Un maigre feu léchait de ses langues jaunes la plaque de la

LE CAPITAINE

FRACASSE

ŒUVRES DE THÉOPHILE GAUTIER

PUBLIÉES DANS LA _BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER_

à 3 fr. 50 le volume.

POÉSIES COMPLÈTES (1830 vol.-1872 vol.) 2 vol.

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LE CAPITAINE FRACASSE (Édition définitive) 2 vol.

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TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris (1870 vol.-1871 vol.) 1 vol.

THÉATRE.--Mystères, Comédies et Ballets 1 vol.

LES JEUNES FRANCE, Romans goguenards suivis de CONTES

HUMORISTIQUES 1 vol.

HISTOIRE DU ROMANTISME 1 vol.

PORTRAITS CONTEMPORAINS 1 vol.

L’ORIENT 2 vol.

FUSAINS ET EAUX-FORTES 1 vol.

TABLEAUX A LA PLUME 1 vol.

LES VACANCES DU LUNDI 1 vol.

CONSTANTINOPLE (Nouvelle édition) 1 vol.

LOIN DE PARIS 1 vol.

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PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES 1 vol.

LE GUIDE DE L’AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE 1 vol.

SOUVENIRS DE THÉATRE, D’ART ET DE CRITIQUE 1 vol.

CAPRICES ET ZIGZAGS 1 vol.

UN TRIO DE ROMANS.--Les Roués innocents.--Militona.--Jean

et Jeannette 1 vol.

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LA NATURE CHEZ ELLE.--La Ménagerie intime 1 vol.

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E. BERGERAT 1 vol.

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_Chaque volume orné de deux ou plusieurs eaux-fortes par les principaux

artistes._

Reliure pleine, veau grenat, poli, tranches dorées 8 »

-- ½ cuir de Russie, coins, tête dorée 7 »

-- ½ veau, tranches dorées 6 50

MADEMOISELLE DE MAUPIN, avec 4 dessins de GIRAUD, gravés par CHAMPOLLION 2 vol.

FORTUNIO, avec 2 dessins originaux de Th. GAUTIER 1 vol.

LES JEUNES FRANCE, avec 2 dessins de Th. GAUTIER 1 vol.

MADEMOISELLE DAFNÉ, avec 2 eaux-fortes de JEANNIOT 1 vol.

ÉMAUX ET CAMÉES, avec 2 dessins et un portrait de l’auteur gravés à l’eau-forte

d’après les aquarelles de Mᵐᵉ la princesse MATHILDE 1 vol.

LE ROMAN DE LA MOMIE, avec 2 dessins de LECOMTE-DU-NOUY, gravés à l’eau-forte

par JASINSKI 1 vol.

4113-13.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.

THÉOPHILE GAUTIER

LE CAPITAINE

FRACASSE

ILLUSTRÉ DE 60 DESSINS

DE

GUSTAVE DORÉ

TIRÉS EN PLANCHES HORS TEXTE

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1913

[Illustration: LE CHATEAU DE LA MISÈRE (Page 1.)]

LE

CAPITAINE FRACASSE

I.

LE CHATEAU DE LA MISÈRE.

Sur le revers d’une de ces collines décharnées qui bossuent les Landes,

entre Dax et Mont-de-Marsan, s’élevait, sous le règne de Louis XIII, une

de ces gentilhommières si communes en Gascogne, et que les villageois

décorent du nom de château.

Deux tours rondes, coiffées de toits en éteignoir, flanquaient les

angles d’un bâtiment, sur la façade duquel deux rainures profondément

entaillées trahissaient l’existence primitive d’un pont-levis réduit à

l’état de sinécure par le nivelage du fossé, et donnaient au manoir un

aspect assez féodal, avec leurs échauguettes en poivrière et leurs

girouettes à queue d’aronde. Une nappe de lierre enveloppant à demi

l’une des tours tranchait heureusement par son vert sombre sur le ton

gris de la pierre déjà vieille à cette époque.

Le voyageur qui eût aperçu de loin le castel dessinant ses faîtages

pointus sur le ciel, au-dessus des genêts et des bruyères, l’eût jugé

une demeure convenable pour un hobereau de province; mais, en

approchant, son avis se fût modifié. Le chemin qui menait de la route à

l’habitation s’était réduit, par l’envahissement de la mousse et des

végétations parasites, à un étroit sentier blanc semblable à un galon

terni sur un manteau râpé. Deux ornières remplies d’eau de pluie et

habitées par des grenouilles témoignaient qu’anciennement des voitures

avaient passé par là; mais la sécurité de ces batraciens montrait une

longue possession et la certitude de n’être pas dérangés.--Sur la bande

frayée à travers les mauvaises herbes, et détrempée par une averse

récente, on ne voyait aucune empreinte de pas humain, et les brindilles

de broussailles, chargées de gouttelettes brillantes, ne paraissaient

pas avoir été écartées depuis longtemps.

De larges plaques de lèpre jaune marbraient les tuiles brunies et

désordonnées des toits, dont les chevrons pourris avaient cédé par

place; la rouille empêchait de tourner les girouettes, qui indiquaient

toutes un vent différent; les lucarnes étaient bouchées par des volets

de bois déjeté et fendu. Des pierrailles remplissaient les barbacanes

des tours; sur les douze fenêtres de la façade, il y en avait huit

barrées par des planches; les deux autres montraient des vitres

bouillonnées, tremblant, à la moindre pression de la bise, dans leur

réseau de plomb. Entre ces fenêtres, le crépi, tombé par écailles comme

les squammes d’une peau malade, mettait à nu des briques disjointes, des

moellons effrités aux pernicieuses influences de la lune; la porte,

encadrée d’un linteau de pierre, dont les rugosités régulières

indiquaient une ancienne ornementation émoussée par le temps et

l’incurie, était surmontée d’un blason fruste que le plus habile héraut

d’armes eût été impuissant à déchiffrer et dont les lambrequins se

contournaient fantasquement, non sans de nombreuses solutions de

continuité. Les vantaux de la porte offraient encore, vers le haut,

quelques restes de peinture sang de bœuf et semblaient rougir de leur

état de délabrement; des clous à tête de diamant contenaient leurs ais

fendillés et formaient des symétries interrompues ça et là. Un seul

battant s’ouvrait et suffisait à la circulation des hôtes évidemment peu

nombreux du castel, et contre le jambage de la porte s’appuyait une roue

démantelée et tombant en javelle, dernier débris d’un carrosse défunt

sous le règne précédent. Des nids d’hirondelles oblitéraient le faîte

des cheminées et les angles des fenêtres, et, sans un mince filet de

fumée qui sortait d’un tuyau de briques et se tortillait en vrille comme

dans ces dessins de maisons que les écoliers griffonnent sur la marge de

leurs livres de classe, on aurait pu croire le logis inhabité: maigre

devait être la cuisine qui se préparait à ce foyer, car un soudard avec

sa pipe eût produit des flocons plus épais. C’était le seul signe de vie

que donnât la maison, comme ces mourants dont l’existence ne se révèle

que par la vapeur de leur souffle.

