profond et rapide; le _padre_ m'avait averti qu'une fois la saison des
pluies avancée, on ne pouvait plus le franchir: c'était donc une
perspective de trois mois d'isolement dans la montagne; mais il n'en fut
rien heureusement, il commençait à peine à déborder.
Un Indien, muni d'une perche, nous passa ballot par ballot, homme par
homme, sur trois petites pièces de bois brut, formant radeau; il fallait
s'accroupir sur ce fragile esquif, sous peine de le voir chavirer, et
l'on n'arrivait à l'autre bord qu'avec une déviation de cent mètres au
moins.
Jajalun est un village appartenant au versant du Pacifique; il doit
occuper le milieu de la chaîne des Cordillères; aussi, quoique beaucoup
moins élevé que Tumbala, les collines sont meublées de sapins et de
conifères. Les productions ne varient point, c'est toujours le maïs, le
frijol, et l'on ne rencontre la canne et le tabac qu'en arrivant à
Ouikatepec. On y parle l'espagnol, et plusieurs familles de métis y
possèdent des maisons à murailles de terre, blanchies à la chaux. Les
moeurs y sont autres que dans les villages que nous avions laissés
derrière nous, et rappellent la vie des plateaux du haut Mexique. Les
tapirs sont communs dans les forêts et sur le bord des torrents; les
Indiens les nomment _ante burros_.
Le curé nous reçut, le sourire aux lèvres, la coupe à la main, et se
montra, comme celui de Tumbala, plein d'obligeance et de généreuse
amitié. Le préfet voulut voir nos papiers, formalité que nécessitait
l'état agité des populations, où des Espagnols s'étaient glissés,
soufflant la révolte. Il fallut encore se résigner à faire l'étape
suivante à pied, impossible de se procurer des chevaux; mais, à Chilon,
je devais assurément en trouver.
Le chemin, du reste, était plan et facile, comparé à celui que nous
avions parcouru; la route fut donc des plus gaies, et Carlos se permit
une romance espagnole en signe de joie: le courage lui revenait, alors
qu'il n'en fallait plus.
Nous arrivâmes de Chilon à Citala, sur le dos de deux braves bêtes qui
nous déposèrent, frais et dispos, à la cure d'un dominicain chargé de
l'administration de l'église.
Mon nouvel hôte séduisait de prime abord, par des manières d'une douceur
et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de
l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'était point ignorant des
choses de l'Europe et, s'il n'était pas très au courant de la politique
actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractère qu'il
avait étudié, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, était le premier
empereur. Il s'étendait avec complaisance sur les hauts faits de ce
héros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette épopée du XIXe
siècle.
Il avait porté, dans l'appréciation des réformes religieuses, un esprit
d'investigation qui peut-être lui eût valu de son évêque un léger
soupçon d'hérésie. En somme, il était au-dessus des siens de toute la
hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il
m'interrogea sur les grandes qualités du nouveau souverain qui nous
gouverne, et je l'édifiai de mon mieux. Je passai près de cet homme
d'élite une journée délicieuse, cherchant en vain comment je pourrais
lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et
communicative, il souffrait cruellement de l'espèce d'exil où sa santé
dépérissait, où se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de
sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mérite, d'abnégation et de
dévouement à tous ces jeunes prêtres, pour sacrifier ainsi leur vie à la
tâche ingrate qu'ils s'efforçaient de remplir.
