entourée de quelques cabanes, et ne représente qu'une fort modeste
population; mais si vous vous informez, on vous répondra que cette
bourgade compte dix mille habitants. Du reste, la ville immense que l'on
suppose avoir existé à Palenqué ne se compose pas que d'un palais et de
quelques petits temples, mais d'édifices de tous genres et de monuments
publics de toutes dimensions. Voyez le Yucatan: à Chichen-Itza, sur une
arène de trois kilomètres vous comptez dix édifices et des ruines en
quantité; à Uxmal, dans un rayon plus étendu, pyramides, temples et
palais se succèdent sans interruption. Des ruines même de peu
d'importance feraient croire à l'existence d'habitations particulières
encore debout; il y avait agglomération et ville incontestablement; à
Palenqué, rien de tout cela.
Ce n'est point à dire que Palenqué manque d'importance. Ses ruines nous
paraissent être, pour la science, les plus précieuses, en tant qu'à
notre avis, elles sont appelées à nous donner un jour la clef des
civilisations américaines. Les nombreuses inscriptions que renferment
Palenqué et les temples de la montagne attendent le Champollion qui doit
faire cesser le mutisme de leur table de pierre. L'étude assidue des
langues _maia_, _zapotèque_, _toltèque_ doit amener ce beau résultat. Un
homme nous semble destiné à jouer ce magnifique rôle dans l'avenir: M.
l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui possède ces trois idiomes, pourra sans
doute, dans son séjour prochain à Palenqué, nous rapporter ces paroles
vivantes.
Cela ne nous dira pas à quelle époque Dieu jeta l'homme sur la terre, ni
de quelle manière il le forma; la science, si haute qu'elle soit, recule
impuissante devant ce problème. Mais ayant découvert, par les
inscriptions de Palenqué, la date probable de la fondation de ces
temples et de l'ère civilisée chez ces peuples, elle pourrait remonter à
une époque assez reculée dans les siècles, pour nous dire si ces
premiers créateurs furent les descendants du vieux monde ou si elle a le
droit de les déclarer autochthones.
Il nous reste à formuler sur ces ruines, un voeu que bien d'autres avant
nous ont déjà fait. N'appartient-il pas à une nation comme la nôtre,
tête et lumière du monde, de s'emparer de ces monuments précieux, de
leur offrir dans nos musées la place que leur importance réclame? Cette
absence de tout document sur les origines américaines forme une vaste
lacune dans l'histoire de l'humanité; c'est au gouvernement à la
combler, et, s'il recule devant les frais immenses que comporterait le
transport des originaux, n'a-t-il pas le moulage, si facile aujourd'hui
avec le procédé de M. Lottin de Laval, et n'a-t-il pas des hommes pour
l'exécuter?
L'Amérique a pris sur nous l'avance; à l'époque du voyage de Stephens,
des Américains avaient déjà tenté cette lourde entreprise; ils
échouèrent devant la mauvaise volonté du gouvernement de Chiapas.
Aujourd'hui, que nos armes victorieuses portent au Mexique les idées
civilisatrices et le repos, aujourd'hui que l'influence française va
soustraire ce beau pays à l'engloutissement de la civilisation
américaine, ne serait-il point à propos de mêler quelques idées d'art et
de science à la gloire de nos armes? Une note du gouvernement suffirait
pour aplanir toute difficulté et pour doter la France de documents que
jalousent l'Amérique et l'Angleterre.
Mes opérations terminées, et comprenant que, malgré mes efforts, je ne
pourrais faire mieux, je mandai les Indiens pour enlever mes bagages;
ils partirent. J'avais vécu neuf jours dans les ruines.
Mon retour au village fut triste; j'avançais la tête basse, avec la
contenance d'un vaincu, me promettant néanmoins, si Dieu me prêtait vie,
de revenir un jour pour arracher à ces ruines des images plus fidèles et
les moulages de ses précieux monuments.
XIV
TUMBALA
Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au rancho.--Absence des
Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins
affreux.--Désespoir de Carlos, mon domestique.--Famine.--Les
singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le
cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrivée des
Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro à
Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les jaguars.--Arrivée
à Tumbala.
