sur une pyramide artificielle de soixante-quinze à quatre-vingts pieds
d'élévation. Placé à cent mètres environ du palais des Nonnes, il se
compose d'un corps d'habitation avec deux salles intérieures, et d'une
espèce de petite chapelle en contre-bas tournée à l'ouest; ce petit
morceau est fouillé comme un bijou; une inscription paraît avoir été
gravée, formant ceinture au-dessus de la porte. Les caractères, brisés
pour la plupart, disparaîtront bientôt avec le bâtiment, aujourd'hui
dans un état déplorable de dégradation.
La légende de Stephens a un cachet tout indien; elle peut intéresser le
lecteur. La voici:
LÉGENDE DE LA MAISON DU NAIN
Il y avait une fois une vieille femme, vivant solitaire dans son
_jacal_, sur le lieu même où s'élève la pyramide et le petit palais.
Cette pauvre vieille se désolait de n'avoir point d'enfants.
Dans sa douleur, elle prit un jour un oeuf, l'entoura de chiffons et le
mit avec soin dans un coin de sa cabane. Chaque jour, elle l'examinait
avec anxiété; mais l'oeuf conservait sa forme première. Un matin
cependant, elle trouva la coquille brisée et, dans les langes de coton,
une charmante petite créature lui tendait les bras.
La vieille femme, ravie, l'appela son fils, lui chercha une belle
nourrice et en prit tant de soin, qu'au bout d'une année, l'enfant
marchait et parlait aussi bien qu'un homme; mais il cessa de grandir.
Plus enchantée, plus ravie que jamais, la bonne vieille s'écria qu'il
serait un grand chef, un grand roi.
Un jour, elle lui dit d'aller droit au palais du gouverneur et de le
défier à tous les exercices de force. Le nain la supplia de ne point
l'engager dans une telle entreprise, mais la vieille exigea qu'il
partît. Il lui fallut donc obéir. La garde du palais l'introduisit près
du monarque, auquel il jeta son défi. Ce dernier sourit et le pria de
soulever seulement une pierre de trois _arrobas_ (75 livres). Le pauvre
enfant s'en revint en pleurant vers sa mère qui le renvoya, disant: Si
le roi soulève la pierre, tu la soulèveras aussi.
Le roi la leva donc, et le nain la leva pareillement. On voulut alors
éprouver sa force d'autres manières, mais tout ce qu'avait fait le roi,
le nain l'exécutait avec la même facilité.
Indigné d'être vaincu par un si petit être, le roi lui dit alors que
s'il ne bâtissait, en une nuit, un palais plus élevé que tous ceux de la
ville, il mourrait.
L'enfant, épouvanté, retourna sanglottant vers la vieille qui lui dit de
ne point désespérer, et, le matin, ils se réveillèrent tous deux dans le
charmant palais qui existe encore aujourd'hui.
Le roi vit avec étonnement ce palais magique; il manda le nain et lui
ordonna de réunir deux faisceaux de _cogoiol_, espèce de bois très-dur,
avec lequel, lui, le roi, frapperait le nain sur la tête, son petit
ennemi devant le frapper à son tour.
Celui-ci courut encore chez sa mère, pleurant et se désolant; mais la
vieille releva son courage, et lui ayant placé sur la tête une petite
tortille de froment, elle le renvoya près du roi.
L'épreuve fut faite en présence des personnages les plus considérables
de l'État, et le roi brisa son faisceau tout entier sur la tête du nain
sans lui faire le moindre mal: ce que voyant, il voulut sauver sa tête
de l'épreuve qui l'attendait; mais, comme il avait donné sa parole
devant toute sa cour, il ne put s'y soustraire. Le nain frappa donc et,
dès le second coup, fit voler en éclats le crâne du roi; aussitôt tous
les spectateurs chantèrent victoire et acclamèrent le vainqueur comme
leur souverain.
La vieille femme disparut alors; mais dans le village indien de Mani, à
dix-sept lieues de là, se trouve un puits profond qui mène à d'immenses
souterrains s'étendant jusqu'à Mérida.
