Il s'agissait d'extirper une molaire des plus tenaces, et le docteur se

servait encore d'une antique et formidable clef qu'il avait eu la plus

grande difficulté à introduire dans la bouche de la malade. J'étais

présent. La dent saisie, le malheureux s'efforçait en vain de l'amener à

lui; il ébranlait, tirait, faisait levier; la dent tenait bon,

l'Indienne se tordait comme un ver; il tira si bien, que la dent finit

par céder.--Enfin, la voilà, dit-il.--Mais je ne la vois pas, lui

dis-je, l'auriez-vous manquée?--Attendez, reprit-il, elle ne tient plus

que par la gencive. Et s'étant armé d'une immense paire de ciseaux, il

se mit à tailler dans la bouche de l'Indienne aux abois, puis lui

présentant sa dent, entourée d'une demi-livre de chair sanglante:--La

voilà; mais, ajouta-t-il, elle tenait diablement; c'est deux francs

cinquante. Ceci ne s'adresse en rien à mon ami don Julio.

Cependant, j'avais rencontré un muletier se dirigeant vers Oaxaca; ses

mules, me disait-il, étaient prêtes et je devais l'accompagner; mais

chaque jour, c'était un empêchement nouveau. Je résolus donc de lui

laisser mes bagages et de prendre les devants. Il s'agissait d'acheter

deux chevaux pour mon domestique et pour moi, deux selles et les divers

accessoires; les fonds baissaient; je me défis, en faveur de mon hôte

qui accepta pour m'obliger, de mes fusils, de mon révolver, et de deux

livres de nitrate qui me restaient encore. Don Julio me procura lui-même

deux jolies bêtes, jeunes et saines. Je n'avais plus qu'à lui faire mes

adieux, mais l'excellent homme me retenait encore. Ce fut pendant mon

séjour à Tuxtla, que se passèrent les fêtes du _Corpus_ (Fête-Dieu);

c'est pour les Indiens la fête préférée, un prétexte d'orgie sans

rivale, où les cérémonies religieuses se mêlent et se confondent aux

saturnales des jours gras.

Ils s'y préparent de longue main, et vont quêter à l'avance de vieux

vêtements européens, des chapeaux noirs et des casquettes modernes, et,

s'affublant de ces oripeaux auxquels ils joignent des dépouilles de

bêtes fauves et d'oiseaux, queues de _coyotes_, plumes d'aras, etc., ils

entourent ou précèdent le saint-sacrement, se livrant à des hurlements

de sauvages et à des danses de Caraïbes. Et que nul ne vienne assister

en profane à ce spectacle au moins étonnant, un sourire pourrait blesser

leur susceptibilité jalouse et coûter cher à son auteur. Il me souvient

encore qu'un Espagnol étranger, se balançant dans son hamac, dans

l'intérieur de sa maison, dont la porte donnait sur la place, fut sur le

point d'être lapidé. Il fallut qu'il se renfermât chez lui, sous peine

d'encourir le ressentiment de ces énergumènes.

Le jour de la séparation avait sonné; mon nouvel ami, car don Julio fut

un véritable ami, nous accompagna plus de trois lieues sur la route de

Tehuantepec, et là, le coeur gros, nous nous séparâmes; son souvenir me

sera toujours présent.

J'entreprenais de parcourir sans guide une distance de plus de trois

cents lieues. J'arrivai le soir à Ocosocautla, ma première étape, le

coeur chargé de la mélancolie que donne l'isolement.

Le champ de lave qui entoure ce dernier village une fois franchi, l'on

retombe dans les grandes plaines coupées de rivières, où bois et

prairies se succèdent tour à tour. Voilà Santa Lucia, la plus belle

_hacienda_ de la contrée. L'habitation, entourée de cabanes indiennes

comme un maître de ses vassaux, est grande et bien bâtie; une immense

galerie en borde le contour; là, travaillent les nombreux employés de la

ferme; auprès, se trouvent le moulin pour la canne, l'aire pour les blés

et le magasin du maïs. Les alentours regorgent de gibier, oiseaux, daims

et bêtes fauves qu'on peut chasser à courre, tant la plaine est

admirablement disposée. Les bois sont grands et magnifiques, peuplés

d'aras rouges et bleus, et la rivière, dans ses nombreux détours, jette

sur cette terre privilégiée le manteau d'une éternelle verdure.

