Une descente de quatre lieues nous conduisit au bord d'un torrent large,

profond et rapide; le _padre_ m'avait averti qu'une fois la saison des

pluies avancée, on ne pouvait plus le franchir: c'était donc une

perspective de trois mois d'isolement dans la montagne; mais il n'en fut

rien heureusement, il commençait à peine à déborder.

Un Indien, muni d'une perche, nous passa ballot par ballot, homme par

homme, sur trois petites pièces de bois brut, formant radeau; il fallait

s'accroupir sur ce fragile esquif, sous peine de le voir chavirer, et

l'on n'arrivait à l'autre bord qu'avec une déviation de cent mètres au

moins.

Jajalun est un village appartenant au versant du Pacifique; il doit

occuper le milieu de la chaîne des Cordillères; aussi, quoique beaucoup

moins élevé que Tumbala, les collines sont meublées de sapins et de

conifères. Les productions ne varient point, c'est toujours le maïs, le

frijol, et l'on ne rencontre la canne et le tabac qu'en arrivant à

Ouikatepec. On y parle l'espagnol, et plusieurs familles de métis y

possèdent des maisons à murailles de terre, blanchies à la chaux. Les

moeurs y sont autres que dans les villages que nous avions laissés

derrière nous, et rappellent la vie des plateaux du haut Mexique. Les

tapirs sont communs dans les forêts et sur le bord des torrents; les

Indiens les nomment _ante burros_.

Le curé nous reçut, le sourire aux lèvres, la coupe à la main, et se

montra, comme celui de Tumbala, plein d'obligeance et de généreuse

amitié. Le préfet voulut voir nos papiers, formalité que nécessitait

l'état agité des populations, où des Espagnols s'étaient glissés,

soufflant la révolte. Il fallut encore se résigner à faire l'étape

suivante à pied, impossible de se procurer des chevaux; mais, à Chilon,

je devais assurément en trouver.

Le chemin, du reste, était plan et facile, comparé à celui que nous

avions parcouru; la route fut donc des plus gaies, et Carlos se permit

une romance espagnole en signe de joie: le courage lui revenait, alors

qu'il n'en fallait plus.

Nous arrivâmes de Chilon à Citala, sur le dos de deux braves bêtes qui

nous déposèrent, frais et dispos, à la cure d'un dominicain chargé de

l'administration de l'église.

Mon nouvel hôte séduisait de prime abord, par des manières d'une douceur

et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de

l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'était point ignorant des

choses de l'Europe et, s'il n'était pas très au courant de la politique

actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractère qu'il

avait étudié, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, était le premier

empereur. Il s'étendait avec complaisance sur les hauts faits de ce

héros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette épopée du XIXe

siècle.

Il avait porté, dans l'appréciation des réformes religieuses, un esprit

d'investigation qui peut-être lui eût valu de son évêque un léger

soupçon d'hérésie. En somme, il était au-dessus des siens de toute la

hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il

m'interrogea sur les grandes qualités du nouveau souverain qui nous

gouverne, et je l'édifiai de mon mieux. Je passai près de cet homme

d'élite une journée délicieuse, cherchant en vain comment je pourrais

lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et

communicative, il souffrait cruellement de l'espèce d'exil où sa santé

dépérissait, où se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de

sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mérite, d'abnégation et de

dévouement à tous ces jeunes prêtres, pour sacrifier ainsi leur vie à la

tâche ingrate qu'ils s'efforçaient de remplir.

