nageait à nous et je lui tendis la main pour l'aider, mais il sauta
lui-même dans la barque, où il fut un instant sans parler.
--_Este c.... me corto el dedo_: Ce j.... f..... m'a coupé le doigt,
fit-il en nous montrant la première phalange de son index mutilé.
Au moment où Cyrilo avait enlacé le monstre corps à corps, son doigt
s'était trouvé engagé dans la gueule de l'animal.
--_Pero me lo pago_: Mais il me l'a payé, ajouta-t-il, et nous l'allons
bien voir tout à l'heure. Au reste, s'il ne remonte pas, comme il est
probable qu'il s'est enfoncé dans la vase, je vais aller le chercher.
Don Juan me fit signe de l'oeil, je m'inclinai; cet Indien me parut grand
comme César.
Pour lui, il se débarrassait de la fange dont il était couvert et se
préparait véritablement à replonger; je l'arrêtai; et tenez, le voilà!
fit don Juan désignant une surface blanchâtre flottant de l'autre coté
du _bajou_. C'était bien le caïman, le ventre en l'air et la poitrine
ouverte de quatre coups de poignard.
Nous le remorquâmes jusqu'au village: il mesurait quatorze pieds trois
pouces; j'offris à Cyrilo deux piastres au lieu d'une, et je payai vingt
francs son poignard que je conserve encore.
--Veuillez remarquer, me dit mon hôte, que nos Indiens sont les seuls
pour exécuter le tour de force que vous venez de voir; c'est pour ainsi
dire un don particulier, car vous iriez par tous les villages des
alentours sans trouver un pêcheur de _lagartos_ à la main. Ce qu'il y a
de plus singulier dans cette affaire, c'est que le caïman lui-même ne
s'y laisse pas prendre; l'instinct le fait fuir devant l'Indien de San
Pedro, tandis qu'il se jetterait sur tout autre pour le dévorer.
--Si vous vouliez nous rester une huitaine, me dit don Juan, je pourrais
vous montrer une chasse au jaguar qui ne manque pas d'intérêt.
--Cela est bien tentant, ami don Juan, lui répondis-je; mais j'ai deux
hommes qui m'attendent et une longue traite à fournir; vous me conterez
vos chasses, si vous le voulez bien.
--Soit, mais demain matin nous irons pêcher des tortues. Nos Indiens en
font un petit commerce et vont en vendre dans les villages, jusqu'au
pied des montagnes, à _las Playas_ et à Palenqué. Pêcher la tortue se
dit _clavar la tortuga_, parce qu'en effet on les chasse au moyen d'un
fer pointu emmanché d'un bâton.
Le jour suivant, de fort bonne heure, j'accompagnai don Juan dans son
_cajuco_; tous deux nous étions armés de l'engin susdit. L'esquif, guidé
par un jeune Indien, nous permettait de sonder çà et là le fond de la
rivière; il faut, pour réussir, une certaine habitude, et don Juan avait
déjà harponné deux tortues que je n'avais encore senti l'écaillé d'une
seule; cependant je finis par en amener une, et je jugeai au poids ma
prise de peu d'importance. C'était, en effet, une jeune tortue de six
pouces de diamètre, dont la cuisinière n'aurait point voulu; je me
dégoûtai facilement d'un exercice où je n'excellais guère, et le soleil
montant, nous rentrâmes au village avec cinq magnifiques bêtes, dont la
plus grande n'avait pas moins de douze à quatorze pouces de diamètre.
Don Juan nous en fit apprêter une: la chair en est graisseuse, fade, et
nécessite un fort assaisonnement.
Quant à la chasse au tigre, à laquelle je ne pouvais assister, don Juan
me raconta ce que chacun me confirma plus tard, que c'était la chasse du
monde la plus innocente et la moins dangereuse, malgré la férocité de la
bête.
--Voilà mes chiens, dit-il, en me désignant les roquets assis autour de
nous et demandant humblement quelques os à ronger.
--Mais ce ne sont point des chiens de chasse?