Le soir, après l'_oración_, et lorsque les serviteurs sont venus, en lui

souhaitant une nuit heureuse, prendre pour le lendemain les ordres du

maître, les Indiens, réunis dans la vaste cour, se reposent de leurs

travaux par des chants bizarres; la mesure saccadée, pressée, haletante,

rappelle le galop du coursier à la poursuite du bétail dans les bois,

les éclats de voix et les mugissements. Le chanteur s'accompagne sur la

_marimba_, espèce de piano composé de touches de bois sonore de

différentes grandeurs; des tuyaux du même bois répondent aux touches

pour donner aux sons plus de force; quelques-uns possèdent quatre

octaves.

Deux Indiens, munis de petites baguettes armées de boules de gutta,

arrachent de cet instrument de primitives harmonies; leurs airs, peu

nombreux, ressemblent aux chants des oiseaux qui sont toujours les

mêmes et qui n'en sont pas moins variés et charmants; comme eux aussi,

les sons de la _marimba_, faibles quand on les écoute de près,

s'entendent à des distances considérables, plus harmonieux, plus doux et

plus poétiques.

Mais nous passons successivement et par journée, Llano Grande, Casa

Blanca, San Pedro et la Gineta. La Gineta est une montagne des plus

élevées de la _sierra_, qui semble jetée, comme un immense promontoire

jusqu'au bord du Pacifique, dans la plaine de Tehuantepec. Couverte de

bois du côté du golfe, elle n'a sur le Pacifique d'autre végétation

qu'un immense tapis de gazon vert. L'ascension est longue et difficile;

mais une fois parvenu au sommet, si vous abandonnez le sentier pour

gravir certaine éminence sur la droite, vous avez alors l'un des

spectacles les plus imposants qu'on puisse imaginer. En vous tournant au

nord, la Cordillère, qui s'abaisse graduellement depuis les hauts

plateaux de Chiapas, laisse planer le regard sur toute la largeur de sa

chaîne boisée et de ses vallées sombres; au delà, l'oeil saisit encore

les vagues ondulations de la plaine, pour se perdre plus au loin dans le

scintillement des eaux du golfe. Au sud, la Gineta déploie sous vos

pieds toute la splendeur de son tapis d'émeraude; plus bas, la plaine de

Tehuantepec étend la perspective de ses riantes prairies; comme horizon,

vous avez l'immense nappe de l'océan Pacifique.

En hiver, le passage de la Gineta est des plus dangereux; il y règne des

vents épouvantables, auxquels hommes et mulets ne sauraient résister: de

graves accidents signalent cette époque, et les précipices ne rendent

jamais compte des victimes que leur a jetées l'orage.

La plaine de Tehuantepec n'offre au regard qu'un vaste taillis au milieu

duquel s'ébattent une multitude de lièvres énormes, hauts sur pattes et

à ventre blanc. On les chasse peu, aussi sont-ils d'une effronterie

singulière; on les tue au bâton, et quand on les tire c'est toujours à

balle. Vous avancez, les coutumes changent, le village a remplacé

l'_hacienda_, et l'on retrouve alors, à peu de chose près,

l'organisation du haut Mexique; toutes ces populations vivent indolentes

et peut-être heureuses dans leur apathique repos. Le même champ, de même

étendue, se cultive chaque année de la même manière; vienne la

sécheresse ou l'inondation, l'Indien se passera de maïs au besoin, ou

périra de disette plutôt que de travailler; mais la leçon qu'il vient de

recevoir ne lui fera pas défricher un mètre de plus qu'il n'a coutume de

le faire: il naît avec cet instinct, il meurt dans la même imprévoyance.

Chaque village est ordinairement près de ruisseaux où l'eau ne manque

jamais, et où les habitantes indiennes et blanches viennent, à toute

heure du jour, faire de longues ablutions. Souvent il m'arrivait d'en

trouver sur les bords de la rivière, dans le plus simple costume; mais

la vue d'un étranger ne les effrayait point; elles tournaient simplement

le dos en me regardant, moins surprises et peut-être moins gênées que

moi.