Auprès du curé de Citala j'entrai plus avant dans les moeurs indiennes,

et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des

esprits barbares, à peine dégrossis. Le dominicain était au

confessionnal, et, me trouvant dans l'église, je le vis avec surprise

confesser deux personnes à la fois; chacun des pénitents parlait assez

haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais

quiconque d'entre eux se fût trouvé là, ils n'auraient en rien modifié

leur voix.--Il m'arrive assez souvent, me disait le prêtre au sortir de

son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la

femme, et comme mes administrés sont, ainsi que toutes personnes au

monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent

leurs fautes, où amants et maîtresses jouent un grand rôle. Les deux

coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon

grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de

mieux faire, sans leur épargner une pénitence toujours exactement

remplie, les deux époux, réconciliés avant d'avoir vu la paix du ménage

troublée, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite

devant Dieu, Dieu a pardonné, tout est bien: mais si l'Indien surprenait

sa femme ou qu'il fût instruit de sa faute d'une autre manière, il la

tuerait.

C'est encore une conséquence du système de la réhabilitation. Ne partez

pas encore, me disait le dominicain, je vais procéder demain au mariage

en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'évite, ainsi qu'à eux,

une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons

qu'une: c'est de la moralité.

Je m'aperçus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec

plus de respect que les Indiens des précédents villages; ils

reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'était, en tout cas, un

témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque

soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tête, baiser ses

mains et lui demander sa bénédiction; les étrangers présents doivent

accorder la même faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc

passé en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point été

séduit par les beautés de l'endroit; le _padre_, qui m'observait, me dit

alors: «Avouez qu'il est facile de résister à la tentation.» Je

m'inclinai; mais sans doute mon hôte faisait exception à la règle, car

la gouvernante, est bien de la plus haute antiquité.

La route se poursuit montueuse et difficile jusqu'à Cankuk. Un ami du

dominicain, en visite à la cure, me voulut prêter ses deux chevaux, de

sorte que nous fîmes la traversée sans fatigue. À Cankuk, plus de

chevaux; mais le _padre_ du lieu, toujours aimable et charmant, mit à ma

disposition quatre Indiens qui, meublés d'une chaise, devaient nous

porter à Ténéjapa, c'est-à-dire fournir une carrière de neuf lieues

moyennant, je crois, 6 réaux par homme: l'Indien libre relayait son

camarade fatigué. C'est un moyen de locomotion fort usité dans la

montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on éprouve, à monter sur

cette bêle humaine un sentiment désagréable, où se mêle un profond

dégoût pour l'humiliation qu'on impose à l'être de même nature que vous

et qui vous porte, ainsi qu'un âne, sur son bât.

Mais le malheureux a si peu conscience de sa dégradation, qu'on s'y fait

d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientôt absorbé dans les soins

de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrête

sans plus s'inquiéter de son ballot vivant que s'il portait une charge

de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois même je trouvai

prudent de soulager ma monture, et je fis à pied toute la scabreuse

descente de Ténéjapa; il était nuit quand nous y arrivâmes.

Six lieues seulement nous séparaient de San Cristobal.

Du haut des sommets qui dominent la vallée, le voyageur saisit mainte

fois des aperçus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultivée,

mais nue et dépouillée d'ombrages. L'ancienne capitale de l'État de

Chiapas s'étend sur un plateau resserré, d'une hauteur de 2,300 mètres

environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agréable que

celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut

souvent. La ville, qui ne compte guère aujourd'hui que douze mille

habitants, forme un vaste quadrilatère d'où surgissent les clochers

modestes de quatre églises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet

original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble

de la vallée est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico,

et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont

qu'un rez-de-chaussée fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni

ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre,

et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avénement de

la république, n'a fait que perdre en importance et en richesse.

On m'avait parlé d'un compatriote, issu de famille américaine, don

Carlos Bordwin; comme l'hôtel est inconnu dans une contrée où le

voyageur étranger n'est qu'une exception, j'allai frapper à sa porte. Il

me reçut avec bienveillance, mettant à ma disposition son logis, sa

table et sa connaissance du pays, qu'il habite depuis plus de vingt ans.

