Le curé de la Cruz Montforte voulut aussi venir avec nous; son grand âge

faisait de cette excursion un voyage très-fatigant; mais sa curiosité,

au sujet de ces ruines qu'il n'avait jamais vues, était trop éveillée

pour qu'il y renonçât. Il avait un cheval fort doux, disait-il, et douze

lieues n'étaient pas une affaire. Mon arrivée l'intriguait au plus haut

point. Ce brave homme ne pouvait comprendre qu'un simple motif d'art ou

de science m'eût poussé à quitter ma patrie, à traverser l'Océan, _el

mar_ (cette idée le faisait frémir), pour venir simplement dessiner des

ruines que les habitants du pays ne connaissaient même pas.

--Il y a quelque chose là-dessous, me disait le _padre_; il est probable

que votre nation habitait autrefois ces palais, et l'on vous envoie pour

les visiter, étudier les lieux et voir s'il serait possible de les

réparer, afin qu'un jour elle put revenir les occuper. Le _padre_ n'en

pouvait mais, et son système de probabilité n'avait certainement pas le

sens commun. Les Espagnols ont, autant que possible, entretenu cette

abjecte ignorance, n'appelant l'attention de ces pauvres colonies que

sur la métropole, et leur faisant croire qu'il n'y avait que l'Espagne

au monde.

Vers les huit heures, ces messieurs eurent la bonté de me faire servir à

souper: quelques _tortillas_, des _frijoles_ et un petit poulet en

composaient le menu; le tout fut couronné d'une tasse de chocolat que

mes hôtes voulurent bien partager avec moi. Après une causerie de

quelques heures et des plus étranges, je vous assure, nous nous

séparâmes.

--Nous ne savons jamais en nous couchant si nous reverrons la lumière,

me dit le juge en me quittant. Cet aimable bonsoir était fait pour

rassurer mes esprits.

Néanmoins je dormis d'un profond sommeil et me réveillai au moment du

départ, rempli de courage et sous le coup d'une émotion toute nouvelle.

J'allais entrer sur le territoire ennemi; j'allais voir enfin ces ruines

magnifiques dont j'avais lu de si merveilleuses relations; il n'y avait

plus aucun danger à mes yeux, ou plutôt il ne faisait qu'ajouter un

nouveau charme à cette expédition moitié artistique et moitié militaire.

Ma troupe se composait pour le moment de vingt-cinq soldats et Indiens,

et devait se grossir à Piste. C'était une faible escorte; cependant je

jetais des yeux satisfaits sur cette troupe bariolée, je me voyais à la

tête d'une expédition originale et je pensais avec quelque fierté, je

l'avoue, qu'on avait rarement fait de la photographie dans ces

conditions.

À partir d'Izamal, on se dirigeant sur Citaz et Valladolid[71], le pays,

de complétement plat qu'il était, commence à légèrement onduler. Ces

ondulations se dirigent du nord au sud, rappelant les vagues de la mer,

elles vont croissant en hauteur quand on s'approche de Valladolid,

jusqu'à atteindre une hauteur moyenne de quinze à vingt pieds. À partir

de Citaz, se dirigeant sur Piste, c'est-à-dire au sud-ouest, le sol

devient brisé, cassant, hérissé de petits monticules; aussi, quand nous

partîmes au petit jour, perchés sur des selles détraquées, le cheval

retenu par un simple bridon, je fus quelque temps à prendre mon

assiette, craignant à tout moment de voir ma monture se couronner sur

les roches du sentier.

Les jambes pendantes, la figure battue par les branches des arbres,

quelquefois enlacé par les lianes, il fallait une attention soutenue

pour garder son équilibre; il y avait loin de là aux belles cavalcades

du _paseo_ de Mexico.

Le cheval, cependant, accoutumé aux difficultés de la route, trébuchait

sans tomber, et nous arrivâmes sans encombre à un _rancho_, distant de

trois lieues de Citaz, où nous entrâmes nous reposer. Le soleil était

haut, la chaleur suffocante, la route monotone, et cette tristesse qui

chargeait l'atmosphère semblait croître à mesure que nous nous

éloignions des centres habités.