C'est ainsi qu'après avoir traversé Zanatepec, Niltepec, Yztaltepec,

l'on arrive à Tehuantepec. En partant d'Yztaltepec, je m'étais égaré

dans les bois; c'était la seconde fois que cela m'arrivait, et je

faillis payer cher mon imprudence. Je savais qu'au nord je devais

trouver la nouvelle route américaine; mais j'avais beau m'orienter, les

broussailles me barraient le passage et m'obligeaient à des détours, ou,

de nouveau perdu, je ne retrouvais des clairières que pour me reperdre

encore. Mes chevaux étaient rendus et dévorés par des milliers de taons

énormes; de mon côté, tout en ne craignant d'autre désagrément qu'une

nuit à la belle étoile, je n'étais pas sans inquiétude; les tigres y

sont très-nombreux, si nombreux même, que chaque _hacienda_ possède deux

_tigreros_ qui passent leur vie à chasser cet animal, dont les ravages

dans les troupeaux deviennent de véritables calamités. Je n'avais plus

avec moi ni hache pour établir une tente, ni fusil pour me défendre: la

position n'avait donc rien de bien attrayant. Je laissai reposer mes

pauvres bêtes et, leur enlevant le mors, je les fis paître une heure

environ. Je repris alors ma course et longtemps encore j'errai au

hasard, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un petit ruisseau; je

reconnus des traces d'hommes sur le sable des bords et je m'empressai

de les suivre: j'étais retrouvé, car une demi-heure après je rencontrais

la route américaine. Elle était dans un état pitoyable, les chevaux

enfonçaient dans les terres détrempées, et nous n'avancions qu'avec une

lenteur désespérante. Il était nuit quand j'atteignis Tehuantepec.

Il y avait alors une foule d'hôtels dont la fondation remontait à la

création de la compagnie américaine; je me rendis chez un compatriote

dont la maison, parfaitement montée, offrait tout le confort désirable.

Mes chevaux avaient besoin de quelques jours de repos, et je comptais en

vendre un pour me débarrasser de Carlos qui, passant par Minatitlan,

pouvait de là regagner la Lagune, son pays. Je n'en avais aucun besoin,

et j'étais fatigué de le servir.

Tehuantepec est une ville de quinze mille âmes, en y comprenant les

immenses faubourgs indiens qui possèdent, en fait de femmes, une des

plus belles races de la république. Il fait beau les voir campées comme

des viragos, la tête haute, la poitrine en avant, marchant fières et

défiant les regards; très-séduisantes, malgré leur tournure virile,

elles joignent à des figures pleines de caractère, une fermeté de chair

et des contours admirables. Leur costume, gracieux et provocant à la

fois, prête au charme de ces créatures. Il se compose de jupes de

couleur, bordées de dentelles, ne descendant pas à la cheville et

laissant deviner une jambe fine et d'un beau modelé. Une petite veste,

large comme la main, permet d'entrevoir les chairs bronzées d'une taille

très-fine, elle laisse les bras nus et cache à peine les contours d'une

gorge toujours heureuse: je ne parle que des jeunes femmes. Quant aux

vieilles, ce costume est des plus déplorables; car souvent il arrive que

leurs seins délabrés, descendant plus bas que la veste, étalent aux

regards le dégoûtant spectacle de ces charmes flétris. La tête est

couverte par un léger _uipile_ brodé d'or et d'argent; le pied se cambre

nu dans un escarpin largement découvert, ce qui lui fait toujours gagner

en petitesse. Plusieurs de ces costumes atteignent des prix fabuleux, et

j'entendis parler de 500 piastres (2,000 à 2,500 fr.).

Avant l'établissement de la compagnie américaine, Tehuantepec dormait du

sommeil de toutes les villes éloignées, et le pauvre commerce des

environs, maïs, indigo, etc., suffisait à peine à l'occupation de deux

hommes intelligents, Français tous deux, et dont M. Alexandre de Gives,

à Juchitan, est le plus riche et le plus influent. Lors du commencement

des travaux, la ville sembla se réveiller un moment au contact de

l'agitation yankee; mais la désastreuse issue de cette compagnie, qui ne

fit que passer et disparaître, laissa Tehuantepec ruiné, ainsi que les

habitants de la campagne, qui attendent encore le salaire de leurs

travaux, le prix du louage de leurs bestiaux et des instruments de

travail qu'ils ont fournis.

