denture qui eût fait honneur à un jeune loup. Du

reste, elle était maigre et comme consumée d’ardeur et d’esprit, mais de

cette maigreur jeune et bien portante qui ne fait point mal à voir. À

coup sûr, elle devait être aussi experte à recevoir et à remettre un

poulet à la ville qu’au théâtre; mais elle devait bien compter sur ses

charmes, la dame qui se servait d’une pareille Dariolette! En passant

par ses mains, plus d’une déclaration d’amour n’était pas arrivée à son

adresse, et le galant oublieux s’était attardé dans l’antichambre.

C’était une de ces femmes que leurs compagnes trouvent laides, mais qui

sont irrésistibles pour les hommes et semblent pétries avec du sel, du

piment et des cantharides, ce qui ne les empêche pas d’être froides

comme des usuriers lorsqu’il s’agit de leurs intérêts. Un costume

fantasque, bleu et jaune avec un bavolet de fausse dentelle, composait

sa toilette.

Dame Léonarde, la mère noble de la troupe, était vêtue tout de noir

comme une duègne espagnole. Des coiffes d’étamine encadraient sa figure

grasse à plusieurs mentons, pâlie et comme usée par quarante ans de

fard. Des tons d’ivoire jauni et de vieille cire blémissaient son

embonpoint malsain, venu plutôt de l’âge que de la santé. Ses yeux, sur

lesquels descendaient une paupière molle, avaient une expression

d’astuce, et faisaient comme deux taches noires dans sa figure blafarde.

Quelques poils commençaient à obombrer les commissures de ses lèvres,

quoiqu’elle les arrachât soigneusement avec des pinces. Le caractère

féminin avait presque disparu de cette figure, dans les rides de

laquelle on eût retrouvé bien des histoires, si l’on eût pris la peine

de les y chercher. Comédienne depuis son enfance, dame Léonarde en

savait long sur une carrière dont elle avait successivement rempli tous

les emplois jusqu’à celui de duègne, accepté si difficilement par la

coquetterie, toujours mal convaincue des ravages du temps. Léonarde

avait du talent, et toute vieille qu’elle était, savait se faire

applaudir, même à côté des jeunes et jolies, toutes surprises de voir

les bravos s’adresser à cette sorcière.

Voilà pour le personnel féminin. Les principaux emplois de la comédie

s’y trouvaient représentés, et, s’il manquait un personnage, on

raccolait en route quelque comédien errant ou quelque amateur de

théâtre, heureux de se charger d’un petit rôle, et d’approcher ainsi des

Angéliques et des Isabelles. Le personnel mâle se composait du Pédant

déjà décrit, et sur lequel il n’est pas nécessaire de revenir, du

Léandre, du Scapin, du Tyran tragique et du Tranche-montagne.

Le Léandre, obligé par état de rendre douces comme brebis les tigresses

les plus hyrcaniennes, de duper les Truffaldins, d’écarter les Ergastes

et de passer à travers les pièces toujours superbe et triomphant, était

un garçon de trente ans que les soins excessifs qu’il prenait de sa

personne faisaient paraître beaucoup plus jeune. Ce n’est pas une petite

affaire que de représenter, pour les spectatrices, l’amant, cet être

mystérieux et parfait, que chacun façonne à sa guise d’après l’Amadis ou

l’Astrée. Aussi messer Léandre se graissait-il le museau de blanc de

baleine, et s’enfarinait-il chaque soir de poudre de talc; ses sourcils,

dont il arrachait avec des pinces les poils rebelles, semblaient une

ligne tracée à l’encre de Chine, et finissaient en queue de rat. Des

dents, brossées à outrance et frottées d’opiat, brillaient comme des

perles d’Orient dans ses gencives rouges, qu’il découvrait à tout

propos, méconnaissant le proverbe grec qui dit que rien n’est plus sot

qu’un sot rire. Ses camarades prétendaient que, même à la ville, il

mettait une pointe de rouge pour s’aviver l’œil. Des cheveux noirs,

soigneusement calamistrés, se tordaient au long des joues en spirales

brillantes un peu alanguies par la pluie, ce dont il prenait occasion

pour leur redonner du tour avec le doigt, et montrer ainsi une main fort

blanche, où scintillait un solitaire beaucoup trop gros pour être vrai.

Son col rabattu laissait voir un cou rond et blanc rasé de si près que

la barbe n’y paraissait pas. Un flot de linge assez propre bouillonnait

entre sa veste et ses chausses tuyautées d’un monde de rubans, dont la

conservation paraissait l’occuper beaucoup. En regardant la muraille, il

avait l’air de mourir d’amour, et ne demandait point à boire sans

pâmer. Il ponctuait ses phrases de soupirs et faisait, en parlant des

choses les plus indifférentes, des clins d’yeux, des airs penchés et des

mines à crever de rire; mais les femmes trouvaient cela charmant.