Don Agustin, à notre arrivée à Santo Domingo, s'informa près de l'alcade
s'il n'aurait point à ma disposition des Indiens de la montagne se
dirigeant vers San Cristobal. Six d'entre eux, du _pueblo_ de _Tumbala_,
retournaient précisément, le dos libre, à leur village de la _sierra_.
Ils devaient suffire au transport de mon matériel et je les arrêtai. Il
faut dire que, dans toute la montagne, les Indiens font métier de bêtes
de somme, chevaux et mules étant fort rares et ne pouvant franchir les
sentiers à pic, seules voies de communication des villages entre eux.
Ceci s'applique spécialement au parcours de Palenqué à Iajalum; car, de
ce dernier point à San Cristobal, la route devient praticable et les
distances peuvent se franchir sur une mule ou à cheval.
Mes préparatifs terminés, je payai, car l'on paye d'avance, coutume
déplorable qui amène toujours, du côté des Indiens, des difficultés sans
nombre. Don Agustin m'avait donné l'itinéraire à suivre et j'avais
inscrit sur mon carnet les noms des Indiens, afin que je pusse réclamer
en cas d'accident.
J'avais en outre loué deux chevaux pour Carlos et moi; ils devaient nous
porter jusqu'à une première station, au pied de la _sierra_ même.
C'était une distance de sept lieues épargnées à nos pauvres jambes
qu'attendaient plus tard d'étranges épreuves. Un domestique de don
Agustin nous suivait pour ramener les bêtes, et comme je n'apercevais
pas les Indiens, on me tranquillisa, me disant qu'ils seraient bientôt
en marche, et nous rejoindraient à la station. Je serrai donc la main de
don Agustin, le remerciant de son obligeance. Don Pio, les larmes aux
yeux me donna l'_abrazo_: j'allais revoir sa chère patrie dont trois
mois d'exil le séparaient encore; je n'aperçus point _la Pancha_.
Nous arrivâmes au _rancho_ vers les dix heures, et comme le guide
voulait retourner immédiatement à Palenqué, j'exigeai qu'il restât
jusqu'à l'arrivée des Indiens que je ne voyais point venir. La journée
entière se passa dans l'attente, recherches, appels, sifflements aigus à
l'usage des égarés; tout fut inutile, et l'écho même ne répondait pas.
La position devenait gênante: comptant sur l'arrivée immédiate des
porteurs, nous étions partis sans autres vivres qu'une énorme boule de
_posole_, nourriture fade et peu fortifiante pour des estomacs affamés.
Une rivière courait aux pieds du _rancho_, et le guide s'en alla à la
recherche des escargots que nous connaissions déjà. Il en fit une ample
récolte, ce fut là tout le menu de notre souper.
La nuit venue, et les feux allumés, je m'enveloppai dans mon _zarape_,
m'efforçant de prendre mon mal en patience, et persuadé qu'à la première
heure les Indiens arriveraient. Il n'en fut rien; je n'avais garde de
laisser partir le guide et ses chevaux; il était le seul d'ailleurs avec
lequel je pouvais m'entendre, les Indiens ne parlant pas l'espagnol, et
je saurais au moins, si quelque voyageur arrivait de Palenqué, ce qui
avait pu retarder ainsi mes compagnons de route. Je pouvais, au besoin,
me servir des chevaux pour retourner en arrière.
Je passai la matinée dans le bois, où je fis une trouvaille
extraordinaire, à mes yeux du moins: c'était une tortue de huit à dix
pouces de long, dont l'écaille inférieure était garnie à ses extrémités
de deux appendices à charnière qui lui permettaient de s'enfermer
hermétiquement dans sa coquille et de braver toute espèce d'ennemis.
J'éprouvai plusieurs fois la force de résistance de ces portes
naturelles et je ne pus les ouvrir. Je pensai d'abord à conserver ce
curieux animal, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, je le mangeai. À
midi, le bruit d'un certain nombre d'hommes traversant la rivière me fit
dresser l'oreille; nous allions donc partir, je m'élançai au-devant
d'eux, mais je ne rencontrai que deux Indiens inconnus auxquels le guide
adressa la parole. Ils venaient de Palenqué; j'appris alors que les
porteurs s'étaient enivrés, puis battus et avaient occasionné une espèce
d'émeute dans le village. Il avait fallu les arrêter et les enfermer
dans la prison, où ils avaient cuvé leur _anizado_; que, du reste, on
devait les relâcher ce jour même et que nous les verrions bientôt.