Ce _rancho_, ou petite habitation, était le seul reste d'un village

autrefois florissant, maintenant désert. Autour de nous, l'on

n'apercevait que des ruines noircies par le feu, et l'ancienne église

effondrée ne laissait voir que son clocher délabré et ses murailles déjà

couvertes d'une végétation parasite.

L'habitant de cette cabane isolée écrasait, au moyen d'un _trapiche_,

moulin primitif, manoeuvré par une mule, des cannes à sucre, dont le suc

mis en énormes pains faisait toute sa fortune; trois ou quatre femmes

métisses composaient le personnel de l'habitation. Le propriétaire nous

offrit immédiatement une _jicara de posole_. La _jicara_ est une tasse

faite avec l'écorce d'un fruit, et le _posole_ une pâte de maïs cru,

délayée dans de l'eau. C'est une boisson assez insipide, mais

rafraîchissante; j'en consommai d'énormes quantités par la suite: elle

possède le double avantage de nourrir et de désaltérer.

Après une halte d'une demi-heure, le vénérable curé se sentant mieux,

nous reprîmes le sentier; deux heures après nous arrivions à Piste,

village frontière à une lieue des ruines qu'on distinguait dans

l'éloignement. Nous avions une soif ardente et une faim canine, et,

malgré l'envoi d'un Indien qui devait mettre le village en réquisition,

nous ne trouvâmes rien de disposé pour nous recevoir. Je m'en étonnai

peu, du reste, en voyant la misère du pauvre _pueblo_, composé de

quelques huttes indiennes et portant comme aux alentours la trace

indélébile du passage des Indiens révoltés.

Pendant que le sergent, institué le majordome de l'expédition,

s'empressait de réparer la négligence de notre émissaire, je montai sur

la voûte de l'église, encore debout, afin de jeter un coup d'oeil sur les

alentours et prendre vue des ruines qu'on apercevait au loin. De là, je

distinguai fort bien ce que je sus plus tard s'appeler le Château, le

palais des Nonnes; sur la gauche, le _Caracol_, escargot, dont je

donnerai la définition, et la Prison, dont nous donnons le dessin.

J'examinai l'église, entièrement composée de pierres enlevées aux

temples et aux palais dont j'allais étudier les ruines. Il y avait là de

fort jolies choses: de petits bas-reliefs représentant des guerriers

dans toutes les positions, la tête ornée de plumes et de coiffures

bizarres, le nez percé d'une pierre ou d'un morceau de bois. On

remarquait aussi beaucoup de fragments de cette ornementation formée de

pierres dentelées, distribuées en carrés, avec une rosace au milieu,

genre affectionné par les artistes indiens et que l'on retrouve dans

tout le Yucatan.

J'entrai aussi dans l'église, un sentiment pieux m'entraînait vers le

pauvre sanctuaire; j'avais besoin de prier le Seigneur qu'il me donnât

la force et qu'il me permît de secouer cette effroyable tristesse qui

m'avait assailli à l'aspect de ces lieux désolés. J'avais aussi à

remercier la Providence de la protection toute spéciale qui, depuis deux

ans de voyage, m'avait garanti contre les maladies dangereuses et contre

les accidents si fréquents dans ces contrées à demi sauvages.

J'entrai, mon vénérable compagnon m'avait précédé; cette église était de

sa juridiction et c'était la première fois qu'il venait à Piste; il

voulut néanmoins m'en faire les honneurs. L'église était nue, les

plâtras des murailles tombaient par larges plaques et quelques bancs

vermoulus attestaient l'abandon du saint lieu. Le choeur, comme dans

toutes les églises du Mexique, était composé de colonnes torses, droites

et cannelées, superposées, avec chapiteaux composites s'élevant jusqu'à

la voûte; mais les dorures étaient ternies par le temps ou noircies par

la fumée. L'autel se dressait sans nappe dans une désolante nudité, et

la porte du tabernacle gisait au loin dans la poussière. Deux

candélabres en bois, dénués de cierges, et puis au pied des premières

marches de l'autel un Christ courbé sous sa croix, complétaient ce

tableau de désolation. Le jour venait de gauche par la porte ouverte et

l'église était pleine de tristesse sombre qui ajoutait à l'effet. Jamais

émotion plus poignante ne s'empara de moi à la vue de ce Dieu misérable.