--Cela ne fait rien, reprit don Juan; ils ont assez de talent pour
trouver une piste et la suivre, le reste me regarde. Pendant le jour, le
tigre est timide; il se blottit sous quelque roche ou se tient perché
sur les branches d'un gros arbre: il dort; la nuit seulement il est
terrible. Voilà mon favori; c'est le premier de mes pointeurs, dit-il en
jetant une moitié de tortille à l'un des petits mendiants, bête un peu
maigre, grise de couleur et d'un poil rare, dont rien n'annonçait les
remarquables facultés; nous revenons rarement les mains vides quand nous
partons de compagnie; mais il se fait vieux et je ne sais si je pourrai
jamais le remplacer.
--Mais au fait, don Juan! lui dis-je (car j'aime peu les précautions
oratoires, et mon hôte, assez bavard, menaçait de faire traîner le
récit).
--Voici, poursuivit-il en souriant: aussitôt la bête déterrée, si,
cachée dans les roches, il s'agit de l'en faire sortir; si, dans la
forêt, l'animal fuit devant l'aboiement, monte dans un arbre et tombe,
pour ainsi dire, en arrêt sur mon chien, qu'il couve de l'oeil en lui
adressant, la figure plissée, ces rauques soupirs que vous devez voir
d'ici, il ne s'occupe en rien de ma personne et n'a point l'air de me
voir; aussi je prends mon temps, je choisis l'endroit, je vise aussi
longtemps qu'il me plaît; en un mot, je l'assassine. Vous voyez que cela
n'a pas grand mérite. Il se rencontre des cas où l'immobilité du jaguar
est si grande, et son attention si complétement absorbée par le chien
qui jappe, qu'au moyen d'une branche d'arbre et d'un _lasso_ on
l'étrangle, pendu ou non, comme le plus inoffensif des animaux. Tenez,
j'ai là quelques peaux assez bien conservées, et si vous voulez en
accepter une, cela me fera plaisir.
J'acceptai de grand coeur: celle que je choisis était de moyenne taille,
et la balle, entrée au défaut de l'épaule, était sortie de l'autre côté.
Je ne reverrai plus don Juan, et certes il n'entendra jamais parler de
moi; je lui adresse néanmoins mille grâces pour les deux journées que je
passai près de lui.
Mon domestique et mes deux Indiens bouillaient d'impatience: l'un
s'ennuyait, les deux autres craignaient, au retour, une semonce de
leurs maîtres pour tant de jours perdus; je rentrai donc dans ma prison
flottante; nous espérions atteindre _las Playas_ le soir même.
Plus nous avancions et plus les cours d'eau diminuaient d'importance;
les embranchements se multipliaient, en outre, jusqu'à former des
entre-croisements et des méandres où devait hésiter l'homme le plus
expérimenté: aussi mes conducteurs s'égarèrent-ils tout d'abord, pour
arriver au milieu d'un immense marais où peut-être jamais _cajuco_
n'avait pénétré.
Quelle joie pour un chasseur! le marais semblait n'être, proportions
gardées, que le vaste réservoir d'un jardin d'acclimatation. Il y avait
foule, mais foule immense, de canards de toutes espèces, oies, hérons,
cigognes et de grands oiseaux de la même famille, nommés au Mexique
_perros de agua_, et tant d'autres dont mon ignorance m'interdit la
nomenclature. C'était un babil, un bruit, un grouillement
indescriptible; ces oiseaux étaient peu sauvages, ils nous regardaient
étonnés, mais sans terreur; ils nous laissaient approcher à vingt pas,
puis ils s'en allaient vingt pas plus loin pour nous regarder encore.
J'en tuai quelques-uns sans beaucoup effaroucher les autres, et, du
reste, je les abandonnai, ne sachant qu'en faire.
Je préférais les crocodiles dont le nombre était vraiment prodigieux;
mais, beaucoup plus fins qu'il ne semble, ne montrant presque jamais que
le bout du nez et les deux yeux saillants, il fallait une grande
adresse pour les atteindre, et, malgré mes coups de feu multipliés, je
n'en fusillai qu'un seul.
