j'avais maintenant de la poudre et du plomb sous la main, j'étais
rassuré: de plus, nous partions à cinq heures du matin, tout était pour
le mieux dans le meilleur des mondes.
Je dormis donc comme un loir, et quand je m'éveillai, il faisait grand
jour. Mon premier regard fut pour mes Indiens et je ne les aperçus pas.
Mes bagages étaient bien là, symétriquement rangés, tels que je les
avais vus la veille; seulement les lanières d'écorce qui servent à les
fixer sur le dos des porteurs avaient disparu.--Mes hommes sont dehors,
pensai-je; ils ont voulu respecter mon sommeil. Néanmoins le soupçon me
heurta comme un glaive; suivi de Carlos, je me précipitai au dehors:
personne des nôtres; j'envoyai Carlos s'informer au village, je ne
pouvais croire, après tant de misères déjà subies, à la lâcheté d'un tel
abandon.
Cependant la moitié des Indiens du _cabildo_ avait déjà disparu,
d'autres, se préparant au départ, avalaient à la hâte quelques
tortilles, suivies d'un coup de _pozole_, d'autres chargeaient et se
mettaient en route. Quand Carlos revint, j'étais seul: il n'y avait plus
d'illusion possible, les Indiens s'étaient dérobés pendant la nuit.
Cela sentait la conspiration d'une lieue, et mon parti fut bientôt pris.
Je laissai Carlos se désolant, à la garde de mes bagages, et muni de mon
fusil et du revolver nouvellement chargés, j'allai parcourir le village,
à la recherche de nouveaux porteurs.
Partout je n'éprouvai que des refus; l'argent à la main, j'offris
jusqu'à dix fois la valeur des services que je réclamais; je n'obtins
que des regards de haine ou des sourires de défi. Résolu de partir
envers et contre tous, je me rendis chez le vieil Indien qui, seul,
m'avait montré quelques sympathies, et l'emmenant au _cabildo_, je lui
fis comprendre qu'il eût à prendre soin de mes bagages, et sur l'heure,
lui, Carlos et moi, nous les transportâmes dans son _jacal_.
Cela fait, je mis de côté ce que je pensais utile ou nécessaire pour une
marche de trois jours, à savoir: nos couvertures, deux manteaux de
gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une
boule de _posole_ que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de
jambon cru qui m'était resté de mes provisions avariées, des balles, de
la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former
deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.
J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je
m'étais habitué depuis trois jours à n'être que le serviteur de mon
domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rôle.
Ces apprêts terminés, je hissai le tout sur mes épaules, comme un sac de
soldat, au moyen de bandes d'écorce, et dans cet attirail à la Robinson
qui devait être du plus haut comique s'il n'avait été des plus
lamentables, j'enfilai, guidé par le vieux, le sentier de _Tumbala_. À
la lisière de la forêt, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonçant
dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa
seuls.
J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en
route, en tout cas j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier
qui se présenterait. J'avais huit coups à tirer, ce qui constituait une
force respectable.
Il s'agissait d'atteindre _Tumbala_. Je regardais Tumbala comme le terme
de mes misères. J'avais une lettre pour le _padre_ du lieu; il me savait
en route et devait m'attendre.
Mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent chancelants, je
l'avoue; les lanières d'écorce me fatiguaient étrangement les épaules,
et si j'avais eu quelques difficultés à gravir sans fardeau les
premières pentes de la _sierra_, ce n'était que roses auprès de ce qui
me restait à faire. Quant à Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus
que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui
eussent à plus juste titre mérité le surnom de _pujador_, soupireur.
Malgré l'ombre épaisse et l'humidité de la forêt, la chaleur me semblait
suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.
Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et
reprenais haleine.
Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement
du pantalon à l'endroit du genou, menaçait de paralyser l'articulation:
je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense
soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste,
pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à
fait à l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah!
le charmant serviteur que j'avais là!
Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange
appareil, la hache et le pistolet au côté, le fusil en bandoulière, le
bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux
ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais
de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous
trouvions de l'eau pour nous désaltérer.
Comme la position n'était point si mauvaise, le déjeuner de jambon cru
arrosé de _posole_, au bord du torrent, fut même assez gai, et Carlos,
qui m'avait encore repassé quelques bibelots de son paquet, commençait à
en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrêtâmes; il eût
été difficile d'aller plus loin; nous étions parvenus à de grandes
hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'établir notre
campement. J'obliquai sur la droite; à cinq minutes au plus, je
rencontrai une source, la place était bonne, et j'eus bientôt fait de
nettoyer les broussailles qui garnissaient le sol au-dessous des grands
arbres.
