remorquassent. Je m'embarquai sur l'une d'elles, et le soir nous étions
à Vera Cruz.
Il y avait sept mois que j'étais sans nouvelle de Mexico et je me
réjouissais d'en apprendre quelque chose; mais je jouais de malheur, la
ville était entourée, le siége commencé, et des batteries à huit cents
mètres de la place montraient déjà la gueule de leurs canons. C'était la
seconde fois que je me trouvais à pareille fête.
À peine débarqué, je rencontrai un ami qui me prit pour un revenant. Je
passais pour mort depuis trois mois; on me disait assassiné dans les
environs de Mitla et le récit du combat que j'avais soutenu, les détails
horribles du meurtre étaient parvenus je ne sais comment à Mexico. Un
artiste de l'endroit en avait fait un dessin fort exact et s'apprêtait à
l'envoyer à l'_Illustration_. Je lui écrivis immédiatement de suspendre
l'envoi, ou du moins de modifier le tableau.
J'étais donc de nouveau prisonnier pour un temps indéfini; car on ne
savait combien pourrait durer le siége, et Miramon avait juré de prendre
et d'anéantir la ville. Les moyens de destruction du général n'étaient
pas, heureusement, à la hauteur de sa colère; il fit ce qu'il put,
c'est-à-dire beaucoup de mal inutilement, mais ne tint ni l'un ni
l'autre de ses serments.
Je reçus à mon arrivée la plus bienveillante hospitalité dans la maison
d'un négociant dont le nom, connu dans toute la république, est synonyme
de grandeur d'âme, de dévouement et de générosité, je veux parler de M.
Joseph Lelon, homme d'esprit, riche d'instruction, jeune d'idées. Je lui
adresse de loin, en même temps que ce tribut d'éloges mérités, mes
remerciements pour les bontés qu'il me prodigua. Sa maison, du reste,
est la plus avenante de Vera Cruz; toute une pléiade de jeunes et
vaillants commis la remplissent du bruit de leur gaieté gauloise, et je
prie mes bons camarades Alfred et Léonce Labadi de me considérer comme
leur débiteur, pour les moments agréables que je passai près d'eux.
Mais les événements se précipitaient, les habitants avaient envoyé leurs
femmes et leurs enfants sur les vaisseaux marchands à l'ancre dans la
rade; les familles pauvres avaient émigré dans le fort de San Juan
d'Ulloa, de sorte que la moitié de la ville était déserte. Ceux qui
restaient fabriquaient à la hâte des _covachas_, espèces de retraites
couvertes de poutres énormes et doublées d'une épaisse couche de peaux
de chèvres, de manière à former des abris à l'épreuve de la bombe.
La ville, admirablement fortifiée, n'avait rien à craindre de l'ennemi.
Cent cinquante canons de fort calibre répondaient aux quelques pièces de
Miramon, et quoique le tir ne fût ni juste ni bien nourri, les
artilleurs de Vera Cruz démontèrent en quelques jours les batteries des
assiégeants; cependant une couple de mortiers de quatorze faisaient un
ravage effroyable; ils tiraient jour et nuit, et lancèrent plus de cinq
cents bombes; deux tombèrent sur la maison que j'habitais, une troisième
vint, qui coupa mon lit en deux; inutile de dire que je n'étais point
couché; mais ce qui peut paraître incroyable, c'est qu'un éclat de la
même bombe, du poids de cinquante livres, enleva la queue de mon ara,
perché sur une échelle dans la cour. En personne bien élevée, l'oiseau
se trouva mal, mais en fut quitte pour un évanouissement et quelques
gouttes de sang qui prouvaient combien le projectile l'avait rasé de
près.
Au milieu de ce remue-ménage, je voulus prendre quelques vues
photographiques et j'allai me placer à cet effet sur l'un des belvédères
de la ville; mais on ne me laissa pas poursuivre mes opérations:
l'autorité s'émut de cet appareil braqué dans la direction de l'ennemi
et me prit pour un conspirateur faisant des signaux; les deux
instruments me furent enlevés et transportés au quartier général, et
j'eus toutes les peines du monde à les avoir.
