La grande place faisant face à la cathédrale est plantée de _ceibas_,

ornée de fleurs et entourée de maisons à portiques; elle est charmante,

mais on n'y vient guère que le soir: le jour, la chaleur est trop

intense, et chacun reste enfermé chez soi. Le théâtre, petite salle

enfumée, s'ouvre de temps à autre à quelque troupe espagnole, et la

principale distraction consiste en promenade en _calezas_[69], où les

jeunes filles étalent la fraîcheur de leurs toilettes et distribuent les

éclairs de leurs yeux noirs.

Le marché abonde en fruits du tropique: ce sont les _ciruelas_, espèce

de prunes; les ananas et les bananes de plusieurs espèces; la

_cherimoia_, le roi des fruits tropicaux; la _guanavana_, variété du

précédent, mais d'un développement énorme et qui ne sert qu'aux _dulces_

(confitures); l'_auacate_, fruit à beurre; les dattes et le coco,

l'orange, la pastèque, le melon, le _mango_, la _papaya_, toute la

famille des _sapote_, _chico_, _prieto_, _blanco_, _mamey_, _de Santo

Domingo_, petit, rouge, blanc, etc.; les patates, le _camote_, etc.

L'exportation fait peu de chose; le principal revenu des _haciendas_

consiste dans la vente du _jenequen_, fil tiré d'une espèce d'agave,

plante textile dont on fait d'excellents cordages et avec laquelle les

naturels confectionnent leurs hamacs. Le Yucatan produit la canne dans

les lieux humides, le tabac, le maïs et le frijol, haricot qui compose,

comme dans toute la république, la nourriture exclusive des Indiens.

Mérida contient près de vingt-cinq mille habitants, et je me suis laissé

dire qu'il y avait plus de vingt mille femmes pour environ quatre mille

mâles. Les naissances sont en moyenne de cinq pour un, et les guerres

civiles, les Indiens, l'exil, établissent cette différence énorme entre

les deux sexes. Aussi les maris y sont-ils rares, et les jeunes filles

fières d'en trouver. Les célibataires y courent, m'a-t-on dit, bien des

dangers. Lecteurs, j'en suis revenu sain et sauf.

J'arrivai à Mérida le mercredi de la semaine sainte de l'année 1860, et

je voulus, avant d'entreprendre mon voyage dans l'intérieur, voir les

cérémonies religieuses dont on m'avait beaucoup parlé. On travaillait

avec ardeur dans l'église à tout disposer pour ces augustes fêtes; de

tous côtés, on édifiait les chapelles ardentes; c'était un luxe de

verroteries de toutes couleurs, une dépense inouïe de fleurs. Le jeudi,

les processions commencent, pour continuer jusqu'au samedi. Les colonies

espagnoles, comme la métropole, sont folles d'images et de statues de

saints. Chaque église se montre fière de telle ou telle statue,

représentant saint Joseph, ou la Vierge, ou saint Antoine; et Mexico, de

ce côté, peut en revendre à toutes les parties du monde. Le culte des

images a toujours été le bien venu chez les Indiens qui ont besoin, dans

la simplicité de leur nature, de matérialiser l'objet de leur adoration;

aussi ne voit-on pas une église indienne dans les districts les plus

rapprochés, qui ne soit munie d'un petit musée de saints. Je ne fus pas

aussi surpris que je pensais l'être, à la vue de toutes ces cérémonies

religieuses que j'avais admirées à Mexico; et n'était le luxe déployé

par les señoras qui se parent, en ces jours de deuil, de leurs plus

brillants atours, et les délicieux costumes des métis qui se portent en

foule à ces cérémonies, je n'eusse pris aucun intérêt à la chose.

Tantôt la foule promenait le Christ entre quatre soldats romains, suivi

de la Vierge aux Sept-Douleurs, et plus loin de sainte Élisabeth munie

d'un mouchoir trempé de larmes; le lendemain, une Cène copiée de Léonard

de Vinci, un Crucifiement d'après Rubens, ou la sainte Trinité avec

tous ses attributs. Chaque sujet était revêtu de costumes précieux, et

la Vierge étalait des parures de perles et de diamants d'un grand prix.