Mes Indiens cherchaient vainement une issue; nous finîmes par nous
ensabler: nouveau temps perdu. Ils retournèrent en gémissant et
s'enfoncèrent dans une espèce de canal entièrement abrité sous
l'ombrage, mais presque comblé par les troncs d'arbres. L'eau, dormant
sur un fond de vase, dégageait des vapeurs empestées; des iguanes seules
animaient ces lieux désolés; il y en avait de magnifiques et d'une
longueur incroyable; j'en blessai une de sept pieds, brillante de
couleur et perlée comme un beau lézard. Elle avait, de la tête à la
queue, la dentelle la plus finement découpée qui se pût voir, et sa
gorge, gonflée par la colère, atteignait un développement considérable;
cette poche était surtout l'objet de ma convoitise; j'en voulais, je
l'avoue naïvement, faire une blague à tabac. L'animal, arrêté dans sa
course et gravement blessé, se défendait encore, et je dus lui donner
trois coups de poignard dans la tête pour l'achever; mais la bourse en
question parfaitement découpée et frottée de pommade camphrée, ne put se
conserver; d'abord, elle perdit ses couleurs, puis les petites écailles
tombèrent, et la peau même finit par se couper.
J'avais hâte de sortir de ce canal infect; quelques embarcations
amarrées à la rive nous firent espérer une cabane où mes guides
pourraient se renseigner. L'un d'eux disparut un instant, et revint
bientôt la figure souriante; nous approchions; une demi-lieue au delà
nous devions apercevoir le village de _las Playas_. En effet, nous
débouchâmes presque immédiatement sur un vaste réservoir où le manque
d'eau empêchait la pirogue d'avancer; il fallut quitter nos bottes,
retrousser nos pantalons et pousser à la roue; mon domestique,
néanmoins, n'en voulut rien faire, craignant de compromettre sa chère
santé: mais je devais en voir bien d'autres avec lui. Une fois les
maisons en vue, je laissai le _cajuco_, promettant aux Indiens d'envoyer
du village des porteurs pour les aider et décharger mes bagages. Une
demi-heure après, j'atteignais _las Playas_ et la maison de don Ignacio
où j'arrivai exténué, mourant de soif, et dans l'état d'un homme
complétement ivre. J'attribuai ce malaise à la chaleur suffocante, aux
exhalaisons méphitiques du canal, et surtout à la demi-heure de marche
au milieu de la fange du marais.
La maîtresse du logis m'apporta une _jicara_ pleine d'un _posole_ sucré
que j'avalai d'un trait, une autre encore, puis une autre, car je ne
pouvais me désaltérer; j'entrai alors dans une transpiration abondante
et je m'endormis dans le hamac. Deux heures après, l'indisposition avait
disparu; mais, rarement dans mes voyages, je ne crus côtoyer d'aussi
près quelque foudroyante maladie.
XIII
PALENQUÉ
De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don
Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et
les temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,
apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo.
Au sortir de _las Playas_, le sentier, fermé d'abord par une ligne de
forêts, s'ouvre bientôt sur une perspective de prairies entourées
d'arbres où la nature épuise toutes les féeries de sa vierge fécondité.
Des bosquets ombreux, semés au milieu des plaines verdoyantes,
paraissent disposés pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des
grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprêté des
parcs anglais uni à la sauvage grandeur des oeuvres de la création.
Tantôt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas
sous des arcs de triomphe où des lianes gigantesques pendent en festons
splendides, et tantôt, courbant la tête sous des arceaux étroits, vous
glissez comme un chevreuil égaré dans les massifs de la forêt.
Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui
l'enserre, victorieuse ou vaincue tour à tour, elle se rétrécit,
s'allonge, s'agrandit ou se ferme, déployant une variété de contours,
une richesse de lignes où les molles ondulations des pelouses factices
se mêlent aux âpretés des solitudes.
Là, s'épanouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses
droits, la forêt jalouse, écrase toute végétation fleurie sous le poids
formidable de ses ombres séculaires. Des lièvres effarés sillonnent en
tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris
féroces, indifférents dans leur audace, poursuivent en longue file des
sentiers déjà foulés. De grands aras mêlent leurs cris perçants aux
hurlements des _zaraguatos_ suspendus dans les dômes, tandis que le daim
timide vous adresse de loin un regard étonné.