Le bois mort ne manque pas et j'en fis une provision à pouvoir
entretenir un feu de joie toute la nuit. À l'aide de ma hache, je
plantai des piquets formant palissade; en quelques instants, j'eus la
carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta;
l'autre, étendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidité.
J'avais orienté la tente contre le vent, et garni les côtés de feuilles
et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le
feu flambait c'était un plaisir, et nous pouvions défier les
intempéries.
La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une
veillée de deux heures; on entendait au loin la voix des jaguars, et
c'est toujours un voisinage désagréable.
La nuit se passa sans encombre; je dormis peu, mais on pouvait
s'attendre à plus mal. À l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq;
il y avait donc des habitations auprès de nous. Je ne cherchai pas à
découvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien à demander; il nous
restait encore un peu de _posole_, et je pouvais bien, en tout cas, tuer
un singe, une dinde sauvage ou quelque autre gibier. D'ailleurs, à mon
appréciation, nous devions arriver à Tumbala sur les midi. Déplorable
erreur! nous n'avions fait, avec nos haltes perpétuelles, que fort peu
de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions épuisées, le bois
désert, ne nous faisait plus espérer qu'une nuit semblable à la
précédente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.
À chaque pas en avant, nos haltes se répétaient plus longues; je sentais
avec terreur que l'énergie baissait et que le courage allait
m'abandonner; j'eus une défaillance de coeur, elle ne dura point
heureusement. Ah! si ma mère me rencontrait! disais-je, et me reportant
à la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infinies et des
plus pauvres; ils boivent au moins, ils mangent, ils causent, et les
fatigues de leurs travaux s'évanouissent au milieu des compensations de
toutes sortes que prodigue la vie civilisée.
Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que
dans le monde on traite de satisfactions grossières, pour comprendre
tout le prix qui s'attache à leur jouissance, et quelle gloutonnerie se
développe chez l'homme le plus maître de lui, à la pensée d'un morceau
de viande et d'une simple bouteille de vin.
Alors, mon ambition n'allait pas jusque-là; un morceau de pain m'eût
semblé pitance merveilleuse, et je jurai bien de ne plus quitter la
France, si Dieu me permettait jamais de la revoir. Vain serment, que
bien des voyageurs ont dû faire comme moi, s'ils ont traversé les mêmes
épreuves. Cependant la forêt était d'une grandeur merveilleuse, nous
entrions dans la zone des fougères arborescentes, et je m'extasiais
devant les tiges élancées de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut
donner l'idée de leur gracieuse élégance, et dans la famille des
palmiers, on ne trouve rien à lui comparer; le cocotier est lourd et
gauche auprès de la grande fougère, et la couronne de petites feuilles
du dattier n'est plus qu'un ornement écourté près de son magnifique
diadème. Le tronc de l'une devait s'élever à quarante pieds, ses
feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait
pas six pouces de diamètre.
Les plantes parasites s'étalaient en couches épaisses sur l'écorce des
arbres, et la famille des orchidées émaillait de ses fleurs rouges,
bleues et blanches, la verdure de ce parterre aérien. D'immenses
colonies de fourmis _arrieras_ croisaient le sentier qu'elles couvraient
sur une largeur de plusieurs mètres, toutes chargées de découpures de
feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait
ressembler à une bande de verdure animée. À la vue de tant de choses
belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fatigue et la faim, qui
reprenaient bien vite leurs droits.
Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien; j'en avais croisé
d'autres dans la journée, me bornant à leur demander Tumbala, que tous
m'avaient indiqué dans la même direction. Celui-ci portait sur son dos
une assez grosse boule de pâte de maïs; il consentit à m'en céder une
partie pour une pièce d'argent. C'était une réserve pour la nuit.
Je campai, comme la veille, dans un fourré, et tout alla bien d'abord;
mais l'orage, d'une violence extraordinaire, se changea en véritable
tempête. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines
du monde à tenir allumé le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient
autour de nous avec un bruit épouvantable, et des gémissements de bêtes
fauves se mêlaient à la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur
les onze heures, la pluie s'arrêta; mais le bois, mouillé, charbonnait
sans jeter de flamme: nous étions dans la plus affreuse obscurité, je
grelottais sous ma couverture trempée; pour comble, les rauques soupirs
d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler
le feu à son tour; il était tombé dans un affaiblissement complet et ne
me répondit que par un gémissement de désespoir. Le tigre avait fini par
se rapprocher et se tenait à dix pas dans les broussailles qui nous
entouraient; ses cris gutturaux se répétaient par intervalles de cinq
minutes et m'empêchaient de songer au repos; le fusil à la main,
soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforçais de découvrir
l'endroit exact où se tenait mon ennemi; ce fut en vain; l'ombre
épaisse, ces fourrés impénétrables masquaient sa présence, et je ne pus
que tirer au jugé les six coups de mon revolver, sans pour cela lui
faire abandonner la place.
