générale du nord au sud de l'Amérique et se perpétuant aux époques les
plus avancées de la civilisation chez ces peuples.
Pour nous, ce phénomène aurait deux causes: la prodigieuse fécondité de
ces races et le manque d'animaux domestiques.
Les sacrifices humains auraient de ce côté la même origine que
l'anthropophagie, qui n'existe que chez les peuplades privées d'animaux,
et qu'on observe à l'état d'exception chez les peuples pasteurs.
Le prêtre, ne pouvant offrir à ses dieux une hécatombe de taureaux, lui
sacrifiait une hécatombe humaine; le fait est naturel, tout aussi bien
que l'homme mourant de faim qui dévore son semblable.
Nous voudrions voir étudier la question suivante:
L'histoire d'une race contenant une lacune dans sa marche à travers les
diverses époques civilisées, passant de l'état sauvage à l'état
chasseur, franchissant, par défaut de moyens, l'époque nomade des
peuples pasteurs pour arriver aux établissements fixes d'une haute
civilisation: ne pourrait-on pas tirer de cette étude des conclusions
favorables à l'idée d'une race autochtone américaine, où se seraient
fondues plus tard diverses immixtions de races étrangères qui ne purent
en modifier les instincts?
La visite à ces temples, si courte que soit la distance, nous avait
occupés une partie de la journée; je retournai donc au palais: il
s'agissait de régler notre manière de vivre et d'encourager les Indiens
dans leur travail.
Vers les quatre heures, ils abandonnèrent les ruines pour regagner le
village et revenir le lendemain. Ce fut en vain que je les priai de
rester, offrant comme conséquence une augmentation de paye; ils ne
voulurent point y consentir. Comme les Indiens du Yucatan, ils
conservent à l'égard des vieux palais des idées superstitieuses
invincibles, et pour rien au monde ils ne consentiraient à y passer la
nuit.
Notre installation fut vite faite; mon domestique établit nos hamacs
sous les galeries. Trois pierres en triangle figurèrent le foyer où
mijotaient dans des marmites de fer des ragoûts inconnus à
Brillat-Savarin. Le soir, il fallait songer à la provision de bois pour
la nuit; le guide avait, de ce côté, de bonnes raisons que je partageais
du reste, car je n'aimais point à dormir à ciel ouvert dans une
obscurité dangereuse avec cet entourage de forêts.
La première nuit fut déplorable, et bien que nous n'ayons été inquiétés
d'aucune manière grave, il fut impossible de dormir. Des nuées de
moustiques traversant draps et couvertures, dont je m'étais enveloppé
malgré la chaleur, m'empêchèrent de fermer l'oeil. Il fallut le lendemain
renoncer au hamac et songer à ma moustiquaire. J'étendis par terre les
deux ou trois paillassons qui servaient à envelopper mes instruments, et
mon lit fut fait; la gaze, bordant le paillasson, fermait toute issue,
et mes ennemis m'assiégèrent en vain.
Au jour, je vis arriver mes abatteurs de bois qui se mirent promptement
en besogne. Le palais commençait à prendre tournure; j'espérais
commencer mon travail le lendemain.
Ma seconde expédition fut dirigée au sud, à cinq cents mètres au moins
du palais. Le guide me fit gravir, comme toujours, une pyramide que
surmontait un temple, toujours le même, et dont les dimensions seules
varient. Stephens, dans sa relation qui m'a paru si exacte dans certains
cas, prodigue à ces petits oratoires des embellissements exagérés, ou
qui ont disparu depuis, car je ne pus trouver la plupart d'entre eux.
Un autre édifice, tout auprès du grand palais, ne possède en fait
d'ornementation que des dalles juxtaposées, couvertes de caractères.
Heureux qui pourra trouver la clef de cette écriture, muette
aujourd'hui, et qui nous dira quels furent ces peuples dont l'origine
est le sujet des hypothèses les plus contraires! Les piliers de ce
temple portent encore les empreintes des bas-reliefs en stuc qui les
couvraient du haut en bas.