En poussant le vantail mobile de la porte, qui ne cédait pas sans

protester et tournait avec un évidente mauvaise humeur sur ses gonds

oxydés et criards, on se trouvait sous une espèce de voûte ogivale plus

ancienne que le reste du logis, et divisée par quatre boudins de granit

bleuâtre se rencontrant a leur point d’intersection à une pierre en

saillie ou se revoyaient, un peu moins dégradées, les armoiries

sculptées à l’extérieur, trois cigognes d’or sur champ d’azur, ou

quelque chose d’analogue, car l’ombre de la voûte ne permettait pas de

les bien distinguer. Dans le mur étaient scellés des éteignoirs en tôle

noircis par les torches, et des anneaux de fer où s’attachaient

autrefois les chevaux des visiteurs, événement bien rare aujourd’hui, à

en croire la poussière qui les souillait.

De ce porche, sous lequel s’ouvraient deux portes, l’une conduisant aux

appartements du rez-de-chaussée, l’autre à une salle qui avait pu jadis

servir de salle des gardes, on débouchait dans une cour triste, nue et

froide, entourée de hautes murailles rayées de longs filaments noirs par

les pluies d’hiver. Dans les angles de la cour, parmi les gravats tombés

des corniches ébréchées, poussaient l’ortie, la folle avoine et la

ciguë, et les pavés étaient encadrés d’herbe verte.

Au fond, une rampe côtoyée de garde-fous en pierre ornés de boules

surmontées de pointes, menait à un jardin situé en contrebas de la cour.

Les marches rompues et disjointes faisaient bascule sous le pied ou

n’étaient retenues que par les filaments des mousses et des plantes

pariétaires; sur l’appui de la terrasse avaient crû des joubarbes, des

ravenelles et des artichauts sauvages.

Quant au jardin lui-même, il retournait doucement à l’état de hallier ou

de forêt vierge. A l’exception d’un carré où se pommelaient quelques

choux aux feuilles veinées et vert-de-grisées, et qu’étoilaient des

soleils d’or au cœur noir, dont la présence témoignait d’une sorte de

culture, la nature reprenait ses droits sur cet espace abandonné et en

effaçait les traces du travail de l’homme qu’elle semble aimer à faire

disparaître.

Les arbres non taillés projetaient en tous sens des branches gourmandes.

Les buis, destinés à marquer le dessin des bordures et des allées,

étaient devenus des arbustes, ne subissant plus le ciseau depuis longues

années. Des graines apportées par le vent avaient germé au hasard et se

développaient avec cette robustesse vivace, particulière aux mauvaises

herbes, à la place qu’avaient occupée les jolies fleurs et les plantes

rares. Les ronces, aux ergots épineux, se croisaient d’un bord à l’autre

des sentiers et vous accrochaient au passage pour vous empêcher d’aller

plus loin et vous dérober ce mystère de tristesse et de désolation. La

solitude n’aime pas être surprise en déshabillé et sème autour d’elle

toutes sortes d’obstacles.

Pourtant, si l’on eût persisté, sans redouter les égratignures des

broussailles et les soufflets des branches, à suivre jusqu’au bout

l’antique allée devenue plus obstruée et plus touffue qu’une sente dans

les bois, on serait arrivé à une espèce de niche de rocaille figurant un

antre rustique. Aux plantes semées jadis entre l’interstice des roches,

telles qu’iris, glaïeuls, lierre noir, il s’en était ajouté d’autres,

persicaires, scolopendres, lambruches sauvages qui pendaient comme des

barbes, et voilaient à demi une statue de marbre représentant une

divinité mythologique, Flore ou Pomone, laquelle avait dû être fort

galante en son temps et faire honneur à l’ouvrier, mais qui était

camarde comme la Mort, ayant le nez cassé. La pauvre déesse portait en

sa corbeille, au lieu de fleurs, des champignons moisis et d’aspect

vénéneux; elle-même semblait avoir été empoisonnée, car des taches de

mousse brune tigraient son corps jadis si blanc. A ses pieds

croupissaient, sous une couche verte de lentilles d’eau dans une conque

de pierre, une flaque brune, résidu des pluies; car le mufle de lion,

qu’on pouvait encore discerner au besoin, ne vomissait plus d’eau, n’en

recevant pas des conduits bouchés ou détruits.

Ce cabinet grotesque, comme on disait alors, témoignait, tout ruiné

qu’il était, d’une certaine aisance disparue et du goût pour les arts

des anciens possesseurs du castel. Convenablement décrassée et

restaurée, la statue eût laissé voir le style florentin de la

Renaissance à la manière des sculpteurs italiens venus en France à la

suite de maître Roux ou du Primatice, époque probable des splendeurs de

la famille maintenant déchue.

La grotte s’appuyait à une muraille verdie et salpêtrée, où

s’entre-croisaient encore des restes de treillages rompus, et destinés

sans doute à masquer les parois du mur, lors de sa construction, sous

un rideau de plantes grimpantes et feuillues. Cette muraille, à peine

visible à travers les frondaisons désordonnées des arbres démesurément

grandis, fermait le jardin de ce côté. Au delà s’étendait la lande avec

son horizon triste et bas, pommelé de bruyères.

En revenant vers le castel, on apercevait la façade opposée plus ravagée

et plus dégradée que celle qui vient d’être décrite, les derniers

maîtres ayant tâché de garder au moins l’apparence, et concentré leurs

faibles ressources sur ce côté.

