J'avais sérieusement craint quelque hostilité des habitants du village;

j'avais maintenant de la poudre et du plomb sous la main, j'étais

rassuré: de plus, nous partions à cinq heures du matin, tout était pour

le mieux dans le meilleur des mondes.

Je dormis donc comme un loir, et quand je m'éveillai, il faisait grand

jour. Mon premier regard fut pour mes Indiens et je ne les aperçus pas.

Mes bagages étaient bien là, symétriquement rangés, tels que je les

avais vus la veille; seulement les lanières d'écorce qui servent à les

fixer sur le dos des porteurs avaient disparu.--Mes hommes sont dehors,

pensai-je; ils ont voulu respecter mon sommeil. Néanmoins le soupçon me

heurta comme un glaive; suivi de Carlos, je me précipitai au dehors:

personne des nôtres; j'envoyai Carlos s'informer au village, je ne

pouvais croire, après tant de misères déjà subies, à la lâcheté d'un tel

abandon.

Cependant la moitié des Indiens du _cabildo_ avait déjà disparu,

d'autres, se préparant au départ, avalaient à la hâte quelques

tortilles, suivies d'un coup de _pozole_, d'autres chargeaient et se

mettaient en route. Quand Carlos revint, j'étais seul: il n'y avait plus

d'illusion possible, les Indiens s'étaient dérobés pendant la nuit.

Cela sentait la conspiration d'une lieue, et mon parti fut bientôt pris.

Je laissai Carlos se désolant, à la garde de mes bagages, et muni de mon

fusil et du revolver nouvellement chargés, j'allai parcourir le village,

à la recherche de nouveaux porteurs.

Partout je n'éprouvai que des refus; l'argent à la main, j'offris

jusqu'à dix fois la valeur des services que je réclamais; je n'obtins

que des regards de haine ou des sourires de défi. Résolu de partir

envers et contre tous, je me rendis chez le vieil Indien qui, seul,

m'avait montré quelques sympathies, et l'emmenant au _cabildo_, je lui

fis comprendre qu'il eût à prendre soin de mes bagages, et sur l'heure,

lui, Carlos et moi, nous les transportâmes dans son _jacal_.

Cela fait, je mis de côté ce que je pensais utile ou nécessaire pour une

marche de trois jours, à savoir: nos couvertures, deux manteaux de

gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une

boule de _posole_ que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de

jambon cru qui m'était resté de mes provisions avariées, des balles, de

la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former

deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.

J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je

m'étais habitué depuis trois jours à n'être que le serviteur de mon

domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rôle.

Ces apprêts terminés, je hissai le tout sur mes épaules, comme un sac de

soldat, au moyen de bandes d'écorce, et dans cet attirail à la Robinson

qui devait être du plus haut comique s'il n'avait été des plus

lamentables, j'enfilai, guidé par le vieux, le sentier de _Tumbala_. À

la lisière de la forêt, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonçant

dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa

seuls.

J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en

route, en tout cas j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier

qui se présenterait. J'avais huit coups à tirer, ce qui constituait une

force respectable.

Il s'agissait d'atteindre _Tumbala_. Je regardais Tumbala comme le terme

de mes misères. J'avais une lettre pour le _padre_ du lieu; il me savait

en route et devait m'attendre.

Mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent chancelants, je

l'avoue; les lanières d'écorce me fatiguaient étrangement les épaules,

et si j'avais eu quelques difficultés à gravir sans fardeau les

premières pentes de la _sierra_, ce n'était que roses auprès de ce qui

me restait à faire. Quant à Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus

que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui

eussent à plus juste titre mérité le surnom de _pujador_, soupireur.

Malgré l'ombre épaisse et l'humidité de la forêt, la chaleur me semblait

suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.

Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et

reprenais haleine.

Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement

du pantalon à l'endroit du genou, menaçait de paralyser l'articulation:

je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense

soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste,

pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à

fait à l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah!

le charmant serviteur que j'avais là!

Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange

appareil, la hache et le pistolet au côté, le fusil en bandoulière, le

bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux

ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais

de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous

trouvions de l'eau pour nous désaltérer.

Comme la position n'était point si mauvaise, le déjeuner de jambon cru

arrosé de _posole_, au bord du torrent, fut même assez gai, et Carlos,

qui m'avait encore repassé quelques bibelots de son paquet, commençait à

en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrêtâmes; il eût

été difficile d'aller plus loin; nous étions parvenus à de grandes

hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'établir notre

campement. J'obliquai sur la droite; à cinq minutes au plus, je

rencontrai une source, la place était bonne, et j'eus bientôt fait de

nettoyer les broussailles qui garnissaient le sol au-dessous des grands

arbres.

