charmante fille de quatre ans: chaque fois, elle avait caché ses
boucles d'oreille dans la bouche de son enfant, en lui recommandant bien
de ne point parler, et la chère petite avait parfaitement joué son rôle.
La route de Puebla à Mexico était gardée, j'arrivai donc sans nouvel
accident.
XVII
LE POPOCATEPETL
Ascension du Popocatepetl.--Le village d'Amécaméca.--La famille
Perez.--Tomacoco.--Le rancho de Tlamacas.--Excursions aux
environs.--Le cimetière indien.--Le volcan.--Retour à
Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz--Rencontre de deux
partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son
enlèvement.--Vera Cruz.--Retour en Europe.
Je ne pouvais quitter le Mexique sans tenter l'ascension du
Popocatepetl, le volcan le plus élevé de l'Amérique du Nord. Il y avait
là de belles vues à prendre, et tout au moins, comme souvenir, je tenais
à reproduire l'intérieur du cratère, le pic et ses environs; il me
paraissait, en outre, flatteur pour mon amour-propre de voyageur,
d'aller faire de la photographie à 17,852 pieds au-dessus du niveau de
la mer, et je serais désolé de n'être point le seul. Je préparai donc
mon petit bagage artistique, composé d'une chambre stéréoscopique et de
divers produits. J'avais avec moi un jeune homme nommé Louis, qui, à
Mexico, m'avait aidé dans mes travaux photographiques; notre départ fut
fixé à la fin de septembre.
Il existe un service de diligences qui transportent les voyageurs
jusqu'au pied du volcan.
La diligence traverse Ayotla, laisse à droite la route de Vera Cruz et
s'enfonce dans la plaine, passe devant la filature de _Miraflores_,
s'arrête un instant à Tlalmanalco pour déboucher sur Amécaméca.
Amécaméca est un grand village au pied du volcan, et sa position dans la
plaine est une des plus belles de la vallée. Je m'étais lié d'amitié,
dans ce dernier village, avec don Cyrilo Perez, négociant, et son frère
don Pablo, _juez conciliador_, juge de paix d'Améca.
Ce dernier s'occupait avec passion de photographie, et nous avait
accompagnés dans diverses excursions; aussi, ces deux aimables
_caballeros_ firent-ils leur possible pour nous faciliter l'ascension du
pic. Il fallut néanmoins retarder le départ; huit jours de pluie nous
clouèrent au village, et le volcan ne se montrait que par intervalles
rares: dans ces conditions, le voyage eût été manqué. Le temps enfin se
remit au beau et nous partîmes. Nous allâmes d'abord coucher à
l'_hacienda_ de Tomacoco, belle habitation appartenant à la famille
Perez et située au milieu d'un paysage admirable. Nos guides et les
domestiques devaient nous y rejoindre.
Le lendemain, de fort bonne heure, nous étions en route; ma troupe se
composait des deux guides, de quatre Indiens, de don Louis et moi. Le
sentier s'enfonce dans les bois de sapins pour devenir bientôt abrupt
et glissant. Chaque pas en avant donne au panorama de la vallée une plus
grande extension, et dans les éclaircies du bois, l'oeil se repose ravi
sur les sites les plus enchanteurs; la forêt se développe grande et
majestueuse, nous croisons à chaque instant des arbres d'un diamètre
énorme et d'une hauteur gigantesque. Mais le froid nous saisit, il nous
faut mettre pied à terre pour soulager nos montures, dont le souffle
bruyant annonce la fatigue et l'oppression.
Nous atteignons alors un premier plateau que croise le sentier de
Puebla. Cette route est la même que suivit Cortez dans sa marche de
Cholula sur Mexico, et nous croyons intéresser le lecteur en lui donnant
la belle page que l'historien Prescott a consacrée à cet épisode de la
vie du conquérant. La voici:
«Les Espagnols défilèrent entre deux des plus hautes montagnes de
l'Amérique septentrionale, Popocatepetl, «la montagne qui fume,» et
Iztaccihuatl, ou «la femme blanche,» nom suggéré sans doute par
l'éclatant manteau de neige qui s'étend sur sa large surface accidentée.
