Que de fautes on pourrait rejeter sur le respect humain! Je crus ma

dignité engagée à ponter; il me sembla que les personnes présentes

auraient une faible idée de moi si je regardais à la perte d'une once ou

deux, et puis j'étais assis. Je pontai donc et je gagnai d'abord, ce qui

est assez l'habitude; puis, comme toujours, ayant perdu, je me piquai,

de telle sorte que, la séance levée, je constatai un déficit de cinq

onces (quatre cents francs). J'attendais volontiers que l'hôte me

demandât pardon de la liberté grande, et je trouvai l'hôtel un peu cher

pour mes moyens.

Notre hôte était mélomane enragé; mais, comme il n'avait reçu du ciel

aucun talent d'exécution, quel que fût du reste l'instrument, il avait

mandé de la Havane une serinette de grand format, dont il croyait

réjouir ses habitués. Les mêmes airs se succédaient sans relâche, et

notre homme avait soin de remonter sa machine avant même que le dernier

morceau ne fût achevé. Jamais instrument ne fut plus occupé, mais jamais

non plus musique plus agaçante; c'était à faire ses malles et déloger.

J'avais beau lui dire que, toujours du plaisir, ce n'était pas du

plaisir; il faisait la sourde oreille et n'écoutait que sa musique.

Je me débarrassai de ce cauchemar en me confinant dans mon appartement

où, du reste, me clouait une indisposition sérieuse. Je crus avoir la

fièvre jaune; je la désirais depuis longtemps, et je la vis venir avec

plaisir; je savais qu'une fois passée, c'était un sauf-conduit pour

l'avenir au milieu de ses invasions périodiques, et j'avais besoin de ce

passe-port dans mes voyages.

J'éprouvai, à ce sujet, une désillusion complète; car, deux jours après,

j'étais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen, à bord

d'une _canoa_ prête à s'éloigner du môle.

Les _canoas_ sont de petites embarcations, d'une facture toute primitive

et d'une solidité plus que douteuse, qui font le service de Campêche à

Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise.

Toujours en vue du rivage, on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette

l'ancre au moindre vent. On comprend qu'une courte traversée soit longue

avec de telles précautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du

Yankee; il prend son temps, va _piano_ et s'en trouve bien. Nous étions

une foule dans la _canoa_. Elle était chargée de plâtre à couler; on

nous avait entassés dans un espace vide sur le milieu du bateau;

quelques autres s'étaient campés sur la cargaison; il n'y avait point de

bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la

mer. Il vint à pleuvoir; on nous jeta simplement une toile goudronnée

sur la tête, ce qui nous exposait à une asphyxie générale, à laquelle

nous n'échappâmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort

élevé; aussi la nourriture y est-elle moins qu'abondante, et mauvaise;

j'avais heureusement des provisions. C'est en cet équipage que, après

avoir doublé Champoton et l'Aguada, nous atteignîmes Carmen après quatre

jours de la traversée la plus accidentée du monde; il y manquait un

naufrage, mais nous eûmes la famine; aussi je saluai le port d'un oeil

reconnaissant.

Carmen est une île boisée, humide, plate, élevée de quelques pieds à

peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne à son

port une certaine animation; il renfermait alors un grand nombre de

_canoas_ et des trois-mâts barques en charge pour l'Europe; nous

n'abordâmes qu'avec une peine infinie après trois heures des manoeuvres

les plus gauches.

Je me rendis immédiatement à la maison de don Francisco pour lequel

j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en même temps que

négociant, consul de France à Carmen, et c'est bien l'homme le plus

hospitalier que je connaisse; non-seulement il voulut que je logeasse

chez lui, mais s'occupa de mon départ, traita pour moi du transport de

mes effets, me ménagea des amis et des protecteurs sur le littoral de

l'Uzumacinta, de telle sorte que, sans souci aucun, sans démarche, je me

trouvai prêt à remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre

bourré de provisions.

Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien

qu'il a reçu, ne peut que former des voeux pour la prospérité des hommes

dévoués qui lui tendirent une main secourable.

La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada,

remontait à vide pour en redescendre chargée de bois.

C'était une _canoa_ dans le genre de celle de Campêche, mais beaucoup

plus grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles

pour traverser la baie; mais, une fois engagée dans le labyrinthe des

îles à l'embouchure du fleuve et dans les sinuosités de la rivière, il

lui fallut remonter le courant à _pura palanca_, au croc et à la gaffe;

on se figure aisément quel temps il faut à quatre hommes d'équipage pour

remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi

faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des

moindres désagréments des voyages que ces transports longs et pénibles

où l'impatience qui vous tourmente gâte les plus belles choses.

Celui-ci fut pour moi des plus désagréables; outre le mauvais temps,--il

plut pendant deux jours,--les moustiques, qui se rencontrent par nuées

dans ces parages, nous martyrisaient sans pitié. Je descendis dans le

pont de la _canoa_, mais l'odeur atroce et la chaleur suffocante me

forcèrent à remonter, et je préférai la pluie aux exhalaisons

méphitiques de l'intérieur.

Quant aux moustiques, j'avais bien une moustiquaire pour la nuit, mais

les forbans trouvaient toujours quelque endroit par où se glisser, de

sorte que, en dépit de mes précautions, j'étais assassiné de plus belle.

Cependant le paysage ne manque pas de certaines beautés: les rives du

fleuve s'élevaient à mesure que nous avançions, et la végétation plus

vigoureuse débordait en verts arceaux. De temps à autre, un souffle

d'air, gonflant la voile toujours déployée, nous faisait franchir une

légère distance à la grande joie de l'équipage; çà et là quelques

oiseaux d'eau prenaient leur essor à notre approche pour se reposer et

repartir encore, et du haut des berges, de lourds caïmans faisant la

sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.

Les matinées étaient fraîches, et je me rappelle avoir vu passer,

flottant engourdis, trois jeunes crocodiles égarés qui s'en allaient à

la dérive. Je résolus de m'emparer de l'un d'eux, ce qui fut la chose la

plus facile; je passai l'une des rames à plat sous son ventre, il y

resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont où il ne tarda pas à

reprendre ses esprits. Il avait de douze à quatorze pouces de long, et

se démenait comme un beau diable quand on le prenait à la main. Il

fallait du reste user de précaution; car, malgré sa tendre jeunesse, il

ouvrait une petite gueule parfaitement armée, et se montrait méchant

comme une gale. J'en voulais faire un compagnon de route, un ami s'il

était possible, et je le gardai deux jours, mais il ne répondait à mes

avances que par des bâillements menaçants, et mes bienfaits ne furent

payés que de la plus noire ingratitude. Désespérant d'en rien faire, je

le rejetai dans le fleuve où je l'envoyai rejoindre ses chers parents.

Mais voilà Palissada, avec sa magnifique bordure de _palmas reales_

(palmiers royaux) d'une hauteur énorme.

Palissada n'est qu'une succursale de Carmen; l'un est le lieu de

production, et l'autre l'entrepôt.

Chaque maison de Carmen a donc un double comptoir à Palissada, où sont

groupés une foule d'Indiens coupeurs de bois. Les chefs de maison

entretiennent, en outre, des relations avec les villages indiens de

l'intérieur, dont les habitants engagent, moyennant avance, leur travail

de l'année.

Le Yucatan et l'état de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique,

où l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal

traité dans les _haciendas_, et bien des chefs d'habitation, pressés

d'argent, les vendent en cachette à des exportateurs de la Havane. À

Tabasco, ils ont bon air, sont bien vêtus et vivent dans l'abondance;

leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois

les retiennent à leur service:

Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail;

quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber après dans son

inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'état inculte

des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'État de Tabasco,

devant sa richesse à l'exploitation de ses bois de teinture, a porté

remède à cette paresse invétérée par un article de sa législation, qui

déclare que tout Indien endetté ne peut abandonner le service de son

maître avant de s'être intégralement libéré.

Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les

hommes et par toute la terre. Outre une première avance d'argent qui met

d'abord le serviteur sous la dépendance du maître, chaque négociant

possède une boutique où l'Indien imprévoyant trouve à crédit tout ce qui

peut flatter sa prodigalité. On accroît la dette, on la maintient,

suivant le besoin du moment et voilà le serviteur esclave à perpétuité.

S'il change de maître, c'est que le second rembourse au premier les

avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus

habiles. Quoique grassement payé pour un travail, il faut le dire, fort

pénible, la somme que débourse le maître, se trouve fort réduite, par

l'obligation imposée au serviteur de se fournir de tous objets au

magasin de la maison. Des sommes considérables se trouvent ainsi

engagées sur la tête des travailleurs, et quand un négociant possède à

son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas étonnant qu'il

ait déboursé comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait

donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un établissement

agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.

Un habitant me loua deux hommes et un _cajuco_, tronc d'arbre creusé; on

y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on

calcula les journées d'aller et retour et la location du _cajuco_; le

tout monta à la somme de 150 fr. que je payai. Mon équipage était des

plus minces et mon canot fort étroit: assis ou couché, je n'avais pas à

choisir; ma seule distraction consistait à tirer des crocodiles nageant

à fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'énormes

iguanes aux brillantes couleurs.

Le paysage, toujours le même, était d'une monotonie désespérante; la

solitude n'était troublée que par la rencontre de rares canots

descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'âme dans une

somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du

fleuve cependant, à mesure qu'on s'éloigne des habitations, cette

solitude n'est plus la même: les forêts, dans toute l'exubérance de leur

sève, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux où toute la gamme des

verdures déroule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de

voix mystérieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes

pour parler son divin langage.

Cependant nous arrivons à un embranchement du fleuve; des marches

taillées dans la terre de la rive indiquent un _rancho_, et j'y monte

pour acheter des fruits; mais tout est désert, les piliers de bois

supportent encore un toit de chaume ruiné, le lieu me plaît pour une

halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son

plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous

installons. Tout annonçait la présence récente des habitants; un champ

défriché s'étendait au loin, des bosquets de manguiers chargés de fruits

ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les

animaux domestiques. Tout auprès, une plantation de cacaoyers témoignait

de l'industrie de l'ancien maître. Le _cacahual_, déjà vieux, contenait

un nombre immense de pieds en plein rapport, d'où pendait une multitude

de coques aux gousses parfumées; la solitude était complète; qu'était

devenu le propriétaire de cet ermitage abandonné?

Je m'enfonçai dans le bois, le fusil d'une main, le _machete_ de

l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des

lianes, quand tout à coup je me trouvai en présence d'une troupe de

singes de grande espèce, logés dans les hauteurs d'un arbre. Je

m'arrêtai; de leur côté, ils m'examinaient avec attention; nulle

hostilité de part et d'autre: ils ne cherchaient pas à fuir, et d'abord

je n'avais aucune intention de les attaquer. J'étais cependant fort

intrigué, j'aurais désiré me procurer l'un d'eux, et ne savais comment

faire; je pensai qu'un blessé me resterait comme prisonnier, et je

tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu

auquel j'adressai mon premier tir, était élevé et bien en vue, j'avais

dû le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre

effet que lui occasionner un léger soubresaut, sans lui faire abandonner

la place, les autres commençaient à me regarder avec terreur, et se

mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au

troisième coup de feu les bras de la pauvre bête s'ouvrir, pour laisser

tomber deux petits singes qu'elle tenait embrassés; je devinai la cause

de son insensibilité apparente, elle avait été protégée par le corps de

ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par

l'extrémité de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie

s'étaient éclipsés, et la mère affaissée, agonisante, sur une grande

branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits.