Auprès du curé de Citala j'entrai plus avant dans les moeurs indiennes,
et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des
esprits barbares, à peine dégrossis. Le dominicain était au
confessionnal, et, me trouvant dans l'église, je le vis avec surprise
confesser deux personnes à la fois; chacun des pénitents parlait assez
haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais
quiconque d'entre eux se fût trouvé là, ils n'auraient en rien modifié
leur voix.--Il m'arrive assez souvent, me disait le prêtre au sortir de
son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la
femme, et comme mes administrés sont, ainsi que toutes personnes au
monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent
leurs fautes, où amants et maîtresses jouent un grand rôle. Les deux
coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon
grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de
mieux faire, sans leur épargner une pénitence toujours exactement
remplie, les deux époux, réconciliés avant d'avoir vu la paix du ménage
troublée, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite
devant Dieu, Dieu a pardonné, tout est bien: mais si l'Indien surprenait
sa femme ou qu'il fût instruit de sa faute d'une autre manière, il la
tuerait.
C'est encore une conséquence du système de la réhabilitation. Ne partez
pas encore, me disait le dominicain, je vais procéder demain au mariage
en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'évite, ainsi qu'à eux,
une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons
qu'une: c'est de la moralité.
Je m'aperçus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec
plus de respect que les Indiens des précédents villages; ils
reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'était, en tout cas, un
témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque
soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tête, baiser ses
mains et lui demander sa bénédiction; les étrangers présents doivent
accorder la même faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc
passé en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point été
séduit par les beautés de l'endroit; le _padre_, qui m'observait, me dit
alors: «Avouez qu'il est facile de résister à la tentation.» Je
m'inclinai; mais sans doute mon hôte faisait exception à la règle, car
la gouvernante, est bien de la plus haute antiquité.
La route se poursuit montueuse et difficile jusqu'à Cankuk. Un ami du
dominicain, en visite à la cure, me voulut prêter ses deux chevaux, de
sorte que nous fîmes la traversée sans fatigue. À Cankuk, plus de
chevaux; mais le _padre_ du lieu, toujours aimable et charmant, mit à ma
disposition quatre Indiens qui, meublés d'une chaise, devaient nous
porter à Ténéjapa, c'est-à-dire fournir une carrière de neuf lieues
moyennant, je crois, 6 réaux par homme: l'Indien libre relayait son
camarade fatigué. C'est un moyen de locomotion fort usité dans la
montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on éprouve, à monter sur
cette bêle humaine un sentiment désagréable, où se mêle un profond
dégoût pour l'humiliation qu'on impose à l'être de même nature que vous
et qui vous porte, ainsi qu'un âne, sur son bât.
Mais le malheureux a si peu conscience de sa dégradation, qu'on s'y fait
d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientôt absorbé dans les soins
de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrête
sans plus s'inquiéter de son ballot vivant que s'il portait une charge
de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois même je trouvai
prudent de soulager ma monture, et je fis à pied toute la scabreuse
descente de Ténéjapa; il était nuit quand nous y arrivâmes.
Six lieues seulement nous séparaient de San Cristobal.
Du haut des sommets qui dominent la vallée, le voyageur saisit mainte
fois des aperçus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultivée,
mais nue et dépouillée d'ombrages. L'ancienne capitale de l'État de
Chiapas s'étend sur un plateau resserré, d'une hauteur de 2,300 mètres
environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agréable que
celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut
souvent. La ville, qui ne compte guère aujourd'hui que douze mille
habitants, forme un vaste quadrilatère d'où surgissent les clochers
modestes de quatre églises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet
original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble
de la vallée est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico,
et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont
qu'un rez-de-chaussée fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni
ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre,
et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avénement de
la république, n'a fait que perdre en importance et en richesse.
On m'avait parlé d'un compatriote, issu de famille américaine, don
Carlos Bordwin; comme l'hôtel est inconnu dans une contrée où le
voyageur étranger n'est qu'une exception, j'allai frapper à sa porte. Il
me reçut avec bienveillance, mettant à ma disposition son logis, sa
table et sa connaissance du pays, qu'il habite depuis plus de vingt ans.