Une superstition puérile des Indiens avait déifié ces montagnes
célèbres, et Iztaccihuatl était, à leurs yeux, l'épouse de son voisin
plus formidable. Une tradition d'un ordre plus élevé représentait le
volcan du nord comme le séjour des méchants chefs, qui, par les tortures
qu'ils éprouvaient dans leur prison de feu, occasionnaient ces
effroyables mugissements et ces convulsions terribles qui accompagnaient
chaque éruption. C'était la fable classique de l'antiquité. Ces légendes
superstitieuses avaient environné cette montagne d'une mystérieuse
horreur, qui empêchait les naturels d'en tenter l'ascension; c'était, il
est vrai, à ne considérer que les obstacles naturels, une entreprise qui
présentait d'immenses difficultés.
«Le grand _volcan_, c'est ainsi qu'on appelait le Popocatepetl,
s'élevait à la hauteur prodigieuse de 17,852 pieds au-dessus du niveau
de la mer, c'est-à-dire à plus de 2,000 pieds au-dessus du «monarque des
montagnes,» la plus haute sommité de l'Europe. Ce mont a rarement,
pendant le siècle actuel, donné signe de son origine volcanique, et la
«montagne qui fume» a presque perdu son titre à cette appellation. Mais
à l'époque de la conquête, il était souvent en activité, et il déploya
surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols étaient à Tlascala,
ce qui fut considéré comme un sinistre présage pour les peuples de
l'Anahuac. Sa cime, façonnée en cône régulier par les dépôts des
éruptions successives, affectait la forme ordinaire des montagnes
volcaniques, lorsqu'elle n'est point altérée par l'affaissement
intérieur du cratère. S'élevant dans la région des nuages, avec son
enveloppe de neiges éternelles, on l'apercevait au loin de tous les
points des vastes plaines de Mexico et de Puebla; c'était le premier
objet que saluât le soleil du matin, le dernier sur lequel s'arrêtaient
les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d'une glorieuse
auréole, dont l'éclat contrastait d'une manière frappante avec l'affreux
chaos de laves et de scories immédiatement au-dessous, et l'épais et
sombre rideau de pins funéraires qui entouraient sa base.
«Le mystère même et les terreurs qui planaient sur le Popocatepetl
inspirèrent à quelques cavaliers espagnols, bien dignes de rivaliser
avec les héros de roman de leur pays, le désir de tenter l'ascension de
cette montagne, tentative dont la mort devait être, au dire des
naturels, le résultat inévitable. Cortez les encouragea dans ce dessein,
voulant montrer aux Indiens que rien n'était au-dessus de l'audace
indomptable de ses compagnons. En conséquence, Diégo Ortaz, un de ses
capitaines, accompagné de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans
enhardis par leur exemple, entreprit l'ascension, qui présenta plus de
difficultés qu'on ne l'avait supposé.
«La région inférieure de la montagne était couverte par une épaisse
forêt qui semblait souvent impénétrable. Cette futaie s'éclaircit
cependant à mesure que l'on avançait, dégénérant peu à peu en une
végétation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entièrement
lorsqu'on fut parvenu à une élévation d'un peu plus de treize mille
pieds. Les Indiens, qui avaient tenu bon jusque-là, effrayés par les
bruits souterrains du volcan alors en travail, abandonnèrent tout à
coup leurs compagnons. La route escarpée que ceux-ci avaient maintenant
à gravir n'offrait qu'une noire surface de sable volcanique vitrifié et
de lave, dont les fragments brisés, affectant mille formes fantastiques,
opposaient de continuels obstacles à leur progrès. Un énorme rocher, le
_pico del Fraile_ (le pic du Moine), qui avait cent cinquante pieds de
hauteur perpendiculaire, et qu'on voyait distinctement du pied de la
montagne, les obligea à faire un grand détour. Ils arrivèrent bientôt
aux limites des neiges perpétuelles, où l'on avait peine à prendre pied
sur la glace perfide, où un faux pas pouvait précipiter nos audacieux
voyageurs dans les abîmes béants autour d'eux. Pour surcroît d'embarras,
la respiration devint si pénible dans ces régions aériennes, que chaque
effort était accompagné de douleurs aiguës dans la tête et dans les
membres. Ils continuèrent néanmoins d'avancer jusqu'aux approches du
cratère, où d'épais tourbillons de fumée, une pluie de cendres brûlantes
et d'étincelles, vomis du sein enflammé du volcan, et chassés sur la
croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en même temps qu'ils les
aveuglaient. C'était plus que leurs corps, tout endurcis qu'ils étaient,
ne pouvaient supporter, et ils se virent à regret forcés d'abandonner
leur périlleuse entreprise, au moment où ils touchaient au but. Ils
rapportèrent, comme trophées de leur expédition, quelques gros glaçons,
produits assez curieux dans ces régions tropicales, et leur succès, sans
avoir été complet, n'en suffit pas moins pour frapper les naturels de
stupeur, en leur faisant voir que les obstacles les plus formidables,
les périls les plus mystérieux, n'étaient qu'un jeu pour les Espagnols.