Dans l’écurie, où vingt chevaux eussent pu tenir à l’aise, un maigre

bidet, dont la croupe saillait en protubérances osseuses, tirait d’un

râtelier vide quelques brins de paille du bout de ses dents jaunes et

déchaussées, et de temps en temps tournait vers la porte un œil enchâssé

dans une orbite au fond de laquelle les rats de Montfaucon n’eussent pas

trouvé le plus léger atome de graisse. Au seuil du chenil, un chien

unique, flottant dans sa peau trop large où ses muscles détendus se

dessinaient en lignes flasques, sommeillait le museau posé sur

l’oreiller peu rembourré de ses pattes; il paraissait tellement habitué

à la solitude du lieu, qu’il avait renoncé à toute surveillance, et ne

s’inquiétait point, comme les chiens, même assoupis, ont coutume de le

faire, au moindre bruit qui se fait entendre.

Lorsqu’on voulait pénétrer dans l’habitation, on rencontrait un énorme

escalier à rampe de bois taillée en balustre. Cet escalier n’avait que

deux paliers, le logis ne renfermant pas plus de deux étages.--Il était

en pierre jusqu’au premier, en briques et en bois à partir de là. Sur

les murs, des grisailles dévorées par l’humidité semblaient avoir voulu

simuler le relief d’une architecture richement ornée, avec les

ressources du clair-obscur et de la perspective. On y devinait encore

une suite d’Hercules terminés en gaîne supportant une corniche à

modillons d’où partait, en s’arrondissant, un berceau de feuillages

festonnés de pampres laissant apercevoir un ciel passé de couleur et

géographie d’îles inconnues par l’infiltration des eaux de la pluie.

Entre les Hercules, dans des niches peintes, se pavanaient des bustes

d’empereurs romains et autres personnages illustres de l’histoire; mais

tout cela si vague, si fané, si détruit, si disparu, que c’était plutôt

le spectre d’une peinture qu’une peinture réelle, et qu’il en faudrait

parler avec des ombres de mots, les vocables ordinaires étant trop

substantiels pour cela. Les échos de cette cage vide semblaient tout

étonnés de répéter le bruit d’un pas.

Une porte verte, dont la serge avait jauni et n’était plus retenue que

par quelques clous dédorés, donnait passage dans une pièce qui avait pu

servir de salle à manger aux temps fabuleux où l’on mangeait dans ce

logis désert. Une grosse poutre divisait le plafond en deux

compartiments rayés de soliveaux apparents dont l’interstice avait été

revêtu autrefois d’une couche de couleur bleue effacée par la poussière

et les toiles d’araignée que la tête de loup n’allait jamais troubler à

cette hauteur. Au-dessus de la cheminée de forme antique, un massacre de

cerf dix cors épanouissait son bois, et le long des murailles

grimaçaient sur les toiles rembrunies des portraits enfumés représentant

des capitaines cuirassés ayant leur casque à côté d’eux ou tenu par un

page, et fixant sur vous des yeux profondément noirs seuls vivants dans

leurs figures mortes des seigneurs en simarre de velours, la tête posée

sur des rotondes roides d’empois comme des chefs de saint Jean-Baptiste

sur des plats d’argent; des douairières en costume à la vieille mode,

effrayantes de lividité et prenant par la décomposition des couleurs,

des apparences de stryges, de lamies et d’empouses. Ces peintures,

faites par des barbouilleurs de province, prenaient de la barbarie même

du travail un aspect hétéroclite et formidable. Quelques-unes étaient

sans cadre; d’autres avaient des bordures d’un or terni et rougi. Toutes

portaient à leur angle le blason de la famille et l’âge du personnage

représenté; mais, que le chiffre fût bas ou élevé, il n’existait pas une

différence bien appréciable entre ces têtes aux lumières jaunes, aux

ombres carbonisées, enfumées de vernis et saupoudrées de poussière; deux

ou trois de ces toiles chancies et couvertes d’une fleur de moisissure

présentaient des tons de cadavre en décomposition, et prouvaient, de la

part du dernier descendant de ces hommes de race et d’épée, une

indifférence complète à l’endroit des effigies de ses nobles aïeux. Le

soir, cette galerie muette et immobile devait se transformer, aux

reflets incertains des lampes, en une file de fantômes terrifiants et

ridicules à la fois. Rien n’est plus triste que ces portraits oubliés

dans ces chambres désertes; reproductions à demi effacées elles-mêmes de

formes depuis longtemps dissoutes sous terre.

Tels qu’ils étaient, ces fantômes peints étaient des hôtes bien

appropriés à la solitude désolée du logis. Des habitants réels eussent

paru trop vivants pour cette maison morte.

Au milieu de la salle figurait une table en poirier noirci, aux pieds

tournés en spirales comme des colonnes salomoniques, que les tarets

avaient piquée de milliers de trous, sans être troublés dans leur

travail silencieux. Une fine couche grise, sur laquelle le doigt eût pu

tracer des caractères, en couvrait la surface, et montrait qu’on n’y

mettait pas souvent le couvert.

Deux dressoirs ou crédences de même matière, ornés de quelques

sculptures et probablement achetés en même temps que la table à des

époques plus heureuses, se faisaient pendants d’un côté de la salle à

l’autre; des faïences égueulées, des verreries disparates et deux ou

trois rustiques figulines de Bernard Palissy représentant des anguilles,

des poissons, des crabes et des coquillages émaillés sur un fond de

verdure, garnissaient misérablement le vide des planches.

Cinq ou six chaises recouvertes de velours qui avait pu jadis être

incarnadin, mais que les années et l’usage rendaient d’un roux pisseux,

laissaient échapper leur bourre par les déchirures de l’étoffe et

boitaient sur des pieds impairs comme des vers scazons ou des soudards

écloppés s’en retournant chez eux après la bataille. A moins d’être un

esprit, il n’eût point été prudent de s’y asseoir, et, sans doute, ces

siéges ne servaient que lorsque le conciliabule des ancêtres sortis de

leurs cadres venaient prendre place à la table inoccupée, et devant un

souper imaginaire causaient entre eux de la décadence de la famille

pendant les longues nuits d’hiver si favorables aux agapes de spectres.

De cette salle on pénétrait dans une autre un peu moins grande. Une de

ces tapisseries de Flandre appelées «verdures» garnissait les murailles.