Une musique des plus primitives précédait chaque procession, et, dans

les églises, des orgues de Barbarie déployaient, en l'absence de tout

autre orchestre, le luxe de leur répertoire. Je me rappelle avoir

entendu le vendredi saint, dans une chapelle faisant face à la

cathédrale, l'un de ces instruments vraiment barbare, entonner la

_Monaco_ pour déplorer la mort du Sauveur. Le soir, la ville de nouveau

sillonnée par les processions, offrait à l'oeil une illumination des plus

splendides. Chaque maison, tendue de tapis aux riches couleurs et de

rideaux de mousseline brodée, jetait la lumière de milliers de cierges

sur le passage des saintes reliques, et la foule immense, dont chaque

individu portait un luminaire, la masse bigarrée, les señoras aux riches

costumes et les vêtements gracieux des métis, formaient un tableau

extraordinaire et présentaient un aspect des plus féeriques.

Les fêtes terminées, il me fallait penser à mes expéditions; j'étais

arrivé muni de lettres du président Juarez. Il avait mis à me

recommander au gouverneur du Yucatan une bienveillance empressée: je lui

adresse de loin mes remerciements bien sincères. J'ai pareillement des

actions de grâces à rendre à M. Manuel Donde, qui me donna des lettres

pour le juge de Citax, et des recommandations à Tikul, pour l'homme

d'affaires de don Felipe Péon et de don Simon Péon, propriétaire

d'Uxmal, et qui, plus tard, mit généreusement à ma disposition toute une

escouade de ses Indiens. Partout enfin je n'ai trouvé que bon accueil,

des mains tendues pour serrer les miennes et des sourires de bienvenue.

Le lundi de Pâques, je traitai avec un entrepreneur de voitures qui

devait me fournir une _caleza_ de voyage à trois mules; la _caleza_ est

une espèce de volante avec arrière-train pour les bagages. Il fut

convenu que nous partirions le mardi matin, de deux heures et demie à

trois heures; car, autant que possible, on a soin de voyager la nuit,

pour éviter aux mules les terribles chaleurs du jour. Je dormais

profondément, quand le domestique vint frapper à ma porte; il s'empara

aussitôt de mon bagage qui fut attaché à l'arrière-train, ainsi que la

chambre noire et les produits chimiques; j'avais près de moi, et le plus

souvent sur mes genoux, les deux boîtes à glaces afin que les violents

cahots de la route ne les brisassent point. Je me rendais à Izamal, ce

qui n'est qu'une simple excursion de seize lieues, avec route

carrossable; je n'avais point à m'éloigner des endroits habités.

Partis le matin, nous arrivâmes le soir vers les trois heures, et je

m'empressai de rendre ma visite au gouverneur, don Agustin Acereto,

auquel je remis la lettre de Juarez. Don Agustin mit à ma disposition

ce qui m'était nécessaire, me promettant, pour ma prochaine expédition à

Chichen-Itza, une escorte suffisante pour éviter un coup de main.

Izamal, à en juger par l'importance de ses ruines, dut être autrefois un

grand centre de population[70]. Les alentours sont parsemés de pyramides

artificielles, et deux, entre autres, sont les plus considérables de la

péninsule. Placées face à face, au centre de la petite ville moderne, à

un kilomètre l'une de l'autre, elles étaient composées d'une première

pyramide de deux cent cinquante mètres de côté sur quinze de hauteur,

servant de base à une seconde beaucoup plus petite et adossée au côté

nord de la première. Sur cette seconde pyramide, se trouvait le temple

d'où le prêtre ou le chef pouvait facilement haranguer la multitude

assemblée à ses pieds sur les vastes plateaux de la première pyramide.