Ce trait, d'ailleurs, peint bien l'esprit aventureux des cavaliers de
cette époque, qui, non contents des dangers qui s'offraient
naturellement à eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de les
affronter. Une relation de l'ascension du Popocatepetl fut transmise à
l'empereur Charles-Quint, et la famille d'Ortaz fut autorisée à porter,
en mémoire de cet exploit, une montagne enflammée dans ses armes.
«Au détour d'un angle de la _sierra_, les Espagnols découvrirent une
perspective qui leur eut bientôt fait oublier leurs fatigues de la
veille. C'était la vallée de Mexico ou de Tenochtitlan, comme
l'appellent plus communément les naturels; mélange pittoresque d'eaux,
de bois, de plaines cultivées, de cités étincelantes, de collines
couvertes d'ombrages, qui se déroulaient à leurs yeux comme un riche et
brillant panorama. Les objets éloignés eux-mêmes ont, dans l'atmosphère
raréfiée de ces hautes régions, une fraîcheur de teintes et une netteté
de contours qui semblent anéantir la distance. À leurs pieds
s'étendaient au loin de nobles forêts de chênes, de sycomores et de
cèdres, puis au delà, des champs dorés de maïs et de hauts aloès,
entremêlés de vergers et de jardins en fleurs; car les fleurs, dont on
faisait une si grande consommation dans les fêtes religieuses, étaient
encore plus abondantes dans cette vallée populeuse que dans les autres
parties de l'Anahuac. Au centre de cet immense bassin, on voyait les
lacs, qui occupaient à cette époque une portion beaucoup plus
considérable de sa surface; leurs bords étaient parsemés de nombreuses
villes et de hameaux; enfin, au milieu du panorama, la belle cité de
Mexico, avec ses blanches tours et ses temples pyramidaux, la «Venise
des Aztèques,» reposant, comme sa rivale, au sein des eaux. Au-dessus de
tous ses monuments, se dressait le mont royal de Chapeltepec, résidence
des monarques mexicains, couronné de ces mêmes massifs de gigantesques
cyprès, qui projettent encore aujourd'hui leurs larges ombres sur la
plaine. Dans le lointain, au delà des eaux bleues du lac, on apercevait,
comme un point brillant, Tezcuco, la seconde capitale de l'empire; et
plus loin encore, la sombre ceinture de porphyre qui servait de cadre au
riche tableau de la vallée.
«Telle était la vue magnifique qui frappa les yeux des conquérants. Et
aujourd'hui même encore, que ces lieux ont subi de si tristes
changements, aujourd'hui que ces forêts majestueuses ont été abattues,
et que la terre, sans abri contre les ardeurs d'un soleil tropical, est,
en beaucoup d'endroits, frappée de stérilité; aujourd'hui que les eaux
se sont retirées, laissant autour d'elles une large plage aride et
blanchie par les incrustations salines, tandis que les villes et les
hameaux qui animaient autrefois leurs bords sont tombés en ruine;
aujourd'hui que la désolation a mis son sceau sur ce riant paysage, le
voyageur ne peut les contempler sans un sentiment d'admiration et de
ravissement[74].»