Ce n'est pas un des moindres étonnements de l'étranger, dans ces

contrées lointaines, que cette générosité d'accueil toute de

bienveillance, à laquelle il n'a d'autre droit que son ignorance des

lieux et la sympathie que l'isolement inspire. Je trouvai, dans l'homme

affable qui m'ouvrit sa maison, plus que l'hospitalité; j'y goûtai les

charmes de la famille et les douceurs d'une intimité si précieuse à qui,

depuis longtemps, en est sevré.

Premier médecin de l'État de Chiapas, don Carlos doit à sa longue

expérience la haute réputation dont il jouit; homme de savoir et

d'intelligence, nul ne connaît mieux que lui les ressources de la

contrée qu'il habite, et sachant mettre à profit ses connaissances

acquises, de premier docteur de San Cristobal il en devint aussi le

premier négociant.

Il avait visité les ruines de Palenqué et n'ignorait rien des

merveilleux monuments qui peuplent les déserts de Chiapas. Il me

racontait, m'engageant à les visiter, que près d'Ococingo et de Comitan,

se trouvaient une foule d'édifices anciens, et des pyramides

artificielles d'une hauteur prodigieuse.

Je répète, d'après lui, que ces pyramides peuvent atteindre jusqu'à huit

cents pieds d'élévation; qu'elles avaient été affectées à la sépulture

des chefs et des grands, et qu'elles ne sont que d'immenses ossuaires.

Chacune de ces pyramides est percée d'une multitude de puits profonds,

hermétiquement fermés par des dalles cimentées; dans chacun de ces puits

se trouve un squelette ayant entre ses jambes des urnes de terre cuite,

rouge et d'une finesse extrême. Ces poteries, ornées de figures et de

dessins de couleur noire, rappellent la forme des vases étrusques.

Que de découvertes à faire et que de précieux documents apparaîtront un

jour! Un voyage à ces ruines était des plus attrayants, mais les

ressources commençaient à manquer, il me devenait impossible de faire

traite sur Mexico, seule ville où je pusse me procurer de l'argent; les

lettres n'arrivaient pas ou mettaient jusqu'à deux ou trois mois pour

atteindre leur destination; je fus même obligé de vendre divers objets,

dont le prix devait me permettre, je l'espérais du moins, d'atteindre

Oaxaca sans encombre. Je renonçai donc à l'excursion de Comitan; mon

absence de Mexico durait depuis neuf mois et j'avais hâte de m'y rendre.

Le marché de San Cristobal est un des seuls au Mexique, offrant encore

cette particularité, qui consiste à faire circuler les grains de cacao

comme menue monnaie; cela tient à l'absence de billon dans l'État. Je me

suis souvent demandé ce que devenaient ces grains de cacao, après avoir

passé dans des milliers de mains indiennes, presque toujours d'une

saleté repoussante? Les livre-t-on de nouveau à la consommation? Et

quels sont les malheureux condamnés à cette affreuse boisson? Ne

serait-il pas original de penser que nous le consommons nous-mêmes, et

qu'ayant suffisamment roulés, on nous les expédie en masse? Ce marché

n'est pas très-animé et les fruits, parmi lesquels on distingue quelques

échantillons de nos produits d'Europe, sont petits et manquent de

saveur. Les étroites boutiques qui bordent la place lui donnent un faux

air du Temple et de ses environs. La cathédrale, qui se présente en

profil, est pauvre et de mauvais goût.

Le clergé de Chiapas, si riche autrefois, s'est vu, dans ces derniers

temps, dépouillé de ses maisons et de ses propriétés rurales, c'est dire

que le gouvernement est libéral. Les couvents ont subi la même mesure et

peuvent à peine nourrir quelques moines, derniers habitants de leurs

cloîtres déserts.

Un seul conserve encore l'apparence d'une certaine grandeur, c'est celui

de Santo Domingo. Le portail de son église est chargé d'ornements;

l'intérieur en est riche et semble imiter, dans ses dispositions,

l'intérieur de la cathédrale de Mexico.