Je n'avais du reste que des remerciements à l'adresse de la police, car
le pavillon fut emporté peu après par un boulet, et le pied de ma
chambre brisé du même coup. Il est évident que j'eusse pris là ma
dernière vue. Le bombardement durait depuis trois semaines et les
munitions de l'ennemi étaient épuisées; mais il attendait deux vaisseaux
espagnols chargés d'articles de guerre, et l'on ne pouvait prévoir où se
seraient arrêtées les choses, si un vapeur américain ne se fût emparé de
ces deux barques. Miramon, déçu dans son espoir de détruire la ville, se
retira la rage dans le coeur, pour succomber six mois après. On connaît
son histoire.
J'eus, pendant mon séjour, l'honneur de voir pour la première fois le
président Juarez, qui m'accueillit avec bienveillance et se hâta de me
faire donner des lettres de recommandation pour le gouverneur actuel du
Yucatan, où je comptais me rendre à la fin du mois. Nous étions au 20
avril; et le vapeur espagnol qui fait le service arrivait le 28 pour
partir le 30. Je n'avais pas trop de ces huit jours pour préparer mon
expédition. Il s'agissait de trouver des produits chimiques, des glaces
et de l'argent, hélas! que je ne pouvais faire venir à temps de Mexico.
Par un hasard tout providentiel, mon ami Alfred Labadi avait
nouvellement reçu de France une caisse contenant des alcools rectifiés,
de l'éther à 62° et des iodures, toutes choses que je n'aurais pu
trouver sur place; il me fallut renoncer aux glaces et me contenter de
simples verres assez mauvais dont quelques-uns se brisèrent par la
suite, me causant une perte irréparable. Quant à l'argent, M. Lelon
m'ouvrit généreusement sa caisse. Tout étant prêt, je partis.
IX
LE YUCATAN
Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens
prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et
coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne.
Le 30 avril, je m'embarquai sur _le Mexico_, vaisseau sale, lent, lourd,
dont le service est détestable. Le 31 mai, nous étions en vue des terres
yucatèques et de Sisal, notre port de débarquement. Le Yucatan est le
pays des ruines le plus riche sans contredit en monuments américains, il
en est couvert du nord au sud, et nous y trouverons les plus vastes, les
plus importants et les plus merveilleux ouvrages de ces civilisations
originales.
Placé à l'extrémité sud de la confédération mexicaine, le Yucatan[66] en
fait nominalement partie; car je n'ai jamais bien compris quelle espèce
de lien l'attachait à la république; indépendant par le fait, il
appartient aujourd'hui à l'opinion avancée, dite libérale, représentée à
Mexico par le président Juarez, le premier Indien pur sang qui arriva
jamais au pouvoir; demain, au moment où j'écris, peut-être s'est-il
rallié au parti réactionnaire! Les révolutions sont permanentes en ce
curieux pays, et les changements à vue n'y surprennent personne.
Le Yucatan n'a guère qu'une seule voie de communication avec le monde.
Le vapeur _Mexico_ dessert le petit port de Sisal, venant et retournant
de la Havane à Vera Cruz. Ce trajet a lieu une fois par mois, quand le
vapeur n'a point à réparer ses avaries ou à nettoyer sa coque, ce qui
lui arrive de temps à autre. Le commerce, presque nul du reste,
n'emploie que quelques goëlettes de petit tonnage et des bâtiments
côtiers d'un mince format. Sisal et Campêche, Campêche surtout, se
trouvent le centre du commerce yucatèque. Placé au sud-ouest de Cuba,
entre le vingt-deuxième et le dix-septième degré de latitude nord, le
quatre-vingt-huitième et le quatre-vingt-quatorzième de longitude
ouest, le Yucatan n'est qu'un immense banc calcaire, de quelques pieds à
peine élevé au-dessus du niveau de la mer, et dont les côtes n'offrent
ni port ni abri; aussi les vaisseaux d'un fort tonnage sont-ils forcés
de stationner au loin, à trois milles à peu près, ce qui rend le
débarquement fort pénible en toute saison, fort périlleux par la brise,
et tout à fait impossible lorsque le vent du nord souffle dans ces
parages.