Les Espagnols détruisirent le cône tronqué de l'une et construisirent

sur le plateau un immense cloître ainsi que l'église paroissiale

d'Izamal. La base d'une autre élévation artificielle, enclavée dans les

cours d'une maison particulière, contenait encore des restes de figures

gigantesques, dont l'une fut donnée par Stephens et Catherwood dans

leur album lithographique; et c'est ici le cas de rappeler de quelle

manière on entend l'histoire. Ces messieurs placent les figures

ci-dessus dans un désert; au pied de la pyramide, se trouve un tigre en

fureur, tandis que des Indiens sauvages l'ajustent avec leurs flèches. À

force de vouloir faire de la couleur locale, on fausse l'histoire et on

déroute la science. Ces figures se trouvent au milieu même de la petite

ville d'Izamal. Combien d'erreurs on relève chaque jour en voyage, dans

les relations des littérateurs (voire les plus illustres, à commencer

par Chateaubriand)! Que d'idées fausses répandues dans le peuple par les

enthousiastes qui s'extasient devant un brin d'herbe, éclairé par un

autre soleil et quelque peu différent de ceux que nous foulons aux

pieds; que de sottes déclamations sur les forêts vierges, le soleil

africain, le ciel mexicain, sur la majesté de telle nature rabougrie! et

quelle rage éprouve-t-on de vouloir tout changer?

On me fit remarquer une figure du même style, mais plus gigantesque,

nouvellement découverte. Ce fut en enlevant les pierres éboulées depuis

des siècles et qui encombraient le pied de la pyramide, qu'on aperçut

tout à coup une tête de douze pieds de hauteur, entourée d'ornements

bizarres, d'un genre cyclopéen. Ce sont de vastes entailles, espèces de

modelages en ciment, dont il est difficile de donner une idée; la tête

elle-même est modelée de la même manière; ainsi, par exemple, deux

énormes cailloux forment la prunelle des yeux, et au moyen du ciment,

ils modelaient la paupière; ils obtenaient les ailes du nez et les

lèvres par le même procédé, et nous retrouvâmes plus tard quelque chose

de semblable dans les bas-reliefs de Palenqué, qui sont (je parle de

ceux qui ornent les piliers du palais), comme à Izamal, de simples

modelages en ciment. Izamal, du reste, nous semble la première étape de

la civilisation au Yucatan et pourrait bien être contemporaine de

Palenqué, dont les ruines portent un si grand cachet d'antiquité. L'une

des choses qui excita le plus mon admiration fut une route, dont il

n'est, autant que je sache, fait mention nulle part et que l'on me fit

remarquer, se dirigeant d'Izamal sur Mérida. Elle longe, un mille ou

deux durant, la route moderne, et en la suivant dans les bois, en

soulevant la couche de débris et d'humus qui la cache, on découvre une

voie magnifique de sept à huit mètres de largeur, dont les assises sont

en pierres énormes surmontées d'un mortier de pierre parfaitement

conservé, lequel est couvert d'une couche de ciment de deux pouces

d'épaisseur. Cette route se trouve partout à un mètre et demi environ

au-dessus du sol, de façon que, pendant les grandes pluies, le voyageur

était toujours à l'abri de l'inondation. La couche de ciment semble

posée d'hier. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe que les

véhicules à roues ne devaient pas exister chez ces peuples manquant

d'animaux de trait; tout se faisant à dos d'hommes, une route aussi

solidement établie devait difficilement se détériorer. Ce qui surprend,

c'est l'épaisse couche d'humus qui recouvre cette voie ancienne. Dans

une contrée aussi sèche, où la végétation est si rachitique, on se

demande quelle série de siècles il a fallu, pour produire quarante

centimètres environ de détritus. En somme, je ne rapportai d'Izamal que

trois clichés, regrettant que mes moyens ne me permissent pas de faire

des fouilles qui, certainement, eussent été productives.

X

CHICHEN-ITZA

Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de

Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le

retour.--Le médecin malgré lui.

Izamal n'avait été qu'une excursion; ce fut ma sortie d'essai, et

j'éprouvai à combien de vicissitudes les collodions seraient sujets par

la suite. La chaleur au Yucatan est toujours fort élevée, le thermomètre

variant dans cette saison, nous sommes en avril, de trente-six à

quarante degrés; quarante-deux fut le maximum; il s'y maintint pendant

deux jours. Nous dirons pourquoi. La culture au Yucatan, comme dans

Tabasco et les montagnes de Chiapas se pratique de la manière suivante.