Les travaux avaient marché avec la rapidité qui distingue le Yankee,

mais tout avait été sacrifié à l'amour-propre de tracer la route, et la

précipitation des ingénieurs les avait empêchés de rien prévoir des

causes de destruction qui menaçaient leur voie. Ils n'avaient pensé ni à

la végétation qui l'envahirait, ni aux ornières d'une terre détrempée,

ni aux inondations qui la couvriraient, ni aux ruisseaux qui la

ravineraient; ils n'avaient même pas songé à jeter ça et là quelques

ponts pour l'écoulement des eaux: aussi la route fut-elle immédiatement

ruinée, et à la première disette des fonds qu'on avait gaspillés, il y

eut un sauve-qui-peut général; le pays se vida comme par enchantement,

de Tehuantepec à Xuchil. Ceux-là seuls restèrent, que le manque

d'espèces avait cloués sur place et que la misère retenait à

Tehuantepec. La ville était pleine de ces malheureux qui, pâles et

hâves, promenaient par la ville leurs faméliques personnes, ne devant

qu'à la charité le soutien d'une misérable existence.

On trouve déjà dans la plaine de Tehuantepec quelques échantillons de

cette race toute particulière au Mexique, appelée _pinto_, qui

appartient principalement à l'état de Guerrero. Le _pinto_ est un Indien

dont le corps, tigré de taches blanches sur fond jaune, présente à l'oeil

un triste spectacle; ces taches, de toutes dimensions, envahissent

quelquefois la moitié de la figure, laissant au visage, d'un côté sa

couleur naturelle, et couvrant l'autre d'une teinte mate, blanc sale et

d'un aspect maladif. D'autres fois, elles s'éparpillent en points menus,

de manière à figurer nos taches de rousseur, mais avec un contraste

beaucoup plus frappant; le corps est généralement atteint de la même

infirmité, et le sujet affligé de cette maladie inspire, à première vue,

la même répulsion qu'un lépreux. Nous croyons devoir attribuer ce

phénomène au croisement du sang chez les habitants des terres chaudes

qui bordent le Pacifique. Les individus de race pure, Indiens ou blancs,

sont rarement _pintos_.

Je savais qu'en partant de Tehuantepec je devais être arrêté dans la

montagne, et sans aucun doute dévalisé.

Les défenseurs du parti réactionnaire, vaincus a Tehuantepec, s'étaient

réfugiés dans la _sierra_, qu'ils occupaient au nombre de deux cents

environ, et comme centre d'action, ils habitaient le village de

Tékicistlan, à quinze lieues au delà. On les appelle _patricios_.

J'avais pris mon parti d'être volé; je vendis donc l'un de mes chevaux,

et, dans le plus mince équipage, ayant à peine la somme suffisante pour

atteindre Oaxaca, je me mis en route.

Le bonheur voulut qu'à deux lieues dans le bois je rejoignis un corps de

cent cinquante hommes, qui, sous les ordres du gouverneur de

Tehuantepec, don Rodriguez, marchait à la poursuite des brigands, dont

les hauts faits devenaient par trop intolérables. Toute communication

était interrompue, les convois de mules ne pouvaient passer que

moyennant un fort tribut, et quant aux voyageurs isolés, des

disparitions fréquentes indiquaient assez quel avait dû être leur sort.

Je me mis donc joyeusement à la suite de l'expédition; je priai le chef

de me faire remettre un fusil afin de pouvoir charger avec la troupe

s'il y avait lieu. Cette perspective donnait une couleur pittoresque à

mon voyage, et je n'aurais pas été fâché de me venger un peu des

_compadres_ pour les mille et une vexations qu'ils m'avaient fait subir.

Une partie de la troupe occupait le sentier, pendant que des pelotons

couraient de gauche à droite sur les flancs du corps d'armée. La marche

n'était point facile au milieu des bois, il faut toute l'intelligence

des chevaux et leur habitude de la montagne pour expliquer la

possibilité d'une course dans ces conditions. Je faisais partie du

piquet de droite et la première moitié du jour se passa bien. En

approchant de Tékicistlan, un coup de sifflet retentit en avant de nous,

et fut immédiatement suivi de cris d'angoisses et d'appels au secours.

Nous nous précipitâmes au galop dans la direction, et peu après la

fusillade s'engageait entre une demi-douzaine de voleurs et les soldats

que j'accompagnais. Le combat fut court, ou plutôt il n'y eu point

combat, car leurs armes déchargées, les _compadres_ prirent la fuite,

nous laissant un des leurs, blessé à la cuisse.

