Sans être docteur, les confidences du mari m'avaient indiqué la nature

de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant à la

guérir. Je tâchai néanmoins de faire bonne contenance, car j'étais plus

ému qu'il ne convient à un membre de la Faculté, surtout lorsqu'il

s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement,

lorsqu'il me fallut examiner le siége même de la maladie. Mais, en

voyant les deux époux de si bonne foi, je faillis prendre mon rôle au

sérieux, et me rappelant à propos l'article Raspail sur le traitement de

ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'aloès, le safran et les

bougies camphrées, dont j'expliquai l'usage. Je sortis chargé des

bénédictions du jeune couple, auquel je prédis la postérité d'Abraham,

me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tâche à l'avenir,

certain, en tout cas, que je n'avais ordonné que choses excellentes ou

inoffensives.

Trois jours après, j'étais à Mérida.

XI

UXMAL

Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La

famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les

ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose.

Il faut avoir éprouvé les fatigues de quinze jours d'expédition et de

rudes travaux dans ces climats brûlants, pour comprendre les charmes du

repos. Je me donnai quelques jours de congé; ils passèrent comme un

rêve.

La maison de don Joaquim est un palais coupé de galeries à colonnes et

de cours plantées de palmiers: un vaste réservoir d'eau renouvelée tous

les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant;

je m'y livrais comme en pleine rivière à l'exercice de la natation; puis

venait le déjeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J.

Laclos, qu'un heureux hasard avait amené à Mérida le soir de mon

arrivée. C'étaient alors des causeries charmantes sur la patrie

lointaine, où se mêlaient les historiens de nos jours et les noms aimés

de nos littérateurs modernes; c'étaient de longues discussions au sujet

des ruines que j'avais visitées et que j'allais revoir; puis venaient

les excursions dans le passé, les rêveries de l'avenir: confidences

mutuelles, souvenirs évoqués, que vous avez de charmes! Quand la chaleur

montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille,

le corps moite, l'âme engourdie, une heure de sieste, fille des climats

chauds, achevait cette matinée si bien remplie.

Je m'étais, en outre, lié d'amitié avec ma respectable voisine, la

señora C..... Une sympathie subite nous avait rapprochés. Il semblait

qu'elle m'eût rencontré dans une de ces vagues existences qu'on croit

avoir vécues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs.

Malade depuis longtemps, elle en était arrivée au dernier période d'une

maladie de poitrine. Abandonnée des docteurs, elle attendait, avec le

calme d'une conscience pure, que Dieu fixât le jour de son rappel. Agée

de trente à trente-cinq ans, ornée d'une instruction peu commune, douée

d'une âme tendre et mystique, ses entretiens étaient pour moi pleins de

charmes. Une religion bien entendue versait sur cette nature éprouvée

par tant de souffrances le trésor de ses consolations les plus douces.

Je me trouvais heureux et fier de l'amitié que m'avait vouée cette

pauvre femme.

Que d'heures passées en épanchements intimes, en confidences, en

causeries sérieuses, où je m'efforçai de ranimer dans son coeur l'amour

des choses de ce monde et l'espoir d'un rétablissement prochain! Ses

yeux voyaient clair dans l'avenir; elle se sentait partir, triste mais

résignée. Quand je la quittai, notre amitié de quinze jours était

vieille de longues années, et mes yeux se mouillèrent de larmes quand je

lui fis mes derniers adieux.

Je ne devais point oublier que la saison s'avançait; aussi Antonio

vint-il m'arracher un matin aux délices de ma paresse. J'avais perdu

l'habitude de me lever aussi tôt, et j'eus toutes les peines du monde à

m'arracher du hamac. La voiture attendait, il fallait partir. Il faisait

une nuit assez noire; mon petit conducteur prit à droite; puis, une fois

au dehors de la ville, malgré l'obscurité, malgré les affreux cahots

d'une route rocailleuse, il mit ses mules au galop. J'eus beau lui crier

de ralentir, qu'il allait tout briser, le gamin faisait la sourde

oreille, et nous galopions de plus belle. Tout à coup le ressort de cuir

de gauche se brisa; je fis une effroyable pirouette, et n'eus que le

temps de me saisir du tablier, ce qui amortit ma chute. Antonio se

trouvait tranquillement assis sur son brancard et semblait ne s'être

aperçu de rien; il s'arrêta cependant au bruit de mes imprécations,

qu'appuyèrent immédiatement deux soufflets parfaitement sentis, destinés

à réprimer l'élan de mon drôle.