Le bois mort ne manque pas et j'en fis une provision à pouvoir

entretenir un feu de joie toute la nuit. À l'aide de ma hache, je

plantai des piquets formant palissade; en quelques instants, j'eus la

carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta;

l'autre, étendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidité.

J'avais orienté la tente contre le vent, et garni les côtés de feuilles

et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le

feu flambait c'était un plaisir, et nous pouvions défier les

intempéries.

La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une

veillée de deux heures; on entendait au loin la voix des jaguars, et

c'est toujours un voisinage désagréable.

La nuit se passa sans encombre; je dormis peu, mais on pouvait

s'attendre à plus mal. À l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq;

il y avait donc des habitations auprès de nous. Je ne cherchai pas à

découvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien à demander; il nous

restait encore un peu de _posole_, et je pouvais bien, en tout cas, tuer

un singe, une dinde sauvage ou quelque autre gibier. D'ailleurs, à mon

appréciation, nous devions arriver à Tumbala sur les midi. Déplorable

erreur! nous n'avions fait, avec nos haltes perpétuelles, que fort peu

de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions épuisées, le bois

désert, ne nous faisait plus espérer qu'une nuit semblable à la

précédente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.

À chaque pas en avant, nos haltes se répétaient plus longues; je sentais

avec terreur que l'énergie baissait et que le courage allait

m'abandonner; j'eus une défaillance de coeur, elle ne dura point

heureusement. Ah! si ma mère me rencontrait! disais-je, et me reportant

à la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infinies et des

plus pauvres; ils boivent au moins, ils mangent, ils causent, et les

fatigues de leurs travaux s'évanouissent au milieu des compensations de

toutes sortes que prodigue la vie civilisée.

Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que

dans le monde on traite de satisfactions grossières, pour comprendre

tout le prix qui s'attache à leur jouissance, et quelle gloutonnerie se

développe chez l'homme le plus maître de lui, à la pensée d'un morceau

de viande et d'une simple bouteille de vin.

Alors, mon ambition n'allait pas jusque-là; un morceau de pain m'eût

semblé pitance merveilleuse, et je jurai bien de ne plus quitter la

France, si Dieu me permettait jamais de la revoir. Vain serment, que

bien des voyageurs ont dû faire comme moi, s'ils ont traversé les mêmes

épreuves. Cependant la forêt était d'une grandeur merveilleuse, nous

entrions dans la zone des fougères arborescentes, et je m'extasiais

devant les tiges élancées de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut

donner l'idée de leur gracieuse élégance, et dans la famille des

palmiers, on ne trouve rien à lui comparer; le cocotier est lourd et

gauche auprès de la grande fougère, et la couronne de petites feuilles

du dattier n'est plus qu'un ornement écourté près de son magnifique

diadème. Le tronc de l'une devait s'élever à quarante pieds, ses

feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait

pas six pouces de diamètre.

Les plantes parasites s'étalaient en couches épaisses sur l'écorce des

arbres, et la famille des orchidées émaillait de ses fleurs rouges,

bleues et blanches, la verdure de ce parterre aérien. D'immenses

colonies de fourmis _arrieras_ croisaient le sentier qu'elles couvraient

sur une largeur de plusieurs mètres, toutes chargées de découpures de

feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait

ressembler à une bande de verdure animée. À la vue de tant de choses

belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fatigue et la faim, qui

reprenaient bien vite leurs droits.

Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien; j'en avais croisé

d'autres dans la journée, me bornant à leur demander Tumbala, que tous

m'avaient indiqué dans la même direction. Celui-ci portait sur son dos

une assez grosse boule de pâte de maïs; il consentit à m'en céder une

partie pour une pièce d'argent. C'était une réserve pour la nuit.

Je campai, comme la veille, dans un fourré, et tout alla bien d'abord;

mais l'orage, d'une violence extraordinaire, se changea en véritable

tempête. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines

du monde à tenir allumé le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient

autour de nous avec un bruit épouvantable, et des gémissements de bêtes

fauves se mêlaient à la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur

les onze heures, la pluie s'arrêta; mais le bois, mouillé, charbonnait

sans jeter de flamme: nous étions dans la plus affreuse obscurité, je

grelottais sous ma couverture trempée; pour comble, les rauques soupirs

d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler

le feu à son tour; il était tombé dans un affaiblissement complet et ne

me répondit que par un gémissement de désespoir. Le tigre avait fini par

se rapprocher et se tenait à dix pas dans les broussailles qui nous

entouraient; ses cris gutturaux se répétaient par intervalles de cinq

minutes et m'empêchaient de songer au repos; le fusil à la main,

soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforçais de découvrir

l'endroit exact où se tenait mon ennemi; ce fut en vain; l'ombre

épaisse, ces fourrés impénétrables masquaient sa présence, et je ne pus

que tirer au jugé les six coups de mon revolver, sans pour cela lui

faire abandonner la place.