Le guide, dont les chevaux depuis deux jours ne mangeaient que du
feuillage et qui lui-même ne demandait qu'à s'en aller, échangea
quelques paroles avec les Indiens en question, me dit que ces deux
hommes, moyennant une légère rétribution, consentiraient à porter nos
couvertures et le paquet que j'avais avec moi; qu'ils nous serviraient
de guides dans la forêt et que nous devions atteindre San Pedro dans la
journée. Là, disait-il, nous trouverions des vivres en abondance et les
porteurs nous y rejoindraient le soir même. Comme on n'aime peu
généralement à retourner sur ses pas, que le village était loin et San
Pedro à une demi-journée de là, suivant le guide, j'acceptai sa
proposition; il enfourcha son cheval, prit l'autre en main et disparut.
Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulière et le
revolver à la ceinture, nous nous mîmes à marcher à la suite des
Indiens. La côte, d'abord assez douce, devint bientôt d'un escarpement
extraordinaire; ce n'était plus une marche, mais une escalade. Les deux
hommes semblaient infatigables, et nous avions peine à les suivre. Il
fallut bientôt quitter veste et gilet dont ils se chargèrent encore;
pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaçant la
feuille de vigne, ils continuaient le pas accéléré.
Je mis d'abord un certain amour-propre à ne point me laisser dépasser,
mais il fallut bientôt parlementer; nous haletions, et Carlos n'en
pouvait plus. De temps à autre, les Indiens faisaient une halte de
quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manière de
sifflements prolongés et repartaient de plus belle. Je leur fis signe
d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu'à contre-coeur.
Enfin, nous nous arrêtâmes au bord d'un torrent où notre boule de
_posole_, notre seule ressource, fort diminuée déjà, s'évanouit tout
entière. En fait de vivres, nos deux guides étaient aussi pauvres que
nous; il me parut grand de partager.
Nous montions sans cesse, il était cinq heures, et San Pedro ne
paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je
ne gravissais plus avec la même facilité les rocs et les aspérités du
sentier. Carlos se mit à gémir de plus belle, puis se coucha et refusa
d'aller plus loin; je ne pouvais l'abandonner ainsi.
--Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous
arrivons, courage! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se
relevait, essayait de nouveau, puis s'arrêtait encore. Un moment vint
où, les genoux ankylosés, la tête perdue, vraiment fou, il se roulait en
désespéré.
--Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez,
brûlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour où je consentis à vous
suivre. Il blasphémait comme un damné, pleurait comme un enfant, et je
ne pouvais le consoler. C'était en somme une pauvre nature.
Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer à nous attendre. Ah!
s'écriait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.
Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses
esprits. Les Indiens, dans le parcours de la forêt, saisissaient tous
les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude
étaient perceptibles pour eux. Ils avaient un instinct merveilleux pour
apercevoir des choses dont je ne me doutais point, et plusieurs fois
déjà, ils m'avaient montré des hoccos et des dindons sauvages qui se
glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils
n'auraient pas été fâchés de m'en voir abattre quelques-uns, car la
soirée s'avançait et notre souper devenait plus que problématique; mais
je leur donnai certainement une pauvre idée de mon adresse, car je
manquai à quarante pas le hocco le mieux placé du monde; il faut ajouter
que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.
Comme les porteurs de Palenqué avaient sur leur dos mes munitions de
bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup chargé, mon
pistolet ne devant m'être d'aucun usage à des hauteurs et à des
distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de
grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive,
me faisaient entendre qu'il y aurait là pour nous quelque belle proie.
Nous laissâmes donc Carlos à son repos, et, nous enfonçant dans le bois,
nous nous trouvâmes, a dix minutes au delà, en présence d'une colonie de
singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment: assis en rond dans
les poses les plus singulières, couchés, debout ou suspendus, il y en
avait de tout âge et de toutes conditions.