Le Scapin avait une tête de renard, futée, pointue, narquoise: ses

sourcils remontaient sur son front en accent circonflexe, découvrant un

œil émerillonné toujours en mouvement, et dont la prunelle jaune

tremblotait comme une pièce d’or sur du vif-argent; des pattes d’oie de

rides malignes se plissaient à chaque coin de ses paupières pleines de

mensonges, de ruses et de fourberies; ses lèvres, minces et flexibles,

remuaient perpétuellement, et montraient, à travers un sourire

équivoque, des canines aiguës d’aspect assez féroce; et, quand il ôtait

sa barrette rayée de blanc et de rouge, ses cheveux coupés en brosse

accusaient les contours d’une tête bizarrement bossuée. Ces cheveux

étaient fauves et feutrés comme du poil de loup, et complétaient le

caractère de bête malfaisante répandu sur sa physionomie. On était tenté

de regarder aux mains de ce drôle pour voir s’il ne s’y trouvait pas des

calus causés par le maniement de la rame, car il avait bien l’air

d’avoir passé quelques saisons à écrire ses mémoires sur l’Océan avec

une plume de quinze pieds. Sa voix fausse, tantôt haute, tantôt basse,

procédait par brusques changements de tons et glapissements bizarres,

qui surprenaient et faisaient rire sans qu’on en eût envie; ses

mouvements inattendus et comme déterminés par la détente subite d’un

ressort caché, présentaient quelque chose d’illogique et d’inquiétant,

et paraissaient servir plutôt à retenir l’interlocuteur qu’à exprimer

une pensée ou un sentiment. C’était la pantomime du renard évoluant avec

rapidité, et faisant cent tours de passe-passe sous l’arbre du haut

duquel le dindon fasciné le regarde avant de se laisser choir.

Il portait une souquenille grise par-dessus son costume, dont on

entrevoyait les zébrures, soit qu’il n’eût pas eu le temps de se

déshabiller après sa dernière représentation, soit que sa garde-robe

exiguë ne lui permît pas d’avoir habit de ville et habit de théâtre au

grand complet.

Quand au Tyran, c’était un fort bon homme que la nature avait doué, sans

doute par plaisanterie, de tous les signes extérieurs de la férocité.

Jamais âme plus débonnaire ne revêtit une enveloppe plus rébarbative.

De gros sourcils charbonnés, larges de deux doigts, noirs comme s’ils

eussent été en peau de taupe, se rejoignant à la racine du nez, des

cheveux crépus, une barbe épaisse montant jusqu’aux yeux, et qu’il ne

taillait point pour n’avoir pas à s’en adapter une postiche lorsqu’il

jouait les Hérodes et les Polyphontes, un teint basané comme un cuir de

Cordoue, lui faisaient une physionomie truculente et formidable comme

les peintres aiment à en donner aux bourreaux et à leurs aides dans les

écorchements de saint Barthélemy ou les décollations de saint

Jean-Baptiste. Une voix de taureau à faire trembler les vitres et remuer

les verres sur la table, ne contribuait pas peu à entretenir la terreur

qu’inspirait cet aspect de Croquemitaine rehaussé par un pourpoint de

velours noir d’une mode surannée; aussi obtenait-il un succès

d’épouvante en hurlant les vers de Garnier et de Scudéry. Il était, du

reste, entripaillé comme il faut, et capable de bien remplir un trône.

Le Tranche-montagne, lui, était maigre, hâve, noir et sec comme un pendu

d’été. Sa peau semblait un parchemin collé sur des os; un grand nez

recourbé en bec d’oiseau de proie, et dont l’arête mince luisait comme

de la corne, élevait sa cloison entre les deux côtés de sa figure

aiguisée en navette, et encore allongée par une barbiche pointue. Ces

deux profils collés l’un contre l’autre avaient beaucoup de peine à

former une face, et les yeux pour s’y loger se retroussaient à la

chinoise vers les tempes. Les sourcils à demi rasés se contournaient en

virgule noire au-dessus d’une prunelle inquiète, et les moustaches,

d’une longueur démesurée, poissées et maintenues à chaque bout par un

cosmétique, remontaient en arc de cercle et poignardaient le ciel; les

oreilles écartées de la tête figuraient assez bien les deux anses d’un

pot, et donnaient de la prise aux croquignoles et aux nasardes. Tous ces

traits extravagants, tenant plutôt de la caricature que du naturel,

semblaient avoir été sculptés par une fantaisie folâtre dans un manche

de rebec ou copiés d’après ces coquecigrues et chimères pantagruéliques

qui tournent le soir aux lanternes des pâtissiers; ses grimaces de

matamore étaient devenues, à la longue, sa physionomie habituelle, et,

sorti de la coulisse, il marchait fendu comme un compas, la tête rejetée

en arrière, le poing sur la hanche et la main à la coquille de l’épée.

Un justaucorps jaune, bombé en cuirasse, agrémenté de vert et tailladé

de crevées à l’espagnole disposées dans le sens des côtes, une golille

empesée soutenue de fils de fer et de carton, large comme la table ronde

et où les douze pairs eussent pu prendre leurs repas, des

hauts-de-chausses bouillonnés et rattachés d’aiguillettes, des bottes de

cuir blanc de Russie, où ses jambes de coq ballottaient comme des flûtes

dans leur étui quand le ménétrier les remporte, une rapière démesurée

qu’il ne quittait jamais, et dont la poignée de fer, fenestrée à jour,

pesait bien cinquante livres, formaient l’accoutrement du drôle,

accoutrement sur lequel il drapait, pour plus de braverie, une

couverture dont son épée relevait le bord. Disons, pour ne rien omettre,

que deux pennes de coq, bifurquées comme un cimier de cocuage,

adornaient grotesquement son feutre gris allongé en chausse à filtrer.

Le capitaine Fracasse · 第 2 / 47 段