Les temps ont changé, le lecteur en jugera par la suite de ce chapitre;
et cette ascension, qualifiée d'exploit par le conquérant, et qui valut
à son auteur un nouveau symbole dans son blason, ne nous sembla, en
dehors de quelques fatigues, qu'une simple partie de plaisir. Mais
poursuivons.
Nous laissons le sentier sur la gauche, pour nous enfoncer à droite
entre les monts _Hielosochitl_ et _Penacho_. Les arbres ont perdu de
leur vigueur et la forêt est clair-semée; la pente, assez douce, permet
aux chevaux d'avancer d'un pas plus rapide, et vingt minutes au delà
nous atteignons la cime du _Tlamacas_, au pied duquel se trouve le
_rancho_ du même nom. Le _rancho de Tlamacas_ ne contient que trois
misérables cabanes, dont l'une sert d'abri aux Indiens employés à
l'extraction du soufre dans le volcan, l'autre d'habitation au maître du
_rancho_, et la plus grande est l'usine où s'élabore le soufre brut,
pour en sortir en masses carrées ou rondes de 50 kilog.
Le _rancho de Tlamacas_ se trouve à près de quatre mille mètres
au-dessus du niveau de la mer; aussi, la nuit, le froid fut-il terrible;
mon thermomètre marquait 10° au-dessous de zéro. Il fallut se retirer
dans la hutte des fourneaux alors en pleine activité; mais les vapeurs
suffocantes du soufre nous en chassèrent bientôt; nous y avions été pris
de quintes de toux qui durèrent longtemps, et je ne pouvais me rendre
compte de l'insensibilité des malheureux Indiens chargés de la
fabrication. Cette première nuit fut désolante, et je me réveillai gelé,
engourdi, presque insensible.
La journée ne s'annonçait pas brillante; dès la première heure, le
sommet du volcan s'était couvert d'épais nuages, il fallut retarder
l'ascension.
Notre temps fut employé en excursions aux environs, notamment sur le
sommet d'une montagne qui fait face au _rancho de Tlamacas_, d'où la vue
s'étend sur les deux vallées de Puebla et de Mexico. De ce point élevé,
le touriste est assez rapproché de l'Iztaccihuatl, qui se présente en
raccourci, et je pus en prendre une image assez bien réussie.
La chose qui m'étonna le plus dans ces hauteurs fut de voir passer à mes
pieds, dans les bois de sapins qui couvrent la montagne, trois ou quatre
couples d'aras verts; je n'osais en croire mes yeux, des aras au pied
des neiges, la chose me semblait impossible; mais leur plumage émeraude
et leurs cris, familiers à mon oreille, ne me laissèrent aucun doute à
cet égard. Ils devaient arriver de Terre Chaude à la recherche des
pommes de pin; car je les vis se perdre dans les bois pour n'en sortir
que longtemps après et s'éloigner dans la direction de l'État de
Guerrero.
Le même jour, le guide nous conduisit à la base même du volcan, près du
pic du Moine qui se trouve en surplomb de la _barranca_ de Mispayantla.
La montée, dans ce sable mouvant mélangé de cendres, est des plus
pénibles, et la respiration nous manquait à chaque instant: arrivé sur
la hauteur, je fis dresser la tente, mais un vent terrible faillit
l'emporter; il fallut que les _peones_ s'accrochassent aux extrémités
pour la retenir; ce fut au milieu de ces difficultés que je pris divers
clichés du pic du Moine, du chaos de roches volcaniques qui l'entoure et
des profondeurs de la _barranca_.