Un silence général accueillit notre approche; mais pas la moindre
velléité de fuite: des regards curieux et quelques murmures
d'improbation, ce fut tout.
En vérité, c'est encore une réputation d'esprit usurpée que celle de ces
messieurs: j'eus tout le temps de choisir ma victime. Je m'adressai à un
fort bel animal, tranquillement assis à cinquante ou soixante pieds au
dessus de ma tête et m'offrant la surface entière de ses reins charnus;
et qu'on ne me fasse point ici reproche d'attaquer mon ennemi par
derrière, je n'étais pas très-sûr de mon adresse, je songeais au souper,
et c'était le mieux placé de la bande. Je visai longtemps, la capsule
humide rata. Je me hâtai d'essuyer la cheminée et d'y replacer une
capsule de mon revolver, je n'en avais pas d'autres; je visai de nouveau
et l'animal tomba lourdement: il était mort. La balle avait traversé le
corps près du coeur, et l'une des chevrotines avait brisé la queue.
Il y eut alors une espèce de révolution dans le haut, et je crus à une
prise d'armes; un singe ventru, de grande taille, le chef de la troupe
assurément, poussa deux grondements terribles, s'agita, descendit de
vingt pieds au moins, remonta, me lançant des regards furieux. Les
Indiens, chargés des restes mortels du défunt, avaient repris la
direction du sentier; je m'élançai sur leur trace. La troupe nous suivit
un instant, passant d'un arbre à l'autre, toujours grondant, puis les
rangs s'éclaircirent, et je n'en aperçus plus qu'un seul en arrivant
près de Carlos; l'animal était accompagné de deux jeunes créatures.
Je pensai que c'était la veuve éplorée de ma victime. C'était bien elle,
en effet, la malheureuse; elle nous suivait avec ses deux enfants. Nous
étions alors sur un petit plateau qui débouchait à quelques centaines de
pas, sur le _rancho_ de Nopa, simple toit de chaume porté sur quatre
piquets, à l'usage des voyageurs attardés. La nuit approchait, il fallut
y rester.
La guenon nous avait suivis jusque-là, et s'étant arrêtée sur l'arbre le
plus voisin, elle ne quittait plus des yeux le cadavre de son époux.
Malgré cette preuve touchante de fidélité conjugale, je n'étais pas ému;
je convoitai les jeunes orphelins et je n'eus, à ma honte, que des
remords de crocodile, le regret de ne point avoir de munitions pour
m'emparer de la mère.
--Mais San Pedro, dis-je à l'Indien, San Pedro? Il me comprit et me fit
signe à son tour que San Pedro était encore au diable. Le guide de
Palenqué m'avait fait un conte bleu et ne désirait qu'une chose, se
débarrasser de nous. Enfin, nous avions des vivres et nous allions
manger. Ah! quelle excellente perspective que celle de pouvoir briser un
jeûne de vingt-quatre heures après une journée de marche!
Je me chargeai des préparatifs, laissant à un Indien le soin d'allumer
le feu. Mon singe était d'un magnifique pelage d'un rouge noir avec les
parties jaune orange: c'était un contraste par trop frappant, et je
songeai à part moi que, si je m'étais emparé de ses enfants pour en
faire des compagnons de route, il eût fallu leur imposer culotte.
Le dépouillement ne fut point aussi facile que je le pensais d'abord; il
fallut se mettre à deux pour en venir à bout. La femelle était toujours
là, témoin de ce navrant spectacle. L'opération terminée, je me hâtai
de trancher la tête de l'animal, tête par trop humaine dans sa nudité
sanglante, et dont la vue, malgré mon féroce appétit, m'eût enlevé toute
envie de goûter à ce mets original.
Le feu étant allumé, le corps fut lavé, coupé en quatre, le foie et le
coeur mis à part comme morceaux de choix, et le tout suspendu sur les
branches vertes, au-dessus de la flamme pétillante, rôtissait avec ce
petit grésillement plein de charmes que fait la graisse, tombant par
gouttes sur les charbons ardents.
Nous soupâmes aux flambeaux, car la nuit était venue; je trouvai le rôti
de bon goût, mais le sel manquant, un peu fade; mariné, le râble eût été
délicieux. Le déjeuner se composa des reliefs de la veille. La descente
commençait, et Carlos, un peu remis de ses chaudes alarmes, marchait
d'un pas plus assuré.
