Un cri de joie s'échappa de ma gorge comme un cri de délivrance; Cyrilo

nageait à nous et je lui tendis la main pour l'aider, mais il sauta

lui-même dans la barque, où il fut un instant sans parler.

--_Este c.... me corto el dedo_: Ce j.... f..... m'a coupé le doigt,

fit-il en nous montrant la première phalange de son index mutilé.

Au moment où Cyrilo avait enlacé le monstre corps à corps, son doigt

s'était trouvé engagé dans la gueule de l'animal.

--_Pero me lo pago_: Mais il me l'a payé, ajouta-t-il, et nous l'allons

bien voir tout à l'heure. Au reste, s'il ne remonte pas, comme il est

probable qu'il s'est enfoncé dans la vase, je vais aller le chercher.

Don Juan me fit signe de l'oeil, je m'inclinai; cet Indien me parut grand

comme César.

Pour lui, il se débarrassait de la fange dont il était couvert et se

préparait véritablement à replonger; je l'arrêtai; et tenez, le voilà!

fit don Juan désignant une surface blanchâtre flottant de l'autre coté

du _bajou_. C'était bien le caïman, le ventre en l'air et la poitrine

ouverte de quatre coups de poignard.

Nous le remorquâmes jusqu'au village: il mesurait quatorze pieds trois

pouces; j'offris à Cyrilo deux piastres au lieu d'une, et je payai vingt

francs son poignard que je conserve encore.

--Veuillez remarquer, me dit mon hôte, que nos Indiens sont les seuls

pour exécuter le tour de force que vous venez de voir; c'est pour ainsi

dire un don particulier, car vous iriez par tous les villages des

alentours sans trouver un pêcheur de _lagartos_ à la main. Ce qu'il y a

de plus singulier dans cette affaire, c'est que le caïman lui-même ne

s'y laisse pas prendre; l'instinct le fait fuir devant l'Indien de San

Pedro, tandis qu'il se jetterait sur tout autre pour le dévorer.

--Si vous vouliez nous rester une huitaine, me dit don Juan, je pourrais

vous montrer une chasse au jaguar qui ne manque pas d'intérêt.

--Cela est bien tentant, ami don Juan, lui répondis-je; mais j'ai deux

hommes qui m'attendent et une longue traite à fournir; vous me conterez

vos chasses, si vous le voulez bien.

--Soit, mais demain matin nous irons pêcher des tortues. Nos Indiens en

font un petit commerce et vont en vendre dans les villages, jusqu'au

pied des montagnes, à _las Playas_ et à Palenqué. Pêcher la tortue se

dit _clavar la tortuga_, parce qu'en effet on les chasse au moyen d'un

fer pointu emmanché d'un bâton.

Le jour suivant, de fort bonne heure, j'accompagnai don Juan dans son

_cajuco_; tous deux nous étions armés de l'engin susdit. L'esquif, guidé

par un jeune Indien, nous permettait de sonder çà et là le fond de la

rivière; il faut, pour réussir, une certaine habitude, et don Juan avait

déjà harponné deux tortues que je n'avais encore senti l'écaillé d'une

seule; cependant je finis par en amener une, et je jugeai au poids ma

prise de peu d'importance. C'était, en effet, une jeune tortue de six

pouces de diamètre, dont la cuisinière n'aurait point voulu; je me

dégoûtai facilement d'un exercice où je n'excellais guère, et le soleil

montant, nous rentrâmes au village avec cinq magnifiques bêtes, dont la

plus grande n'avait pas moins de douze à quatorze pouces de diamètre.

Don Juan nous en fit apprêter une: la chair en est graisseuse, fade, et

nécessite un fort assaisonnement.

Quant à la chasse au tigre, à laquelle je ne pouvais assister, don Juan

me raconta ce que chacun me confirma plus tard, que c'était la chasse du

monde la plus innocente et la moins dangereuse, malgré la férocité de la

bête.

--Voilà mes chiens, dit-il, en me désignant les roquets assis autour de

nous et demandant humblement quelques os à ronger.

--Mais ce ne sont point des chiens de chasse?