L'esprit est frappé par le rêve biblique de l'Éden, et l'oeil cherche
vainement l'Ève et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul être humain
n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives délicieuses se
succèdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois
côtés les horizons bleus de la Cordillère.
C'est au milieu de ces enchantements que le voyageur arrive à Santo
Domingo del Palenqué. Étendu sur l'affaissement de deux collines, comme
une paresseuse Indienne dans le creux d'un hamac, le village s'étiole
dans son isolement, et n'offre plus au regard qu'une rue de gazon vert
bordée de cabanes désertes; l'église, placée sur l'éminence, n'est
qu'une masure en ruine sans pasteur pour la desservir.
Le village est néanmoins une sous-préfecture, et le fonctionnaire, don
Agustin Gonzalès, voulut bien nous offrir l'hospitalité. Quatre ou cinq
familles de race blanche habitent la bourgade: don Agustin, don
Dionysio, le receveur; je ne fis qu'entrevoir les autres. Entre tous, je
remarquai un jeune Allemand, grand admirateur des ruines, naturaliste
passionné, qui, peut-être dégoûté du monde, est venu fixer sa demeure à
Santo Domingo. Marié depuis avec une fille du pays, il y poursuit des
recherches que sa santé chancelante rend de jour en jour plus pénibles.
Longtemps il m'entretint des ruines que j'allais visiter, m'exaltant
leur grandeur et leur originalité: il avait découvert, disait-il, cinq
ou six temples nouveaux, espacés dans la montagne; il comptait en
découvrir d'autres. Mon hôte, don Agustin, me conduisit à la maisonnette
faisant face à la sienne, dont le propriétaire possède, incrustés dans
le mur de son logis, les deux bas-reliefs si connus et reproduits par
tous les voyageurs, représentant: l'un, un personnage debout, couvert
d'ornements d'une grande richesse, les jambes chaussées d'espèces de
hauts cothurnes; par derrière, un enfant suspendu à sa ceinture, semble
pousser des cris de désespoir; l'autre, un vieillard paraissant souffler
dans un instrument bizarre, corne de guerre ou calumet, instrument qu'on
retrouve dans les bas-reliefs de la chambre écroulée du palais du Cirque
à Chichen-Itza; il a sur la tête, au-dessous de la coiffure symbolique,
une couronne de laurier, et ses reins sont couverts d'une peau de tigre.
Ces deux énormes pierres avaient été arrachées de l'autel d'un temple,
près du grand palais, et apportées à grands frais jusqu'au village.
Stephen, dans son ouvrage, les a fort exactement reproduites. Palenqué
est encore un lieu d'exil où le gouvernement de Chiapas envoie ses
administrés turbulents; six mois de séjour, me disait-on, calment les
plus factieux, un exil de quatre ans équivaut à une sentence de mort.
L'ennui, l'isolement, les fièvres abattent les plus vigoureux.
À mon arrivée, le village avait ainsi deux hôtes forcés; don Pio, l'un
des bannis, était un personnage bien original. Jeune encore, et d'une
taille infiniment petite, il s'agitait en de violentes démonstrations
contre la tyrannie de ses persécuteurs. Il chantait sa patrie absente et
me faisait des beautés lointaines de San Cristobal des récits
enchanteurs. Puis il comptait les jours, désespérait de nouveau, et
parlait de sa mort prochaine. C'étaient les _Tristes_ d'Ovide dans son
exil à Tomes.
Il mêlait souvent à ses discours le nom de _la Pancha_, et longtemps je
crus qu'une jument favorite était sa compagne d'exil; il me contait les
difficultés qu'elle avait eues à voyager par les sentiers rapides de la
Cordillère, ses souffrances, et le déplorable état où elle était
réduite.
--Venez la voir, me dit-il en me guidant à la maisonnette qu'il
occupait. Il m'introduisit auprès d'une énorme et magnifique personne,
_doña Pancha_, son épouse, de deux fois sa taille et de six fois au
moins son poids.
Je frémis en pensant à la bévue que j'avais failli commettre, ayant été
sur le point de lui demander si son précieux animal avait quelque
blessure. Je compris, aux dimensions de cette aimable personne toutes
les difficultés du passage de la _sierra_. _La Pancha_ devait avoir
éreinté bien des Indiens dans les âpres sentiers de la Cordillère.