Au nord du grand palais et à une distance que je ne peux préciser, sur
une pyramide moins élevée que les précédentes, existe un autre monument
d'une étendue plus considérable et dont Stephens ne parle pas dans sa
relation. Il est presque entièrement ruiné, et c'est seulement au moyen
de moulages qu'il serait possible de recueillir les documents
indispensables à la science pour qu'elle pût étudier avec fruit les
débris de bas-reliefs et les inscriptions de cette race anéantie.
Voici la description du palais:
Orienté comme toutes les ruines que nous avons visitées, la façade est
tournée à l'est. L'état de ruine de la pyramide oblongue sur laquelle se
dressait l'édifice ne permet pas de lui assigner une hauteur exacte, je
ne crois pas qu'elle dépasse quinze pieds, et la mauvaise photographie
de notre album vient à l'appui de cette supposition. La base de la
pyramide pouvait avoir cent mètres de face sur soixante-dix de côté. Un
mur perpendiculaire, dans l'axe de la porte de communication des
galeries intérieures et extérieures, séparait deux escaliers qui
permettaient d'arriver jusqu'au monument.
Je ne sais à quoi peut tenir cette différence dans les plans des palais
reproduits jusqu'alors; Stephens donne une pyramide à marches continues,
Baradère et Saint-Priest figurent sur la même pyramide un simple
escalier dans le milieu. Une partie de l'édifice s'est-elle écroulée
depuis? C'est la seule supposition admissible pour expliquer cette
divergence dans les dessins et représentations d'un même objet.
Je ne peux avoir inventé le mur perpendiculaire, et la photographie le
reproduit.
Le palais se compose de quatre galeries parallèles bordées de bâtiments
au sud et à l'ouest. Les galeries enferment deux cours, la première
ayant vingt mètres de long sur dix-sept de large; la seconde, de moindre
dimension, n'en a guère que quinze sur huit.
La galerie extérieure devait entourer le palais tout entier, et les
restes de piliers existants le feraient croire; le plan donné par
Stephens dans son ouvrage nous a paru d'une grande exactitude, et il lui
a fallu de longues recherches pour le reconstruire aussi parfait.
Aujourd'hui, la galerie extérieure de face n'offre plus que huit piliers
debout, et l'espace libre encore est de trente-deux à trente-cinq
mètres. La galerie, affaissée à son extrémité de gauche, se trouve, par
un plan incliné, reliée avec le toit de l'édifice.
Chaque pilier a huit pieds d'élévation, et chacun possède un bas-relief
de même hauteur avec un riche encadrement. Le sujet représente
généralement de un à trois personnages: l'un debout, guerrier, prêtre ou
monarque dans l'attitude du commandement, la tête couverte d'une parure
de plumes, de lauriers ou d'ornements bizarres, les deux autres
prosternés en suppliants. Cinq de ces piliers ont le même genre de
bas-reliefs; le sixième, celui de gauche, ne porte que des hiéroglyphes.
Il est probable alors que les deux piliers suivants, portant aussi des
inscriptions, étaient placés au milieu de l'édifice, et qu'un autre
escalier correspondant à celui dont l'emplacement est marqué dans notre
photographie, donnait accès sur une porte semblable à celle qui s'ouvre
du côté de la première cour. L'autre se serait ouverte au sud vers les
bâtiments d'habitation.
Tous les bas-reliefs sont dans le plus triste état; l'un n'a qu'une
tête, une jambe, un bras, ou quelqu'autre partie du corps; il faut
beaucoup d'habileté pour les reconstruire. Cependant, avec les profils
marqués sur le plat du mur on pourrait y arriver. On reconnaît au
décollage de certaines portions des bas-reliefs que les sujets ont été
modelés sur le ciment déjà sec dont les piliers sont enduits.
Ainsi que nous l'avons fait observer pour les temples, chaque dessus de
porte était formé par un linteau de bois composé de deux pièces dont les
empreintes existent encore au sommet de chaque pilier. Comme ceux du
Yucatan, le bâtiment lui-même n'était composé que d'une frise s'élevant
du pilier à la hauteur du monument; mais cette frise était plus étroite
que celles d'Uxmal, se rapprochant de celles de Chichen-Itza; seulement,
au lieu d'être perpendiculaire, elle obliquait un peu sur elle-même.