--Cela ne fait rien, reprit don Juan; ils ont assez de talent pour

trouver une piste et la suivre, le reste me regarde. Pendant le jour, le

tigre est timide; il se blottit sous quelque roche ou se tient perché

sur les branches d'un gros arbre: il dort; la nuit seulement il est

terrible. Voilà mon favori; c'est le premier de mes pointeurs, dit-il en

jetant une moitié de tortille à l'un des petits mendiants, bête un peu

maigre, grise de couleur et d'un poil rare, dont rien n'annonçait les

remarquables facultés; nous revenons rarement les mains vides quand nous

partons de compagnie; mais il se fait vieux et je ne sais si je pourrai

jamais le remplacer.

--Mais au fait, don Juan! lui dis-je (car j'aime peu les précautions

oratoires, et mon hôte, assez bavard, menaçait de faire traîner le

récit).

--Voici, poursuivit-il en souriant: aussitôt la bête déterrée, si,

cachée dans les roches, il s'agit de l'en faire sortir; si, dans la

forêt, l'animal fuit devant l'aboiement, monte dans un arbre et tombe,

pour ainsi dire, en arrêt sur mon chien, qu'il couve de l'oeil en lui

adressant, la figure plissée, ces rauques soupirs que vous devez voir

d'ici, il ne s'occupe en rien de ma personne et n'a point l'air de me

voir; aussi je prends mon temps, je choisis l'endroit, je vise aussi

longtemps qu'il me plaît; en un mot, je l'assassine. Vous voyez que cela

n'a pas grand mérite. Il se rencontre des cas où l'immobilité du jaguar

est si grande, et son attention si complétement absorbée par le chien

qui jappe, qu'au moyen d'une branche d'arbre et d'un _lasso_ on

l'étrangle, pendu ou non, comme le plus inoffensif des animaux. Tenez,

j'ai là quelques peaux assez bien conservées, et si vous voulez en

accepter une, cela me fera plaisir.

J'acceptai de grand coeur: celle que je choisis était de moyenne taille,

et la balle, entrée au défaut de l'épaule, était sortie de l'autre côté.

Je ne reverrai plus don Juan, et certes il n'entendra jamais parler de

moi; je lui adresse néanmoins mille grâces pour les deux journées que je

passai près de lui.

Mon domestique et mes deux Indiens bouillaient d'impatience: l'un

s'ennuyait, les deux autres craignaient, au retour, une semonce de

leurs maîtres pour tant de jours perdus; je rentrai donc dans ma prison

flottante; nous espérions atteindre _las Playas_ le soir même.

Plus nous avancions et plus les cours d'eau diminuaient d'importance;

les embranchements se multipliaient, en outre, jusqu'à former des

entre-croisements et des méandres où devait hésiter l'homme le plus

expérimenté: aussi mes conducteurs s'égarèrent-ils tout d'abord, pour

arriver au milieu d'un immense marais où peut-être jamais _cajuco_

n'avait pénétré.

Quelle joie pour un chasseur! le marais semblait n'être, proportions

gardées, que le vaste réservoir d'un jardin d'acclimatation. Il y avait

foule, mais foule immense, de canards de toutes espèces, oies, hérons,

cigognes et de grands oiseaux de la même famille, nommés au Mexique

_perros de agua_, et tant d'autres dont mon ignorance m'interdit la

nomenclature. C'était un babil, un bruit, un grouillement

indescriptible; ces oiseaux étaient peu sauvages, ils nous regardaient

étonnés, mais sans terreur; ils nous laissaient approcher à vingt pas,

puis ils s'en allaient vingt pas plus loin pour nous regarder encore.

J'en tuai quelques-uns sans beaucoup effaroucher les autres, et, du

reste, je les abandonnai, ne sachant qu'en faire.

Je préférais les crocodiles dont le nombre était vraiment prodigieux;

mais, beaucoup plus fins qu'il ne semble, ne montrant presque jamais que

le bout du nez et les deux yeux saillants, il fallait une grande

adresse pour les atteindre, et, malgré mes coups de feu multipliés, je

n'en fusillai qu'un seul.