Ce n'est pas un des moindres étonnements de l'étranger, dans ces
contrées lointaines, que cette générosité d'accueil toute de
bienveillance, à laquelle il n'a d'autre droit que son ignorance des
lieux et la sympathie que l'isolement inspire. Je trouvai, dans l'homme
affable qui m'ouvrit sa maison, plus que l'hospitalité; j'y goûtai les
charmes de la famille et les douceurs d'une intimité si précieuse à qui,
depuis longtemps, en est sevré.
Premier médecin de l'État de Chiapas, don Carlos doit à sa longue
expérience la haute réputation dont il jouit; homme de savoir et
d'intelligence, nul ne connaît mieux que lui les ressources de la
contrée qu'il habite, et sachant mettre à profit ses connaissances
acquises, de premier docteur de San Cristobal il en devint aussi le
premier négociant.
Il avait visité les ruines de Palenqué et n'ignorait rien des
merveilleux monuments qui peuplent les déserts de Chiapas. Il me
racontait, m'engageant à les visiter, que près d'Ococingo et de Comitan,
se trouvaient une foule d'édifices anciens, et des pyramides
artificielles d'une hauteur prodigieuse.
Je répète, d'après lui, que ces pyramides peuvent atteindre jusqu'à huit
cents pieds d'élévation; qu'elles avaient été affectées à la sépulture
des chefs et des grands, et qu'elles ne sont que d'immenses ossuaires.
Chacune de ces pyramides est percée d'une multitude de puits profonds,
hermétiquement fermés par des dalles cimentées; dans chacun de ces puits
se trouve un squelette ayant entre ses jambes des urnes de terre cuite,
rouge et d'une finesse extrême. Ces poteries, ornées de figures et de
dessins de couleur noire, rappellent la forme des vases étrusques.
Que de découvertes à faire et que de précieux documents apparaîtront un
jour! Un voyage à ces ruines était des plus attrayants, mais les
ressources commençaient à manquer, il me devenait impossible de faire
traite sur Mexico, seule ville où je pusse me procurer de l'argent; les
lettres n'arrivaient pas ou mettaient jusqu'à deux ou trois mois pour
atteindre leur destination; je fus même obligé de vendre divers objets,
dont le prix devait me permettre, je l'espérais du moins, d'atteindre
Oaxaca sans encombre. Je renonçai donc à l'excursion de Comitan; mon
absence de Mexico durait depuis neuf mois et j'avais hâte de m'y rendre.
Le marché de San Cristobal est un des seuls au Mexique, offrant encore
cette particularité, qui consiste à faire circuler les grains de cacao
comme menue monnaie; cela tient à l'absence de billon dans l'État. Je me
suis souvent demandé ce que devenaient ces grains de cacao, après avoir
passé dans des milliers de mains indiennes, presque toujours d'une
saleté repoussante? Les livre-t-on de nouveau à la consommation? Et
quels sont les malheureux condamnés à cette affreuse boisson? Ne
serait-il pas original de penser que nous le consommons nous-mêmes, et
qu'ayant suffisamment roulés, on nous les expédie en masse? Ce marché
n'est pas très-animé et les fruits, parmi lesquels on distingue quelques
échantillons de nos produits d'Europe, sont petits et manquent de
saveur. Les étroites boutiques qui bordent la place lui donnent un faux
air du Temple et de ses environs. La cathédrale, qui se présente en
profil, est pauvre et de mauvais goût.
Le clergé de Chiapas, si riche autrefois, s'est vu, dans ces derniers
temps, dépouillé de ses maisons et de ses propriétés rurales, c'est dire
que le gouvernement est libéral. Les couvents ont subi la même mesure et
peuvent à peine nourrir quelques moines, derniers habitants de leurs
cloîtres déserts.
Un seul conserve encore l'apparence d'une certaine grandeur, c'est celui
de Santo Domingo. Le portail de son église est chargé d'ornements;
l'intérieur en est riche et semble imiter, dans ses dispositions,
l'intérieur de la cathédrale de Mexico.