Lorsque j'entrai pour la visiter, c'était à l'heure des prières; un

prêtre officiait à l'autel, quelques personnes suivaient la messe et la

galerie de l'orgue qui, de temps à autre, accompagnait les chants,

contenait des jeunes gens et des moines. Je me bornai à parcourir la nef

gauche de l'église, m'arrêtant à visiter les chapelles et marchant avec

la précaution d'un homme qui ne veut troubler personne. Les fidèles

cependant me suivaient de l'oeil avec inquiétude. L'élévation vint et je

m'approchai d'une colonne où je me recueillis religieusement, sans pour

cela m'agenouiller. Il y eut alors une certaine agitation dans l'église,

des regards scandalisés et des chuchotements que je ne m'appliquai point

d'abord. En même temps, deux diacres se détachèrent du maître-autel se

dirigeant vers moi; je continuai néanmoins ma visite et j'étais arrêté

dans une chapelle de la Vierge, lorsque je fus rejoint par les deux

acolytes. Ils s'agenouillèrent près de moi, récitèrent dévotement une

oraison, puis se levant tout à coup, l'un d'eux, m'apostropha d'une

manière furieuse.

--N'êtes-vous point catholique, me dit-il, que vous insultez ainsi à la

majesté du temple et de ses ministres?

Je lui répondis que je n'avais l'intention d'insulter personne; que,

dans tous les pays du monde, on avait l'habitude de visiter les églises,

même pendant les offices, et que j'avais cru pouvoir user à San

Cristobal du même privilége; que puisque, sans le vouloir, j'avais

scandalisé les fidèles, je leur en faisais mes humbles excuses.

La douceur et la modération de ma réponse ne fit qu'accroître

l'insolence et la rage de mes deux séminaristes.

--Sortez, monsieur, sortez, me dit l'un d'eux, vous n'êtes pas

catholique.

--Je sortirai quand il me plaira, dis-je à cet énergumène, et quant à

n'être pas catholique, vous avez raison, je suis protestant.

--Protestant! _Oh! Jésus!_ s'écria l'un; _ave Maria puríssima!_ répondit

l'autre; protestant! Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et n'avaient

sans doute jamais rencontré d'hérétiques.--Protestant! répétaient-ils en

choeur. Je les laissai à leur étonnement et je sortis de l'église.

Cette anecdote me rappelle que, dans mon enfance, au sortir du

séminaire, à l'âge de douze ans, je voulais brûler tous les protestants

et tous les hérétiques de France qui, m'apprenait-on chaque jour,

n'adoraient pas la sainte Vierge.

Ces deux jeunes gens, fraîchement émoulus, avaient fait du zèle; un

vieillard eût été plus indulgent.

La société n'est pas des plus brillantes à San Cristobal, et les

distractions y sont rares; le soir, on se réunit autour d'une estrade,

les femmes assises sur des tapis, les jambes croisées à la turque,

d'autres accroupies sur des chaises, et les cartes en main, la soirée

s'écoule au milieu des péripéties d'un jeu fort innocent et de

commérages sans fin. J'excepterai toutefois la famille de mon hôte, où

des causeries sérieuses se mêlaient aux bavardages de la petite ville.

L'une des filles de don Carlos, assez bonne musicienne, avait un

psalterion duquel elle tirait toute l'harmonie qu'il pouvait donner.

C'est un instrument à cordes de cuivre, de forme triangulaire, qui se

tient sur les genoux et dont les cordes, trois par trois, rendent un son

grinçant qu'on ne supporte qu'à distance; de près, il finit par agacer

les nerfs au suprême degré.

De création ancienne, le psalterion remonte aux premières époques

musicales, et San Cristobal est peut-être une des dernières villes où

l'usage s'en conserve encore; cela tient à l'isolement de la ville, aux

difficultés des communications qui ne permettent pas aux pianos, même du

plus petit format, d'arriver jusque-là.