Depuis deux jours, don Agustin avait envoyé à mon intention douze
Indiens dans les ruines pour couper les bois et dégager les palais;
l'ouvrage devait avancer, et je partis pour les rejoindre. J'étais
accompagné de mon domestique et d'un guide que l'État de Chiapas impose
aujourd'hui à chaque voyageur, moyennant une solde de cinq francs par
jour. Celui-ci devait me servir à deux fins: guider mes explorations
dans les monuments et surveiller ma conduite à l'égard des palais, sa
consigne étant de m'empêcher de commettre toute dégradation quelconque;
quatre Indiens nous suivaient également, chargés de mes bagages, d'une
table, de divers ustensiles de cuisine et de provisions de bouche.
Les ruines sont à douze kilomètres au moins du village; c'est une course
assez longue. Le bruit des cognées frappant sur les troncs d'arbres
m'avertit que nous approchions; cependant on n'apercevait pas la moindre
trace des monuments, la forêt vierge nous enveloppait dans l'épaisseur
de ses ombres, et nous n'avancions qu'avec difficulté. J'arrivai bientôt
dans l'éclaircie que venait de pratiquer la hache des travailleurs, et
je n'apercevais toujours point le palais.
--Ah çà! mais l'ami, dis-je au guide, où donc se cache le palais?
--Le voilà, señor, répondit-il, me désignant une masse noirâtre,
couverte d'une végétation aussi vigoureuse que celle du sol, et dont la
façade était à moitié cachée sous un fouillis de lianes.
En vérité, l'on pouvait passer à dix mètres et ne point l'apercevoir.
Je compris aussitôt les difficultés qui m'attendaient dans la
reproduction de ces monuments; tout était noir, vermiculé, ruiné, perdu;
je ne pouvais, du reste, me mettre à l'oeuvre de sitôt, car le travail
des Indiens n'allait point aussi vite que je l'avais pensé d'abord, il
leur fallait deux jours encore pour me permettre de prendre une
perspective de la façade. Il fallait, de plus, abattre au moins les
arbres les plus gênants qui couvraient les toits de l'édifice et
débarrasser la façade des plantes grimpantes qui en obstruaient la vue.
On installa donc simplement mon bagage dans l'une des galeries; je
laissai des ordres pour le dégagement de certaines parties, et je
m'enfonçai de nouveau dans le bois, à la recherche des temples
environnants.
Un Indien nous précédait, ouvrant un passage à l'aide du _machete_.
Chacun de nous en avait un, et je portais de plus mon fusil sur
l'épaule, pour les fauves, s'il nous arrivait d'en rencontrer.
Le premier temple, sur la droite du palais, à trois cents mètres
environ, et de l'autre côté d'un petit ruisseau, est construit sur une
pyramide d'une grande hauteur. L'ascension en est des plus pénibles; les
pierres dont était doublée la pyramide s'éboulent sous les pieds; les
lianes entravent la marche, et les arbres sont quelquefois serrés à
barrer le passage. On se rend difficilement compte de ces ouvrages
gigantesques et l'on se demande si les constructeurs ne profitèrent pas
des éminences naturelles, si communes en Amérique, les modifiant suivant
leur besoin, les élevant ou les aplatissant, après quoi ils doublaient
de pierre l'extérieur du monticule.
Le temple en question est une bâtisse oblongue, avec trois ouvertures de
face. Ces ouvertures, à angles droits, et dont les linteaux de bois ont
disparu, donnent le jour à une galerie intérieure de huit à neuf mètres
de long, qui communique elle-même avec trois petites chambres, dont
l'une, celle du centre, renferme un autel.
Cet autel, qui rappelle par sa forme l'arche des Hébreux, est une espèce
de caisse couverte, ornée d'une petite frise, avec encadrement. Aux deux
extrémités de cette frise, dans le haut, se déploient deux ailes
rappelant le même genre d'ornementation souvent employé sur les frontons
des monuments égyptiens.
