dignité engagée à ponter; il me sembla que les personnes présentes
auraient une faible idée de moi si je regardais à la perte d'une once ou
deux, et puis j'étais assis. Je pontai donc et je gagnai d'abord, ce qui
est assez l'habitude; puis, comme toujours, ayant perdu, je me piquai,
de telle sorte que, la séance levée, je constatai un déficit de cinq
onces (quatre cents francs). J'attendais volontiers que l'hôte me
demandât pardon de la liberté grande, et je trouvai l'hôtel un peu cher
pour mes moyens.
Notre hôte était mélomane enragé; mais, comme il n'avait reçu du ciel
aucun talent d'exécution, quel que fût du reste l'instrument, il avait
mandé de la Havane une serinette de grand format, dont il croyait
réjouir ses habitués. Les mêmes airs se succédaient sans relâche, et
notre homme avait soin de remonter sa machine avant même que le dernier
morceau ne fût achevé. Jamais instrument ne fut plus occupé, mais jamais
non plus musique plus agaçante; c'était à faire ses malles et déloger.
J'avais beau lui dire que, toujours du plaisir, ce n'était pas du
plaisir; il faisait la sourde oreille et n'écoutait que sa musique.
Je me débarrassai de ce cauchemar en me confinant dans mon appartement
où, du reste, me clouait une indisposition sérieuse. Je crus avoir la
fièvre jaune; je la désirais depuis longtemps, et je la vis venir avec
plaisir; je savais qu'une fois passée, c'était un sauf-conduit pour
l'avenir au milieu de ses invasions périodiques, et j'avais besoin de ce
passe-port dans mes voyages.
J'éprouvai, à ce sujet, une désillusion complète; car, deux jours après,
j'étais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen, à bord
d'une _canoa_ prête à s'éloigner du môle.
Les _canoas_ sont de petites embarcations, d'une facture toute primitive
et d'une solidité plus que douteuse, qui font le service de Campêche à
Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise.
Toujours en vue du rivage, on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette
l'ancre au moindre vent. On comprend qu'une courte traversée soit longue
avec de telles précautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du
Yankee; il prend son temps, va _piano_ et s'en trouve bien. Nous étions
une foule dans la _canoa_. Elle était chargée de plâtre à couler; on
nous avait entassés dans un espace vide sur le milieu du bateau;
quelques autres s'étaient campés sur la cargaison; il n'y avait point de
bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la
mer. Il vint à pleuvoir; on nous jeta simplement une toile goudronnée
sur la tête, ce qui nous exposait à une asphyxie générale, à laquelle
nous n'échappâmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort
élevé; aussi la nourriture y est-elle moins qu'abondante, et mauvaise;
j'avais heureusement des provisions. C'est en cet équipage que, après
avoir doublé Champoton et l'Aguada, nous atteignîmes Carmen après quatre
jours de la traversée la plus accidentée du monde; il y manquait un
naufrage, mais nous eûmes la famine; aussi je saluai le port d'un oeil
reconnaissant.
Carmen est une île boisée, humide, plate, élevée de quelques pieds à
peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne à son
port une certaine animation; il renfermait alors un grand nombre de
_canoas_ et des trois-mâts barques en charge pour l'Europe; nous
n'abordâmes qu'avec une peine infinie après trois heures des manoeuvres
les plus gauches.
Je me rendis immédiatement à la maison de don Francisco pour lequel
j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en même temps que
négociant, consul de France à Carmen, et c'est bien l'homme le plus
hospitalier que je connaisse; non-seulement il voulut que je logeasse
chez lui, mais s'occupa de mon départ, traita pour moi du transport de
mes effets, me ménagea des amis et des protecteurs sur le littoral de
l'Uzumacinta, de telle sorte que, sans souci aucun, sans démarche, je me
trouvai prêt à remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre
bourré de provisions.
Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien
qu'il a reçu, ne peut que former des voeux pour la prospérité des hommes
dévoués qui lui tendirent une main secourable.
La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada,
remontait à vide pour en redescendre chargée de bois.
C'était une _canoa_ dans le genre de celle de Campêche, mais beaucoup
plus grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles
pour traverser la baie; mais, une fois engagée dans le labyrinthe des
îles à l'embouchure du fleuve et dans les sinuosités de la rivière, il
lui fallut remonter le courant à _pura palanca_, au croc et à la gaffe;
on se figure aisément quel temps il faut à quatre hommes d'équipage pour
remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi
faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des
moindres désagréments des voyages que ces transports longs et pénibles
où l'impatience qui vous tourmente gâte les plus belles choses.
Celui-ci fut pour moi des plus désagréables; outre le mauvais temps,--il
plut pendant deux jours,--les moustiques, qui se rencontrent par nuées
dans ces parages, nous martyrisaient sans pitié. Je descendis dans le
pont de la _canoa_, mais l'odeur atroce et la chaleur suffocante me
forcèrent à remonter, et je préférai la pluie aux exhalaisons
méphitiques de l'intérieur.
Quant aux moustiques, j'avais bien une moustiquaire pour la nuit, mais
les forbans trouvaient toujours quelque endroit par où se glisser, de
sorte que, en dépit de mes précautions, j'étais assassiné de plus belle.
Cependant le paysage ne manque pas de certaines beautés: les rives du
fleuve s'élevaient à mesure que nous avançions, et la végétation plus
vigoureuse débordait en verts arceaux. De temps à autre, un souffle
d'air, gonflant la voile toujours déployée, nous faisait franchir une
légère distance à la grande joie de l'équipage; çà et là quelques
oiseaux d'eau prenaient leur essor à notre approche pour se reposer et
repartir encore, et du haut des berges, de lourds caïmans faisant la
sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.
Les matinées étaient fraîches, et je me rappelle avoir vu passer,
flottant engourdis, trois jeunes crocodiles égarés qui s'en allaient à
la dérive. Je résolus de m'emparer de l'un d'eux, ce qui fut la chose la
plus facile; je passai l'une des rames à plat sous son ventre, il y
resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont où il ne tarda pas à
reprendre ses esprits. Il avait de douze à quatorze pouces de long, et
se démenait comme un beau diable quand on le prenait à la main. Il
fallait du reste user de précaution; car, malgré sa tendre jeunesse, il
ouvrait une petite gueule parfaitement armée, et se montrait méchant
comme une gale. J'en voulais faire un compagnon de route, un ami s'il
était possible, et je le gardai deux jours, mais il ne répondait à mes
avances que par des bâillements menaçants, et mes bienfaits ne furent
payés que de la plus noire ingratitude. Désespérant d'en rien faire, je
le rejetai dans le fleuve où je l'envoyai rejoindre ses chers parents.
Mais voilà Palissada, avec sa magnifique bordure de _palmas reales_
(palmiers royaux) d'une hauteur énorme.
Palissada n'est qu'une succursale de Carmen; l'un est le lieu de
production, et l'autre l'entrepôt.
Chaque maison de Carmen a donc un double comptoir à Palissada, où sont
groupés une foule d'Indiens coupeurs de bois. Les chefs de maison
entretiennent, en outre, des relations avec les villages indiens de
l'intérieur, dont les habitants engagent, moyennant avance, leur travail
de l'année.
Le Yucatan et l'état de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique,
où l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal
traité dans les _haciendas_, et bien des chefs d'habitation, pressés
d'argent, les vendent en cachette à des exportateurs de la Havane. À
Tabasco, ils ont bon air, sont bien vêtus et vivent dans l'abondance;
leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois
les retiennent à leur service:
Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail;
quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber après dans son
inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'état inculte
des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'État de Tabasco,
devant sa richesse à l'exploitation de ses bois de teinture, a porté
remède à cette paresse invétérée par un article de sa législation, qui
déclare que tout Indien endetté ne peut abandonner le service de son
maître avant de s'être intégralement libéré.
Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les
hommes et par toute la terre. Outre une première avance d'argent qui met
d'abord le serviteur sous la dépendance du maître, chaque négociant
possède une boutique où l'Indien imprévoyant trouve à crédit tout ce qui
peut flatter sa prodigalité. On accroît la dette, on la maintient,
suivant le besoin du moment et voilà le serviteur esclave à perpétuité.
S'il change de maître, c'est que le second rembourse au premier les
avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus
habiles. Quoique grassement payé pour un travail, il faut le dire, fort
pénible, la somme que débourse le maître, se trouve fort réduite, par
l'obligation imposée au serviteur de se fournir de tous objets au
magasin de la maison. Des sommes considérables se trouvent ainsi
engagées sur la tête des travailleurs, et quand un négociant possède à
son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas étonnant qu'il
ait déboursé comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait
donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un établissement
agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.
Un habitant me loua deux hommes et un _cajuco_, tronc d'arbre creusé; on
y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on
calcula les journées d'aller et retour et la location du _cajuco_; le
tout monta à la somme de 150 fr. que je payai. Mon équipage était des
plus minces et mon canot fort étroit: assis ou couché, je n'avais pas à
choisir; ma seule distraction consistait à tirer des crocodiles nageant
à fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'énormes
iguanes aux brillantes couleurs.
Le paysage, toujours le même, était d'une monotonie désespérante; la
solitude n'était troublée que par la rencontre de rares canots
descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'âme dans une
somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du
fleuve cependant, à mesure qu'on s'éloigne des habitations, cette
solitude n'est plus la même: les forêts, dans toute l'exubérance de leur
sève, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux où toute la gamme des
verdures déroule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de
voix mystérieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes
pour parler son divin langage.
Cependant nous arrivons à un embranchement du fleuve; des marches
taillées dans la terre de la rive indiquent un _rancho_, et j'y monte
pour acheter des fruits; mais tout est désert, les piliers de bois
supportent encore un toit de chaume ruiné, le lieu me plaît pour une
halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son
plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous
installons. Tout annonçait la présence récente des habitants; un champ
défriché s'étendait au loin, des bosquets de manguiers chargés de fruits
ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les
animaux domestiques. Tout auprès, une plantation de cacaoyers témoignait
de l'industrie de l'ancien maître. Le _cacahual_, déjà vieux, contenait
un nombre immense de pieds en plein rapport, d'où pendait une multitude
de coques aux gousses parfumées; la solitude était complète; qu'était
devenu le propriétaire de cet ermitage abandonné?
Je m'enfonçai dans le bois, le fusil d'une main, le _machete_ de
l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des
lianes, quand tout à coup je me trouvai en présence d'une troupe de
singes de grande espèce, logés dans les hauteurs d'un arbre. Je
m'arrêtai; de leur côté, ils m'examinaient avec attention; nulle
hostilité de part et d'autre: ils ne cherchaient pas à fuir, et d'abord
je n'avais aucune intention de les attaquer. J'étais cependant fort
intrigué, j'aurais désiré me procurer l'un d'eux, et ne savais comment
faire; je pensai qu'un blessé me resterait comme prisonnier, et je
tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu
auquel j'adressai mon premier tir, était élevé et bien en vue, j'avais
dû le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre
effet que lui occasionner un léger soubresaut, sans lui faire abandonner
la place, les autres commençaient à me regarder avec terreur, et se
mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au
troisième coup de feu les bras de la pauvre bête s'ouvrir, pour laisser
tomber deux petits singes qu'elle tenait embrassés; je devinai la cause
de son insensibilité apparente, elle avait été protégée par le corps de
ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par
l'extrémité de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie
s'étaient éclipsés, et la mère affaissée, agonisante, sur une grande
branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits.