L'une des curiosités de l'État de Chiapas est un village indien d'une

population de vingt mille âmes, dispersée sur un vaste territoire, tout

auprès de San Cristobal. C'est le village de Chamula, dont tous les

habitants exerçant l'état de menuisier, fournissent la province de

tables, bancs, chaises et canapés d'une forme simple, mais enjolivés de

sculptures naïves rappelant les ouvrages suisses. Tous ces objets sont

livrés au commerce à des prix d'un bon marché fabuleux, et dont il est

difficile de se rendre compte; je me rappelle encore des chaises à

soixante centimes et de vastes canapés à deux francs cinquante, tout

cela rendu quelquefois à des distances considérables.

Le gouvernement, comme tous ceux de la république, se trouvait en

désarroi; des bandes réactionnaires occupaient les environs de Comitan

et tenaient la frontière de Guatémala. Aussi, quand je voulus partir et

que je me rendis au palais, je ne pus trouver ni préfet, ni sous-préfet,

ni même un simple employé; du reste, la démarche était une simple

précaution et personne à l'avenir, ne s'informa du but de mon voyage. Il

me fallait un mois de marche, sans compter les arrêts nécessaires dans

une aussi longue route, avant d'arriver à Mexico.

Ce fut avec cette aimable perspective que je me dirigeai sur Tuxtla.

XVI

TEHUANTEPEC

La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La

rivière. Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus

(Fête-Dieu).--Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La

compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes

grasses.--Totalapa.--Oaxaca. Histoire de voleurs.--Mexico.

De San Cristobal à la ville de Chiapas, le sentier se déroule en une

longue descente, au milieu d'un pays hérissé, tordu, brisé par des

torrents, des _barrancas_ et des précipices; sauvage et désert, couvert

de sapins, il rappelle les solitudes septentrionales. Après avoir

traversé le village salin d'Ystapa, où le curé me demanda si la France

était un port de mer comme Vera Cruz, nous remontâmes un instant encore

pour venir déboucher sur la grande vallée de Chiapas.

Un immense cours d'eau en occupe le centre et se détache comme un ruban

d'argent sur le vert sombre des forêts; la vue, bornée de face par les

collines de Tuxtla, se perd à droite et à gauche dans les profondeurs

de l'horizon; la ville se distingue à peine dans le lointain, étendue

sur les bords du fleuve.

Une fois engagés dans la descente et perdus sous l'ombre des grands

arbres, nous entendîmes des mugissements et des grondements terribles

mêlés au bruit d'une avalanche; il semblait que la forêt se brisât sous

les efforts d'une tempête invisible; tout à coup, nous nous trouvâmes

environnés par un millier de boeufs sauvages que conduisaient à grand

renfort de fouets, de cris et de blasphèmes une douzaine de cavaliers à

l'air féroce, et vêtus de ces étranges costumes de cuir dont j'ai parlé

plus haut.

Je craignis un instant d'être entraîné dans ce tourbillon, et je ne

pouvais me rendre compte du passage de ces animaux au milieu des

aspérités de cette nature. Le sentier, le bois, tout était plein; ils

bondissaient, tombaient, se relevaient et franchissaient tous les

obstacles; quant à leurs farouches conducteurs, il était vraiment beau

de les voir se précipiter à la suite des troupeaux indociles, et l'on ne

savait lequel admirer le plus, du cheval ou du cavalier.

Le guide me mit au courant de cette émigration. Comme les pâturages de

l'État de Chiapas ne se trouvent que dans les prairies de la Terre

Chaude, presque toutes les _haciendas_ ne s'occupent que de l'élevage

des bestiaux; il en est qui possèdent jusqu'à trente mille têtes. Les

marchands des montagnes et de Tabasco même viennent en acheter sur place

pour les conduire à des distances considérables, au milieu de dangers

de tous genres. Ils traversent la Cordillère dans sa plus grande

largeur; mais il faut dire aussi qu'ils n'arrivent le plus souvent

qu'avec le quart des animaux, les autres périssent en route de misère ou

de fatigue.