De chaque côté de l'ouverture, des ornements en stuc, et quelquefois en
pierre, représentent divers personnages, et, tout au fond de l'autel,
dans la demi-obscurité, se trouve un vaste panneau composé de trois
immenses dalles parfaitement jointes et couvertes de sculptures
précieuses.
Le temple dont nous parlons contenait la pierre de la croix que nous ne
reproduisons qu'en partie dans notre ouvrage des _Cités et Ruines
américaines_. Nous n'avons pu faire autrement. Arrachée de son
emplacement primitif par une main fanatique qui voyait en elle la
reproduction du signe chrétien miraculeusement employé par les anciens
habitants de ces palais, elle était destinée à orner la maison d'une
riche veuve du village de Palenqué; mais l'autorité s'émut de cette
dévastation et s'opposa au transport de la pierre: elle fut donc
abandonnée dans la forêt où je la foulai sans la connaître et sans la
voir, lorsque mon guide me fit remarquer ce précieux débris.
Elle était couverte de mousses, et les sculptures avaient entièrement
disparu. Lorsque plus tard je voulus la reproduire, il fallut la frotter
avec des brosses, la laver et la dresser contre un arbre.
La partie reproduite dans notre grand ouvrage formait le centre, et
représente une croix surmontée d'un oiseau fantastique, auquel un
personnage debout, et d'un dessin parfaitement pur, offre en présent un
enfant étendu sur ses bras; une inscription, composée de cinq
caractères, se trouve à la hauteur de la tête du personnage; quatre
autres caractères du même genre existent sur les bas côtés de la croix.
Une hideuse figure d'idole forme la base de ce monument.
Les deux autres dalles, aujourd'hui en place dans l'autel du temple,
contiennent: celle de gauche, un personnage debout et qui semble dans
l'attente du sacrifice qui s'accomplit en sa présence. Derrière le
bas-relief, s'étend une longue inscription; la dalle droite est de même
couverte de caractères qui doivent donner l'explication de la croix et
l'histoire du temple ou de ses fondateurs.
Outre l'appartement qui renferme l'autel, le temple en contient deux
autres, à droite et à gauche du sanctuaire. La salle de gauche pénètre
par un escalier dans un souterrain qui s'étend précisément sous l'autel
même que nous avons décrit.
Il est probable que le prêtre, caché dans ce caveau ignoré des fidèles,
rendait à haute voix des oracles que le consultant prenait pour la voix
de ses dieux; tant il est vrai que, depuis la création, les moyens sont
toujours les mêmes.
À quelque distance de ce premier édifice, presque sur la même ligne,
nous trouvons un autre temple, de même architecture et de même
distribution, mais plus petit. Les trois dalles du fond de l'autel sont
en place et méritent une description étendue.
Un masque hideux et féroce occupe la partie centrale du bas-relief, les
yeux injectés et sortant de l'orbite, la langue pendante, l'affreuse
expression de la physionomie attachent à ce masque symbolique l'idée
d'un dieu destructeur. Ce masque est porté par deux sceptres en croix
qui s'appuient sur une estrade supportée par deux figures humaines
accroupies, brisées par la douleur et d'une expression déchirante. Les
figures rappellent le vieillard du panneau qui se trouve dans une maison
du village de Palenqué et dont nous avons parlé plus haut.
À droite et à gauche, deux personnages debout, également supportés par
deux figures prosternées, semblent offrir à la terrible divinité que
représente le masque deux créatures humaines, d'une expression moins
douloureuse que comique; des deux victimes, celle de droite paraît être
une femme.
Quant aux grands bas-reliefs de l'offrande, le type est toujours
semblable, et partout à Palenqué il offre les mêmes particularités: le
nez et le front en ligne un peu courbe, la tête fuyante, le cerveau
comprimé et s'allongeant en pointe.
Comme dans les autres tablettes, les caractères compliqués d'une
inscription religieuse garnissent les extrémités.
Ce bas-relief prouve, à n'en pas douter, que les sacrifices humains
étaient pratiqués dès l'époque la plus reculée. Ce n'est pas chose
naturelle, mais cela montre du moins une filiation chez des peuples
éloignés les uns des autres et à des siècles de distance.