Il nous tint bloqués jusqu'à quatre heures du matin, et j'avais passé
cette affreuse nuit sans fermer l'oeil, soufflant mon feu, grelottant de
froid. Il était temps que Tumbala se présentât, et je ne crois pas que
j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues
semblables; nous y arrivâmes à dix heures. J'avais mis trois jours à
faire quatorze lieues.
XV
SAN CRISTOBAL
Tumbala.--Le curé.--La chasse aux
dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son
ami.--Moeurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens
porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M.
Bordwin.--Les moeurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le
gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan.
En l'absence du curé, à la vue de nos visages terreux et de nos
vêtements souillés de fange, la gouvernante du presbytère refusait de
nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des
événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à
l'adresse de son maître; il se trouvait en promenade aux environs, on
l'envoya chercher aussitôt. Du haut de la galerie de sa maison, je le
vis venir: c'était un jeune homme de trente ans au plus, en redingote
noire et en chapeau de feutre; sa figure était avenante et sympathique:
je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donné la main:
--_Hombre!_ s'écria-t-il, ah! mon ami, comme vous voilà fait!
Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des
exclamations de pitié.
--Ah! les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis;
avez-vous leurs noms?--Je lui en donnai la liste.--Justice pour tous, me
dit-il, chacun aura son affaire; mais les drôles sont capables de ne pas
revenir au village avant deux mois d'ici.
Je confiai au _padre_ que je mourais de faim.
--Venez, nous allons prendre un bol de _caldo_ (bouillon) en attendant
le dîner qui ne peut tarder.
J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le voeu que la
cuisinière se hâtât de servir.
Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San
Pedro. Le _padre_ fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur
l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon
matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.
Mon hôte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des
choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut
au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux
jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué;
le _padre_ vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la
chair noirâtre, d'un fumet délicieux; une bouteille de xérès arrosa le
tout, et nous terminâmes par quelques _copitas de Comiteco_ (eau-de-vie
de Comitan). Mais j'étais si faible, que la liqueur du padre, que
j'aurais supportée sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un
enfant: il était deux heures environ; j'allai m'étendre sur une peau de
boeuf tendue en lit de camp, et je ne m'éveillai que le lendemain à midi.
Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos,
prêt à recommencer. Le cher curé m'avait prêté l'une de ses culottes, en
attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une
promenade au milieu de son village.
Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le
distingue.
Élevé sur l'un des points culminants de la _sierra Madre_, l'oeil domine,
du haut de ses rochers, une vaste étendue de forêts. Les deux cents
cabanes disséminées sur le plateau ne donnent aucune idée de
l'importance du village, dont la population s'élève de dix à douze mille
habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent
que rarement au village. Souvent, me disait le _padre_, je suis trois et
quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrés.
Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante
et libre, affranchie des liens que leur imposent la présence des blancs.
Indépendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'État que
par une taxe d'un réal par tête et par mois, ce qui donne un total de
sept francs cinquante centimes par année. Aussi les revenus de la
province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dépassent point, malgré
l'étendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent
mille francs.
Les seules autorités du village sont le gouverneur, chargé de la
collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nommé
par élection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste à recevoir les
ordres du curé; puis le curé: à lui reviennent tous les pouvoirs, il est
prêtre, roi, maître absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence
est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables
de ses sauvages subordonnés. Tous ne s'adressent à lui qu'avec le plus
profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrêts ont force de
loi. Il punit ou récompense, et le châtiment qu'il applique est accepté
sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de
la loi pénale; elle est simple et primitive, mais suffit à tous les
délits; le nombre des coups varie de douze à cent cinquante, ce qui peut
bien entraîner mort d'homme.
Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le système de la
réhabilitation établi chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les
idées de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable.
Tout châtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait
commis, la loi purgée, la société déclare l'individu quitte envers elle
comme envers la loi, et le reçoit dans son sein sur le pied de l'égalité
la plus complète; ce privilège s'étend aux fautes les plus graves.
Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du
châtiment appliqué, réclame, pour la satisfaction de sa conscience, un
supplément de peine, chose toujours accordée; d'autres fois, il lui
arrive de demander tant en plus pour une faute à venir; cela rappelle
quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce
voleur émérite achetant d'un moine chargé d'or le pardon de ces fautes
passées et de ses forfaits à venir, tuant le moine une fois l'indulgence
accordée, puis s'emparant du trésor.
Pendant mon séjour à Tumbala, je vis une mère demander justice contre
son fils, qui, disait-elle, lui avait manqué de respect.
Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous
deux étaient ivres. Le curé fit à la mère quelques remontrances, elle ne
voulut rien entendre, elle criait justice et réclamait douze coups de
bâton; c'était son chiffre, elle n'en voulait pas démordre. Le grand
garçon riait toujours.--Baste, dit-il au curé, _señor padre_, donnez-les
moi; ça ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mère et ça lui
fera plaisir. Il reçut les douze coups, faiblement appliqués à la
vérité, puis mère et fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et
durent aller boire en l'honneur d'une si belle réconciliation. Deux
frères, dans un autre cas, préférèrent douze coups de fouet au déplaisir
de se réconcilier.
L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en
goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je
soupçonnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois
que dans la louable intention de venir se rafraîchir au village, qu'ils
abandonnaient, une fois leurs finances épuisées.
En fait d'espèces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne
vendant rien, ils ne possèdent d'autre numéraire que l'argent gagné dans
les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapprochées
de San Cristobal. Il faut même ajouter que la plus grande partie de ce
salaire revient au _padre_ par les mille et une ventouses de l'Église.
C'est: un mariage, 100 à 125 fr.; un baptême, 25 fr.; un enterrement, 25
fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'étole, tant,
etc., etc., de façon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose
comme 25,000 fr. par an. Le curé en expédie la moitié à l'évêque de
Chiapas et garde l'autre. Cela n'empêche pas les prestations en nature;
chaque jour tant de poules, tant de mesures de maïs, tant de mesures de
haricots; au premier appel du _padre_, l'Indien accourt et répare la
maison; vous les voyez alors groupés comme les abeilles d'une ruche,
travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les
chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent
heureux, leurs commissions remplies. Si le curé voyage, une troupe
nombreuse s'élance en avant pour préparer la route, la rétablir, en
aplanir les difficultés; et si le cheval ne peut suivre son maître,
c'est à qui échoiera l'honneur de porter le saint homme.
En vérité, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse
à des hommes de coeur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans
ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus
grandement encore une si noble influence.
En toute circonstance, l'Indien consultera le _padre_, ivresse à part,
cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les
détails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire à sa
toute-puissance.
La seconde nuit que je passai dans le presbytère, il y eut un orage
assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma
au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie
fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il
revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa
cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la
place et s'assit, se désolant, au milieu des cendres de la masure; puis
une idée lui vint, le _padre_! Il arriva et se prosternant:
--Ah! _padrecito_, ma maison a disparu, la foudre l'a brûlée; ayant
l'air de lui dire: faites, oh! _padre_, qu'elle soit rebâtie et elle le
sera.
--Eh! mon pauvre ami, répondit le curé, si tu t'étais moins enivré,
peut-être l'aurais-tu préservée de ruine. Va, travaille et
reconstruis-la toi-même. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide
des amis, deux ou trois jours suffisent à l'érection d'une nouvelle
hutte.
Le curé avait à son service un jeune métis qui se chargeait de fournir à
la table de son maître les savoureux gibiers de la montagne; je le
suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme
les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidité, nous
passâmes en peu d'instants de la froide atmosphère du petit plateau à la
brûlante température des vallées: quand je dis vallée, c'est une simple
épithète pour désigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos
de pics et de précipices, de descentes et de montées perpétuelles chaîne
de montagne, et les vallées n'existent que près des grands cours d'eau.
Nous étions en pleine forêt et souvent nous nous trouvions en présence
de ces habitations isolées où l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie
de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois déjà, nous
avions rencontré des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos
épaules; nous ne vîmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus
près de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantité de
dindes et si familières, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles
sans qu'elle partît pour cela, me donnant le loisir de déboucher mes
cheminées, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septième
coup. Le _zaraguato_, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'à
ces hauteurs; il est remplacé par un confrère de même taille, à queue
prenante, mais beaucoup plus léger et d'une défiance extraordinaire. On
l'appelle _tucha_: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois
que j'en aperçus, ils étaient deux. Ce jour-là, nous en rencontrâmes une
paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la
femelle; quant au mâle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle
qui, si longtemps, avait suivi le corps de son époux, il abandonna sa
femme entre nos mains et disparut comme une flèche. Ceci me fit faire
d'étranges réflexions à l'égard des hommes. Mais nous étions plus que
chargés, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tué trois pour
sa part et moi deux, mais la _tucha_ que j'avais abattue rétablissait
l'égalité. J'eusse passé une charmante journée sans l'ascension nouvelle
qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.
Je trouvai mes bagages arrivés, aucun ne manquait à l'appel, et comme
rien ne me retenait plus à Tumbala, je pris, le lendemain, congé du
brave curé, bien muni de vivres et chargé de lettres d'introduction pour
les _padres_ de la route. Je me dirigeai sur Jajalun. La course se
faisait à pied, mais au delà, je devais trouver des chevaux.