En approchant de la ville de Chiapas, l'air retentissait du bruit des

cloches, et les _coetes_, fusées volantes, jetaient à la face du soleil

leurs étincelles invisibles. Je n'avais point encore rencontré de

village qu'on n'y célébrât, ce jour même, une fête quelconque. Intrigué

par ces réjouissances perpétuelles, je m'informai près d'un habitant du

nom du saint qu'on fêtait ainsi.--C'est la fête du Père Éternel, me

répondit-il naïvement. Je jetai les yeux sur mon almanach, car je

pensais d'abord que c'était la Fête-Dieu que mon homme voulait dire;

mais point, elle n'arrivait que dans dix jours. C'est cela, me dis-je,

après avoir épuisé le calendrier, et ne sachant à qui s'en prendre, ils

fêtent Dieu le Père.

Ayant trouvé des mules à notre arrivée, nous ne fîmes que passer; du

reste, la ville de Chiapas n'offre au voyageur que sa belle rivière,

d'un cours rapide et qui, deux kilomètres en aval, ayant brisé

l'obstacle que lui opposait la montagne, se précipite comme un torrent

entre des berges perpendiculaires de plus de mille pieds, pour reprendre

un cours paisible sur le versant du golfe.

Tuxtla, qui se trouve à sept lieues de Chiapas, est aujourd'hui la

capitale politique de l'État; je dus, en y arrivant, modifier mon

itinéraire et ma façon de voyager. Il me fut impossible d'y trouver des

mules, pas plus que des domestiques pour m'accompagner jusqu'à Tehuacan,

et j'avais déjà bien assez du malheureux que je traînais avec moi.

Je devais donc compter sur un séjour assez long. Je louai, à cet effet,

un petit appartement où j'étais à peine installé que je reçus la visite

d'un gros homme, à figure riante qui, m'apostrophant avec une brusque

cordialité, me demanda dans le français le plus pur, pourquoi je n'avais

pas été frapper à sa porte.--J'ignorais que j'eusse un compatriote à

Tuxtla, répondis-je, et du reste, on finit par être pris d'une certaine

pudeur à s'imposer ainsi, comme l'hôte, de personnes qui ne vous

connaissent point; mais don Julio, mon visiteur, ne voulut rien

entendre, il fallut le suivre.

Don Julio était Parisien pur sang, jeune encore, grand causeur et d'un

coeur, d'une bonté sans égale. Il me le fit bien voir. Depuis dix ans, il

habitait le Mexique: Tehuantepec d'abord, puis Tuxtla. S'étant vu ruiné

dans une affaire de contrebande, il avait embrassé l'état de docteur qui

lui réussissait admirablement; j'ajouterai qu'il y mettait une sorte de

passion et qu'il étudiait tous les jours. Rien ne l'étonnait du reste,

il avait coupé des cuisses avec un rare bonheur, et les opérations

chirurgicales les plus délicates ne le faisaient point reculer. C'est

ainsi qu'il lui arriva de pratiquer l'opération du strabisme, et dans un

cas exceptionnel. Un docteur étranger parcourait le pays, se donnant,

comme spécialité, le traitement des yeux et le redressement de la vue;

mais soit charlatanisme, soit mauvaise fortune, il creva les yeux du

premier patient qui lui tomba dans les mains; le malheureux fut aveugle

pour le restant de ses jours. Don Julio, piqué d'une noble émulation,

s'empara d'une seconde victime, opéra le premier oeil, mais creva

l'autre, c'était de toute façon un progrès, et c'est ici le cas

d'ajouter que, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois.

Ce demi-succès l'avait encouragé; la clientèle s'était faite et, de plus

de vingt lieues à la ronde, don Julio était le seul docteur possible;

cela me rappelle un médecin de Palissada, auquel une Indienne avait

confié sa mâchoire.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 26 / 30 段