Travailler la _milpa_ veut dire préparer la terre à recevoir le grain;

on a fait aussi le verbe _milpear_, récolter, de là, _milpa_, la

moisson. Chaque propriétaire, _hacendado_, désigne dans ses terres

chaque partie de bois devant être abattue pour faire place à la

semaille du maïs. Toute la presqu'île est couverte de bois. Les Indiens

se rendent donc au lieu indiqué, coupent, abattent bois et taillis, puis

laissent sécher sur place. Ceci se passe généralement au mois de

septembre ou octobre; six mois de soleil calcinent ces branchages; au

mois d'avril qui précède les pluies, on dispose les bois de manière que,

le feu une fois allumé, l'incendie se propage facilement à toute la

masse abattue. Dans le même mois, vers le midi, se lève régulièrement un

vent impétueux qui pousse les flammes en tourbillons et facilite

l'incendie, _quemason_. Si tout brûle bien, c'est une chance de bonne

récolte, les cendres fument la terre, sinon l'on perd une masse de

terrain préparé qui, restant embarrassé par les cadavres des arbres, ne

donne plus qu'une maigre récolte. Une fois ceci fait et les premières

pluies tombées, l'on pique le maïs et l'on attend.

Chaque chose au monde, chaque coutume est la résultante des divers

milieux où l'on s'agite. Cette manière de cultiver est toute indienne.

Ainsi, outre la difficulté de labourer une terre dont l'arête calcaire

écorche de toutes parts la couche végétale, le défaut d'animaux

domestiques et d'instruments de fer avait forcé les Indiens à chercher

une méthode plus expéditive de préparer le sol à la culture. Ce vent

régulier, qui s'élève chaque jour à la même heure, leur donna

probablement l'idée de brûler afin de débarrasser la terre; n'ayant pas

de bestiaux, et par conséquent pas d'engrais, la cendre put le

remplacer, et comme dans une contrée où la chaleur est intense les bois

étaient de peu de valeur, on n'eut aucun sacrifice à faire pour suivre

ce qui s'offrait si naturellement à l'esprit. Je reviens au thermomètre.

Tout le monde sait que, d'après un principe physique, la chaleur se

concentre et s'accumule sans cesse dans une serre et que, par la

superposition de plusieurs vitrages, on peut arriver à l'ébullition; or,

la _quemason_, au Yucatan, opère en grand le même phénomène. Quand, dans

toute la péninsule à la fois, on brûle la _milpa_, l'atmosphère se

couvre d'épais nuages de fumée; on ne voit plus le soleil qu'au travers

d'un brouillard qui rappelle le verre noirci dont on se sert pour

observer les éclipses; si le vent tombe, la fumée reste suspendue et

forme serre. Le calorique se concentre, s'amasse, et le thermomètre

monte quelquefois au delà de quarante-deux degrés.

La chaleur devient alors intolérable.

Mon premier soin en rentrant à Mérida fut de préparer mon expédition

pour Chichen-Itza. Je nettoyai donc mes glaces afin de les retrouver

toutes prêtes en arrivant, m'évitant ainsi dans les ruines une besogne

difficile et désagréable. Je remplis un litre de collodion normal prêt à

être sensibilisé, et comme j'avais remarqué, lors de ma première

expérience, que sur des plaques de trente-six centimètres sur

quarante-cinq, le collodion était sec dans le haut avant d'arriver au

bas du verre, je le composai de cent dix parties d'alcool contre

quatre-vingt-dix d'éther et un pour cent d'iodure; encore étais-je

obligé de le verser en toute hâte et de précipiter immédiatement la

glace dans le bain.

Le collodion ainsi composé est fort léger, très-délicat, et j'éprouve

aujourd'hui combien il adhère peu à la glace; mais c'était la seule

manière de réussir pour d'aussi grandes dimensions, et je fus obligé

d'employer la même recette dans toutes mes expéditions successives. Tout

étant prêt, je fixai le jour du départ. Cette fois, je l'avoue, je ne

partais pas sans émotion: les ruines étaient loin, j'allais seul, ces

légendes d'Indiens barbares, les actes de férocité commis par eux, leur

dernière victoire qui grandissait encore la terreur de leur nom, tout

cela me troublait et m'impressionnait vivement. Suivant la coutume, la

_caleza_ fut à ma porte à deux heures, et, le tout emballé le mieux

possible, les mules m'entraînèrent avec rapidité sur la route d'Izamal.