Le jour naissait à peine; nous nous trouvions alors à quatre lieues de

Mérida. Que devenir? Impossible de songer au retour, la _caleza_ ne

pouvait aller plus loin.

--À deux pas, me dit Antonio, se trouve une habitation; veuillez garder

les mules et la voiture, je vais chercher des cordes et du monde.

Il disparut. J'allumai un cigare et me promenai en l'attendant.

Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis le départ de mon

domestique, quand j'entendis dans le bois, sur la droite, un tumulte

effroyable, et je vis déboucher, au triple galop, six Indiens dans un

costume étrange. Ils avaient l'air si féroces, je m'expliquai si peu

leur présence à cette heure, la rapidité de leur course, leur

direction,--ils arrivaient sur moi,--que, rapide comme l'éclair, je me

précipitai sur mon fusil que j'armai: je crus mon dernier jour arrivé,

persuadé que j'avais affaire à l'avant-garde d'une troupe d'Indiens

_bravos_.

Quoique décidé à vendre chèrement ma vie, j'éprouvai, je l'avoue, une

surprise qui me parut être de la pire espèce. À moitié caché derrière la

botte de la _caleza_, le doigt sur la gâchette du fusil, j'étais dans

une fiévreuse attente de ce qui allait arriver. Les Indiens n'avaient

d'autre arme qu'un _machete_, ce qui me donna quelque espoir; mais ils

passèrent devant moi comme un tourbillon, sans s'inquiéter de ma

présence, et je les perdis bientôt de vue.

Antonio, qui arrivait avec deux hommes, me dit que c'étaient tout

bonnement des _vaqueros_ indiens préposés à la garde et à la recherche

du bétail dans les bois.

Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tête

aux pieds; les mains sont cachées par le prolongement des manches, et

les pieds dans d'immenses étriers en bois recouverts de cuir; les jambes

sont, en outre, garanties par la selle elle-même, faite d'un cuir de

boeuf qui, se repliant de chaque côté, forme une espèce de botte. Ce

costume, qui ne laisse apercevoir que la moitié d'une face bronzée,

donne aux _vaqueros_ l'aspect le plus sauvage et leur permet de courir

sans crainte au plus épais des fourrés.

Cependant, avec l'aide de ses deux Indiens, Antonio réparait notre

accident avec assez d'intelligence; il remplaça la courroie par une

corde sept ou huit fois doublée et me garantit la solidité de la voiture

jusqu'à notre arrivée à Tikul. Nous poursuivîmes donc, et, vers les dix

heures, nous arrivions à Uaialke, où je rencontrai don Felipe Peon, pour

lequel j'avais des lettres de recommandation; il m'en donna lui-même une

autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de l'_hacienda_ de

San Jose qui lui appartient.

La famille Peon, la plus riche de l'Yucatan, possède la plupart des

_haciendas_ de Mérida à Uxmal, c'est-à-dire un espace de vingt-cinq

lieues; cette dernière, où se trouvent les magnifiques ruines du même

nom, est la propriété de don Simon.

Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus

belle _finka_ de l'Yucatan. On y arrive par une porte monumentale qui

s'ouvre sur une vaste cour, plantée d'arbres verts; sur la gauche,

s'étend une plantation de _jenequen_ (agave dont le fil est d'un revenu

considérable); à droite, se trouve un jardin ombragé de palmiers et de

manguiers, où l'oeil se repose sur les touffes vertes des bananiers et

des goyaviers chargés de fruits.

La maison, élevée sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable

de tous côtés au moyen d'un escalier continu qui borde la terrasse; une

plantation de _sapote_ de Santo Domingo, à fruits énormes à pulpe jaune,

alternée de rosiers en fleurs, prête son ombrage à la galerie.