Dans ce souterrain, sur le bord d'une rivière et sous l'ombre d'un grand
arbre, une vieille femme est assise, un serpent à son côté. Elle vend de
l'eau par petite quantité, mais n'accepte point d'argent pour sa peine;
il lui faut des créatures humaines, d'innocents bébés que le serpent
dévore. Cette vieille femme, c'est la mère du nain.
* * *
La Prison, à l'ouest, dans le bois, semble être une copie du même
édifice à Chichen-Itza; même disposition intérieure, même architecture
au dehors, avec plus de simplicité.
La _casa de las Palomas_ (palais des Colombes) ne présente plus
aujourd'hui qu'une muraille dentelée de pignons assez élevés, percés
d'une multitude de petites ouvertures, qui donnent à chacun la
physionomie d'un colombier.
Cette muraille, espèce d'ornementation bizarre, est élevée en surplomb
d'un monument à quatre corps de logis plus considérable encore, comme
étendue, que le palais des Nonnes; malheureusement, les quatre façades
sont entièrement ruinées et ne présentent plus que des débris où toute
trace d'ornementation a disparu.
Le palais du Gouverneur est la pièce capitale des ruines d'Uxmal; de
proportions plus harmonieuses, plus sobre d'ornements avec plus
d'ampleur, du haut de ses trois étages de pyramides, il se dresse comme
un roi, dans un isolement plein de majestueuse grandeur.
Le corps du palais mesure plus de cent mètres; il est élevé sur trois
pyramides successives; la première de ces pyramides a deux cent vingt
mètres et sert, pour ainsi dire, de marchepied à la seconde; la seconde,
de deux cents mètres environ sur quinze pieds d'élévation, forme une
immense esplanade pavée autrefois, avec deux citernes, comme dans la
cour des Nonnes.
Un autel, au centre, soutenait un tigre à deux têtes, dont les corps
reliés au ventre figurent une double chimère. Un peu plus à l'avant se
dressait une espèce de colonne dite _pierre du châtiment_, où les
coupables devaient recevoir la punition de leurs fautes.
La troisième pyramide, qui sert de plate-forme au palais, n'a guère que
dix pieds d'élévation; un large escalier aboutit à l'entrée principale
du monument.
Quant à l'édifice, l'ornementation se compose d'une guirlande en forme
de trapèzes réguliers, de ces énormes têtes déjà décrites, courant du
haut en bas de la façade et servant de ligne enveloppante à des grecques
d'un relief très-saillant, reliées entre elles par une ligne de petites
pierres en carré diversement sculptées; le tout sur un fond plat de
treillis de pierre. Le dessus des ouvertures était enrichi de pièces
importantes, que divers voyageurs ont eu le soin d'enlever. Quatre
niches, placées régulièrement, contenaient des statues, absentes
aujourd'hui.
La frise se termine par un cordon rentrant sur la saillie de
l'encadrement, et figure, par une ligne courbe s'enroulant sur une ligne
droite, un ouvrage de passementerie moderne.
Deux passages à angle rentrant s'ouvraient autrefois de chaque coté du
palais; les constructeurs eux-mêmes durent les condamner pour les
remplacer par deux chambres de moindres dimensions que les autres. Le
palais contient vingt et une salles, ne recevant de jour que par
l'ouverture des portes; mais les pièces du milieu se distinguent par
leurs dimensions colossales; elles mesurent vingt mètres de longueur sur
une hauteur approximative de vingt-cinq pieds.
Au-dessus de la porte principale se trouve l'inscription du palais; les
caractères sont parfaitement visibles, et donneraient, si l'on en
possédait la clef, le nom du prince ou du dieu en l'honneur de qui le
monument fut élevé. Au-dessous de l'inscription, un buste, dont la tête
manque et dont les bras sont cassés, semble un buste de femme. Le
piédestal est orné de trois têtes à rebours, bien ciselées, et d'un type
presque grec. En somme, les ruines d'Uxmal nous paraissent être la
dernière expression de la civilisation américaine; nulle part un tel
assemblage de ruines, maisons particulières, temples et palais; la masse
agglomérée des débris indique une ville et fait supposer une société où
l'homme, affranchi des entraves d'une théocratie barbare, et peut-être
même du lien honteux des castes, se trouvait appelé à l'exercice de
certains droits. Le Yucatan, à l'époque de la conquête, était
industrieux et commerçant, et c'est le propre de l'industrie d'étendre
jusqu'aux humbles les bienfaits d'une égalité relative.