Que ce mot tapisserie n’éveille en votre imagination aucune idée de luxe

inopportun. Celle-ci était usée, élimée, passée de ton; les lés décousus

faisaient cent hiatus et ne tenaient plus que par quelques fils et la

force de l’habitude. Les arbres décolorés étaient jaunes d’un côté et

bleus de l’autre. Le héron, debout sur une patte au milieu des roseaux,

avait considérablement souffert des mites. La ferme flamande, avec son

puits festonné de houblon, ne se discernait presque plus, et, de la

figure blafarde du chasseur à la poursuite des halbrans, la bouche

rouge et l’œil noir, apparemment d’un meilleur teint que les autres

nuances, avaient seuls conservé le coloris primitif, comme un cadavre à

la pâleur de cire dont on a vermillonné la bouche et ravivé les

sourcils. L’air jouait entre le mur et le tissu détendu et lui imprimait

des ondulations suspectes. Hamlet, prince de Danemark, s’il eût causé

dans cette chambre, eût tiré son épée et piqué Polonius derrière la

tapisserie en criant: Un rat! Mille petits bruits, imperceptibles

chuchotements de la solitude, qui rendent le silence plus sensible,

inquiétaient l’oreille et l’esprit du visiteur assez hardi pour pénétrer

jusque-là. Les souris grignotaient faméliquement quelques bouts de laine

à l’envers de la basse lisse. Les vers râpaient le bois des poutres avec

un bruit de lime sourde, et l’horloge de la mort frappait l’heure sur

les panneaux des boiseries.

Quelquefois un ais de meuble craquait inopinément, comme si la solitude

ennuyée étirait ses jointures, et vous causait, malgré vous, un

tressaillement nerveux. Un lit à colonnes en quenouille, fermé par des

rideaux de brocatelle coupés à tous leurs plis et dont les ramages verts

et blancs se confondaient dans une même teinte jaunâtre, occupait un

coin de la pièce, et l’on n’eût osé en relever les pentes de peur d’y

trouver dans l’ombre quelque larve accroupie ou quelque forme roide

dessinant, sous la blancheur du drap, un nez pointu, des pommettes

osseuses, des mains jointes et des pieds placés comme ceux des statues

allongées sur des tombeaux; tant les choses faites pour l’homme et d’où

l’homme est absent prennent vite un air surnaturel! On eût pu supposer

aussi qu’une jeune princesse enchantée y reposait d’un sommeil séculaire

comme la Belle au bois dormant, mais les plis avaient une rigidité trop

sinistre et trop mystérieuse pour cela et s’opposaient à toute idée

galante.

Une table en bois noir avec les incrustations de cuivre qui se

détachaient, un miroir trouble et louche, dont le tain avait coulé, las

de ne pas refléter de figure humaine, un fauteuil de tapisserie au petit

point, ouvrage de patience et de loisir mené à fin par quelque aïeule,

mais qui ne laissait plus discerner que quelques fils d’argent parmi les

soies et les laines déteintes, complétaient l’ameublement de cette

chambre, à la rigueur habitable pour un homme qui n’eût craint ni les

esprits ni les revenants.

Ces deux pièces répondaient aux deux fenêtres non condamnées de la

façade. Un jour blême et verdâtre y descendait à travers les vitres

dépolies dont le dernier nettoyage remontait bien à cent ans et qui

semblaient étamées en dehors. De grands rideaux, fripés dans leurs

cassures et qui se seraient déchirés si on eût voulu les faire glisser

sur leurs tringles dévorées de rouille, diminuaient encore cette lumière

de crépuscule et ajoutaient à la mélancolie du lieu.

En ouvrant la porte qui se trouvait au fond de cette dernière chambre,

on tombait en pleines ténèbres, on abordait le vide, l’obscur et

l’inconnu. Peu à peu, cependant, l’œil s’habituait à cette ombre

traversée de quelques jets livides filtrant à travers les jointures des

planches qui bouchaient les fenêtres, et découvrait confusément une

enfilade de chambres délabrées, au parquet disjoint, semé de vitres

brisées, aux murailles nues ou à demi couvertes de quelques lambeaux de

tapisserie effrangée, aux plafonds laissant paraître les lattes et

passer l’eau du ciel, admirablement disposés pour les sanhédrins de rats

et les états généraux de chauves-souris. En quelques endroits, il n’eût

pas été sûr de s’avancer, car le plancher ondulait et pliait sous le

pas, mais jamais personne ne s’aventurait dans cette Thébaïde d’ombre,

de poussière et de toiles d’araignée. Dès le seuil, une odeur de relent,

un parfum de moisissure et d’abandon, le froid humide et noir

particulier aux lieux sombres, vous montait aux narines comme lorsqu’on

lève la pierre d’un caveau et qu’on se penche sur son obscurité

glaciale. En effet, c’était le cadavre du passé qui tombait lentement en

poudre dans ces salles où le présent ne mettait pas le pied, c’étaient

les années endormies qui se berçaient comme dans des hamacs aux toiles

grises des encoignures.

Au-dessus, dans les greniers, gîtaient, pendant le jour, les hiboux, les

chouettes et les choucas avec leurs oreilles de plume, leurs têtes de

chat et leurs rondes prunelles phosphorescentes. Le toit effondré en

vingt endroits laissait entrer et sortir librement ces aimables oiseaux,

aussi à l’aise là que dans les ruines de Montlhéry ou du château

Gaillard. Chaque soir, l’essaim poudreux s’envolait en piaulant et en

poussant des clameurs qui eussent ému les superstitieux, pour aller

chercher au loin une nourriture qu’il n’eût pas trouvée dans cette tour

de la faim.

Les pièces du rez-de-chaussée ne contenaient rien qu’une demi-douzaine

de bottes de paille, des râpes de maïs et quelques menus instruments de

jardinage. Dans l’une d’elles se voyait une paillasse gonflée de

feuilles sèches de blé de Turquie, avec une couverture de laine bise qui

paraissait être le lit de l’unique valet du manoir.

Comme le lecteur doit être las de cette promenade à travers la solitude,

la misère et l’abandon, menons-le à la seule pièce un peu vivante du

château désert, à la cuisine, dont la cheminée envoyait au ciel ce léger

nuage blanchâtre mentionné dans la description extérieure du castel.