Sur le devant se trouve un manège à dépouiller l'agave, et, dans des

cours intérieures, s'ébattent quelques daims privés.

Sur le derrière, s'étendent deux vastes clôtures destinées au bétail, et

d'immenses réservoirs toujours pleins d'eau les bordent dans toute leur

longueur. Deux puits, à chaîne garnie de seaux d'écorce, fournissent

jour et nuit à l'alimentation des réservoirs et à l'arrosage du jardin.

Le bétail abandonné dans les bois, où six mois de l'année il ne trouve

qu'une maigre nourriture, vient s'abreuver chaque jour aux réservoirs de

l'_hacienda_. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la

soif répond au propriétaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au

plus s'égarer quelque tête dans une habitation voisine, et, comme chaque

animal porte le chiffre de son maître, il n'y en a jamais de perdus.

Dix-huit cents bêtes à cornes donnent à Uaialke un revenu considérable,

et plus de douze cents Indiens, sujets de l'_hacienda_, travaillaient

aux champs du maître; aujourd'hui, le nombre en est fort réduit: le

choléra de 1854 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces

malheureux.

Deux heures de repos avaient donné aux mules une nouvelle vigueur; il

s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit.

En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction

de Valladolid, les traces de la révolte indienne: quelques murs noircis

et des cabanes abandonnées formaient la ligne frontière de leurs

derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravagé; aussi le village a-t-il

un air de tristesse mortelle.

Mon équipage s'arrêta sur la place: Antonio ne savait à qui s'adresser

pour réclamer une nuit d'hospitalité. J'allai donc frapper aux portes,

mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de l'autre côté de

l'église, la maison d'une pauvre veuve qui, d'habitude, hébergeait les

étrangers de passage. Je m'y rendis; elle me pria d'entrer dans sa

maisonnette, m'assurant qu'elle ferait son possible pour me procurer le

nécessaire. Elle s'excusa d'une manière charmante de ne pouvoir

m'accueillir d'une façon plus grande, et le regard de reproche qu'elle

semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire

avait dû bouleverser une existence que des manières distinguées, jointes

à une figure noble, annonçaient avoir été brillante. Antonio s'en alla

dans le bois couper du _ramon_ (feuillage pour les mules); de mon côté,

j'allai visiter le _cenote_, l'un des plus beaux du Yucatan.

Il est au milieu de la place; l'ouverture en est presque circulaire, sur

un diamètre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de rondins

de bois unis par des lianes permet d'arriver à la nappe d'eau qui garnit

la surface du fond.

Vous vous trouvez alors dans une vaste rotonde, d'une élévation de près

de vingt mètres, d'où pendent d'énormes stalactites; des masses de

stalagmites correspondent aux cristallisations supérieures, et

quelquefois les deux réunies semblent former à la voûte d'immenses

colonnes de support. L'aspect est grandiose, et l'ensemble donne l'idée

d'un gothique sauvage.

Au crépuscule, une longue file d'Indiennes, vêtues de blanc, s'en vont,

l'urne antique sur la hanche, puiser l'eau du ménage; à les voir

subitement disparaître, on dirait une suite de fantômes s'engloutissant

dans les entrailles de la terre.

Le dîner tout servi m'attendait au logis de la veuve; la petite table

garnie d'une serviette blanche, quelques assiettes d'une propreté

exquise, m'eussent rendu indulgent pour le plus détestable repas; mais

tout était bon, bien apprêté, délicieux.

Deux jeunes filles, celles de l'hôtesse, me servaient à table: belles

toutes deux, la plus jeune attirait le regard par ses merveilleuses

perfections: elle avait treize ans; blanche comme l'albâtre, son buste,

qui se dessinait sous la transparence du _uipile_ indien, présentait les

lignes admirables de la statuaire antique; ses grands yeux noirs, voilés

de longs cils, avaient la douce expression d'une résignation touchante;

le nez, droit, aux ailes mobiles, disait la facilité de ses impressions,

et sa bouche de corail s'ouvrait sur une rangée de perles. Ses cheveux,

une rivière de jais, relevés à la chinoise, formaient sur sa nuque

blanche deux touffes luisantes reliées par une faveur jaune et percées

d'une flèche d'argent.