J'eus un véritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mère

était tout humaine, et je me hâtai d'abréger ses souffrances: elle

tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes étaient criblés,

mais la peau de la mère était en assez bon état; je priai les Indiens de

l'écorcher pour en conserver la fourrure épaisse et belle. Les chasseurs

l'emploient par morceaux pour préserver la batterie du fusil de

l'humidité des bois.

Les trois malheureux étaient de la tribu des singes hurleurs qui, la

nuit, font retentir les forêts de leurs cris épouvantables. Cependant la

nuit approchait, les Indiens détachèrent des poteaux de la cabane le

hamac dans lequel j'avais reposé, transportèrent à l'embarcation les

divers objets qu'ils en avaient débarqués, et la pirogue chargée, nous

nous mîmes en route. Mes conducteurs changèrent alors de direction; au

lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissèrent aller au

courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait à l'ouest

dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roulé dans mon _zarape_,

je m'endormis bientôt.

Quand je me réveillai, il pouvait être onze heures; la lune, alors au

milieu de sa course, se reflétait à l'avant de la barque, dans les eaux

calmes de la rivière, et semblait nous guider comme une lueur amie.

Accroupi à la poupe, l'un des Indiens, silencieux comme un fantôme,

dirigeait la marche.

Le fleuve était large, et dans la pénombre où bleuissaient les rives,

l'oeil saisissait la silhouette gracieuse des palmiers sauvages. Oh! la

puissante chose que le silence!

Au milieu de cette contrée déserte, entouré de cette forêt vierge

s'étendant au loin, sur les eaux calmes de la rivière et comme une

barque chargée d'ombres, le _cajuco_ glissait sans bruit.

Le ciel étincelait, et la lumière diaphane de la lune enveloppait toute

chose de son voile magique. Pas un souffle dans le feuillage, pas une

ride sur l'onde.

Au milieu de tous ces silences, muet d'admiration, j'avançais,

comprenant pour la première fois la poésie de ces admirables solitudes.

Non, rien ne saurait rendre les splendeurs de ces nuits étoilées! Tout,

dans cette nature silencieuse, était aspiration, mystère, religieuse

éloquence, et, dans ce recueillement universel, le coeur unissait sa

prière à la prière des choses. Si parfois les cris éclatants des singes

hurleurs, si le rugissement du jaguar ou le chant lugubre d'un oiseau de

nuit venait troubler cet hymne du sommeil, il semblait qu'une puissance

inconnue étouffât ces voix, et que la nature entière s'inclinât de

nouveau dans un silence plus majestueux encore.

Ne suffit-il pas d'un moment pareil pour rendre à l'âme qui doute la foi

qu'elle a perdue?... Abimé dans la contemplation de ces beautés, écrasé

par leur grandeur, je m'enivrais aux sources de cette poésie

éternellement jeune et divine, et ne me laissai aller au sommeil que

lorsque les premières clartés de l'aurore vinrent dorer la cime des

bois. L'un des Indiens cependant m'appelait depuis longtemps:

--Señor, disait-il, señor, levez-vous, nous sommes arrivés.

--Arrivés! m'écriai-je en me dressant, arrivés, où cela?

--À San Pedro, répondit-il, et si vous voulez vous reposer à l'ombre et

déjeuner, je vais vous conduire à la maison de don Juan, à qui s'adresse

une des lettres que vous avez.

--C'est bien, lui dis-je. Je vis, en jetant les yeux autour de nous, que

le paysage était changé: le _cajuco_ avait abandonné le cours du fleuve

pour remonter un petit affluent. La rivière où nous étions alors n'avait

pas plus de vingt-cinq à trente mètres de large, les bords étaient

privés d'arbres, mais couverts de plantes aquatiques. Sur la petite

lande de droite paissaient quelques bestiaux, et, dans le fond, appuyées

au bois, s'étalaient les cabanes à toit de chaume d'un village indien.