Un maigre feu léchait de ses langues jaunes la plaque de la cheminée, et

de temps en temps atteignait le fond d’un coquemar de fonte pendu à la

crémaillère, et sa faible réverbération allait piquer dans l’ombre une

paillette rougeâtre au bord des deux ou trois casseroles attachées au

mur. Le jour qui tombait par le large tuyau montant jusqu’au toit, sans

faire de coude, s’assoupissait sur les cendres en teintes bleuâtres et

faisait paraître le feu plus pâle, en sorte que dans cet âtre froid la

flamme même semblait gelée. Sans la précaution du couvercle il eût plu

dans la marmite, et l’orage eût allongé le bouillon.

L’eau lentement échauffée avait fini par se mettre à gronder, et le

coquemar râlait dans le silence comme une personne asthmatique: quelques

feuilles de choux, débordant avec l’écume, indiquaient que la portion

cultivée du jardin avait été prise à contribution pour ce brouet plus

que spartiate.

Un vieux chat noir, maigre, pelé comme un manchon hors d’usage et dont

le poil tombé laissait voir par place la peau bleuâtre, était assis sur

son derrière aussi près du feu que cela était possible sans se griller

les moustaches, et fixait sur la marmite ses prunelles vertes traversées

d’une pupille en forme d’I avec un air de surveillance intéressée. Ses

oreilles avaient été coupées au ras de la tête et sa queue au ras de

l’échine, ce qui lui donnait la mine de ces chimères japonaises qu’on

place dans les cabinets parmi les autres curiosités, ou bien encore de

ces animaux fantastiques à qui les sorcières, allant au sabbat, confient

le soin d’écumer le chaudron où bouillent leurs philtres.

Ce chat tout seul, dans cette cuisine, semblait faire la soupe pour

lui-même, et c’était sans doute lui qui avait disposé sur la table de

chêne une assiette à bouquets verts et rouges, un gobelet d’étain,

fourbi sans doute avec ses griffes tant il était rayé, et un pot de grès

sur les flancs duquel se dessinaient grossièrement, en traits bleus, les

armoiries du porche, de la clef de voûte et des portraits.

Qui devait s’asseoir à ce modeste couvert apporté dans ce manoir sans

habitants? peut-être l’esprit familier de la maison, le _genius loci_,

le Kobold fidèle au logis adopté, et le chat noir à l’œil si

profondément mystérieux attendait sa venue pour le servir la serviette

sur la patte.

La marmite bouillait toujours, et le chat restait immobile à son poste,

comme une sentinelle qu’on a oublié de relever. Enfin un pas se fit

entendre, pas lourd et pesant, celui d’une personne âgée; une petite

toux préalable résonna, le loquet de la porte grinça, et un bonhomme,

moitié paysan, moitié domestique, fit son entrée dans la cuisine.

A l’apparition du nouveau venu, le chat noir, qui semblait lié de longue

date avec lui, quitta les cendres de l’âtre et se vint frotter

amicalement contre ses jambes, arquant le dos, ouvrant et refermant ses

griffes, en faisant sortir de sa gorge ce murmure enroué qui est le plus

haut signe de satisfaction chez la race féline.

«Bien, bien, Béelzébuth, dit le vieillard en se courbant pour passer à

deux ou trois reprises sa main calleuse sur le dos pelé du chat, afin de

n’être pas en reste de politesse avec un animal; je sais que tu m’aimes,

et nous sommes assez seuls ici, mon pauvre maître et moi, pour n’être

pas insensibles aux caresses d’une bête dénuée d’âme, mais qui pourtant

semble vous comprendre.»

Ces mutuelles politesses achevées, le chat se mit à marcher devant

l’homme en le guidant du côté de la cheminée, comme pour lui remettre la

direction de la marmite qu’il regardait d’un air de convoitise famélique

le plus attendrissant du monde, car Béelzébuth commençait à vieillir, il

avait l’oreille moins fine, l’œil moins perçant, la patte moins leste

qu’autrefois, et les ressources que lui offrait jadis la chasse aux

oiseaux et aux souris diminuaient sensiblement; aussi ne quittait-il pas

de la prunelle ce ragoût dont il espérait avoir sa part, et qui lui

faisait se pourlécher les babines par anticipation.

Pierre, c’était le nom du vieux serviteur, prit une poignée de bourrées,

la jeta sur le feu à demi mort; les brindilles craquèrent et se

tordirent, et bientôt la flamme, poussant un flot de fumée, se dégagea

vive et claire au milieu d’une joyeuse mousqueterie d’étincelles. On eût

dit que les salamandres prenaient leurs ébats et dansaient des

sarabandes dans les flammes. Un pauvre grillon pulmonique, tout réjoui

de cette chaleur et de cette clarté, essaya même de battre la mesure

avec sa timbale, mais il n’y put parvenir et ne produisit qu’un son

enroué.

Pierre s’assit sous le manteau de la cheminée, festonnée d’un vieux

lambrequin de serge verte découpé à dents de loup et tout jauni par la

fumée, sur un escabeau de bois, ayant Béelzébuth à côté de lui.

Le reflet du feu éclairait sa figure, que les années, le soleil, le

grand air et les intempéries des saisons avaient boucanée pour ainsi

dire et rendue plus foncée que celle d’un Indien caraïbe; quelques

mèches de cheveux blancs, s’échappant de son béret bleu et plaquées sur

les tempes, faisaient encore ressortir les tons de brique de son teint

basané; des sourcils noirs contrastaient avec sa chevelure de neige.

Comme les gens de la race basque, il avait la figure allongée et le nez

en bec d’oiseau de proie. De grandes rides perpendiculaires et

semblables à des coups de sabre sillonnaient ses joues de haut en bas.

Une sorte de livrée aux galons déteints, et d’une couleur qu’un peintre

de profession aurait eu de la peine à définir, recouvrait à demi sa

veste de chamois miroitée et noircie par endroits au frottement de la

cuirasse, ce qui produisait sur le fond jaune de la peau des teintes

comme celles qui verdissent au ventre d’une perdrix faisandée; car

Pierre avait été soldat, et quelques restes de son harnais militaire

étaient utilisés dans sa toilette civile. Ses grègues demi-larges

laissaient voir la trame et la chaîne d’une étoffe aussi claire qu’un

canevas à broder, et il eût été impossible de savoir si elles avaient

été en drap, en ratine ou en serge. Toute villosité avait disparu dès

longtemps de ses culottes chauves; jamais menton d’eunuque ne fut plus

glabre. Des reprises assez visibles, et faites par une main plus

habituée à tenir l’épée que l’aiguille, fortifiaient les endroits

faibles, et témoignaient du soin qu’apportait le possesseur de ce

vêtement à en pousser la longévité jusqu’aux dernières limites.