--Sous vos pieds, me dit le guide, se trouvait jadis un cimetière, et
dernièrement encore l'on découvrit à cette même place toute une série de
vases aztèques. Cette communication alluma notre curiosité; armés tous
deux, don Louis et moi, d'un simple bâton, nous nous mîmes à fouiller
les terres assez friables de l'endroit, et nous rencontrâmes
effectivement des débris d'ossements humains et des morceaux de poteries
anciennes. Cette demi-réussite ne fit qu'enflammer notre ardeur; don
Louis creusait avec son bâton et, muni d'un poignard, je dégageais avec
précaution les poteries, car à moitié pourries par un long séjour dans
la terre, elles étaient d'une fragilité extraordinaire, et ne
reprenaient leur dureté qu'en séchant au soleil. Nous exhumâmes ainsi
une douzaine de pots de formes diverses, d'une terre rouge, mais presque
tous semblables pour la décoration: elle consistait en une grossière
imitation de la figure humaine, obtenue au moyen de petites bandes
d'argile collées sur la surface du vase. L'un d'eux cependant offrait
une certaine élégance de forme, et la pièce la plus remarquable était
une lampe de style étrusque, avec diverses peintures noires sur le fond
rouge de la terre cuite.
Il est assez probable que cette sépulture date des premiers temps de la
conquête, alors que les Indiens, traqués comme des bêtes fauves, se
réfugiaient dans les bois et dans les hauteurs inaccessibles de la
_sierra_. On connaît leur religion pour les tombeaux, ils pouvaient
espérer que, dans ces hauteurs vierges alors de pas humains, les
dépouilles mortelles des leurs seraient à l'abri des profanations
espagnoles.
La journée suivante se passa de même dans une fiévreuse attente du grand
jour; le pic se voilait sans cesse à nos yeux comme pour nous défendre
son approche; tous les bas-fonds cependant jouissaient d'un temps
magnifique et d'un soleil splendide; nous distinguions les moindres
accidents de la plaine, et le soir on voyait s'allumer les réverbères de
Puebla. Les nuits étaient glaciales et nos forces s'épuisaient de plus
en plus; nos guides mexicains, en nous parlant des difficultés de
l'ascension, jugeant mal de nos forces et de notre ardeur, semblaient
nous prendre en commisération, exprimant à haute voix des doutes assez
blessants pour notre amour-propre de voyageurs. J'imposai silence à
cette faconde toute mexicaine, bien résolu de donner à l'injurieuse
prophétie le démenti le plus formel.
La soirée du troisième jour annonçait une matinée favorable, et nous
travaillâmes à nos préparatifs. Outre les deux guides et les quatre
Indiens qui nous avaient accompagnés, je louai du maître du _rancho_
trois autres Indiens pour soulager les nôtres, en divisant les fardeaux.
Je fis remplir douze bouteilles d'eau, car nous n'en devions pas trouver
dans le volcan, je me munis de deux bouteilles de _mezcal_ pour nous
donner des forces au besoin, et les pieds emmaillottés de pièces d'une
grosse étoffe de laine, nous attendîmes le lendemain avec impatience.
À trois heures du matin, nous montions à cheval, Louis et moi; nos
hommes nous précédaient à pied, guidant nos montures dans le sentier du
bois; peu après, nous atteignions l'extrême limite de la végétation, et
nos montures n'avançaient plus qu'avec des difficultés inouïes dans
l'arène mouvante des sables. L'aube blanchissait à peine quand nous
traversâmes la _barranca_ de Huiloac, espèce de ravin profond, creusé au
temps des pluies par l'écoulement des eaux de la montagne, mais alors
parfaitement à sec. La Croix et ses rochers se dessinaient devant nous à
la limite des neiges, il semblait que nous en fussions à courte
distance, et nous ne l'atteignîmes qu'après une heure d'une marche
haletante et de poses répétées. Il était cinq heures et demie.
En cet endroit, nous descendîmes de cheval, un Indien devait ramener nos
bêtes à Tlamacas. La besogne la plus difficile restait à faire;
engourdies par le froid, nos jambes avaient peine à nous porter, il
fallut les délier par un exercice préparatoire. Le disque du soleil
sortait comme un nimbe des profondeurs de l'horizon, et ne jetait encore
qu'une lueur d'un rose pâle sur le manteau neigeux du volcan. Le site
est sauvage, grandiose, terrible, et rien n'en saurait donner l'idée.
La caravane se mit en marche; nous étions munis de lunettes bleues pour
prévenir les accidents ophthalmiques si fréquents dans ces ascensions,
au milieu de cette foudroyante lumière que multiplie la réverbération
des glaces; les Indiens du _rancho_ en portaient également. Le guide
s'était, en outre, muni d'une quantité d'_ocosochitl_, herbe d'une vertu
singulière, qui consiste à faciliter la respiration dans ces hauteurs.