Mes Indiens cherchaient vainement une issue; nous finîmes par nous

ensabler: nouveau temps perdu. Ils retournèrent en gémissant et

s'enfoncèrent dans une espèce de canal entièrement abrité sous

l'ombrage, mais presque comblé par les troncs d'arbres. L'eau, dormant

sur un fond de vase, dégageait des vapeurs empestées; des iguanes seules

animaient ces lieux désolés; il y en avait de magnifiques et d'une

longueur incroyable; j'en blessai une de sept pieds, brillante de

couleur et perlée comme un beau lézard. Elle avait, de la tête à la

queue, la dentelle la plus finement découpée qui se pût voir, et sa

gorge, gonflée par la colère, atteignait un développement considérable;

cette poche était surtout l'objet de ma convoitise; j'en voulais, je

l'avoue naïvement, faire une blague à tabac. L'animal, arrêté dans sa

course et gravement blessé, se défendait encore, et je dus lui donner

trois coups de poignard dans la tête pour l'achever; mais la bourse en

question parfaitement découpée et frottée de pommade camphrée, ne put se

conserver; d'abord, elle perdit ses couleurs, puis les petites écailles

tombèrent, et la peau même finit par se couper.

J'avais hâte de sortir de ce canal infect; quelques embarcations

amarrées à la rive nous firent espérer une cabane où mes guides

pourraient se renseigner. L'un d'eux disparut un instant, et revint

bientôt la figure souriante; nous approchions; une demi-lieue au delà

nous devions apercevoir le village de _las Playas_. En effet, nous

débouchâmes presque immédiatement sur un vaste réservoir où le manque

d'eau empêchait la pirogue d'avancer; il fallut quitter nos bottes,

retrousser nos pantalons et pousser à la roue; mon domestique,

néanmoins, n'en voulut rien faire, craignant de compromettre sa chère

santé: mais je devais en voir bien d'autres avec lui. Une fois les

maisons en vue, je laissai le _cajuco_, promettant aux Indiens d'envoyer

du village des porteurs pour les aider et décharger mes bagages. Une

demi-heure après, j'atteignais _las Playas_ et la maison de don Ignacio

où j'arrivai exténué, mourant de soif, et dans l'état d'un homme

complétement ivre. J'attribuai ce malaise à la chaleur suffocante, aux

exhalaisons méphitiques du canal, et surtout à la demi-heure de marche

au milieu de la fange du marais.

La maîtresse du logis m'apporta une _jicara_ pleine d'un _posole_ sucré

que j'avalai d'un trait, une autre encore, puis une autre, car je ne

pouvais me désaltérer; j'entrai alors dans une transpiration abondante

et je m'endormis dans le hamac. Deux heures après, l'indisposition avait

disparu; mais, rarement dans mes voyages, je ne crus côtoyer d'aussi

près quelque foudroyante maladie.

XIII

PALENQUÉ

De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don

Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et

les temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits,

apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo.

Au sortir de _las Playas_, le sentier, fermé d'abord par une ligne de

forêts, s'ouvre bientôt sur une perspective de prairies entourées

d'arbres où la nature épuise toutes les féeries de sa vierge fécondité.

Des bosquets ombreux, semés au milieu des plaines verdoyantes,

paraissent disposés pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des

grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprêté des

parcs anglais uni à la sauvage grandeur des oeuvres de la création.

Tantôt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas

sous des arcs de triomphe où des lianes gigantesques pendent en festons

splendides, et tantôt, courbant la tête sous des arceaux étroits, vous

glissez comme un chevreuil égaré dans les massifs de la forêt.

Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui

l'enserre, victorieuse ou vaincue tour à tour, elle se rétrécit,

s'allonge, s'agrandit ou se ferme, déployant une variété de contours,

une richesse de lignes où les molles ondulations des pelouses factices

se mêlent aux âpretés des solitudes.

Là, s'épanouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses

droits, la forêt jalouse, écrase toute végétation fleurie sous le poids

formidable de ses ombres séculaires. Des lièvres effarés sillonnent en

tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris

féroces, indifférents dans leur audace, poursuivent en longue file des

sentiers déjà foulés. De grands aras mêlent leurs cris perçants aux

hurlements des _zaraguatos_ suspendus dans les dômes, tandis que le daim

timide vous adresse de loin un regard étonné.