Pareilles à Nestor, ces grègues séculaires avaient vécu trois âges

d’homme. De fortes probabilités portent à croire qu’elles avaient été

rouges, mais ce point important n’est pas absolument prouvé.

Des semelles de corde rattachées par des lacets bleus à un bas de laine

dont le pied était coupé servaient de chaussure à Pierre et rappelaient

les alpargatas espagnoles. Ces grossiers cothurnes avaient sans doute

été choisis comme plus économiques que le soulier à bouffette ou la

botte à pont-levis; car une stricte, froide et propre pauvreté se

trahissait dans les moindres détails de l’ajustement du bonhomme et

jusque dans sa pose d’une résignation morne. Le dos appuyé au pan

intérieur de la cheminée, il avait croisé au-dessus de son genou ses

grosses mains rougies de tons violacés comme des feuilles de vigne à la

fin de l’automne, et faisait un pendant immobile au chat. Béelzébuth,

accroupi dans la cendre, en face de lui, d’un air famélique et piteux,

suivait avec une attention profonde le bouillonnement asthmatique de la

marmite.

«Le jeune maître tarde bien à venir aujourd’hui, murmura Pierre, en

voyant à travers les vitres enfumées et jaunes de l’unique fenêtre qui

éclairât la cuisine diminuer et s’éteindre la dernière barre lumineuse

du couchant au bord d’un ciel rayé de nuages lourds et gros de pluie.

Quel plaisir peut-il trouver à se promener seul ainsi dans les landes?

Il est vrai que ce château est si triste, qu’on ne saurait s’ennuyer

davantage ailleurs.»

Un aboi joyeusement enroué se fit entendre; le cheval frappa du pied

dans son écurie et fit grincer sur le bord de sa mangeoire la chaîne qui

l’attachait; le chat noir interrompit le bout de toilette qu’il faisait

en passant sa patte humectée préalablement de salive sur ses bajoues et

au-dessus de ses oreilles écourtées, et fit quelques pas vers la porte

en animal affectueux et poli qui connaît ses devoirs et s’y conforme.

Le battant s’ouvrit; Pierre se leva, ôta respectueusement son béret, et

le nouveau venu fit son apparition dans la salle, précédé du vieux chien

dont nous avons déjà parlé, et qui essayait une gambade et retombait

lourdement, appesanti par l’âge. Béelzébuth ne témoignait pas à Miraut

l’antipathie que ses pareils professent d’ordinaire pour la gent canine.

Il le regardait au contraire fort amicalement, en roulant ses prunelles

vertes et en faisant le gros dos. On voyait qu’ils se connaissaient de

longue main et se tenaient souvent compagnie dans la solitude du

château.

Le baron de Sigognac, car c’était le jeune seigneur de ce castel

démantelé qui venait d’entrer dans la cuisine, était un jeune homme de

vingt-cinq ou vingt-six ans, quoique au premier abord on lui en eût

attribué peut-être davantage, tant il paraissait grave et sérieux. Le

sentiment de l’impuissance, qui suit la pauvreté, avait fait fuir la

gaieté de ses traits et tomber cette fleur printanière qui veloute les

jeunes visages. Des auréoles de bistre cerclaient déjà ses yeux

meurtris, et ses joues creuses accusaient assez fortement la saillie des

pommettes; ses moustaches, au lieu de se retrousser gaillardement en

crocs, portaient la pointe basse et semblaient pleurer auprès de sa

bouche triste; ses cheveux, négligemment peignés, pendaient par mèches

noires au long de sa face pâle avec une absence de coquetterie rare dans

un jeune homme qui eût pu passer pour beau, et montraient une

renonciation absolue à toute idée de plaire. L’habitude d’un chagrin

secret avait fait prendre des plis douloureux à une physionomie qu’un

peu de bonheur eût rendue charmante, et la résolution naturelle à cet

âge y paraissait plier devant une mauvaise fortune inutilement

combattue.

Quoique agile et d’une constitution plutôt robuste que faible, le jeune

baron se mouvait avec une lenteur apathique, comme quelqu’un qui a donné

sa démission de la vie. Son geste était endormi et mort, sa contenance

inerte, et l’on voyait qu’il lui était parfaitement égal d’être ici ou

là, parti ou revenu.

Sa tête était coiffée d’un vieux feutre grisâtre, tout bossué et tout

rompu, beaucoup trop large, qui lui descendait jusqu’aux sourcils, et le

forçait, pour y voir, à relever le nez. Une plume, que ses barbes rares

faisaient ressembler à une arête de poisson, s’adaptait au chapeau, avec

l’intention visible d’y figurer un panache, et retombait flasquement par

derrière comme honteuse d’elle-même. Un col d’une guipure antique, dont

tous les jours n’étaient pas dus à l’habileté de l’ouvrier et auquel la

vétusté ajoutait plus d’une découpure, se rabattait sur son justaucorps

dont les plis flottants annonçaient qu’il avait été taillé pour un homme

plus grand et plus gros que le fluet baron. Les manches de son pourpoint

cachaient les mains comme les manches d’un froc, et il entrait jusqu’au

ventre dans ses bottes à chaudron, ergotées d’un éperon de fer. Cette

défroque hétéroclite était celle de feu son père, mort depuis quelques

années, et dont il achevait d’user les habits, déjà mûrs pour le fripier

à l’époque du décès de leur premier possesseur. Ainsi accoutré de ces

vêtements, peut-être fort à la mode au commencement de l’autre règne, le

jeune baron avait l’air à la fois ridicule et touchant; on l’eût pris

pour son propre aïeul. Quoiqu’il professât pour la mémoire de son père

une vénération toute filiale et que souvent les larmes lui vinssent aux

yeux en endossant ces chères reliques, qui semblaient conserver dans

leurs plis les gestes et les attitudes du vieux gentilhomme défunt, ce

n’était pas précisément par goût que le jeune Sigognac s’affublait de la

garde-robe paternelle. Il ne possédait pas d’autres vêtements et avait

été tout heureux de déterrer au fond d’une malle cette portion de son

héritage. Ses habits d’adolescent étaient devenus trop petits et trop

étroits. Au moins il tenait à l’aise dans ceux de son père. Les paysans,

habitués à les vénérer sur le dos du vieux baron, ne les trouvaient pas

ridicules sur celui du fils, et ils les saluaient avec la même

déférence; ils n’apercevaient pas plus les déchirures du pourpoint que

les lézardes du château. Sigognac, tant pauvre qu’il fût, était toujours

à leurs yeux le seigneur, et la décadence de cette famille ne les

frappait pas comme elle eût fait les étrangers; et c’était cependant un

spectacle assez grotesquement mélancolique que de voir passer le jeune

baron dans ses vieux habits, sur son vieux cheval, accompagné de son

vieux chien, comme ce chevalier de la Mort de la gravure d’Albert Durer.