À Uxmal, j'éprouvai dans mes opérations, des difficultés sans nombre:
une chaleur terrible, la décomposition des produits chimiques, ainsi que
des accidents de toutes sortes faillirent compromettre le succès de mon
expédition. Ajoutez à cela des nuits sans sommeil, et vous aurez une
idée de ma position.
J'ai dit que je m'étais installé dans le palais des Nonnes, et que
j'avais fait ma chambre à coucher de l'un des intérieurs de l'aile sud.
Ma première nuit fut charmante; j'avais enlevé les draperies qui
masquaient la porte, et les balancements du hamac rendaient la chaleur
supportable.
Je dormais seul dans le palais; les Indiens se refusèrent constamment à
passer la nuit dans les ruines; l'idée seule leur inspirait une frayeur
mortelle. Antonio m'avait supplié d'aller chaque soir coucher à
l'_hacienda_; c'eût été perdre trop de temps, et comme je vis bien où
tendait cette manoeuvre, je le laissai libre d'aller où il lui plairait,
pourvu toutefois qu'au petit jour il se trouvât, lui et les Indiens, à
ma disposition. Ils y manquèrent rarement, et le majordome eut la bonté
de veiller à ce qu'ils fussent ponctuels. L'un d'eux n'étant arrivé qu'à
huit heures reçut, à ce qu'il paraît, et sans que j'y fusse pour rien,
une bastonnade des mieux appliquées. Depuis ce jour, il fut exact.
J'étais donc seul, et grâce à mes travaux, à peine étendu sur mon hamac,
je dormais comme un bienheureux.
Le troisième jour, je perdis à jamais ce doux repos; il y avait eu, vers
les quatre heures, un orage épouvantable, accompagné d'une pluie
torrentielle; la promenade du soir m'avait été interdite, et je me
bornai à prendre quelques notes, assis à la porte de mon logis. La nuit
vint, je me roulai sur mon hamac, où je ne tardai pas à m'endormir du
sommeil du juste. Mais, hélas! juste, je ne l'étais point, car je
m'éveillai soudain en proie à d'atroces douleurs. Un bruit d'ailes
remplissait la chambre, et, portant les mains au hasard, je sentis une
multitude d'insectes froids et plats de la taille d'un grand cafard.
Horreur! une multitude d'entre eux passèrent sur ma figure; je me
précipitai pour allumer une bougie, et mes yeux furent frappés du
spectacle le plus désolant qui se pût voir.
Dans mon hamac, plus de deux cents de ces affreuses bêtes restaient
comme prises au filet; trente, au moins, de ces animaux, que je me hâtai
de secouer, restaient encore sur moi; j'avais à la figure, aux mains,
sur le corps, des enflures qui me causaient une douleur insupportable.
Une grande quantité, parmi ceux du hamac, étaient gras, rebondis et
gonflés du sang qu'ils m'avaient tiré; les murailles étaient couvertes
de compagnons de même espèce, qui paraissaient attendre que leurs amis,
rassasiés, leur cédassent la place. Comment me défaire de tant
d'ennemis?
Je m'armai d'une petite planche et je commençai le massacre. C'était une
besogne atroce et dégoûtante à soulever le coeur; le combat dura deux
heures, sans pitié, sans merci: j'écrasai tout. Quand je vis la place
nettoyée, qu'il n'y eut plus que des cadavres, je fermai hermétiquement
la porte et tâchai de me rendormir, deux heures après il fallait
recommencer. Ces insectes étaient des _piques_ ou punaises volantes. Le
lendemain, je changeai mon domicile, mes ennemis m'y poursuivirent
encore, et ma vie ne fut plus qu'un enfer.
Pendant huit jours, j'endurai ce supplice, qui fut bien un des plus
atroces de ma vie de voyage. Quinze jours après, je portais encore les
marques des piqûres de mes adversaires.