Quant aux cris d'appel, ils avaient été poussés par un malheureux qu'ils

venaient de dépouiller, et dont les malles éventrées gisaient éparses

dans le _monte_; du reste, les fuyards n'avaient point lâché leur prise

et dans leur fuite précipitée, chacun avait enlevé sa part. Le _Sauvons

la caisse!_ se retrouve partout. Quelques hommes s'élancèrent à la

poursuite des fugitifs; le prisonnier fut hissé sur un cheval, afin que

le chef décidât de son sort, et l'on s'occupa du volé. Celui-ci

s'arrachait les cheveux de désespoir; on lui avait enlevé, disait-il,

tant en espèces qu'en bijoux et objets de valeur, pour une somme de

vingt mille francs. Il n'avait plus que son cheval et ses deux mules

qui, seules, devaient se réjouir, ne devant plus avoir de fardeaux à

porter.

Nos hommes revinrent bientôt, ils n'avaient pu atteindre les brigands,

et nous nous hâtâmes dans la direction du commandant, que cette

fusillade avait dû inquiéter.

Il nous attendait effectivement, et lorsqu'on l'eut mis au fait de

l'histoire, il ordonna tranquillement qu'on fusillât le blessé, dont le

corps, pendu près du sentier, devait servir d'exemple.

Puis comme ses camarades pouvaient porter la nouvelle de l'arrivée des

troupes dans le village, on précipita la marche afin de les prévenir.

Tékicistlan fut abordé au pas de course, par trois côtés à la fois, pour

couper toute retraite; mais les oiseaux s'étaient envolés, et l'on ne

put mettre la main que sur trois individus suspects, dont la culpabilité

ne fut pas suffisamment établie pour provoquer une arrestation.

Un grand nombre, j'en eus la conviction plus tard, furent cachés par les

habitants, car dans la maison où je pris mon gîte, j'entendis pendant la

nuit des chuchotements et des allées et venues mystérieuses, qui lui

donnaient toute la tournure d'un repaire.

Le lendemain, je poursuivis ma route en compagnie de la victime de la

veille; le pauvre volé était simplement un général, autrefois le bras

droit de Santa-Anna; je sus que son zèle à remplir les ordres cruels de

son chef lui avait valu le surnom de bourreau du dictateur.

Mon nouveau compagnon de voyage, en me racontant son histoire, se garda

bien de me donner ces détails; mais par un hasard singulier, il se

trouva que nous étions en pays de connaissance. P... C..., Espagnol et

partisan de don Carlos, s'était autrefois réfugié en France et s'était

marié dans le département même que j'habite; je connaissais aussi ses

deux fils à Mexico. Il me pria de les voir si j'y arrivais avant lui.

Absent depuis quatre ans, il revenait de Nicaragua, où il avait été

guerroyer au service de je ne sais quelle cause, et n'avait eu, depuis

ce temps, aucune nouvelle de sa famille. Je savais que sa pauvre femme

était morte de misère, et je n'eus pas le courage de lui apprendre ce

triste événement. Du reste, il n'atteignit jamais Mexico, et j'appris

plus tard que, arrêté à Oaxaca, on l'avait envoyé pourrir à Vera-Cruz,

dans un cul de basse-fosse. Voilà les péripéties du sort.

Comme il se plaignait de sa triste destinée, je lui demandai pourquoi il

tenait à servir un pays qui récompensait si mal les dévouements.--Ah! me

répondit-il, six mois de commandement dans une province, et la fortune

est faite. Voilà tout le Mexique. J'abandonnai M. P... C... à las Vacas

pour continuer seul ma route.

Le lendemain je gagnai San Bartolo, le surlendemain San Juan, puis

Totolapa. À partir de San Juan, la végétation n'est plus la même, et la

montagne dénudée ne produit plus que des cactus géants de toutes formes.

Il y en a de triangulaires et d'autres qui comptent jusqu'à vingt-quatre

côtés. Ceux-ci s'élancent d'un seul jet, comme des mâts de navire,

jusqu'à une hauteur de quarante pieds; les octogones, moins élevés mais

plus puissants, se bifurquent, à trois mètres du sol, en une multitude

de pousses, au nombre de deux et trois cents, de plus de vingt pieds

d'élévation; le tout de forme ronde et embrassant un diamètre de trente

pieds au moins. J'ai mesuré le tronc de l'un de ces magnifiques

végétaux, il avait plus de six pieds de diamètre. On désigne toute cette

famille au Mexique sous le nom générique d'_organos_.