Lorsque j'entrai pour la visiter, c'était à l'heure des prières; un
prêtre officiait à l'autel, quelques personnes suivaient la messe et la
galerie de l'orgue qui, de temps à autre, accompagnait les chants,
contenait des jeunes gens et des moines. Je me bornai à parcourir la nef
gauche de l'église, m'arrêtant à visiter les chapelles et marchant avec
la précaution d'un homme qui ne veut troubler personne. Les fidèles
cependant me suivaient de l'oeil avec inquiétude. L'élévation vint et je
m'approchai d'une colonne où je me recueillis religieusement, sans pour
cela m'agenouiller. Il y eut alors une certaine agitation dans l'église,
des regards scandalisés et des chuchotements que je ne m'appliquai point
d'abord. En même temps, deux diacres se détachèrent du maître-autel se
dirigeant vers moi; je continuai néanmoins ma visite et j'étais arrêté
dans une chapelle de la Vierge, lorsque je fus rejoint par les deux
acolytes. Ils s'agenouillèrent près de moi, récitèrent dévotement une
oraison, puis se levant tout à coup, l'un d'eux, m'apostropha d'une
manière furieuse.
--N'êtes-vous point catholique, me dit-il, que vous insultez ainsi à la
majesté du temple et de ses ministres?
Je lui répondis que je n'avais l'intention d'insulter personne; que,
dans tous les pays du monde, on avait l'habitude de visiter les églises,
même pendant les offices, et que j'avais cru pouvoir user à San
Cristobal du même privilége; que puisque, sans le vouloir, j'avais
scandalisé les fidèles, je leur en faisais mes humbles excuses.
La douceur et la modération de ma réponse ne fit qu'accroître
l'insolence et la rage de mes deux séminaristes.
--Sortez, monsieur, sortez, me dit l'un d'eux, vous n'êtes pas
catholique.
--Je sortirai quand il me plaira, dis-je à cet énergumène, et quant à
n'être pas catholique, vous avez raison, je suis protestant.
--Protestant! _Oh! Jésus!_ s'écria l'un; _ave Maria puríssima!_ répondit
l'autre; protestant! Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et n'avaient
sans doute jamais rencontré d'hérétiques.--Protestant! répétaient-ils en
choeur. Je les laissai à leur étonnement et je sortis de l'église.
Cette anecdote me rappelle que, dans mon enfance, au sortir du
séminaire, à l'âge de douze ans, je voulais brûler tous les protestants
et tous les hérétiques de France qui, m'apprenait-on chaque jour,
n'adoraient pas la sainte Vierge.
Ces deux jeunes gens, fraîchement émoulus, avaient fait du zèle; un
vieillard eût été plus indulgent.
La société n'est pas des plus brillantes à San Cristobal, et les
distractions y sont rares; le soir, on se réunit autour d'une estrade,
les femmes assises sur des tapis, les jambes croisées à la turque,
d'autres accroupies sur des chaises, et les cartes en main, la soirée
s'écoule au milieu des péripéties d'un jeu fort innocent et de
commérages sans fin. J'excepterai toutefois la famille de mon hôte, où
des causeries sérieuses se mêlaient aux bavardages de la petite ville.
L'une des filles de don Carlos, assez bonne musicienne, avait un
psalterion duquel elle tirait toute l'harmonie qu'il pouvait donner.
C'est un instrument à cordes de cuivre, de forme triangulaire, qui se
tient sur les genoux et dont les cordes, trois par trois, rendent un son
grinçant qu'on ne supporte qu'à distance; de près, il finit par agacer
les nerfs au suprême degré.
De création ancienne, le psalterion remonte aux premières époques
musicales, et San Cristobal est peut-être une des dernières villes où
l'usage s'en conserve encore; cela tient à l'isolement de la ville, aux
difficultés des communications qui ne permettent pas aux pianos, même du
plus petit format, d'arriver jusque-là.