Je me trouvais moins de vigueur pour mon travail, travail où j'usais mes
forces par une épouvantable transpiration. Le lecteur s'en rendra
compte, quand je lui dirai que je consommais quelque chose comme douze
litres de liquide, vin et eau mélangée d'alcool, et que le tout
s'évaporait, ce qui constituait un poids de plus de vingt-cinq livres.
Chaque reproduction me coûtait jusqu'à deux ou trois essais; d'autres,
parfaitement réussies, se trouvaient perdues par des accidents
inattendus et souvent par l'indiscrète curiosité des Indiens, qui,
malgré mes défenses expresses, ne pouvaient retirer leurs doigts des
clichés terminés que je mettais sécher au dehors. À ce sujet, il
m'arriva l'aventure suivante qui faillit compromettre ma réussite dans
la reproduction du plus beau de ces palais, la maison du Gouverneur. Je
l'avais réservé pour le dernier, afin de pouvoir lui donner tous mes
soins. Comme le palais s'élève sur une pyramide, il m'avait fallu
construire sur l'esplanade qui le précède un cube en pierre sèche de
douze pieds de hauteur, afin d'établir mon instrument au niveau de
l'édifice. Mon cabinet noir, installé dans la grande salle du milieu,
c'est-à-dire à quatre-vingts mètres du lieu d'exposition, m'avait forcé
d'ajouter un drap mouillé à tous mes engins; j'en enveloppais le
châssis, afin que, pendant le temps prolongé de l'exposition et des
allées et venues, la couche de collodion ne séchât point.
Je courais pour abréger autant que possible. Comme le palais est fort
grand, je résolus de le faire en deux parties, afin de donner plus de
détails, et d'arriver à un effet d'ensemble plus saisissant. J'avais mis
de côté pour cette reproduction un flacon de collodion parfaitement
reposé, sur lequel je comptais, et deux glaces, les seules que j'eusse
trouvées; je n'avais plus d'autres produits, et pas d'autres glaces, il
fallait donc réussir, et réussir coup sur coup sous peine de voir la
lumière changer et l'éclairage n'être plus le même pour les deux parties
du monument.
Je commençai donc, et le premier cliché vint parfaitement: pas une
tache, clair, transparent, chaque détail dans ses valeurs, irréprochable
en un mot.
Pour le second, un rayon de soleil s'était glissé dans le châssis, la
glace se trouvait coupée par une ligne noire qui rendait le cliché
impossible. Je me hâtai de nettoyer la glace, mon collodion s'épuisait,
et je n'en avais pas d'autre, je le versai donc avec tout le soin
possible, et connaissant l'accident qui m'avait fait manquer l'autre, il
m'était facile de l'éviter pour celui-là. Tout alla bien, le cliché
réussit; il était de même teinte, de même force, et je me glorifiais
déjà de mon triomphe dans une affaire aussi délicate.
Je déposai celui que je venais d'achever pour examiner le premier et
mieux juger de la perfection de mon oeuvre. Je l'avais à la main, et, le
regardant par transparence, je voulus effacer avec le doigt quelques
voiles de produits que j'apercevais derrière la glace. Ô désespoir!
quelqu'un avait changé la position du verre, et ma main entière se grava
sur la couche impressionnée. Je compris que tout était manqué, et jetant
un regard terrible autour de moi, au milieu d'affreuses imprécations, je
demandai le nom du coupable; il n'avait garde de se nommer. Je
bondissais comme un tigre sous l'excitation de ma colère, et mes Indiens
semblaient pétrifiés. Que faire? J'avais laissé dans le palais des
Nonnes plusieurs flacons contenant des résidus de collodion
sensibilisés; je promis une piastre au premier qui me les rapporterait.
Les pauvres gens se précipitèrent alors comme des flèches, se livrant au
milieu des bois coupés à un _steeple-chase_ des plus échevelés, auquel
mon courroux de photographe ne put tenir; je me hâtai cependant de
nettoyer ma glace à nouveau; je n'avais pas terminé qu'ils arrivèrent.
Mais, sur quatre coureurs, il y avait trois gagnants, chacun me
présentant un flacon. Je n'avais pas prévu le résultat; calcul ou
hasard, je m'exécutai de bonne grâce. Il n'était point encore trop
tard, et si le dernier cliché passablement réussi ne valait pas les
autres, on pouvait au moins s'en contenter.