On en remplit alors la calotte de son chapeau, et lorsque l'oppression
devient trop forte, on aspire l'arome qu'elle répand, arome d'autant
plus violent que l'herbe est plus sèche.
Je remerciai le guide de son herbe préservatrice, en lui disant que je
saurais m'en passer. Il sourit d'un air de doute et prit les devants: je
le suivais, puis venait don Louis et le reste de la troupe. Chacun
m'avait fait un monde de cette ascension, et je m'attendais à des
difficultés inouïes; j'avoue que tout d'abord je me sentis mal à l'aise:
on m'avait prédit une affreuse suffocation, je n'éprouvais en somme que
de l'appréhension, laquelle se dissipa bientôt, en voyant que nous
avancions assez rapidement et sans accident d'aucune sorte. Le jeu de
mes poumons était admirable, et je n'éprouvais d'autre phénomène qu'une
grande sécheresse dans la gorge, accompagnée d'une soif inextinguible;
le remède était à côté du mal; à chaque instant, je me baissais et,
ramassant des poignées de neige, je la buvais à longs traits. Cependant,
nous nous arrêtions de temps à autre; le guide se retournait souvent, le
rire aux lèvres, croyant nous avoir laissés loin derrière lui; mais
Louis et moi ne perdions pas une semelle, et n'eût été l'ignorance où
nous étions de la route à suivre, nous l'eussions pu dépasser; un seul
Indien nous suivait, les autres étaient à quelques centaines de pieds
au-dessous.
Il était huit heures et quart quand nous arrivâmes à l'orifice du
cratère. Le guide s'arrêta: c'était l'entrée qui menait à l'intérieur du
volcan; il devait y attendre les hommes pour préparer la tente de
manière que je pusse immédiatement commencer mes opérations. Louis et
moi, nous continuâmes sur la droite pour atteindre la plus haute cime de
la montagne.
Nos jambes tremblaient alors comme celles d'un homme ivre, une légère
oppression s'était emparée de nous, mais elle disparut après quelques
instants de repos; nous avions la neige pour nous désaltérer, et nous en
mélangeâmes dans une coupe avec une égale quantité de _mezcal_. Il
fallut néanmoins nous asseoir, la pente était à pic et l'océanesque
panorama qui se développait aux quatre points cardinaux nous avait jeté
dans une terrifiante admiration. Comment oser décrire ce que j'ai vu?
Je veux le tenter, cependant, et j'en parlerai autant que l'infiniment
petit peut parler des choses infinies, car n'est-ce pas l'infini que cet
horizon de 80 lieues, triplant l'étendue de l'horizon marin avec la même
grandeur de lignes, mais plus riche, de ses déserts, de ses champs
cultivés, de ses forêts, de ses mille plans étagés, où le prisme
éclatant de la lumière verse en prodigue ses plus étincelantes couleurs.
Arrivé au point culminant de la lèvre supérieure du cratère, le voyageur
se trouve entre deux abîmes, et le vertige, qui tout d'abord s'empare
de lui, semble plutôt un éblouissement des splendeurs que son regard
embrasse, que l'effet des gouffres béants qu'il ose braver.
Il a derrière lui le cratère immense, ses jets de vapeurs sulfureuses et
ses grondements souterrains; à ses pieds, un chaos de roches mutilées,
scories gigantesques se soulevant de leur couche de neige et de cendre,
rappellent, dans le convulsif et le tourmenté de leurs attitudes, les
damnés de Dante cherchant à s'arracher de leur cercle de glace; à
droite, le pic du Moine lève sa tête altière, et tout au bas, l'oeil se
perd dans les précipices vertigineux de la _barranca_ de Mispayantla.
Aux heures matinales, l'aurore se lève à peine pour les profondeurs de
la vallée; seule, une large ceinture de forêts s'étale verdoyante sur
les gradins de la _sierra_, baignant ses pieds dans les blanches vapeurs
que soulèvent les premiers rayons du jour.