Je me jetai à genoux et les larmes me vinrent aux yeux. Une tunique

ignoble, jadis bleue, incolore et en lambeaux, couvrait à peine ses

membres décharnés; ses cheveux souillés de boue, s'échappaient en mèches

collées de sa couronne d'épines; le sang ruisselait en gouttes noirâtres

sur sa divine figure, et tous les crachats de l'humanité semblaient

avoir séché sur sa face endolorie. C'était bien le Dieu des Indiens, de

ces pauvres opprimés; l'expression de souffrance et de misère était

atroce. Oh! c'était bien là le crucifié à l'agonie, la personnification

de toutes les douleurs, et celui-là était un grand artiste qui sculpta

le Christ de Piste!

Les Indiens avaient-ils respecté leur ancien Dieu, ou s'étaient-ils

enfuis épouvantés devant cette immense infortune?

Comme nous sortions, on vint nous avertir que le dîner nous attendait;

il était servi dans la sacristie, et se composait de _tortillas_, de

haricots et d'oeufs; j'avais quelques bouteilles de _staventum_, liqueur

exclusivement yucatèque, miel distillé avec de l'anis, qui nous servit

de dessert.--Des petits garçons nous apportèrent d'énormes _ciruelas_.

Je me mis immédiatement à l'ouvrage, préparant des produits pour le

lendemain, examinant la chambre noire, les développants et les

fixateurs. La nuit vint ensuite; elle fut ravissante; nous dormîmes la

porte ouverte, doucement bercés dans nos hamacs.

À cinq heures, j'étais sur pied; les Indiens, chargés, n'attendaient

plus que l'ordre de partir. Une douzaine d'entre eux, armés de haches,

nous suivaient aussi pour couper les bois et dégager les monuments;

quelques soldats de station au village se joignirent à notre petite

troupe, qui s'ébranla tout entière, formant un total de quarante-cinq

personnes.

Le guide nous conduisit directement au palais des Nonnes, le plus

considérable des monuments de Chichen-Itza[72], dont notre ouvrage

reproduit la façade principale. On fut obligé d'ouvrir un passage au

_machete_. Ce ne fut pas sans peine que nous arrivâmes, déchirés par les

ronces et le corps couvert de _garrapatas_, espèce de gros pou de bois

qui s'enfonce dans les chairs comme ses confrères, et dont on a toutes

les peines du monde à se débarrasser. Je m'installai dans l'une des

pièces parfaitement conservées du palais; on posa des sentinelles au

loin, afin de prévenir toute surprise, et les Indiens se mirent au

travail. Une fois mon cabinet noir organisé, je fis un cliché d'essai;

tous ces braves gens étaient émerveillés de la nature de l'instrument et

du phénomène de la chambre noire. Le point obtenu, ils voulurent tous

admirer sur la glace dépolie la reproduction renversée de l'image, et

semblèrent frappés de stupeur; le vieux curé surtout ne pouvait s'en

rassasier.

Je laissai les Indiens à leur besogne, et, guidé par le sergent,

accompagné de quelques soldats, j'allai visiter le Cirque, que les

naturels appellent _Iglesia_ (l'église); les habitants avaient pris pour

un temple inachevé ce qui n'était qu'un gymnase. Le doute à cet égard

n'est plus permis, et l'accord des voyageurs à lui donner cette

destination en a fait une certitude. Les emblèmes qu'on y rencontre à

chaque pas disent assez que les jeunes hommes de cette nation disparue

venaient y lutter de vigueur, d'adresse et d'agilité: on y voit l'aigle,

le serpent, le tigre, le renard, le hibou; c'est dire le courage, la

force, la prudence, la sagesse, etc.; il ne reste de ce monument que le

bas-relief des tigres, représentant des tigres deux à deux, séparés par

un ornement de forme ronde meublé de petits cercles à l'intérieur. Le

monument se composait autrefois de deux pyramides perpendiculaires et

parallèles, d'un développement de cent dix mètres environ, avec

plate-forme disposée pour les spectateurs. Aux extrémités, deux petits

édifices semblables, sur une esplanade de six mètres de hauteur,

devaient servir aux juges, ou d'habitation aux gardiens du gymnase. Sur

la pyramide de droite (regardant le nord), se trouvaient deux chambres

dont la première est détruite; elle devait avoir un portique soutenu

par deux énormes colonnes dont les piédestaux existent encore.