Cette coiffure élégante et bizarre s'harmoniait au costume indien de la

jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa

personne en faisait un idéal que le rêve le plus divin ne pouvait

dépasser.

De même qu'une fleur ignorée donne ses parfums au premier qui les

respire, de même la belle enfant semblait heureuse de mes admirations,

et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards

passionnés. La mère me dit son histoire; elle était courte: de terribles

événements, une longue misère; d'origine espagnole, elle me conta

l'_hacienda_ pillée et incendiée, son mari assassiné, son désespoir, sa

fuite, l'exil, puis son retour en ces lieux désolés; elle me dit cette

vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs

coulaient sur sa face ridée; ses filles mêlaient leur douleur à la

sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme

des gouttes de pluie sur les pétales d'un lis.

Je n'oublierai jamais cette désolation. Ah! que n'étais-je riche, libre,

puissant! Et qui sait, pensais-je? Que m'importent les ruines, le monde,

l'avenir? Où donc est le bonheur? Heureux qui le rencontre et sait le

reconnaître! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de

mon hôtesse, la joie que j'aurais à les soulager, le désir...; mais j'en

dis trop peut-être, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange

reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez des malheureux, m'avertirent

de ne point ajouter les tristesses de la désillusion aux navrantes

tristesses du passé; je me tus.

Il était l'heure de se séparer; j'allai m'étendre, songeur, dans le

hamac qui m'attendait. La nuit porte conseil; je résolus de hâter mon

départ, pour échapper à cette fascination qui m'avait engourdi la

veille.

Je la revis cependant, et plus belle, et plus séduisante encore; deux

longues nattes étalaient jusqu'à terre les trésors de sa chevelure

d'ébène, et sa tunique de gaze légère, brodée de jaune, voilait à peine

les merveilleuses beautés de son corps; ses yeux, pleins de timides

promesses, prenaient mon coeur: mon esprit irrésolu flottait comme celui

d'un homme ivre. Il fallait m'arracher à ces enchantements. J'appelai

Antonio; une demi-heure après, les mules attelées m'attendaient à la

porte. Je leurs dis adieu.

--Quand reviendrez-vous, dit-elle?

Je ne la revis jamais. La première des sagesses n'est-elle pas d'éviter

le danger?

Au retour, j'allai prendre à Mouna la route de Campêche.

Il fallut, à Tikul, nous arrêter de nouveau pour réparer la _caleza_,

que menaçait un second accident; de là, nous arrivâmes le soir même à

San Jose où je passai la nuit. Les mules et la _caleza_ devaient

attendre mon retour, car il n'y avait point d'autre route conduisant à

Uxmal qu'un sentier traversant les bois. Uxmal est à cinq lieues; le

majordome me loua des chevaux et des Indiens porteurs pour mes bagages.

Le sentier gravit les collines qui, du nord-est au sud-ouest, traversent

le Yucatan pour aboutir à Campêche et retomber dans la plaine où se

trouve Uxmal. Toujours enfoui dans l'épaisseur des taillis, le voyageur

n'aperçoit l'_hacienda_ qu'en arrivant sur la petite place qui la

précède. Rarement habité par le maître, Uxmal n'est qu'un centre

agricole où sont groupés les quelques serviteurs de l'habitation. Les

ruines se trouvent à 2 kilomètres au sud: des monticules touchent même à

l'_hacienda_, d'où l'on aperçoit dans le lointain le palais du

Gouverneur et le sommet de la maison du Nain.