La matinée était fraîche et délicieuse, la nuit sombre et le bois plein

de mystère. Quelques lucioles jetaient au vent leurs dernières

étincelles; de temps à autre, de lourdes charrettes s'arrêtaient au

bruit de la _caleza_ lancée au galop et aux cris de mon domestique, se

rangeaient sur le bord de la route, afin d'éviter tout accident. Plus

tard, une bande orangée laissait deviner le jour, et comme le premier

rayon de soleil dorait la cime des arbres, le bois retentit des cris

perçants des _chachalacas_, du babillage infernal des perruches et des

sifflements aigus du geai bleu; quelques lapins fuyaient sous les épines

et des volées de cailles croisaient la route. Tout ce gracieux petit

monde saluait le jour et lui souhaitait la bienvenue. La _chachalaca_,

dont j'ignore le nom savant et dont l'appellation indienne n'est qu'une

heureuse onomatopée, est une espèce de gallinacée à chair dure et

coriace. J'en tuai deux, mais elles étaient immangeables; peut-être

n'étaient-elles plus de la première jeunesse. J'eus cependant occasion

d'essayer d'en manger d'autres par la suite et toujours avec le même

insuccès.

À quelques lieues de Mérida, je vis passer une once; mais j'eus à peine

le temps de mettre en joue, elle avait disparu; le domestique, pas plus

que les mules, n'avaient paru effrayés. Mais le bruit cesse comme il a

commencé; ce charmant tapage s'envole avec la fraîcheur; le soleil se

montre, tout se tait. À dix heures, un silence absolu règne dans le

_monte_ (le bois). Après un repos de quelques heures donné aux mules,

nous reprenions la route d'Izamal; il était cinq heures quand nous y

arrivâmes.

Le correspondant de la poste fut assez aimable pour m'offrir

l'hospitalité, et le matin, de bonne heure, je me rendis chez D. Agustin

Acereto, afin de lui demander les lettres qu'il m'avait promises. Il me

les fit donner, me recommandant de me hâter le plus possible et de

rester à Chichen-Itza le moins longtemps que je pourrais, les

circonstances ne lui permettant de répondre de rien. Je lui fis mes

adieux et je partis. Mais au moment de monter en _caleza_, je m'aperçus

avec épouvante que le devant de ma chambre noire était entièrement

défoncé; je m'empressai de délier les bagages afin de mieux constater le

désastre; il me parut irréparable, et je m'abandonnai à un dépit bien

naturel en pensant qu'il me faudrait retourner à Mérida pour faire

réparer ma caisse. Mon hôte, heureusement, vint adoucir mes regrets, en

m'assurant qu'un de ses amis, menuisier à Izamal, se ferait fort de

réparer le précieux objet. La glace dépolie, fort heureusement, n'était

point cassée, et je n'ai jamais compris comment elle a pu résister

pendant tous mes voyages.

Je fis immédiatement porter la chambre noire chez l'individu en

question, qui me la promit pour le soir même. Il tint parole. La caisse

était tant bien que mal réparée; en somme, elle pouvait servir. Je me

réservais de la faire mettre complétement à neuf à mon retour à Mérida.

Ce ne fut, après tout, qu'une journée de perdue. Je la passai visitant

la petite ville, les pyramides qu'elle renferme, causant avec les

habitants, cherchant des légendes et des traditions. Ce fut peine

perdue; je les trouvai d'une ignorance crasse, et, malgré toute ma

bonne volonté, je n'en pus rien tirer; absorbés dans leur admiration de

clocher, chacun me demandait, avec un air de satisfaction profonde, quel

était le pays qui, dans mes longues pérégrinations, m'avait séduit le

plus et quelle ville la plus charmante? J'étais obligé de convenir

qu'Izamal était certainement le lieu le plus privilégié que j'eusse

visité sous le soleil: et ces bonnes gens de sourire doucement, sûrs

qu'ils étaient de ma réponse. Ce sentiment d'admiration, cet amour pour

la patrie se retrouve partout, mais plus violent à mesure que l'on

descend la chaîne civilisée. J'ai rencontré de ces malheureux me

demandant si l'on savait manger du pain dans mon pays, si l'on y buvait

de l'_anizado_, espèce d'alcool, et autres naïvetés de ce genre.