Il est difficile, aujourd'hui, de juger de l'ornementation de cette
frise, il en reste fort peu de chose, ce sont des espèces de méandres,
modelés dans le ciment, et dont la manière ainsi que les matériaux
employés rappellent le style des monuments d'Izamal.
L'encadrement de pierres est beaucoup plus développé que dans les
monuments d'Uxmal et devait former et forme encore au-dessus de chaque
pilier une saillie énorme.
L'intérieur de la galerie porte à hauteur d'homme six écussons au milieu
desquels on voyait autrefois des figures d'homme et dont il ne reste
aujourd'hui que des débris. Ces écussons, placés à l'abri, ont conservé
une couleur claire.
Au-dessus des écussons, des ouvertures en forme de trèfle sont creusées
dans le mur de soutènement des deux galeries, mais sans le perforer
entièrement; elles n'ont guère que dix-huit pouces de creux. Les trois
feuilles du trèfle n'ont pas même la forme complétement ronde, car les
extrémités sont terminées par de petites dalles. Le dessus de la grande
porte affecte la même figure.
La façade et la galerie que nous venons de décrire est noire et couverte
de mousses; j'essayai de la nettoyer et de frotter les piliers, afin de
leur donner une couleur plus photogénique, mais sans y réussir; je fus,
du reste, obligé de le faire pour tous les objets que je voulus
reproduire. Dans l'origine, l'édifice était entièrement peint, et l'on
retrouve encore des traces de couleur.
La seconde galerie répète la première, moins les écussons; les trèfles y
sont également très-profondément creusés.
Le sol de cette galerie devait s'élever à six ou sept pieds au-dessus du
niveau de la cour, qui se trouve aujourd'hui fort exhaussée par les
détritus de toutes sortes, arbres, pierres, etc. On descendait dans
cette cour par un escalier parfaitement conservé; de droite et de
gauche, partant du sol pour atteindre à la hauteur de la galerie, sur
laquelle elles s'appuient en pente, se trouvent cinq dalles sculptées,
représentant divers personnages dont quelques-uns d'une expression assez
heureuse, mais d'un tout autre caractère que les bas-reliefs en pierre
et en stuc déjà connus.
La troisième galerie a ses soutiens ornés de la même manière que celle
déjà décrite, et ne se distingue que par les soubassements des piliers,
en pierres chargées d'ornements et de sculptures bien conservées.
La seconde cour est sans ornementation. Les bâtiments d'habitation,
placés au sud des deux cours se composent d'un enchevêtrement de
galeries et d'intérieurs de diverses grandeurs, de couloirs et de
souterrains où l'on remarque un autel et des pierres de sacrifice; il
est fort difficile de pénétrer dans ces intérieurs: la plupart sont
affaissés et les autres menacent ruine.
Le même tigre à deux têtes qu'on voit sur l'autel, au milieu de la vaste
esplanade du palais à Uxmal, se retrouve à Palenqué, dans le bas-relief
oval incrusté à l'intérieur d'un appartement du palais; il supporte une
femme ou une déesse à laquelle un personnage à genoux semble offrir un
diadème orné d'une haute aigrette de plumes. J'allais oublier de parler
du canal souterrain qui coule aux pieds du palais; j'ignore jusqu'où il
conduit, et je ne pénétrai pas au delà de dix mètres; d'une largeur de
deux mètres sur une hauteur égale, il est couvert d'immenses pierres,
qui lui donnent une solidité que n'ébranlent pas encore les dévastations
de la forêt. L'eau, qui coule dans ses profondeurs, est toujours limpide
et d'une fraîcheur remarquable dans ce climat dévorant.