Je fis immédiatement porter mes instruments et mes bagages aux ruines,

et, le lendemain, je m'installai dans une salle de la partie sud du

palais des Nonnes. Au moyen de paillassons et de couvertures, je fis une

chambre noire parfaitement obscure, et, sur une table que me fournit

l'_hacienda_, j'installai mes bains et mes produits. Deux Indiens

avaient pour unique occupation la charge de m'aller quérir de l'eau, ce

qu'ils faisaient au moyen de jarres. Quatre autres devaient m'aider dans

mes opérations, tenir un dais de drap blanc au-dessus de l'instrument,

pour que l'intérieur de la chambre ne s'échauffât pas trop; ils avaient

à m'ouvrir la porte de mon cabinet noir, à la fermer hermétiquement

aussitôt rentré. Quarante autres Indiens furent occupés trois jours à

couper les bois, pour dégager les monuments entourés de taillis et

souvent couverts de plantes grimpantes. Antonio formait ma réserve et ne

me quittait pas: il tenait la lumière, pendant que, au-dessus de ma

tête, durant le travail du développement des clichés, les quatre

premiers Indiens tenaient également un drap pour empêcher les gravats

des voûtes de tomber sur la couche de collodion.

Voici la disposition et l'orientation des ruines.

Je ne parlerai que des principales; car, sur un diamètre d'une lieue, le

sol est couvert de débris, dont quelques-uns recouvrent des intérieurs

fort bien conservés.

La première au nord[73] est le palais des Nonnes. Au sud-est, à cent

mètres de distance, la pyramide surmontée de l'édifice connu sous le nom

de maison du Nain; sur la même ligne, mais à l'ouest, à cinq cents

mètres environ, la _Carcel_;

Au sud, le palais du Gouverneur avec la maison des Tortues, sa

dépendance;

À l'ouest, sur la même ligne, la maison des Colombes;

Au sud de ces édifices, et fort rapprochées l'une de l'autre, deux

immenses pyramides autrefois surmontées de temples, dont il ne reste

presque plus rien aujourd'hui.

Tout l'espace qui sépare les palais que nous venons d'énumérer est

couvert de ruines de moindre importance et de débris de toute sorte.

Le palais des Nonnes se compose de quatre corps de logis disposés en

carré formant une cour de quatre-vingts mètres de côté.

La façade nord, qui commande l'édifice et semble avoir été la demeure

principale du maître du palais, est élevée sur une plate-forme de douze

à quinze pieds, dans laquelle se trouvaient disposés des logis bas et de

petite dimension, probablement à l'usage des serviteurs. On arrive à la

plate-forme par un escalier de face correspondant à l'entrée du palais,

percée dans la partie sud. Une petite voie cimentée, bordée de dalles,

menait de l'une à l'autre. Cette façade, fort délabrée aujourd'hui,

présente un développement de cent sept mètres, et déborde les bâtiments

des deux ailes; elle est percée de quatorze couvertures correspondant au

même nombre de salles doubles d'égales dimensions, ne recevant le jour

que par la porte commune.

Les linteaux des portes sont en bois, comme partout à Uxmal, et

soutiennent l'encadrement saillant d'une vaste frise où l'art indien

semble avoir épuisé toutes ses ressources.

Chaque porte, de deux en deux, est surmontée d'une niche

merveilleusement ouvragée que devaient occuper des statues diverses.

Quant à la frise elle-même, c'est un ensemble extraordinaire de

pavillons, où de curieuses figures d'idoles superposées ressortent comme

par hasard de l'arrangement des pierres et rappellent les têtes énormes

sculptées sur les palais de Chichen-Itza. Des méandres de pierres

finement travaillées leur servent de cadre et donnent une vague idée de

caractères hiéroglyphiques: puis viennent une succession de grecques de

grande dimension, alternées, aux angles, de carrés et de petites rosaces

d'un fini admirable. Le caprice de l'architecte avait jeté çà et là,

comme des démentis à la parfaite régularité du dessin, des statues dans

les positions les plus diverses. La plupart ont disparu, et les têtes

ont été enlevées à celles qui restent encore.

Les intérieurs, de dimensions variées suivant la grandeur des édifices,

sont les mêmes qu'à Chichen; deux murailles parallèles, puis obliquant,

pour se relier par une dalle. Cette définition peut s'appliquer à toutes

les ruines.