Il nous tint bloqués jusqu'à quatre heures du matin, et j'avais passé

cette affreuse nuit sans fermer l'oeil, soufflant mon feu, grelottant de

froid. Il était temps que Tumbala se présentât, et je ne crois pas que

j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues

semblables; nous y arrivâmes à dix heures. J'avais mis trois jours à

faire quatorze lieues.

XV

SAN CRISTOBAL

Tumbala.--Le curé.--La chasse aux

dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son

ami.--Moeurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens

porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M.

Bordwin.--Les moeurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le

gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.

En l'absence du curé, à la vue de nos visages terreux et de nos

vêtements souillés de fange, la gouvernante du presbytère refusait de

nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des

événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à

l'adresse de son maître; il se trouvait en promenade aux environs, on

l'envoya chercher aussitôt. Du haut de la galerie de sa maison, je le

vis venir: c'était un jeune homme de trente ans au plus, en redingote

noire et en chapeau de feutre; sa figure était avenante et sympathique:

je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donné la main:

--_Hombre!_ s'écria-t-il, ah! mon ami, comme vous voilà fait!

Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des

exclamations de pitié.

--Ah! les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis;

avez-vous leurs noms?--Je lui en donnai la liste.--Justice pour tous, me

dit-il, chacun aura son affaire; mais les drôles sont capables de ne pas

revenir au village avant deux mois d'ici.

Je confiai au _padre_ que je mourais de faim.

--Venez, nous allons prendre un bol de _caldo_ (bouillon) en attendant

le dîner qui ne peut tarder.

J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le voeu que la

cuisinière se hâtât de servir.

Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San

Pedro. Le _padre_ fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur

l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon

matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.

Mon hôte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des

choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut

au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux

jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué;

le _padre_ vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la

chair noirâtre, d'un fumet délicieux; une bouteille de xérès arrosa le

tout, et nous terminâmes par quelques _copitas de Comiteco_ (eau-de-vie

de Comitan). Mais j'étais si faible, que la liqueur du padre, que

j'aurais supportée sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un

enfant: il était deux heures environ; j'allai m'étendre sur une peau de

boeuf tendue en lit de camp, et je ne m'éveillai que le lendemain à midi.

Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos,

prêt à recommencer. Le cher curé m'avait prêté l'une de ses culottes, en

attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une

promenade au milieu de son village.

Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le

distingue.

Élevé sur l'un des points culminants de la _sierra Madre_, l'oeil domine,

du haut de ses rochers, une vaste étendue de forêts. Les deux cents

cabanes disséminées sur le plateau ne donnent aucune idée de

l'importance du village, dont la population s'élève de dix à douze mille

habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent

que rarement au village. Souvent, me disait le _padre_, je suis trois et

quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrés.

Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante

et libre, affranchie des liens que leur imposent la présence des blancs.

Indépendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'État que

par une taxe d'un réal par tête et par mois, ce qui donne un total de

sept francs cinquante centimes par année. Aussi les revenus de la

province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dépassent point, malgré

l'étendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent

mille francs.

Les seules autorités du village sont le gouverneur, chargé de la

collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nommé

par élection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste à recevoir les

ordres du curé; puis le curé: à lui reviennent tous les pouvoirs, il est

prêtre, roi, maître absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence

est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables

de ses sauvages subordonnés. Tous ne s'adressent à lui qu'avec le plus

profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrêts ont force de

loi. Il punit ou récompense, et le châtiment qu'il applique est accepté

sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de

la loi pénale; elle est simple et primitive, mais suffit à tous les

délits; le nombre des coups varie de douze à cent cinquante, ce qui peut

bien entraîner mort d'homme.

Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le système de la

réhabilitation établi chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les

idées de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable.

Tout châtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait

commis, la loi purgée, la société déclare l'individu quitte envers elle

comme envers la loi, et le reçoit dans son sein sur le pied de l'égalité

la plus complète; ce privilège s'étend aux fautes les plus graves.

Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du

châtiment appliqué, réclame, pour la satisfaction de sa conscience, un

supplément de peine, chose toujours accordée; d'autres fois, il lui

arrive de demander tant en plus pour une faute à venir; cela rappelle

quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce

voleur émérite achetant d'un moine chargé d'or le pardon de ces fautes

passées et de ses forfaits à venir, tuant le moine une fois l'indulgence

accordée, puis s'emparant du trésor.

Pendant mon séjour à Tumbala, je vis une mère demander justice contre

son fils, qui, disait-elle, lui avait manqué de respect.

Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous

deux étaient ivres. Le curé fit à la mère quelques remontrances, elle ne

voulut rien entendre, elle criait justice et réclamait douze coups de

bâton; c'était son chiffre, elle n'en voulait pas démordre. Le grand

garçon riait toujours.--Baste, dit-il au curé, _señor padre_, donnez-les

moi; ça ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mère et ça lui

fera plaisir. Il reçut les douze coups, faiblement appliqués à la

vérité, puis mère et fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et

durent aller boire en l'honneur d'une si belle réconciliation. Deux

frères, dans un autre cas, préférèrent douze coups de fouet au déplaisir

de se réconcilier.

L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en

goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je

soupçonnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois

que dans la louable intention de venir se rafraîchir au village, qu'ils

abandonnaient, une fois leurs finances épuisées.

En fait d'espèces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne

vendant rien, ils ne possèdent d'autre numéraire que l'argent gagné dans

les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapprochées

de San Cristobal. Il faut même ajouter que la plus grande partie de ce

salaire revient au _padre_ par les mille et une ventouses de l'Église.

C'est: un mariage, 100 à 125 fr.; un baptême, 25 fr.; un enterrement, 25

fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'étole, tant,

etc., etc., de façon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose

comme 25,000 fr. par an. Le curé en expédie la moitié à l'évêque de

Chiapas et garde l'autre. Cela n'empêche pas les prestations en nature;

chaque jour tant de poules, tant de mesures de maïs, tant de mesures de

haricots; au premier appel du _padre_, l'Indien accourt et répare la

maison; vous les voyez alors groupés comme les abeilles d'une ruche,

travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les

chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent

heureux, leurs commissions remplies. Si le curé voyage, une troupe

nombreuse s'élance en avant pour préparer la route, la rétablir, en

aplanir les difficultés; et si le cheval ne peut suivre son maître,

c'est à qui échoiera l'honneur de porter le saint homme.

En vérité, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse

à des hommes de coeur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans

ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus

grandement encore une si noble influence.

En toute circonstance, l'Indien consultera le _padre_, ivresse à part,

cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les

détails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire à sa

toute-puissance.

La seconde nuit que je passai dans le presbytère, il y eut un orage

assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma

au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie

fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il

revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa

cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la

place et s'assit, se désolant, au milieu des cendres de la masure; puis

une idée lui vint, le _padre_! Il arriva et se prosternant:

--Ah! _padrecito_, ma maison a disparu, la foudre l'a brûlée; ayant

l'air de lui dire: faites, oh! _padre_, qu'elle soit rebâtie et elle le

sera.

--Eh! mon pauvre ami, répondit le curé, si tu t'étais moins enivré,

peut-être l'aurais-tu préservée de ruine. Va, travaille et

reconstruis-la toi-même. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide

des amis, deux ou trois jours suffisent à l'érection d'une nouvelle

hutte.

Le curé avait à son service un jeune métis qui se chargeait de fournir à

la table de son maître les savoureux gibiers de la montagne; je le

suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme

les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidité, nous

passâmes en peu d'instants de la froide atmosphère du petit plateau à la

brûlante température des vallées: quand je dis vallée, c'est une simple

épithète pour désigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos

de pics et de précipices, de descentes et de montées perpétuelles chaîne

de montagne, et les vallées n'existent que près des grands cours d'eau.

Nous étions en pleine forêt et souvent nous nous trouvions en présence

de ces habitations isolées où l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie

de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois déjà, nous

avions rencontré des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos

épaules; nous ne vîmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus

près de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantité de

dindes et si familières, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles

sans qu'elle partît pour cela, me donnant le loisir de déboucher mes

cheminées, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septième

coup. Le _zaraguato_, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'à

ces hauteurs; il est remplacé par un confrère de même taille, à queue

prenante, mais beaucoup plus léger et d'une défiance extraordinaire. On

l'appelle _tucha_: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois

que j'en aperçus, ils étaient deux. Ce jour-là, nous en rencontrâmes une

paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la

femelle; quant au mâle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle

qui, si longtemps, avait suivi le corps de son époux, il abandonna sa

femme entre nos mains et disparut comme une flèche. Ceci me fit faire

d'étranges réflexions à l'égard des hommes. Mais nous étions plus que

chargés, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tué trois pour

sa part et moi deux, mais la _tucha_ que j'avais abattue rétablissait

l'égalité. J'eusse passé une charmante journée sans l'ascension nouvelle

qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.

Je trouvai mes bagages arrivés, aucun ne manquait à l'appel, et comme

rien ne me retenait plus à Tumbala, je pris, le lendemain, congé du

brave curé, bien muni de vivres et chargé de lettres d'introduction pour

les _padres_ de la route. Je me dirigeai sur Jajalun. La course se

faisait à pied, mais au delà, je devais trouver des chevaux.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 25 / 30 段