L'une des curiosités de l'État de Chiapas est un village indien d'une
population de vingt mille âmes, dispersée sur un vaste territoire, tout
auprès de San Cristobal. C'est le village de Chamula, dont tous les
habitants exerçant l'état de menuisier, fournissent la province de
tables, bancs, chaises et canapés d'une forme simple, mais enjolivés de
sculptures naïves rappelant les ouvrages suisses. Tous ces objets sont
livrés au commerce à des prix d'un bon marché fabuleux, et dont il est
difficile de se rendre compte; je me rappelle encore des chaises à
soixante centimes et de vastes canapés à deux francs cinquante, tout
cela rendu quelquefois à des distances considérables.
Le gouvernement, comme tous ceux de la république, se trouvait en
désarroi; des bandes réactionnaires occupaient les environs de Comitan
et tenaient la frontière de Guatémala. Aussi, quand je voulus partir et
que je me rendis au palais, je ne pus trouver ni préfet, ni sous-préfet,
ni même un simple employé; du reste, la démarche était une simple
précaution et personne à l'avenir, ne s'informa du but de mon voyage. Il
me fallait un mois de marche, sans compter les arrêts nécessaires dans
une aussi longue route, avant d'arriver à Mexico.
Ce fut avec cette aimable perspective que je me dirigeai sur Tuxtla.
XVI
TEHUANTEPEC
La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La
rivière. Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus
(Fête-Dieu).--Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La
compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes
grasses.--Totalapa.--Oaxaca. Histoire de voleurs.--Mexico.
De San Cristobal à la ville de Chiapas, le sentier se déroule en une
longue descente, au milieu d'un pays hérissé, tordu, brisé par des
torrents, des _barrancas_ et des précipices; sauvage et désert, couvert
de sapins, il rappelle les solitudes septentrionales. Après avoir
traversé le village salin d'Ystapa, où le curé me demanda si la France
était un port de mer comme Vera Cruz, nous remontâmes un instant encore
pour venir déboucher sur la grande vallée de Chiapas.
Un immense cours d'eau en occupe le centre et se détache comme un ruban
d'argent sur le vert sombre des forêts; la vue, bornée de face par les
collines de Tuxtla, se perd à droite et à gauche dans les profondeurs
de l'horizon; la ville se distingue à peine dans le lointain, étendue
sur les bords du fleuve.
Une fois engagés dans la descente et perdus sous l'ombre des grands
arbres, nous entendîmes des mugissements et des grondements terribles
mêlés au bruit d'une avalanche; il semblait que la forêt se brisât sous
les efforts d'une tempête invisible; tout à coup, nous nous trouvâmes
environnés par un millier de boeufs sauvages que conduisaient à grand
renfort de fouets, de cris et de blasphèmes une douzaine de cavaliers à
l'air féroce, et vêtus de ces étranges costumes de cuir dont j'ai parlé
plus haut.
Je craignis un instant d'être entraîné dans ce tourbillon, et je ne
pouvais me rendre compte du passage de ces animaux au milieu des
aspérités de cette nature. Le sentier, le bois, tout était plein; ils
bondissaient, tombaient, se relevaient et franchissaient tous les
obstacles; quant à leurs farouches conducteurs, il était vraiment beau
de les voir se précipiter à la suite des troupeaux indociles, et l'on ne
savait lequel admirer le plus, du cheval ou du cavalier.
Le guide me mit au courant de cette émigration. Comme les pâturages de
l'État de Chiapas ne se trouvent que dans les prairies de la Terre
Chaude, presque toutes les _haciendas_ ne s'occupent que de l'élevage
des bestiaux; il en est qui possèdent jusqu'à trente mille têtes. Les
marchands des montagnes et de Tabasco même viennent en acheter sur place
pour les conduire à des distances considérables, au milieu de dangers
de tous genres. Ils traversent la Cordillère dans sa plus grande
largeur; mais il faut dire aussi qu'ils n'arrivent le plus souvent
qu'avec le quart des animaux, les autres périssent en route de misère ou
de fatigue.