Les salles étaient enduites d'une couche de plâtre fin qui existe

encore. Elles sont percées à chaque extrémité de quatre ou huit trous se

faisant face deux à deux, destinés à soutenir des rondins de bois de

_sapote_ rouge, auxquels les habitants de ces palais suspendaient leurs

hamacs.

Le hamac est donc d'invention américaine. Ne serait-il pas à propos de

chercher si cette coutume était en usage chez les premiers peuples de

l'ancien monde? Il n'est rien à négliger dans une étude de ce genre, et

l'affirmation d'un fait d'aussi peu d'importance apparente pourrait

éclairer bien des obscurités.

Aux petites causes, les grands effets. C'est en tout cas le seul

héritage qu'ait légué la race disparue à la race conquérante. Le hamac

est d'un usage général dans toute la péninsule yucatèque. Les ouvertures

ne laissent apercevoir aucun vestige qui puisse faire supposer l'emploi

des portes; les montants de pierre, parfaitement intacts, n'offrent

aucune trace de mortaises ou de trous quelconques qu'auraient occupés

des gonds de cuivre ou de bois: mais si l'on observe l'intérieur, on

remarque de chaque côté de l'ouverture, à égale distance du sol et du

linteau de la porte, plantés dans la muraille de chaque côté des

supports, quatre crochets en pierre.

Il est alors très-facile de se figurer la manière employée par les

anciens habitants pour clore leurs demeures. Il s'agissait tout

simplement d'un plateau de bois appliqué de l'intérieur contre

l'ouverture, et maintenu par deux barres transversales et parallèles,

s'emboîtant dans les crochets de pierre.

L'aile droite de la façade égyptienne n'a que soixante-quatre mètres de

développement et cinq ouvertures, mais les salles sont beaucoup plus

vastes et plus élevées que dans la façade que nous venons de décrire.

La décoration se compose d'une espèce de trophée en forme d'éventail,

qui part du bas de la frise en s'élargissant jusqu'au sommet du

bâtiment. Ce trophée est un ensemble de barres parallèles terminées par

des têtes de monstre. Au milieu de la partie supérieure, et touchant à

la corniche, se trouve une énorme tête humaine, encadrée à l'égyptienne,

avec une corne de chaque côté. Ces trophées sont séparés par des

treillis de pierre qui donnent à l'édifice une grande richesse d'effet.

Les coins ont toujours cette ornementation bizarre, composée de grandes

figures d'idoles superposées, avec un nez disproportionné, tordu et

relevé, qui fait songer à la manière chinoise. L'aile gauche (_casa de

la Culebra_), façade du Serpent, presque entièrement ruinée, devait être

la plus belle. Son nom lui vient d'un immense serpent à sonnettes

courant sur toute la façade, dont le corps, se roulant en entrelacs, va

servir de cadre à des panneaux divers.

Il n'existe plus qu'un seul de ces panneaux: c'est une grecque, que

surmontent six croisillons, avec rosace à l'intérieur; une statue

d'Indien s'avance en relief de la façade, il tient à la main un sceptre;

on remarque au-dessus de sa tête un ornement figurant une couronne. La

tête et la queue du serpent se rejoignent à l'autre extrémité, et l'on

reconnaît parfaitement l'appendice caudal qui distingue le serpent à

sonnettes.

La partie écroulée laisse voir l'intérieur de deux salles, où l'on

distingue encore les trous destinés aux hamacs dont j'ai parlé plus

haut.

Les petites niches en forme de ruche qui ornent les dessus de porte de

la quatrième façade lui ont fait donner le nom de façade des Abeilles.

C'est un ensemble de colonnettes nouées dans le milieu trois par trois,

séparées par des parties de pierres plates et les treillis qu'on

rencontre si souvent; ce bâtiment est d'une simplicité relative, comparé

à la richesse des trois autres. Comme la cour, il est en contre-bas, et

la grande entrée du palais le partage en deux.

La cour contient deux citernes cimentées, destinées à recueillir les

eaux pluviales.

On ne peut s'empêcher d'admirer la richesse d'imagination qui sut

grouper dans le même palais une telle profusion d'ornements et les

distribuer sur des façades toutes différentes, malgré quelques points de

ressemblance.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 19 / 30 段