L'esprit est frappé par le rêve biblique de l'Éden, et l'oeil cherche

vainement l'Ève et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul être humain

n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives délicieuses se

succèdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois

côtés les horizons bleus de la Cordillère.

C'est au milieu de ces enchantements que le voyageur arrive à Santo

Domingo del Palenqué. Étendu sur l'affaissement de deux collines, comme

une paresseuse Indienne dans le creux d'un hamac, le village s'étiole

dans son isolement, et n'offre plus au regard qu'une rue de gazon vert

bordée de cabanes désertes; l'église, placée sur l'éminence, n'est

qu'une masure en ruine sans pasteur pour la desservir.

Le village est néanmoins une sous-préfecture, et le fonctionnaire, don

Agustin Gonzalès, voulut bien nous offrir l'hospitalité. Quatre ou cinq

familles de race blanche habitent la bourgade: don Agustin, don

Dionysio, le receveur; je ne fis qu'entrevoir les autres. Entre tous, je

remarquai un jeune Allemand, grand admirateur des ruines, naturaliste

passionné, qui, peut-être dégoûté du monde, est venu fixer sa demeure à

Santo Domingo. Marié depuis avec une fille du pays, il y poursuit des

recherches que sa santé chancelante rend de jour en jour plus pénibles.

Longtemps il m'entretint des ruines que j'allais visiter, m'exaltant

leur grandeur et leur originalité: il avait découvert, disait-il, cinq

ou six temples nouveaux, espacés dans la montagne; il comptait en

découvrir d'autres. Mon hôte, don Agustin, me conduisit à la maisonnette

faisant face à la sienne, dont le propriétaire possède, incrustés dans

le mur de son logis, les deux bas-reliefs si connus et reproduits par

tous les voyageurs, représentant: l'un, un personnage debout, couvert

d'ornements d'une grande richesse, les jambes chaussées d'espèces de

hauts cothurnes; par derrière, un enfant suspendu à sa ceinture, semble

pousser des cris de désespoir; l'autre, un vieillard paraissant souffler

dans un instrument bizarre, corne de guerre ou calumet, instrument qu'on

retrouve dans les bas-reliefs de la chambre écroulée du palais du Cirque

à Chichen-Itza; il a sur la tête, au-dessous de la coiffure symbolique,

une couronne de laurier, et ses reins sont couverts d'une peau de tigre.

Ces deux énormes pierres avaient été arrachées de l'autel d'un temple,

près du grand palais, et apportées à grands frais jusqu'au village.

Stephen, dans son ouvrage, les a fort exactement reproduites. Palenqué

est encore un lieu d'exil où le gouvernement de Chiapas envoie ses

administrés turbulents; six mois de séjour, me disait-on, calment les

plus factieux, un exil de quatre ans équivaut à une sentence de mort.

L'ennui, l'isolement, les fièvres abattent les plus vigoureux.

À mon arrivée, le village avait ainsi deux hôtes forcés; don Pio, l'un

des bannis, était un personnage bien original. Jeune encore, et d'une

taille infiniment petite, il s'agitait en de violentes démonstrations

contre la tyrannie de ses persécuteurs. Il chantait sa patrie absente et

me faisait des beautés lointaines de San Cristobal des récits

enchanteurs. Puis il comptait les jours, désespérait de nouveau, et

parlait de sa mort prochaine. C'étaient les _Tristes_ d'Ovide dans son

exil à Tomes.

Il mêlait souvent à ses discours le nom de _la Pancha_, et longtemps je

crus qu'une jument favorite était sa compagne d'exil; il me contait les

difficultés qu'elle avait eues à voyager par les sentiers rapides de la

Cordillère, ses souffrances, et le déplorable état où elle était

réduite.

--Venez la voir, me dit-il en me guidant à la maisonnette qu'il

occupait. Il m'introduisit auprès d'une énorme et magnifique personne,

_doña Pancha_, son épouse, de deux fois sa taille et de six fois au

moins son poids.