Le Baron s’assit en silence devant la petite table, après avoir répondu

d’un geste de main bienveillant au salut respectueux de Pierre.

Celui-ci détacha la marmite de la crémaillère, en versa le contenu sur

son pain taillé d’avance dans une écuelle de terre commune qu’il posa

devant le Baron; c’était ce potage vulgaire qu’on mange encore en

Gascogne, sous le nom de garbure; puis il tira de l’armoire un bloc de

miasson tremblant sur une serviette saupoudrée de farine de maïs et

l’apporta sur la table avec la planchette qui la soutenait. Ce mets

local avec la garbure graissée par un morceau de lard dérobé, sans

doute, à l’appât d’une souricière, vu son exiguïté, formait le frugal

repas du Baron, qui mangeait d’un air distrait entre Miraut et

Béelzébuth, tous deux en extase et le museau en l’air de chaque côté de

sa chaise, attendant qu’il tombât sur eux quelques miettes du festin. De

temps à autre le Baron jetait à Miraut, qui ne laissait pas arriver le

morceau à terre, une bouchée de pain à laquelle il avait fait toucher la

tranche de lard pour lui donner au moins le parfum de la viande. La

couenne échut au chat noir, dont la satisfaction se traduisit par des

grondements sourds et une patte étendue en avant, toutes griffes dehors,

comme prête à défendre sa proie.

Ce maigre régal terminé, le Baron parut tomber dans des réflexions

douloureuses, ou tout au moins dans une distraction dont le sujet

n’avait rien d’agréable. Miraut avait posé sa tête sur le genou de son

maître et fixait sur lui des yeux voilés par l’âge d’une fleur bleuâtre,

mais que semblait vouloir percer une étincelle d’intelligence presque

humaine. On eût dit qu’il comprenait les pensées du Baron et cherchait à

lui témoigner sa sympathie. Béelzébuth faisait ronfler son rouet aussi

bruyamment que Berthe la filandière, et poussait de petits cris

plaintifs pour attirer vers lui l’attention envolée du Baron. Pierre se

tenait debout à quelque distance, immobile comme ces longues et roides

statues de granit qu’on voit aux porches des cathédrales, respectant la

rêverie de son maître et attendant qu’il lui donnât quelque ordre.

Pendant ce temps la nuit s’était faite, et de grandes ombres

s’entassaient dans les recoins de la cuisine, comme des chauves-souris

qui s’accrochent aux angles des murailles par les doigts de leurs ailes

membraneuses. Un reste de feu, qu’avivait la rafale engouffrée dans la

cheminée, colorait de reflets bizarres le groupe réuni autour de la

table avec une sorte d’intimité triste qui faisait ressortir encore la

mélancolique solitude du château. D’une famille jadis puissante et riche

il ne restait qu’un rejeton isolé, errant comme une ombre dans ce manoir

peuplé par ses aïeux; d’une livrée nombreuse il n’existait plus qu’un

seul domestique, serviteur par dévouement, qui ne pouvait être remplacé;

d’une meute de trente chiens courants il ne survivait qu’un chien

unique, presque aveugle et tout gris de vieillesse, et un chat noir

servait d’âme au logis désert.

Le Baron fit signe à Pierre qu’il voulait se retirer. Pierre, se

[Illustration: Ce maigre régal terminé, le baron parut tomber dans des

réflexions douloureuses... (Page 16.)]

baissant au foyer, alluma un éclat de bois de pin enduit de résine,

sorte de chandelle économique qu’emploient les pauvres paysans, et se

mit à précéder le jeune seigneur; Miraut et Béelzébuth se joignirent au

cortége: la lueur fumeuse de la torche faisait vaciller sur les

murailles de l’escalier les fresques pâlies et donnait une apparence de

vie aux portraits enfumés de la salle à manger dont les yeux noirs et

fixes semblaient lancer un regard de pitié douloureuse sur leur

descendant.

Arrivé à la chambre à coucher fantastique que nous avons décrite, le

vieux serviteur alluma une petite lampe de cuivre à un bec dont la mèche

se repliait dans l’huile comme un ténia dans l’esprit-de-vin à la montre

d’un apothicaire, et se retira suivi de Miraut. Béelzébuth, qui

jouissait de ses grandes entrées, s’installa sur un des fauteuils. Le

Baron s’affaissa sur l’autre, accablé par la solitude, le désœuvrement

et l’ennui.

Si la chambre avait l’air d’une chambre à revenants pendant le jour,

c’était encore bien pis le soir à la clarté douteuse de la lampe. La

tapisserie prenait des tons livides, et le chasseur, sur un fond de

verdure sombre, devenait, ainsi éclairé, un être presque réel. Il

ressemblait, avec son arquebuse en joue, à un assassin guettant sa

victime, et ses lèvres rouges ressortaient plus étrangement encore sur

son visage pâle. On eût dit une bouche de vampire empourprée de sang.

La lampe saisie par l’atmosphère humide grésillait et jetait des lueurs

intermittentes, le vent poussait des soupirs d’orgue à travers les

couloirs, et des bruits effrayants et singuliers se faisaient entendre

dans les chambres désertes.

Le temps était devenu mauvais, et de larges gouttes de pluie, poussées

par la rafale, tintaient sur les vitres secouées dans leurs mailles de

plomb. Quelquefois le vitrage semblait près de ployer et de s’ouvrir,

comme si l’on eût fait une pesée à l’extérieur. C’était le genou de la

tempête qui s’appuyait sur le frêle obstacle. Parfois, pour ajouter une

note de plus à l’harmonie, un des hiboux, nichés sous la toiture,

exhalait un piaulement semblable au cri d’un enfant égorgé, ou,

contrarié par la lumière, venait heurter à la fenêtre avec un grand

bruit d’ailes.