Uxmal possède aussi l'un de ces vastes étangs artificiels creusés dans
les bas-fonds, pour réunir l'eau des pluies, et qui sont appelés à
compenser le manque d'eau dans la péninsule. Ces _cenotes_ sont
d'immenses ouvrages de maçonnerie et de ciment, qui se retrouvent
toujours auprès des ruines et des anciens centres de population.
Il était temps pour moi de quitter ces lieux de damnation; mon corps
n'était qu'une plaie, j'étais dans un état de maigreur impossible et
tanné comme un vieil Indien. Quelques accès de fièvre s'ajoutèrent à mes
malaises, aussi je me reposai délicieusement le soir à l'_hacienda_, où
le majordome m'avait fait préparer un repas de laitage et de fruits.
Cette contrée a toujours été pleine pour moi d'une ineffable mélancolie;
je laissai de côté la fête du village où quelques Indiens s'ébattaient
pauvrement sous l'incitation de l'_anisado_, et je passai ma journée,
couché à l'ombre des palmiers qui abritent la _noria_, fumant les
cigarettes parfumées de la Havane, enfoncé et perdu dans ce bien-être du
repos qui suit toute fébrile agitation.
Le soir, la venue des jeunes filles à la fontaine déroulait à mes yeux
des scènes de moeurs toutes primitives et pleines d'une poésie antique;
suivant leur manière de porter l'urne sur la tête, sur l'épaule ou sur
la hanche, comme aussi d'après leurs draperies, leur démarche et leur
grâce; tantôt c'était Rébecca dans le désert, des femmes grecques à la
fontaine, ou la fille d'Alcinoüs dans son île des Phéaciens. Pour elles,
timides comme de jeunes sauvages, embarrassées par la présence de
l'étranger, elles masquaient en souriant leur visage par un mouvement de
pudeur tout indienne. Ce mouvement, que je n'ai retrouvé qu'au Yucatan
et dans les montagnes, consiste à se voiler la bouche seulement au moyen
d'une partie du _uipile_.
Nous étions décidément entrés dans la saison des pluies; chaque jour,
c'était une averse et l'orage qui la précède; je fis donc partir les
bagages de fort bonne heure, afin de les retrouver secs à San Jose, de
façon que je pusse changer de vêtements s'il m'arrivait d'être surpris
par l'orage. Cela ne manqua pas. Une heure à peine après mon départ
d'Uxmal, je fus inondé par des masses d'eau qui entravaient la marche de
mon cheval, m'aveuglaient moi-même et me coupaient la respiration;
quoique mouillé comme un rat, je m'en inquiétais peu, sachant mes malles
à l'abri et me proposant de me changer à mon arrivée; mais point.
J'atteignis mes bagages à une demi-lieue de l'_hacienda_: ils étaient,
on le pense, dans un état déplorable. Les conducteurs avaient trouvé
plus simple de vider une coupe avec les danseurs d'Uxmal et ne
s'étaient mis en route que fort tard, alors que je les croyais arrivés.
Je les dépassai donc, me hâtant vers San Jose.
Le majordome, auquel j'exposai ma pitoyable situation, n'avait rien à
m'offrir en remplacement de mes effets mouillés, qu'une chemise de
rechange dont je dus me contenter. Ce majordome était bien l'homme le
plus microscopique du monde, et sa chemise, _proh pudor_! ne me venait
qu'aux hanches. Je n'osai, en cet état, m'exposer à l'admiration des
habitants, et je me promenai en grommelant dans l'intérieur de
l'_hacienda_. Un grand gaillard, surpris comme moi par l'orage, et comme
moi vêtu de l'unique défroque du pauvre majordome, n'y mit point tant de
façon, il se promenait le cigare à la bouche dans les galeries de
l'habitation. C'était un Espagnol, au teint bronzé mais bien tourné de
corps, et d'une blancheur remarquable. Aussi les Indiennes,
très-friandes de chair blanche, s'extasiaient-elles devant ce nouvel
Adonis; il y prit peu garde d'abord, aspirant avec une indifférence de
blasé l'encens de leur naïve admiration. Mais son triomphe devint
tellement éclatant qu'il en fut embarrassé, le spectacle était des plus
comiques et je riais à me tordre.