J'eus un véritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mère
était tout humaine, et je me hâtai d'abréger ses souffrances: elle
tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes étaient criblés,
mais la peau de la mère était en assez bon état; je priai les Indiens de
l'écorcher pour en conserver la fourrure épaisse et belle. Les chasseurs
l'emploient par morceaux pour préserver la batterie du fusil de
l'humidité des bois.
Les trois malheureux étaient de la tribu des singes hurleurs qui, la
nuit, font retentir les forêts de leurs cris épouvantables. Cependant la
nuit approchait, les Indiens détachèrent des poteaux de la cabane le
hamac dans lequel j'avais reposé, transportèrent à l'embarcation les
divers objets qu'ils en avaient débarqués, et la pirogue chargée, nous
nous mîmes en route. Mes conducteurs changèrent alors de direction; au
lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissèrent aller au
courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait à l'ouest
dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roulé dans mon _zarape_,
je m'endormis bientôt.
Quand je me réveillai, il pouvait être onze heures; la lune, alors au
milieu de sa course, se reflétait à l'avant de la barque, dans les eaux
calmes de la rivière, et semblait nous guider comme une lueur amie.
Accroupi à la poupe, l'un des Indiens, silencieux comme un fantôme,
dirigeait la marche.
Le fleuve était large, et dans la pénombre où bleuissaient les rives,
l'oeil saisissait la silhouette gracieuse des palmiers sauvages. Oh! la
puissante chose que le silence!
Au milieu de cette contrée déserte, entouré de cette forêt vierge
s'étendant au loin, sur les eaux calmes de la rivière et comme une
barque chargée d'ombres, le _cajuco_ glissait sans bruit.
Le ciel étincelait, et la lumière diaphane de la lune enveloppait toute
chose de son voile magique. Pas un souffle dans le feuillage, pas une
ride sur l'onde.
Au milieu de tous ces silences, muet d'admiration, j'avançais,
comprenant pour la première fois la poésie de ces admirables solitudes.
Non, rien ne saurait rendre les splendeurs de ces nuits étoilées! Tout,
dans cette nature silencieuse, était aspiration, mystère, religieuse
éloquence, et, dans ce recueillement universel, le coeur unissait sa
prière à la prière des choses. Si parfois les cris éclatants des singes
hurleurs, si le rugissement du jaguar ou le chant lugubre d'un oiseau de
nuit venait troubler cet hymne du sommeil, il semblait qu'une puissance
inconnue étouffât ces voix, et que la nature entière s'inclinât de
nouveau dans un silence plus majestueux encore.
Ne suffit-il pas d'un moment pareil pour rendre à l'âme qui doute la foi
qu'elle a perdue?... Abimé dans la contemplation de ces beautés, écrasé
par leur grandeur, je m'enivrais aux sources de cette poésie
éternellement jeune et divine, et ne me laissai aller au sommeil que
lorsque les premières clartés de l'aurore vinrent dorer la cime des
bois. L'un des Indiens cependant m'appelait depuis longtemps:
--Señor, disait-il, señor, levez-vous, nous sommes arrivés.
--Arrivés! m'écriai-je en me dressant, arrivés, où cela?
--À San Pedro, répondit-il, et si vous voulez vous reposer à l'ombre et
déjeuner, je vais vous conduire à la maison de don Juan, à qui s'adresse
une des lettres que vous avez.
--C'est bien, lui dis-je. Je vis, en jetant les yeux autour de nous, que
le paysage était changé: le _cajuco_ avait abandonné le cours du fleuve
pour remonter un petit affluent. La rivière où nous étions alors n'avait
pas plus de vingt-cinq à trente mètres de large, les bords étaient
privés d'arbres, mais couverts de plantes aquatiques. Sur la petite
lande de droite paissaient quelques bestiaux, et, dans le fond, appuyées
au bois, s'étalaient les cabanes à toit de chaume d'un village indien.