Je frémis en pensant à la bévue que j'avais failli commettre, ayant été

sur le point de lui demander si son précieux animal avait quelque

blessure. Je compris, aux dimensions de cette aimable personne toutes

les difficultés du passage de la _sierra_. _La Pancha_ devait avoir

éreinté bien des Indiens dans les âpres sentiers de la Cordillère.

Depuis deux jours, don Agustin avait envoyé à mon intention douze

Indiens dans les ruines pour couper les bois et dégager les palais;

l'ouvrage devait avancer, et je partis pour les rejoindre. J'étais

accompagné de mon domestique et d'un guide que l'État de Chiapas impose

aujourd'hui à chaque voyageur, moyennant une solde de cinq francs par

jour. Celui-ci devait me servir à deux fins: guider mes explorations

dans les monuments et surveiller ma conduite à l'égard des palais, sa

consigne étant de m'empêcher de commettre toute dégradation quelconque;

quatre Indiens nous suivaient également, chargés de mes bagages, d'une

table, de divers ustensiles de cuisine et de provisions de bouche.

Les ruines sont à douze kilomètres au moins du village; c'est une course

assez longue. Le bruit des cognées frappant sur les troncs d'arbres

m'avertit que nous approchions; cependant on n'apercevait pas la moindre

trace des monuments, la forêt vierge nous enveloppait dans l'épaisseur

de ses ombres, et nous n'avancions qu'avec difficulté. J'arrivai bientôt

dans l'éclaircie que venait de pratiquer la hache des travailleurs, et

je n'apercevais toujours point le palais.

--Ah çà! mais l'ami, dis-je au guide, où donc se cache le palais?

--Le voilà, señor, répondit-il, me désignant une masse noirâtre,

couverte d'une végétation aussi vigoureuse que celle du sol, et dont la

façade était à moitié cachée sous un fouillis de lianes.

En vérité, l'on pouvait passer à dix mètres et ne point l'apercevoir.

Je compris aussitôt les difficultés qui m'attendaient dans la

reproduction de ces monuments; tout était noir, vermiculé, ruiné, perdu;

je ne pouvais, du reste, me mettre à l'oeuvre de sitôt, car le travail

des Indiens n'allait point aussi vite que je l'avais pensé d'abord, il

leur fallait deux jours encore pour me permettre de prendre une

perspective de la façade. Il fallait, de plus, abattre au moins les

arbres les plus gênants qui couvraient les toits de l'édifice et

débarrasser la façade des plantes grimpantes qui en obstruaient la vue.

On installa donc simplement mon bagage dans l'une des galeries; je

laissai des ordres pour le dégagement de certaines parties, et je

m'enfonçai de nouveau dans le bois, à la recherche des temples

environnants.

Un Indien nous précédait, ouvrant un passage à l'aide du _machete_.

Chacun de nous en avait un, et je portais de plus mon fusil sur

l'épaule, pour les fauves, s'il nous arrivait d'en rencontrer.

Le premier temple, sur la droite du palais, à trois cents mètres

environ, et de l'autre côté d'un petit ruisseau, est construit sur une

pyramide d'une grande hauteur. L'ascension en est des plus pénibles; les

pierres dont était doublée la pyramide s'éboulent sous les pieds; les

lianes entravent la marche, et les arbres sont quelquefois serrés à

barrer le passage. On se rend difficilement compte de ces ouvrages

gigantesques et l'on se demande si les constructeurs ne profitèrent pas

des éminences naturelles, si communes en Amérique, les modifiant suivant

leur besoin, les élevant ou les aplatissant, après quoi ils doublaient

de pierre l'extérieur du monticule.

Le temple en question est une bâtisse oblongue, avec trois ouvertures de

face. Ces ouvertures, à angles droits, et dont les linteaux de bois ont

disparu, donnent le jour à une galerie intérieure de huit à neuf mètres

de long, qui communique elle-même avec trois petites chambres, dont

l'une, celle du centre, renferme un autel.

Cet autel, qui rappelle par sa forme l'arche des Hébreux, est une espèce

de caisse couverte, ornée d'une petite frise, avec encadrement. Aux deux

extrémités de cette frise, dans le haut, se déploient deux ailes

rappelant le même genre d'ornementation souvent employé sur les frontons

des monuments égyptiens.