Le sol était, en outre, parsemé d'oursins énormes, dont quelques-uns en

fleurs, et de têtes de vieillard, espèce de cactus à pousse isolée,

terminée par une chevelure blanche. La marche est pleine de périls au

milieu de cette végétation épineuse, dont les pointes ont la dureté de

l'acier; souvent le petit sentier n'offrait que juste la place pour

passer entre ces colonnades d'un nouveau genre que bordent presque

toujours des pentes à pic et des précipices effrayants.

Deux journées encore me séparaient d'Oaxaca; je laissai San Dionyzio sur

la gauche et j'allai revoir une dernière fois les ruines de Mitla.

Huit jours après, j'atteignais Tehuacan où devaient finir mes fatigues.

J'y arrivai dans un accoutrement difficile à dépeindre; six mois de

route continue m'avaient bronzé comme un Indien, mon costume tombait en

lambeaux, et je me rappelle que, deux jours auparavant, j'avais été

obligé de relier les semelles de mes bottes au moyen de ficelles; il

était donc temps d'arriver.

Je vendis mon cheval, je renouvelai certaine partie de ma garde-robe et,

le lendemain, je montai plein de joie dans la diligence de Mexico.

J'étais une pauvre proie pour les voleurs et n'avais conservé de

précieux qu'une montre à répétition. J'avais fait en sorte que ces

messieurs ne pussent la découvrir. La montre pendait dans le dos et le

cordon qui la supportait passait par-dessus le cou en se repliant sous

l'épaule, de telle sorte que la chemise même étant ouverte, on n'en

découvrait pas le moindre vestige. Je comptais bien la rapporter à

Mexico, mais je comptais sans la fortune. Deux fois déjà l'on nous avait

arrêtés; j'en avais été quitte pour les quelques piastres qui me

restaient; à Puebla, je n'étais point en peine de trouver des fonds.

En approchant d'Amozok, nous tombâmes dans une troisième embuscade. Je

ne m'effrayai pas davantage cette fois; néanmoins, à chaque nouvelle

alerte, mes mouvements étaient gênés, je craignais qu'un changement

violent ou une secousse ne brisât le cordon qui, du reste, me blessait

prodigieusement. Les deux voleurs furent plus persévérants dans leurs

recherches que leurs précédents accolytes, et c'était chose naturelle,

il ne restait plus à voler que des vêtements de rebut.

Ils nous palpèrent donc longuement et minutieusement, j'eus le bonheur

qu'ils ne sentissent point la montre et je me réjouissais déjà de mon

heureuse chance. Nous étions huit; l'un des voleurs, le fusil à la main,

surveillait nos mouvements pendant que son ami fouillait chacun. Je l'ai

dit, mon tour était passé quand, mettant, je ne sais pourquoi, mes deux

mains dans mes poches, il s'opéra sur le cordon une traction violente;

je sentis la montre se dresser sur mes reins et tout à coup, à la

stupeur de chacun et à ma très-grande confusion, l'affreux bijou se mit

à sonner trois heures et quart.

Au premier tintement, je fus pris d'un accès de toux prodigieux;

j'espérais ainsi donner le change, mais je ne pouvais couvrir

entièrement le bruit argentin de la sonnerie; je regardais derrière moi

moi comme un écolier pris en faute. La situation ne manquait pas de

piquant; chacun me regardait moitié riant, moitié sérieux.

--Tiens, tiens, fit le voleur d'un ton narquois, nous avons donc une

montre? Et comme je continuais mon rôle d'étonné:

--_A ver el relog_: Voyons cette montre, fit-il brutalement.

Je ne pouvais résister, il m'eût mis à nu comme un ver, et l'autre

camarade me tenait en joue. Je m'exécutai.

--Rendez grâce à Dieu, me dit l'effronté, rendez grâce à Dieu d'être

tombé sur des _caballeros_ comme nous, car de tout autre, cela ne se fut

point passé de même; et comme je lui remettais la montre.--Allez,

dit-il, et ne péchez plus.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 27 / 30 段