La seconde, entière aujourd'hui, est couverte de peintures. Ce sont des

guerriers et des prêtres, quelques-uns avec barbe noire et drapés dans

de vastes tuniques, la tête ornée de coiffures diverses. Les couleurs

employées sont le noir, le jaune, le rouge et le blanc. Ces deux salles

forment l'intérieur du bas-relief des tigres. Dans le bas et en dehors

du monument, se trouve la salle ruinée dont nous donnons les

bas-reliefs, qui sont certainement ce qu'il y a de plus curieux à

Chichen-Itza. Toutes les figures en bas-relief, sculptées sur les

murailles de cette salle, ont conservé le type de la race indienne

existante. Le crâne est large, aplati à la partie supérieure, sans pour

cela que le front soit bombé; il forme avec le nez aquilin une ligne

presque droite; l'Indien Yucatèque est un beau type. La forme osseuse du

crâne, chez lui, s'éloigne donc du tout au tout de celle des fondateurs

de Palenqué, dont le front fuyant et la tête terminée en pointe se

retrouve encore chez les Indiens de la montagne: il faut ajouter que le

croisement de l'Indien et du blanc donne au Yucatan une race de métis

admirable qui ne ressemble en rien aux croisements des autres races

indiennes; de plus, le caractère indien se conserve, quelque éloignée

que soit la filiation et quelque blanc que soit le produit, de telle

sorte que l'observateur peut reconnaître à première vue un métis

yucatèque d'autres métis. Ce fait est au moins étrange, et différencie

essentiellement la race yucatèque des autres races indiennes du Mexique.

N'oublions pas que la pyramide de droite possède à l'intérieur, et

enchâssé dans le mur, le fameux anneau qui servait au jeu de paume, et

qu'a reproduit M. l'abbé Brasseur sur la couverture du remarquable

ouvrage le _Popol Vuh_, qu'il a récemment publié.

Le palais des Nonnes est bien le monument le plus important de

Chichen-Itza. Considérable dans son ensemble, sa façade n'a qu'une

médiocre étendue; mais, travaillée comme un coffret chinois, c'est le

bijou de Chichen pour la richesse des sculptures. La porte, surmontée de

l'inscription du palais, possède en outre une ornementation de

clochetons de pierre qui rappellent, comme ceux des coins de plusieurs

édifices, la manière chinoise ou japonaise. Au-dessus, se trouve un

magnifique médaillon représentant un chef la tête ceinte d'un diadème de

plumes; quant à la vaste frise qui entoure le palais, elle est composée

d'une foule de têtes énormes représentant des idoles, dont le nez est

lui-même enrichi d'une figure parfaitement dessinée. Ces têtes sont

séparées par des panneaux de mosaïque en croix, assez communs dans le

Yucatan.

L'intérieur de l'édifice se compose de cinq pièces de grandeur égale

dont la forme, commune à Palenqué, ne varie jamais; on dit en espagnol

de _boveda_, qui n'exprime aucunement cette architecture toute

particulière; _boveda_ veut dire voûte, et ces intérieurs n'y

ressemblent nullement; ce sont deux murs parallèles jusqu'à une hauteur

de trois mètres, obliquant alors l'un vers l'autre, et terminés par une

dalle de trente centimètres.