--_Ve Vd estas p...._, me dit-il faisant retraite, voyez-vous ces
coquines...; ne faudrait-il pas leur faire à chacune un enfant?
XII
L'UZUMACINTA
Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La
traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à
Palissada.--Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le
rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles. Les
marais.--L'iguane.--Las Playas.
Le fidèle Antonio fut encore mon guide jusqu'à Campêche, où ses mules me
conduisirent en trois longues journées. La physionomie de Campêche
diffère en toutes choses de celle de Mérida: l'entrée tortueuse des
faubourgs, les fossés avec pont-levis et les murailles lui donnent un
air de ville de guerre dont elle est glorieuse, et ses combats avec
Mérida, ses victoires et le siége qu'elle soutint à cette époque, se
mêlent souvent à la conversation de ses habitants. Les rues ne sont pas
tirées au cordeau, comme toutes celles de la république; ses maisons,
inégales et plus élevées que celles des villes mexicaines, lui donnent
un air moins oriental. Les monuments y sont rares et sa cathédrale est
des plus modestes.
Les riches commerçants possèdent, en dehors des murs, des habitations de
plaisance où la flore des tropiques étale toutes ses magnificences, et
dont l'ensemble forme à la ville une enceinte de verdure.
Vue de la mer, assise sur le rivage en pente douce, appuyée sur les
promontoires de deux collines, avec son bois de palmiers placé sur la
gauche comme une aigrette mobile sur la tête d'une jolie femme, Campêche
offre un coup d'oeil d'une coquetterie ravissante. Le port est mauvais,
ou plutôt, il n'y a point de port. De même qu'à Sisal, les navires
doivent stationner au loin, de crainte des bas-fonds et des vents du
nord. Quoique bien déchue de sa grandeur commerciale, Campêche est
encore la ville la plus riche de la Péninsule, et la plupart des maisons
de l'île de Carmen ne sont que les comptoirs de ses habitants.
Tout le monde sait que les bois de teinture, connus sous le nom de bois
de Campêche, viennent de l'État de Tabasco et de la partie marécageuse
de l'État du Yucatan; l'île de Carmen, devenue district libre
aujourd'hui, en a pour ainsi dire le monopole; aussi la ville de
Campêche décline-t-elle chaque jour.
J'avais une lettre de Juarez pour le gouverneur, don Pablo Garcia. Je
trouvai, dans le chef du petit État, un homme bien élevé, parlant
plusieurs langues, le français entre autres, avec beaucoup de facilité,
et qui me reçut avec une exquise politesse; il se mit avec empressement
à ma disposition et, s'étant informé du but de mon voyage, il me donna
pour l'un de nos compatriotes à Carmen, don Francisco Anizan, une chaude
lettre de recommandation.
Don Pablo est un mulâtre foncé de couleur, d'une physionomie
sympathique, fort jeune encore, et qui ne doit qu'à ses talents le poste
élevé qu'il occupe. Il lui a fallu vaincre, pour y arriver, l'espèce de
réprobation qui s'attache un peu partout aux gens de sa race, ce qui lui
prête nécessairement un mérite de plus.
Campêche étale le luxe de deux hôtels qui se partagent, en mourant de
faim, la clientèle de ses rares voyageurs. Celui qui m'hébergea était
assez bien tenu; sa table, abondamment servie, donnait une haute idée de
la fortune de son propriétaire, et l'on se demandait comment le modeste
écot de trois ou quatre voyageurs pouvait suffire à l'entretien de la
maison.
L'hôte voulut bien m'en instruire à mes dépens. Un soir, revenant du
môle, où j'avais été prendre l'air frais de la mer, j'entendis le
tintement de l'or dans une chambre voisine; la porte était
entre-bâillée, j'entrai. Une réunion de douze à quinze personnes était
attablée autour d'un tapis vert et notre homme tenait la banque. Il me
fit aussitôt un geste des plus galants, m'indiquant une chaise vide et
me demandant si je ne ponterais point quelques piastres. J'avoue mon
faible pour cette ironie du sort qui vous prodigue en si peu d'instants
les émotions les plus diverses. On jouait le _monte_.