Mon guide me conduisit à la plus grande de ces habitations et me
présenta le propriétaire, don Juan, à qui je remis la lettre de don
Francisco. Mon nouvel hôte me donna une poignée de main amicale, et,
m'indiquant un hamac, m'invita à m'y reposer; puis il me pria de
l'excuser une minute, m'assurant qu'il serait bientôt tout à moi.
L'intérieur de la case, à jour comme toutes celles de ces parages,
annonçait une certaine aisance: la cabane, divisée en quatre
compartiments, contenait une _tienda_ d'approvisionnement pour les
Indiens, des chambres pour les femmes, et la pièce commune, salle à
manger, où l'on m'avait installé. La cour, entourée d'une haute clôture,
renfermait toute une ménagerie de bipèdes, où poules, canards, dindons
énormes, gloussaient et piaulaient à l'envi; quant à messieurs du
grouin, ils semblaient jouir des priviléges les plus étendus, entrant et
sortant tour à tour, traversant les pièces, s'y reposant au besoin, et
me venant flairer avec une audacieuse familiarité. La cuisine seule leur
était interdite, et quand, timidement et en tapinois, comme une bête en
faute, ils parvenaient à s'y introduire, un _cutch_, _cutch_, plusieurs
fois répété, les mettait en fuite à l'instant.
Don Juan devait être chasseur, car deux fusils, une poire à poudre et de
grands _machetes_ pendaient à l'une des cloisons; j'en étais là de mon
inventaire quand il reparut.
--Vous devez être bien fatigué, me dit-il, car trois jours de _cajuco_,
par une telle chaleur, sont une terrible affaire?
--Je le suis si peu, répondis-je, que si vous avez quelque chose de
nouveau et de curieux à me montrer au village, je suis prêt à vous
suivre.
--C'est parfait, répondit-il; mais déjeunons d'abord, et plus tard je
pense pouvoir vous intéresser quelque peu.
Sur ces entrefaites, la ménagère, grosse femme rebondie, avait couvert
une petite table fort basse d'une serviette grise à frange, sur laquelle
un ragoût de poulet de fort bonne mine, flanqué d'un plat de haricots
noirs, nous attendait tout fumant. Une pile de tortilles blanches et
minces remplaçait le pain. L'usage de la fourchette est inconnu:
l'Indien prend un morceau de tortille, qu'il arrondit en cuiller, pour
porter à sa bouche les aliments quels qu'ils soient; les doigts et le
couteau viennent au besoin en aide à cet instrument tout primitif; on se
lave les mains en sortant de table. N'ayant point eu de vivres frais
depuis trois jours, je dévorais, à la grande satisfaction de mon hôte,
auquel mon appétit faisait honneur.
--Avez-vous jamais mangé du caïman? reprit don Juan.
--Ma foi non, répondis-je, et je m'en soucie peu; cela doit être dur et
coriace?
--Pas tant que vous le pensez, n'est-ce pas Hyacinto? fit-il au
domestique qui nous servait. Celui-ci répondit par un signe
d'assentiment. Il faut que vous sachiez, poursuivit don Juan, que les
Indiens de ce village ne vivent guère que de la chair du caïman; cette
nourriture est saine, vous le verrez, car tous mes compatriotes sont
robustes et, sauf les accès de fièvre qui de temps à autre nous
accompagnent jusqu'à la tombe, ils sont les mieux portants du monde. De
plus, cela ne coûte rien, car, vous avez dû le remarquer, les caïmans
grouillent dans nos rivières, et pêche qui veut. Mais venez, ajouta-t-il
en se levant, je veux vous montrer quelques belles pièces de cet étrange
gibier.
Je le suivis; dans le premier _jacal_ où je pénétrai à la suite de mon
hôte, deux crocodiles vivants, les pattes amarrées, le ventre en l'air
et la queue coupée, attendaient dans une triste résignation que leur
dernier jour fût arrivé.