Les linteaux des portes sont en pierre. Chichen n'offre que quelques

rares échantillons de linteaux de bois, qu'on trouve partout à Uxmal. Le

corps principal du palais des Nonnes, flanqué de deux ailes placées à

distances inégales, s'appuie à une pyramide perpendiculaire, sur la

plate-forme de laquelle se trouve un édifice très-soigné, percé de

petites pièces avec deux niches faisant face à la porte et traversé par

un couloir qui, s'ouvrant à l'orient, va donner sur l'extrémité

occidentale du palais. Ce second édifice est lui-même surmonté d'un

autre plus petit, le total formant un palais de trois étages. On arrive

à la première plate-forme par un escalier gigantesque fort rapide,

composé de quarante à quarante-cinq marches. Il y avait là, quand j'y

montai, tout un monde d'oiseaux, de serpents et d'iguanes, des cailles

entre autres dont l'une fut prise à la main, de beaux oiseaux verts et

bleus, au cri plaintif, s'harmoniant parfaitement à la solitude des

ruines. Les iguanes couraient, sautant de branches en branches, et je ne

pus en attraper aucune.

Le développement du palais et de la pyramide est d'environ

soixante-quinze mètres. La pyramide avait été fouillée par Stephens, je

suppose, mais il n'avait trouvé qu'une masse de mortier de pierre,

qu'il renonça à percer d'outre en outre, laissant béante une énorme

excavation qui montre suffisamment l'excellence des matériaux et la

solidité de l'ouvrage. Le bâtiment appelé _la Carcel_ (la Prison) par

les indigènes, on n'a jamais su pourquoi, est un édifice parfaitement

conservé. Placé sur une pyramide peu élevée (de deux mètres environ), il

se compose d'un seul corps de logis, avec trois portes au couchant,

éclairant une galerie de la longueur du palais. Cette galerie est percée

de trois salles qui ne prennent jour que par des portes intérieures

correspondant aux portes du dehors; nous n'avons jamais remarqué, dans

les ruines du Yucatan, pas plus que dans celles de Mitla et de Palenqué,

un seul édifice à fenêtre. D'autres ruines s'offrent encore de tous

côtés à la vue du voyageur. Ce sont le _Caracol_ ou l'Escargot, bâti en

manière de mur à limaçon; le Château, que surmonte une pyramide de cent

pieds au moins, puis un énorme bâtiment près des Nonnes, mais totalement

dénué de sculptures; des amoncellements de pierres taillées indiquent

encore la place d'autres édifices, le sol au loin en est couvert. Quant

à l'_hacienda_ de Chichen-Itza, ses bâtiments et ses chapelles, perdus

dans le bois, attendent que les Indiens étant soumis, le maître revienne

leur donner le mouvement et la vie qui les ont abandonnés.

Le propriétaire actuel vit à Mérida; il me proposa la cession de sa

propriété et des ruines pour la somme de deux mille piastres. C'était

peu; mais, hélas! j'étais trop pauvre pour l'acheter; elles sont trop

loin pour tirer parti de tant de choses précieuses; abandonnées au

ravage des temps, exposées à la barbarie de certains voyageurs, ces

magnifiques ruines vont se dégradant chaque jour; quelques siècles

encore et pas une pierre ne se dressera pour rappeler aux hommes

l'existence de ces civilisations éteintes. Le _Cenote_ de Chichen-Itza

n'est qu'une vaste citerne naturelle à ciel ouvert. Il n'a rien de

remarquable.

Formés par l'affaissement de la couche calcaire, les _cenotes_ qui

parsèment le Yucatan et lui fournissent de l'eau en chaque saison

affectent toutes les formes, depuis l'immense rotonde où l'on pénètre

par le trou de la voûte jusqu'à la citerne à ciel ouvert. Quelques-uns,

ornés de cristallisations, offrent un coup d'oeil grandiose, et celui de

Bolonchen, donné par Stephens, est un des plus remarquables. Plus tard,

nous en avons rencontré d'autres dans la direction d'Uxmal; nous en

parlerons en temps et lieu.

Quant au degré de civilisation de Chichen, nous avons cru pouvoir le

considérer comme plus avancé qu'à Izamal, où les pyramides et les

figures énormes dénotent plus d'antiquité avec moins de perfection dans

les détails; à Chichen, la masse des ruines forme ville; les édifices,

les temples et les monuments qui, par leur simplicité, rappelleraient

des habitations particulières, les places publiques même, font songer à

un état civil plus avancé, et de la théocratie pure, on pourrait passer

à une théocratie militaire.