Mon guide me conduisit à la plus grande de ces habitations et me

présenta le propriétaire, don Juan, à qui je remis la lettre de don

Francisco. Mon nouvel hôte me donna une poignée de main amicale, et,

m'indiquant un hamac, m'invita à m'y reposer; puis il me pria de

l'excuser une minute, m'assurant qu'il serait bientôt tout à moi.

L'intérieur de la case, à jour comme toutes celles de ces parages,

annonçait une certaine aisance: la cabane, divisée en quatre

compartiments, contenait une _tienda_ d'approvisionnement pour les

Indiens, des chambres pour les femmes, et la pièce commune, salle à

manger, où l'on m'avait installé. La cour, entourée d'une haute clôture,

renfermait toute une ménagerie de bipèdes, où poules, canards, dindons

énormes, gloussaient et piaulaient à l'envi; quant à messieurs du

grouin, ils semblaient jouir des priviléges les plus étendus, entrant et

sortant tour à tour, traversant les pièces, s'y reposant au besoin, et

me venant flairer avec une audacieuse familiarité. La cuisine seule leur

était interdite, et quand, timidement et en tapinois, comme une bête en

faute, ils parvenaient à s'y introduire, un _cutch_, _cutch_, plusieurs

fois répété, les mettait en fuite à l'instant.

Don Juan devait être chasseur, car deux fusils, une poire à poudre et de

grands _machetes_ pendaient à l'une des cloisons; j'en étais là de mon

inventaire quand il reparut.

--Vous devez être bien fatigué, me dit-il, car trois jours de _cajuco_,

par une telle chaleur, sont une terrible affaire?

--Je le suis si peu, répondis-je, que si vous avez quelque chose de

nouveau et de curieux à me montrer au village, je suis prêt à vous

suivre.

--C'est parfait, répondit-il; mais déjeunons d'abord, et plus tard je

pense pouvoir vous intéresser quelque peu.

Sur ces entrefaites, la ménagère, grosse femme rebondie, avait couvert

une petite table fort basse d'une serviette grise à frange, sur laquelle

un ragoût de poulet de fort bonne mine, flanqué d'un plat de haricots

noirs, nous attendait tout fumant. Une pile de tortilles blanches et

minces remplaçait le pain. L'usage de la fourchette est inconnu:

l'Indien prend un morceau de tortille, qu'il arrondit en cuiller, pour

porter à sa bouche les aliments quels qu'ils soient; les doigts et le

couteau viennent au besoin en aide à cet instrument tout primitif; on se

lave les mains en sortant de table. N'ayant point eu de vivres frais

depuis trois jours, je dévorais, à la grande satisfaction de mon hôte,

auquel mon appétit faisait honneur.

--Avez-vous jamais mangé du caïman? reprit don Juan.

--Ma foi non, répondis-je, et je m'en soucie peu; cela doit être dur et

coriace?

--Pas tant que vous le pensez, n'est-ce pas Hyacinto? fit-il au

domestique qui nous servait. Celui-ci répondit par un signe

d'assentiment. Il faut que vous sachiez, poursuivit don Juan, que les

Indiens de ce village ne vivent guère que de la chair du caïman; cette

nourriture est saine, vous le verrez, car tous mes compatriotes sont

robustes et, sauf les accès de fièvre qui de temps à autre nous

accompagnent jusqu'à la tombe, ils sont les mieux portants du monde. De

plus, cela ne coûte rien, car, vous avez dû le remarquer, les caïmans

grouillent dans nos rivières, et pêche qui veut. Mais venez, ajouta-t-il

en se levant, je veux vous montrer quelques belles pièces de cet étrange

gibier.

Je le suivis; dans le premier _jacal_ où je pénétrai à la suite de mon

hôte, deux crocodiles vivants, les pattes amarrées, le ventre en l'air

et la queue coupée, attendaient dans une triste résignation que leur

dernier jour fût arrivé.