Le châtelain de ce triste manoir, habitué à ces lugubres symphonies,

n’y faisait aucune attention. Béelzébuth seul, avec l’inquiétude

naturelle aux animaux de son espèce, agitait à chaque bruit les racines

de ses oreilles coupées et regardait fixement dans les angles obscurs,

comme s’il y eût aperçu, de ses prunelles nyctalopes, quelque chose

d’invisible à l’œil humain. Ce chat visionnaire, au nom et à la mine

diaboliques, eût alarmé un moins brave que le Baron; car il avait l’air

de savoir bien des choses apprises dans ses courses nocturnes, à travers

les galetas et les chambres inhabitées du castel; plus d’une fois il

avait dû faire, au bout d’un corridor, des rencontres qui eussent

blanchi les cheveux d’un homme.

Sigognac prit sur la table un petit volume dont la reliure ternie

portait estampé l’écusson de sa famille, et se mit à en tourner les

feuilles d’un doigt nonchalant. Si ses yeux parcouraient exactement les

lignes, sa pensée était ailleurs ou ne prenait qu’un intérêt médiocre

aux odelettes et aux sonnets amoureux de Ronsard, malgré leurs belles

rimes et leurs doctes inventions renouvelées des Grecs. Bientôt il jeta

le livre et se mit à déboutonner son pourpoint lentement comme un homme

qui n’a pas envie de dormir et se couche, de guerre lasse, parce qu’il

ne sait que faire et veut essayer de noyer l’ennui dans le sommeil. Les

grains de poussière tombent si tristement dans le sablier par une nuit

noire et pluvieuse au fond d’un château ruiné qu’entoure un océan de

bruyères, sans un seul être vivant à dix lieues à la ronde!

Le jeune Baron, unique survivant de la famille Sigognac, avait, en

effet, bien des motifs de mélancolie. Ses aïeux s’étaient ruinés de

différentes manières, soit par le jeu, soit par la guerre ou par le vain

désir de briller, en sorte que chaque génération avait légué à l’autre

un patrimoine de plus en plus diminué.

Les fiefs, les métairies, les fermes et les terres qui relevaient du

château s’étaient envolés pièce à pièce; et le dernier Sigognac, après

des efforts inouïs pour relever la fortune de la famille, efforts sans

résultats parce qu’il est trop tard pour boucher les voies d’eau d’un

navire lorsqu’il sombre, n’avait laissé à son fils que ce castel lézardé

et les quelques arpents de terre stérile qui l’entouraient; le reste

avait dû être abandonné aux créanciers et aux juifs.

La pauvreté avait donc bercé le jeune enfant de ses mains maigres, et

ses lèvres s’étaient suspendues à une mamelle tarie. Privé tout jeune

de sa mère morte de tristesse dans ce château délabré, en songeant à la

misère qui devait peser plus tard sur son fils et lui fermer toute

carrière, il ne connaissait pas les douces caresses et les tendres soins

dont la jeunesse est entourée, même dans les familles les moins

heureuses. La sollicitude de son père, qu’il regrettait pourtant, ne

s’était guère traduite que par quelques coups de pied au derrière, ou

l’ordre de lui donner le fouet. En ce moment, il s’ennuyait si fort

qu’il eût été heureux de recevoir une de ces admonestations paternelles

dont le souvenir lui faisait venir les larmes aux yeux; car un coup de

pied de père à fils, c’est encore une relation humaine, et, depuis

quatre ans que le Baron dormait allongé sous sa dalle dans le caveau de

famille des Sigognac, il vivait au milieu d’une solitude profonde. Sa

jeune fierté répugnait à paraître parmi la noblesse de la province aux

fêtes et aux chasses sans l’équipage convenable à sa qualité.

Qu’eût-on dit, en effet, de voir le baron de Sigognac accoutré comme un

gueux de l’Hostière ou comme un cueilleur de pommes du Perche? Cette

considération l’avait empêché d’aller offrir ses services comme

domestique à quelque prince. Aussi beaucoup de gens croyaient-ils que

les Sigognac étaient éteints, et l’oubli, qui pousse sur les morts

encore plus vite que l’herbe, effaçait cette famille autrefois

importante et riche, et bien peu de personnes savaient qu’il existât

encore un rejeton de cette race amoindrie.

Depuis quelques instants, Béelzébuth paraissait inquiet, il levait la

tête comme s’il subodorait quelque chose d’inquiétant; il se dressait

contre la fenêtre et appuyait ses pattes aux carreaux, cherchant à

percer le noir sombre de la nuit rayé de hachures pressées de pluie; son

nez se fronçait et s’agitait. Un hurlement prolongé de Miraut s’élevant

au milieu du silence vint bientôt confirmer la pantomime du chat; il se

passait décidément quelque chose d’insolite aux environs du castel,

d’ordinaire si tranquille. Miraut continuait d’aboyer avec toute

l’énergie que lui permettait son enrouement chronique. Le Baron, pour

être prêt à tout événement, reboutonna le pourpoint qu’il allait quitter

et se dressa sur ses pieds.

«Qu’a donc Miraut, lui qui ronfle comme le chien des Sept-Dormants, sur

la paille de sa niche, dès que le soleil est couché, pour faire un

pareil vacarme? Est-ce qu’un loup rôderait autour des murailles?» dit

le jeune homme en ceignant une épée à large coquille de fer qu’il

détacha du mur et dont il boucla le ceinturon à son dernier trou, car la

bande de cuir coupée pour la taille du vieux baron eût fait deux fois le

tour de celle du fils.

Trois coups frappés assez violemment à la porte du castel retentirent à

intervalles mesurés et firent gémir les échos des chambres vides.

Qui pouvait à cette heure venir troubler la solitude du manoir et le

silence de la nuit? Quel voyageur malavisé heurtait à cette porte qui ne

s’était pas ouverte depuis si longtemps pour un hôte, non par manque de

courtoisie de la part du maître, mais par l’absence de visiteurs? Qui

demandait à être reçu dans cette auberge de la famine, dans cette cour

plénière du Carême, dans cet hôtel de misère et de lésine?

II.

LE CHARIOT DE THESPIS.

Le capitaine Fracasse · 第 1 / 47 段