Une tour carrée de deux étages s'élève dans une petite cour, au sud de
la quatrième galerie. Percée de quatre fenêtres à chaque étage, elle
domine l'ensemble du palais. Cette tour offre un coup d'oeil des plus
pittoresques: des arbres énormes ont poussé dans l'intérieur du second
étage, et semblent sortir d'une caisse, comme les orangers dans nos
serres. Les racines ayant percé les murailles, encerclent la tour comme
les cerceaux d'une immense cuve, et menacent de la briser par
l'irrésistible pression de leur croissante vigueur.
Je voulus prendre une vue de ce monument original dans son aspect
sauvage, et c'était la meilleure de mes reproductions, mais elle fut
perdue ainsi que beaucoup d'autres, et les quatre plus mauvaises me
restèrent seules.
Du reste, je l'avoue, mon expédition à Palenqué fut un insuccès
déplorable. Il m'eût fallu dix fois les ressources dont je disposais, et
j'en eus là moins qu'ailleurs; il m'eût fallu des glaces et du
collodion, et je n'avais que du papier ioduré dont l'exposition est
d'une longueur énorme, la réussite toujours incertaine, et dont le
développement demande de l'eau distillée que je n'avais pas, et des
soins impossibles dans le désert. J'avais apprécié d'avance les
difficultés qui m'attendaient, et chaque jour il en surgissait de
nouvelles.
Ainsi, les Indiens ne voulurent point nettoyer les herbes qui couvraient
la frise de la façade, pas plus que couper les arbres qui s'avançaient,
cachant la plupart des détails. Ils craignaient, disaient-ils, de voir
l'édifice s'écrouler sous leurs pieds.
J'avais établi mon cabinet noir dans un souterrain; j'y préparai mes
feuilles le matin. Mais l'eau du canal toute pure et limpide qu'elle
parût, amenait dans mes lavages des milliers de taches que je ne pouvais
prévenir. J'exposais le jour, et, difficulté nouvelle! il faisait une
telle humidité dans ces bois, que ma chambre noire, éprouvée par deux
années de voyage, se resserrait jusqu'à briser ses jointures, de façon
qu'il m'était impossible de faire jouer les châssis. Plus tard, vers le
midi, la chaleur était tellement intense, que le bois se contractait
avec la même puissance et que tout était à jour. Il fallait alors
envelopper l'instrument du haut en bas avec des linges et des vêtements
que je mis en lambeaux pour cet usage.
Le soir nous soupions, Dieu sait comment! Ma principale nourriture était
le _pozole_, pâte de maïs crue délayée dans de l'eau, dont j'avalais des
quantités effroyables. Je recommande cependant au lecteur une soupe
d'escargots de la petite rivière, d'une saveur toute particulière, et
dont je me régalai plusieurs fois pendant mon séjour à Palenqué.
La nuit venue, éreinté par un va-et-vient perpétuel, il fallait
commencer le développement des clichés, opération qui durait jusqu'à
minuit, une heure du matin.
Mon domestique et le guide dormaient quand la voix des tigres ne venait
pas troubler leur sommeil. Le guide, un métis du village, aurait voulu
nous quitter depuis longtemps, et plusieurs fois la frayeur qu'il
éprouvait la nuit lui avait occasionné des accidents terribles. Le
malheureux n'osait faire un pas en dehors des feux; j'avais beau lui
dire que l'animal le plus féroce n'eût point osé l'attaquer dans une
situation pareille, et que certainement, il n'oserait l'approcher, il ne
voulait rien entendre et restait dans la zone des feux, c'est-à-dire
beaucoup trop près de nous.
Quelquefois, je cédais à la lassitude et chargeais mon homme de
surveiller les clichés dans leurs bains; mais, me réveillant en sursaut,
je le trouvais plongé dans le plus profond sommeil. Ce fut ainsi qu'une
nuit n'en pouvant plus et devant la présence de deux jaguars, révélée
par leur râlement trois fois répété, je le priai de veiller deux heures
et de m'appeler pour le remplacer. Mais à peine étais-je enseveli sous
ma moustiquaire, qu'entendant les râlements se rapprocher, je lui criai
de veiller; il me répondit qu'il veillait effectivement, et quelques
minutes après, les bruits ayant cessé, j'allais m'endormir, quand
j'entendis à dix pas de moi la marche prudente d'un animal; les feuilles
sèches criaient sous ses pattes; un léger frisson me passa par le corps;
ne faisant qu'un bond en dehors de ma moustiquaire, je passai par-dessus
le premier feu, et arrachant mon fusil des mains du misérable qui
dormait, je me retournai contre l'animal; mais je ne pus apercevoir
qu'une ombre incertaine dans les profondeurs de la galerie.