--On leur coupe la queue par précaution, comme vous voyez, me dit don

Juan, car ils feraient des sottises et pourraient casser une jambe du

moindre coup.

Je m'approchai des deux monstres, dont l'un avec sa queue devait avoir

mesuré quinze pieds au moins; l'autre était un novice. Ils ouvrirent

tous deux leur gueule formidable, mais impuissante, frissonnant d'une

rage stérile. Les deux ovipares exhalaient une forte odeur, tenant un

peu du musc, mais infiniment désagréable.

Nous en trouvâmes encore dans d'autres cabanes, tous dans le même état

et destinés au même usage.

--On les prend de deux manières, me dit don Juan: avec un fort crochet

garni d'un appât, et il me montrait la trace du fer qui avait percé la

mâchoire inférieure, ou bien à la main.--Oh! oh! pensais-je, don Juan me

prend pour un autre, mais je ne la goberai point; et comme il me vit

sourire:

--Vous paraissez en douter, señor?

--Non, repris-je, oh! non, vous me l'assurez. Néanmoins, je serais

enchanté de le voir, et voici même une piastre à l'adresse du héros qui

me donnerait ce curieux spectacle.

--La piastre était inutile, poursuivit mon homme, cependant cela ne gâte

rien. Et comme nous croisions dans le village, nous rapprochant de sa

cabane:

--Holà! hé! Cyrilo... Cyrilo!

Au troisième appel de don Juan, un grand gaillard, noir, maigre et

nerveux comme un tigre, l'aborda, son chapeau à la main.

--Qu'y a-t-il pour votre service, don Juan?

--Voilà monsieur qui voudrait bien te voir amener un _lagarto_, il a

l'air de douter de tes moyens.

--Oh! ce n'est pas une affaire, reprit tranquillement l'Indien, et pour

vous faire plaisir, don Juan...

--C'est une piastre pour toi, mon garçon; ainsi donc, tâche de te

distinguer.

Cyrilo demanda cinq minutes pour se préparer, et nous promit de nous

rejoindre au bord d'un _bajou_, petite rivière étroite et lente, dans le

bois, de l'autre côté du village; pour nous, nous devions prendre une

pirogue et nous faire conduire jusque-là.

Quand nous arrivâmes, notre homme était sur la berge nous attendant; il

était nu et tenait à la main un fort poignard, dont la lame, longue de

huit pouces, semblait un énorme clou, carré à la base. Il avait déjà

jeté sur les alentours un coup d'oeil de connaisseur. À vingt pas, il

nous fit signe d'arrêter et, nous précédant avec précaution, il nous

indiquait un point de la rive encombré de touffes de hautes herbes; il

n'en était plus qu'à dix pas environ, quand deux caïmans à courte queue

plongèrent dans le fleuve comme deux mastodontes.

En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, Cyrilo se précipita le

poignard entre les dents, plongea et ne reparut pas. Nous nous

dirigeâmes à toute vitesse vers le lieu du combat; la situation me

semblait palpitante, je fouillais la rivière de l'oeil, un remous

indiquait seul la place où l'Indien avait disparu; quelques secondes,

longues comme un siècle, passèrent, l'eau s'agita de nouveau comme

refoulée par la puissance d'une hélice, et la queue du monstre frappa la

surface d'un coup terrible; puis le corps parut dans une rapide

évolution; Cyrilo, souillé de fange, adhérait au ventre du caïman. Ils

disparurent encore, laissant une longue traînée de sang.--Bravo, Cyrilo!

fit don Juan; pour moi, je ne respirais plus, le sang glacé par la

terreur, témoin muet de cette effroyable lutte, je regrettais de l'avoir

provoquée.

Cependant, la rivière s'agitait sous les efforts des deux lutteurs et

l'eau remontait à la surface en tourbillons limoneux; quelques secondes

passèrent encore et Cyrilo reparut, mais seul, couvert de fange, à

demi-suffoqué.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 21 / 30 段