De chaque côté de l'ouverture, des ornements en stuc, et quelquefois en

pierre, représentent divers personnages, et, tout au fond de l'autel,

dans la demi-obscurité, se trouve un vaste panneau composé de trois

immenses dalles parfaitement jointes et couvertes de sculptures

précieuses.

Le temple dont nous parlons contenait la pierre de la croix que nous ne

reproduisons qu'en partie dans notre ouvrage des _Cités et Ruines

américaines_. Nous n'avons pu faire autrement. Arrachée de son

emplacement primitif par une main fanatique qui voyait en elle la

reproduction du signe chrétien miraculeusement employé par les anciens

habitants de ces palais, elle était destinée à orner la maison d'une

riche veuve du village de Palenqué; mais l'autorité s'émut de cette

dévastation et s'opposa au transport de la pierre: elle fut donc

abandonnée dans la forêt où je la foulai sans la connaître et sans la

voir, lorsque mon guide me fit remarquer ce précieux débris.

Elle était couverte de mousses, et les sculptures avaient entièrement

disparu. Lorsque plus tard je voulus la reproduire, il fallut la frotter

avec des brosses, la laver et la dresser contre un arbre.

La partie reproduite dans notre grand ouvrage formait le centre, et

représente une croix surmontée d'un oiseau fantastique, auquel un

personnage debout, et d'un dessin parfaitement pur, offre en présent un

enfant étendu sur ses bras; une inscription, composée de cinq

caractères, se trouve à la hauteur de la tête du personnage; quatre

autres caractères du même genre existent sur les bas côtés de la croix.

Une hideuse figure d'idole forme la base de ce monument.

Les deux autres dalles, aujourd'hui en place dans l'autel du temple,

contiennent: celle de gauche, un personnage debout et qui semble dans

l'attente du sacrifice qui s'accomplit en sa présence. Derrière le

bas-relief, s'étend une longue inscription; la dalle droite est de même

couverte de caractères qui doivent donner l'explication de la croix et

l'histoire du temple ou de ses fondateurs.

Outre l'appartement qui renferme l'autel, le temple en contient deux

autres, à droite et à gauche du sanctuaire. La salle de gauche pénètre

par un escalier dans un souterrain qui s'étend précisément sous l'autel

même que nous avons décrit.

Il est probable que le prêtre, caché dans ce caveau ignoré des fidèles,

rendait à haute voix des oracles que le consultant prenait pour la voix

de ses dieux; tant il est vrai que, depuis la création, les moyens sont

toujours les mêmes.

À quelque distance de ce premier édifice, presque sur la même ligne,

nous trouvons un autre temple, de même architecture et de même

distribution, mais plus petit. Les trois dalles du fond de l'autel sont

en place et méritent une description étendue.

Un masque hideux et féroce occupe la partie centrale du bas-relief, les

yeux injectés et sortant de l'orbite, la langue pendante, l'affreuse

expression de la physionomie attachent à ce masque symbolique l'idée

d'un dieu destructeur. Ce masque est porté par deux sceptres en croix

qui s'appuient sur une estrade supportée par deux figures humaines

accroupies, brisées par la douleur et d'une expression déchirante. Les

figures rappellent le vieillard du panneau qui se trouve dans une maison

du village de Palenqué et dont nous avons parlé plus haut.

À droite et à gauche, deux personnages debout, également supportés par

deux figures prosternées, semblent offrir à la terrible divinité que

représente le masque deux créatures humaines, d'une expression moins

douloureuse que comique; des deux victimes, celle de droite paraît être

une femme.

Quant aux grands bas-reliefs de l'offrande, le type est toujours

semblable, et partout à Palenqué il offre les mêmes particularités: le

nez et le front en ligne un peu courbe, la tête fuyante, le cerveau

comprimé et s'allongeant en pointe.

Comme dans les autres tablettes, les caractères compliqués d'une

inscription religieuse garnissent les extrémités.

Ce bas-relief prouve, à n'en pas douter, que les sacrifices humains

étaient pratiqués dès l'époque la plus reculée. Ce n'est pas chose

naturelle, mais cela montre du moins une filiation chez des peuples

éloignés les uns des autres et à des siècles de distance.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 22 / 30 段