Le jaguar, car c'en était un, remonta sur le toit du palais et vint
précisément se tapir au-dessus de nos têtes. J'essayai, mais en vain, de
le toucher avec mon révolver; je n'osai m'aventurer à sa poursuite dans
l'obscurité, et je crus prudent, par la suite, de coucher entre les deux
feux que nous allumions chaque soir à dix pas de distance l'un de
l'autre. J'avoue même que je ne dormis guère cette nuit-là; le jaguar
m'inquiétait, quoique n'ayant rien à craindre de lui. Le matin, au petit
jour, il partit par le côté opposé; je le vis bondir du toit sur la
pente de la pyramide et disparaître.
Combien souvent arrivait-il aussi que l'orage éteignait mes lumières,
dispersait les feux, souillait mes bains chimiques de débris de toutes
sortes: il fallait recommencer le lendemain pour échouer encore.
Comme compensation à mes fatigues, j'avais, après l'orage de chaque
soir, le spectacle des nuits radieuses; la lune, se levant tard,
glissait obliquement ses rayons argentés dans l'ombre épaisse de la
forêt; puis, pénétrant dans l'espèce de clairière environnant le palais,
elle jetait dans ma solitude, par le jeu des ombres et des lumières,
tout un peuple de fantômes.
Gracieuses ou terribles, lourdes, légères ou diaphanes, mon imagination
aidant, ces fantasques apparitions prenaient à mes yeux le corps de la
réalité.
Une nuit, nuit merveilleuse, j'assistai à toute une création des plus
sublimes mystères de notre histoire religieuse.
Je me rappelle encore une vaporeuse assomption, telle qu'en savait
peindre Murillo: les nuées portant la Vierge, le croissant, les longues
draperies flottantes, et dans l'ombre de vagues formes d'anges. Puis
tout disparaissait, changeait de place, se transformait: une création
nouvelle s'élevait comme un rêve au milieu des ombres de la création
évanouie. Un moment vint où muet, atterré, confondu, je vis se formuler,
mais dans toute sa puissance et dans toute son écrasante majesté, la
plus haute expression du génie humain dans les arts: le Dieu de Raphaël
séparant les ténèbres de la lumière. Oh! c'était bien là le créateur des
mondes, tel que l'imagination humaine l'a pu concevoir, avec cette tête
majestueuse, ce front divin, ce geste tout-puissant et sa marche
souveraine dans les espaces. Le dessin, la couleur, le lieu, en
faisaient non plus un fantôme, non plus une apparition, mais une
terrifiante réalité. Tremblant, anéanti, je crus voir Dieu lui-même
venant réveiller de leur sommeil séculaire les habitants de ces ruines.
J'attendais que la trompette formidable donnât le signal, que la terre
s'ouvrît et que les ombres de ces guerriers, de ces prêtres et de ces
souverains comparussent devant le Maître de toutes choses. Étais-je le
jouet d'un rêve? Je m'avançai doucement, sans détourner les yeux, de
peur que la vision s'envolât, puis ayant touché Carlos endormi et
l'ayant éveillé: «Tiens, regarde, lui dis-je; vois-tu?--Ah! que cela est
beau, fit-il, que cela est grand!» Il était frappé comme moi; quant au
guide, il ne comprit pas et ne vit pas d'abord, mais la puissante
apparition s'empara bientôt de lui, il se mit à genoux et pria.
Quand la lune disparaissait derrière la montagne comme un flambeau qui
s'éteint, la forêt entière semblait illuminée par des milliards de
lucioles voltigeant en tous sens; alors, attirées par la lumière d'une
branche enflammée que nous agitions, elles accouraient vers nous de tous
les côtés à la fois, et j'en remplissais un sac de gaze bleue qui, pendu
à la voûte de la galerie, composait un lustre d'un effet magique.