En approchant de la ville de Chiapas, l'air retentissait du bruit des
cloches, et les _coetes_, fusées volantes, jetaient à la face du soleil
leurs étincelles invisibles. Je n'avais point encore rencontré de
village qu'on n'y célébrât, ce jour même, une fête quelconque. Intrigué
par ces réjouissances perpétuelles, je m'informai près d'un habitant du
nom du saint qu'on fêtait ainsi.--C'est la fête du Père Éternel, me
répondit-il naïvement. Je jetai les yeux sur mon almanach, car je
pensais d'abord que c'était la Fête-Dieu que mon homme voulait dire;
mais point, elle n'arrivait que dans dix jours. C'est cela, me dis-je,
après avoir épuisé le calendrier, et ne sachant à qui s'en prendre, ils
fêtent Dieu le Père.
Ayant trouvé des mules à notre arrivée, nous ne fîmes que passer; du
reste, la ville de Chiapas n'offre au voyageur que sa belle rivière,
d'un cours rapide et qui, deux kilomètres en aval, ayant brisé
l'obstacle que lui opposait la montagne, se précipite comme un torrent
entre des berges perpendiculaires de plus de mille pieds, pour reprendre
un cours paisible sur le versant du golfe.
Tuxtla, qui se trouve à sept lieues de Chiapas, est aujourd'hui la
capitale politique de l'État; je dus, en y arrivant, modifier mon
itinéraire et ma façon de voyager. Il me fut impossible d'y trouver des
mules, pas plus que des domestiques pour m'accompagner jusqu'à Tehuacan,
et j'avais déjà bien assez du malheureux que je traînais avec moi.
Je devais donc compter sur un séjour assez long. Je louai, à cet effet,
un petit appartement où j'étais à peine installé que je reçus la visite
d'un gros homme, à figure riante qui, m'apostrophant avec une brusque
cordialité, me demanda dans le français le plus pur, pourquoi je n'avais
pas été frapper à sa porte.--J'ignorais que j'eusse un compatriote à
Tuxtla, répondis-je, et du reste, on finit par être pris d'une certaine
pudeur à s'imposer ainsi, comme l'hôte, de personnes qui ne vous
connaissent point; mais don Julio, mon visiteur, ne voulut rien
entendre, il fallut le suivre.
Don Julio était Parisien pur sang, jeune encore, grand causeur et d'un
coeur, d'une bonté sans égale. Il me le fit bien voir. Depuis dix ans, il
habitait le Mexique: Tehuantepec d'abord, puis Tuxtla. S'étant vu ruiné
dans une affaire de contrebande, il avait embrassé l'état de docteur qui
lui réussissait admirablement; j'ajouterai qu'il y mettait une sorte de
passion et qu'il étudiait tous les jours. Rien ne l'étonnait du reste,
il avait coupé des cuisses avec un rare bonheur, et les opérations
chirurgicales les plus délicates ne le faisaient point reculer. C'est
ainsi qu'il lui arriva de pratiquer l'opération du strabisme, et dans un
cas exceptionnel. Un docteur étranger parcourait le pays, se donnant,
comme spécialité, le traitement des yeux et le redressement de la vue;
mais soit charlatanisme, soit mauvaise fortune, il creva les yeux du
premier patient qui lui tomba dans les mains; le malheureux fut aveugle
pour le restant de ses jours. Don Julio, piqué d'une noble émulation,
s'empara d'une seconde victime, opéra le premier oeil, mais creva
l'autre, c'était de toute façon un progrès, et c'est ici le cas
d'ajouter que, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois.
Ce demi-succès l'avait encouragé; la clientèle s'était faite et, de plus
de vingt lieues à la ronde, don Julio était le seul docteur possible;
cela me rappelle un médecin de Palissada, auquel une Indienne avait
confié sa mâchoire.