Ce jour-là, le sentier se peupla de troupes d'Indiens chargés, se
dirigeant vers _las playas_: nous en croisions à tout instant; à chaque
nouveau passant, je m'informais de San Pedro. L'un d'eux enfin, parlant
quelque peu l'espagnol, me répondit qu'il nous restait bien encore six
lieues à faire. Nous marchions depuis trois heures, c'était donc, avec
la course de la veille, un total approximatif de seize lieues au moins.
Une grande et belle rivière, que je ne retrouve point dans la carte de
Chiapas, nous barrait la route; un Indien nous fit passer en pirogue, et
deux heures plus tard nous apercevions les cabanes du village.
Là devait commencer une série d'épreuves que la protection toute
spéciale de la Providence me permit seule de franchir sain et sauf. San
Pedro est un village d'Indiens à moitié barbares, et vous n'y rencontrez
pas une figure indiquant le plus petit mélange de sang espagnol. Il se
compose d'une centaine de cabanes, disséminées sans ordre sur les petits
monticules d'une plaine moutonneuse; l'aspect en est pauvre, sans
charme, et d'un sauvage abâtardi; l'église me fit croire à la présence
d'un curé, mais il n'y en avait point.
Je me dirigeai vers le centre du village, comptant prendre gîte (en
payant, naturellement) dans la première case venue; mais je n'avais plus
affaire aux Indiens d'Oaxaca; dans le premier _jacal_ où je mis les
pieds, au lieu de la bienvenue que j'attendais, je ne trouvai que des
femmes qui poussèrent à ma vue des cris d'effroi et s'enfuirent
aussitôt. J'avais, il est vrai, mon fusil sur l'épaule, une grande
barbe; mais, en vérité, je ne me croyais point d'apparence si
redoutable.
Les cris de ces Indiennes avaient attiré, au dehors des cases, toute la
population féminine de l'endroit; elle m'environnait avec une curiosité
inquiète et se sauvait à mon approche. Comme nous ne parlions pas la
même langue, il était difficile de nous entendre; cependant, à
l'interrogation répétée du mot _gobernador_, gouverneur (car l'alcade
s'appelle gouverneur dans cette partie de la montagne), l'une de ces
femmes, plus courageuse que les autres m'indiqua sur la droite une
cabane de grande apparence, et je m'y dirigeai, suivi de Carlos.
J'entrai; trois jeunes filles, nues jusqu'à la ceinture, écrasaient le
maïs sur des _metates_ (pièces de granit taillées en creux), tandis
qu'une vieille femme, aux seins pendants, remuait, au moyen d'une
cuiller de bois, un pot fumant, dont les exhalaisons graisseuses sinon
délicates, ne laissaient pas que de chatouiller mon odorat. Deux gamins,
de dix à douze ans, en nature, complétaient le tableau.
Je produisis moins d'effet dans la demeure du chef que dans les
précédentes cabanes; cependant les jeunes filles suspendirent leurs
travaux, et la gouvernante, sa cuiller à la main, fit mine de me barrer
le passage, m'adressant dans son idiome une foule de questions inutiles.
J'entrai néanmoins, et me servant de cette pantomime à l'usage de tous
les peuples, qui consiste à faire agir en va-et-vient l'index devant la
bouche ouverte; je lui lis comprendre que j'avais faim et que je
désirais qu'elle me servit, le plus tôt possible, quelque peu du fricot
qui mijotait dans sa marmite.
J'appuyai la démonstration de la vue d'une pièce blanche, l'assurant par
là de la pureté de mes intentions.
Mais elle me répondit par un geste négatif des plus formels, insinuant
qu'elle n'avait rien à m'offrir et que j'allasse voir ailleurs.
--Diable, dis-je à Carlos, nous ne sommes point précisément ici chez des
montagnards écossais. Carlos ne comprit pas.
Je voulus reprendre le fil de la négociation interrompue; peine inutile,
la vieille ne voulut rien entendre.