J'attendais chaque jour la visite du jeune Allemand; il m'avait promis
de me conduire aux temples nouvellement découverts; mais il ne vint pas.
Mon guide ne connaissait que les cinq édifices dont nous avons parlé. Je
m'aventurai donc seul à la recherche des monuments. J'avais une petite
boussole pour me guider, et du reste je n'avais pas l'intention d'aller
très-loin. Je connaissais la direction des ruines, elles s'étendent sur
une ligne parallèle aux lignes de la _sierra_; je n'avais qu'à suivre:
tant mieux si je devais rencontrer quelque chose.
Je n'avançai qu'avec difficulté, et je pensais bien n'avoir parcouru
qu'une faible distance après deux heures de marche; j'avais abattu un
magnifique hocco à crête noire et blanche, que je destinais à notre
souper; je tuai également un serpent vert de plus de deux mètres de
longueur, dont je ne connais malheureusement pas le nom. Mais de ruines
point. Je commençais à me fatiguer; pourtant, comme il était de bonne
heure, je résolus de marcher encore, obliquant du côté de la montagne.
Le terrain, coupé de montées et de descentes, m'indiquait assez que
j'étais au pied même de la _sierra_. Je finis par trouver un monticule
plus rapide que les autres, et quelques pierres taillées me firent
espérer que j'avais enfin retrouvé l'un des temples; je gravis la
pyramide et je me trouvai bientôt en présence d'un édifice du même genre
que les ruines environnant le palais; la galerie de face, avec deux
ouvertures, et les petits intérieurs du fond, l'autel et ses trois
pierres, tout était identique. J'étais satisfait. Il s'agissait de
regagner le campement et j'y mis plus de temps qu'il ne m'en avait fallu
pour m'en éloigner. Je finis néanmoins par retrouver le petit ruisseau,
et, suivant son cours, je reconnus la pyramide au temple de la croix:
cinq minutes plus tard, je gravissais l'escalier du palais, où je me
couchai dans mon hamac, rendu de fatigue et mourant de faim. Le hocco
fut vite apprêté; nous le dévorâmes à belles dents.
Les ruines de Palenqué impriment à l'esprit l'idée de la plus haute
antiquité; mais rien, dans ces monuments extraordinaires, ne peut lutter
de grandeur, d'élégance, de richesse et d'harmonie avec les édifices
d'Uxmal. Il n'est pas improbable que les fondateurs des villes
yucatèques descendissent des habitants de Palenqué, ou, tout au moins,
que leur civilisation ne procédât de cette civilisation beaucoup plus
ancienne; dans ce cas, Uxmal en serait l'apogée.
Quant à la ville même, dont l'existence est l'appréciation d'études si
diverses, nous ne croyons pas qu'elle exista jamais. Cette multitude de
temples, semblables entre eux et fort éloignés les uns des autres,
s'étendant sur une ligne de près de quatre-vingts lieues, partant de
Palenqué, par Ocosingo jusqu'à Commitan, frontière de Guatémala, ne fait
supposer qu'une même civilisation chez toutes les peuplades de ces
montagnes, civilisation religieuse, organisation théocratique par
excellence. Le grand palais, entouré de ses temples, ne représente, à
notre avis, qu'un centre religieux plus considérable que les autres. En
voici la raison: quand on parcourt la montagne et qu'on a vécu parmi les
Indiens, on ne tarde pas à se convaincre que ces populations ont
conservé leur antique manière de vivre, portant à l'idée chrétienne et
aux prêtres qui les dirigent le même respect dont ils entouraient leur
ancienne religion. Comme autrefois, ils vivent séparés, perdus dans les
solitudes de la forêt, loin de l'église comme jadis loin du temple. Les
jours de fête et de cérémonie publique, ils accourent au village,
accomplissent leurs devoirs religieux, écoutent la voix du pasteur et
vont retrouver l'habitation passagère qu'ils ont élevée dans les bois.