--On leur coupe la queue par précaution, comme vous voyez, me dit don
Juan, car ils feraient des sottises et pourraient casser une jambe du
moindre coup.
Je m'approchai des deux monstres, dont l'un avec sa queue devait avoir
mesuré quinze pieds au moins; l'autre était un novice. Ils ouvrirent
tous deux leur gueule formidable, mais impuissante, frissonnant d'une
rage stérile. Les deux ovipares exhalaient une forte odeur, tenant un
peu du musc, mais infiniment désagréable.
Nous en trouvâmes encore dans d'autres cabanes, tous dans le même état
et destinés au même usage.
--On les prend de deux manières, me dit don Juan: avec un fort crochet
garni d'un appât, et il me montrait la trace du fer qui avait percé la
mâchoire inférieure, ou bien à la main.--Oh! oh! pensais-je, don Juan me
prend pour un autre, mais je ne la goberai point; et comme il me vit
sourire:
--Vous paraissez en douter, señor?
--Non, repris-je, oh! non, vous me l'assurez. Néanmoins, je serais
enchanté de le voir, et voici même une piastre à l'adresse du héros qui
me donnerait ce curieux spectacle.
--La piastre était inutile, poursuivit mon homme, cependant cela ne gâte
rien. Et comme nous croisions dans le village, nous rapprochant de sa
cabane:
--Holà! hé! Cyrilo... Cyrilo!
Au troisième appel de don Juan, un grand gaillard, noir, maigre et
nerveux comme un tigre, l'aborda, son chapeau à la main.
--Qu'y a-t-il pour votre service, don Juan?
--Voilà monsieur qui voudrait bien te voir amener un _lagarto_, il a
l'air de douter de tes moyens.
--Oh! ce n'est pas une affaire, reprit tranquillement l'Indien, et pour
vous faire plaisir, don Juan...
--C'est une piastre pour toi, mon garçon; ainsi donc, tâche de te
distinguer.
Cyrilo demanda cinq minutes pour se préparer, et nous promit de nous
rejoindre au bord d'un _bajou_, petite rivière étroite et lente, dans le
bois, de l'autre côté du village; pour nous, nous devions prendre une
pirogue et nous faire conduire jusque-là.
Quand nous arrivâmes, notre homme était sur la berge nous attendant; il
était nu et tenait à la main un fort poignard, dont la lame, longue de
huit pouces, semblait un énorme clou, carré à la base. Il avait déjà
jeté sur les alentours un coup d'oeil de connaisseur. À vingt pas, il
nous fit signe d'arrêter et, nous précédant avec précaution, il nous
indiquait un point de la rive encombré de touffes de hautes herbes; il
n'en était plus qu'à dix pas environ, quand deux caïmans à courte queue
plongèrent dans le fleuve comme deux mastodontes.
En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, Cyrilo se précipita le
poignard entre les dents, plongea et ne reparut pas. Nous nous
dirigeâmes à toute vitesse vers le lieu du combat; la situation me
semblait palpitante, je fouillais la rivière de l'oeil, un remous
indiquait seul la place où l'Indien avait disparu; quelques secondes,
longues comme un siècle, passèrent, l'eau s'agita de nouveau comme
refoulée par la puissance d'une hélice, et la queue du monstre frappa la
surface d'un coup terrible; puis le corps parut dans une rapide
évolution; Cyrilo, souillé de fange, adhérait au ventre du caïman. Ils
disparurent encore, laissant une longue traînée de sang.--Bravo, Cyrilo!
fit don Juan; pour moi, je ne respirais plus, le sang glacé par la
terreur, témoin muet de cette effroyable lutte, je regrettais de l'avoir
provoquée.
Cependant, la rivière s'agitait sous les efforts des deux lutteurs et
l'eau remontait à la surface en tourbillons limoneux; quelques secondes
passèrent encore et Cyrilo reparut, mais seul, couvert de fange, à
demi-suffoqué.