Comme je n'avais à espérer meilleur accueil nulle part, et qu'en somme
j'étais dans la place, je résolus de ne point faire retraite devant le
mauvais vouloir de la vieille.
Quant aux vivres, un coq blanc se pavanait dans la cour au milieu de ses
poules, et soit préméditation de ma part, soit mauvaise chance de la
sienne, il tomba le premier sous ma main; je lui tordis immédiatement le
cou. Toute la famille avait jeté des cris à ameuter le village, je n'en
avais pas moins continué ma poursuite, couronnée, comme on le voit, d'un
plein succès.
Je présentai donc le coq à la gouvernante, la priant de le préparer: je
lui remis deux réaux dans la main, comme prix du bipède, et m'allai
coucher sur un banc. Carlos ronflait déjà.
Quelques instants après, l'Indienne m'apportait le coq parfaitement
plumé, mais cru et non vidé; et qu'on n'aille pas croire que je charge
les choses, je raconte un fait. L'aimable gouvernante me prenait pour un
sauvage; la créature civilisée, c'était elle; je représentais à ses yeux
la barbarie. Je lui pris donc le poulet des mains le plus
respectueusement que je pus, et j'allai l'enfoncer moi-même dans le
liquide bouillant de son pot au feu.
Le coq était dévoré depuis longtemps et je dormais, étendu sur mes
couvertures, quand on me réveilla brusquement. Deux Indiens se
trouvaient devant moi; c'étaient les premiers que j'eusse aperçus depuis
mon entrée dans le village; ils vont à leur _milpa_ dans la journée et
ne rentrent que le soir.
Ils avaient des figures hostiles et me firent comprendre qu'il fallait
absolument vider la place où je n'avais aucun droit; d'autres Indiens
s'étaient joints aux premiers: toutes ces physionomies étaient
menaçantes, je cédai prudemment. L'un d'eux me conduisit au _cabildo_,
déjà rempli d'une foule d'Indiens de toutes les parties de la _sierra_,
descendant à _las playas_ ou remontant à leurs villages; mais des gens
de Palenqué, pas de nouvelles.
Il y avait fort heureusement parmi ces hommes un métis de Chilon,
parlant très-bien l'espagnol, auquel je contai ma pitoyable histoire; je
le priai donc, s'il connaissait quelqu'un dans le village, de vouloir
bien me recommander à lui, de façon que, si je devais longtemps encore
attendre mes bagages, je pusse au moins me procurer le nécessaire sans
avoir recours à la violence et sans m'exposer à des accidents fâcheux.
Il arrangea l'affaire avec un bon vieux ménage qui, matin et soir,
m'envoyait des vivres; il me promit, en outre, de hâter l'arrivée de
mes porteurs s'il les rencontrait sur sa route. Je le remerciai; il
partit.
La nuit que je passai dans cet infâme _cabildo_ fut une des plus
terribles que puisse retracer ma mémoire. Tous ces Indiens, nus ou en
chemise, répandaient dans l'atmosphère une odeur _sui generis_ qui
soulevait le coeur: sales comme des peignes, ils avaient importé de leur
village dans ce cloaque des échantillons de tous les parasites connus,
et toute la vermine du globe semblait s'être donné rendez-vous dans
cette infecte maison commune.
Je ne pouvais sortir, il pleuvait à torrent.
Enveloppé dans ma couverture, au milieu d'une poussière vivante, je
croyais littéralement sentir mon corps se mouvoir et changer de place.
Je ne pus fermer l'oeil.
Trois nuits encore j'endurai ce supplice et la mauvaise volonté des
habitants; je me rappelle qu'un jour je fus obligé de mettre mon
revolver en avant pour me procurer un peu d'eau que me refusait un
Indien.
Le troisième jour, j'eus une immense joie; mes Indiens arrivèrent, ils
portaient la tête basse, comme des coupables, et l'un deux me montrait
piteusement une large coupure à la jambe, conséquence de l'orgie et de
la lutte qui l'avait suivie. Ne pouvant communiquer avec eux que par
gestes, tout reproche devenait impossible; je me trouvais d'ailleurs
trop heureux de pouvoir changer de linge et dormir dans un hamac,
au-dessus de la pourriture où j'avais croupi trois jours.