Izamal fut la dernière ville brûlée par les Indiens sur la route de

Valladolid du côté de Mérida; mais les habitants ont, depuis quatorze

ans, réparé leurs maisons en ruine et dissimulé leurs pertes. Au delà

d'Izamal, tout fut dévasté; aussi la campagne prend-elle, à mesure qu'on

s'éloigne, des teintes plus mélancoliques et des airs de triste

solitude; les rencontres sur les routes deviennent rares, et l'on

n'aperçoit plus que de loin en loin la tête de quelques palmiers

dénonçant l'existence d'un _rancho_ isolé ou d'une chétive _hacienda_.

Quant aux villages, ils apparaissent noirs, brûlés, en ruine; on dirait

que la vie s'est retirée de ces lieux désolés; les rues sont désertes,

nul être vivant ne les anime, le grognement de quelques pourceaux

étiques est le seul bruit qui se fasse entendre, et les vautours,

silencieusement posés sur le chaume des toits, semblent veiller un

cadavre.

La nuit fut déplorable. Je m'endormis plein d'idées sombres et n'eus

point de songes couleur de rose; je pensais à ma patrie si lointaine, à

ma mère, si triste autrefois à mon départ, à toute cette famille que

j'avais laissée unie et heureuse, pour courir seul les sentiers du grand

univers; quelques regrets me faisaient penser au retour, et j'eus de la

peine à secouer ce premier accès de faiblesse.

Le lendemain, nous arrivâmes à Citaz, petite bourgade où devaient

s'arrêter les mules; les ruines se trouvent à six lieues de là, dans le

bois, et l'on y arrive, à cheval, par de petits sentiers d'Indiens.

J'avais laissé, au village précédent, un ordre du gouverneur, afin qu'on

envoyât quelques soldats pour m'accompagner. Je donnai au juge de Citaz

une lettre semblable qui lui recommandait de me donner autant d'hommes

qu'il serait nécessaire. Cet honorable magistrat se mit à ma disposition

et me fit d'abord conduire à la petite cabane, _casa real_, maison

royale, servant d'abri aux voyageurs. On y suspendit mon hamac et je m'y

étendis avec délices, brisé que j'étais par trois journées de cahots sur

une route de rochers.

La cabane était voisine du corps de garde, et je pus me faire une idée

de la vie étrange que mènent ces populations déshéritées. Tous les

hommes valides, y compris les métis seulement, sont appelés aux armes et

à la défense de la communauté menacée. Les Indiens, esclaves pour ainsi

dire, sont exclus de cette mesure. Ces malheureux, restés sous le joug,

n'ont tiré d'autre profit de leur fidélité qu'une misère plus profonde

et une menace de mort suspendue sur leur tête; leurs frères révoltés

leur ont voué une haine plus implacable qu'aux blancs eux-mêmes; on les

appelle Indiens _hidalgos_.

La moitié de la population veille donc l'arme au bras, pendant que

l'autre moitié travaille ou dort; des sentinelles, relevées d'heure en

heure, font une garde perpétuelle, et, au moindre signe suspect, une

bombe, placée sur la voûte de l'église, éclate, avertissant le village

voisin du danger que court telle ou telle localité. Des courriers sont,

en outre, expédiés de toutes parts, afin de précipiter les secours.

Citaz avait une physionomie plus sombre encore que tout ce que j'avais

vu. Les maisons étaient brûlées, et les anciens habitants, chassés par

les Indiens, étaient revenus bâtir un misérable abri dans l'intérieur

même de la ruine, préférant cet imminent danger de mort à la douleur

d'abandonner leur foyer dévasté. Vers le soir, j'eus la visite du juge,

du curé, du commandant. Je priai ces messieurs de vouloir bien me

procurer les chevaux nécessaires à ma personne et des Indiens pour

transporter mes bagages; on mit à me satisfaire une obligeance

charmante; l'alcade fut mandé, le juge lui traduisit ma demande; je lui

donnai l'argent nécessaire, car on paye toujours d'avance, et il promit

que le lendemain, à la première heure, les Indiens seraient à ma porte.

Le capitaine voulut m'accompagner à Chichen: il me recommanda un sergent

qui parlait très-bien l'espagnol et qui devait me servir d'interprète

pour les ordres que j'aurais à donner aux Indiens, ceux-ci ne parlant

que le maya. J'engageai donc le sergent.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 17 / 30 段