Huit jours s'étaient écoulés, et chaque matin on m'engageait à me hâter:

il tardait à ces messieurs de revoir leurs pénates et les ruines étaient

muettes pour eux. Depuis longtemps déjà le vieux curé avait repris la

route de Citaz, bien fatigué de son excursion; je ne le revis plus, et

je sus par la suite qu'il était mort des suites de sa visite à Chichen.

Pauvre curé! pour moi, le temps passait rapide; j'étais pourtant accablé

de fatigue, le visage brûlé, les bras couverts de coups de soleil; je ne

puis me rendre compte de l'insensibilité de ma machine à l'endroit de ce

climat dévorant. Chaque soir, je m'étendais avec délices sur mon hamac

suspendu aux arbres des ruines; on allumait un feu pour éloigner les

tigres et l'on soupait. Quelquefois les Indiens entonnaient un chant

monotone, mélopée plaintive qui précipitait le sommeil. Je me laissais

vivre, sans regard vers le passé, sans souci de l'avenir.

J'avais distingué, parmi les travailleurs indiens, un jeune homme à

figure fine et intelligente: c'était l'artiste de la bande; un soir, il

me voulut donner un échantillon de son talent.

Il coupa une branche d'arbre mince et flexible dont il enleva l'écorce,

s'en fut dans le bois chercher une racine d'une espèce particulière,

fort longue, fort déliée, et s'en servit comme d'une corde à boyau pour

tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche, il

maintenait contre le fil un morceau de bois sec qui figurait le

chevalet, et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont

il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrémité

de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour à tour, il tira de

ce naïf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de

quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mélodies indiennes,

pleines de tristesse et de mélancolie, se rappelant et improvisant tour

à tour. J'éprouvais à le suivre un charme étrange, et le plaisir qu'il

me voyait prendre à l'écouter redoublait l'élan de sa verve poétique. Il

joua longtemps; je le récompensai au delà de ses espérances.

Le neuvième jour, j'avais terminé mon travail et je précipitai le

départ. Arrivé à Citaz il fallut montrer aux autorités du petit village

les vues dont le _padre_ leur avait conté des merveilles. Je m'exécutai

aussitôt; mais ce fut pour eux une désillusion profonde, et comme une

raillerie; ces clichés négatifs ne parlaient point à leurs yeux ignorant

les mystères de la photographie; ils me remercièrent néanmoins, mais

bien convaincus de la nullité artistique des trésors que j'emportais.

L'une des idées fixes, chez la plupart des métis, c'est de prendre tout

étranger pour un médecin. Je portais toujours avec moi une petite boîte

de drogues et un _Manuel_ Raspail. À Chichen-Itza, j'avais eu occasion

de soulager le vieux curé d'une courbature par des frictions prolongées

de pommade camphrée. C'en fut assez pour établir à leurs yeux ma

réputation de docteur. À Citaz, il me fallut donc écouter les doléances

de quelques individus, mais sans prévoir jusqu'où mon ministère

improvisé pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva.

C'était un jeune homme, marié depuis trois ans à peine, et dont la

femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui

avouai bien sincèrement tous mes regrets de la stérilité de sa compagne,

l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas

semblable, s'adresser à quelque médecin de Mérida. La confession de mon

ignorance ne fut à ses yeux qu'une modestie extrême, et, malgré tous mes

efforts pour l'arrêter, il entra dans des détails intimes qui ne

laissèrent pas que d'émouvoir mon imagination. Bref, il finit par

m'engager à visiter sa femme, désirant que je l'examinasse avec soin. La

chose prenait une tournure assez piquante; le mari avait dit que la

malade était jolie, circonstance atténuante, je ne me défendais plus que

faiblement; ses insistances redoublèrent. Je pensai, malgré moi, au

médecin malgré lui, et je ne pus m'empêcher de sourire du rapprochement,

désirant du reste que la ressemblance s'arrêtât là, sans pousser

jusqu'au bâton.

J'aurais eu mauvaise grâce à ne point me rendre, je le suivis. La

maison était petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma

la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La

malade paraissait une jeune fille encore, elle était vraiment jolie, et

la pâleur répandue sur sa jeune physionomie, l'espèce de crainte

respectueuse que je lui inspirais, lui prêtaient un air des plus

intéressants.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 18 / 30 段