Placé sous la zone torride, doué d'une température des plus brûlantes,
le Yucatan, sauf les parties avoisinant Tabasco et Belize, jouit d'un
climat relativement sain, et cela, grâce à la sécheresse de
l'atmosphère. Les côtes y sont, comme toutes celles du golfe,
tributaires du _vomito_; il y règne en été, mais doux et rarement
mortel: l'épidémie réservant ses fureurs pour les centres d'émigration.
Le Yucatan, qui n'offre pas un cours d'eau, on peut même dire pas une
goutte d'eau, n'a qu'un immense bois taillis, semé sur sa plaine
monotone; aussi le paysage n'existe-t-il pas, vous avez toujours cette
même ligne d'horizon, droite, continue, désolante. Mais, terre de
prédilection pour le voyageur, le Yucatan est riche en souvenirs:
monuments prodigieux, femmes ravissantes, costumes pittoresques, il a
tout pour impressionner; il parle au coeur, à l'âme, à l'imagination, à
l'esprit, et quiconque le peut quitter avec indifférence ne fut jamais
un artiste et ne sera jamais un savant.
Je surveillai le débarquement de mes bagages avec une sollicitude toute
paternelle; les marins mettaient du reste à leur besogne une brutalité
pleine de dangers pour mes instruments et mes flacons de produits
chimiques, et ce fut avec plaisir que nous quittâmes les flancs du
vapeur. Il s'agissait de toucher la terre; trois heures de bordées nous
permirent d'atteindre le petit môle en bois qui fait de Sisal un port de
mer: ce ne fut pas sans une certaine joie, tout séjour en mer, de
quelque durée qu'il soit, m'étant particulièrement désagréable.
L'arrivée du vapeur avait jeté quelque animation sur la plage, et deux
ou trois dames attendaient à l'abri d'un hangar le passage des
voyageurs. Nous fûmes soumis à l'inspection de ces señoras, qui n'ont
probablement de tout le mois d'autre distraction que celle-là. Je me fis
indiquer la _fonda_. Quand je me fus assuré du bon état de toutes
choses, je pus me livrer sans remords à une réfection des plus
copieuses, n'ayant, pendant ces trois jours de traversée, rien pu
prendre sur ce déplorable vapeur.
Sisal est un bourg de douze cents âmes environ, défendu par un fortin en
ruines où veillent quelques vieilles pièces de canon rouillées et
silencieuses. La rade est parsemée de coques brisées ou enterrées dans
le sable, tristes témoins des violences du nord. Les maisons, abritées
par des cocotiers, meublées de hamacs, offrent le confort des climats
chauds: de l'ombre et des courants d'air.
Groupés dans la cour de la _fonda_, quelques Indiens attirèrent mon
attention. Ils étaient pour la plupart presque nus; les femmes portaient
un simple jupon, les petits ne portaient rien: tous étaient maigres,
mais bien bâtis; ils avaient un air de fierté sauvage que je n'avais
point remarqué parmi les individus de l'espèce que j'avais rencontrés
dans le village. On me dit que c'étaient des Indiens _bravos_ faits
prisonniers dans une dernière expédition et qu'on les expédiait à la
Havane. Là, ils sont vendus à des planteurs 2,500 à 3,000 fr., et leur
doivent, pendant dix ans, leurs services, soit à la ville, soit à la
campagne, comme les Chinois ou les coolies: après quoi ils sont libres.
Mais on a toujours soin de prolonger cette espèce d'esclavage, et ils
restent à Cuba ou meurent à la peine. De toutes manières, le Yucatan
s'en débarrasse; ils n'y reviennent jamais.
À quatre heures du soir, la diligence nous emportait vers Mérida au
galop de ses cinq mules. Une plaine couverte d'efflorescences salines
s'étendait autour de nous, la couche épaisse et continue était blanc de
neige, et sans la chaleur torride qui nous accablait, on se serait cru
volontiers sur quelque lande antarctique. Le mois de mai est un vilain
mois pour visiter le Yucatan; la terre est sans verdure, le taillis sans
feuillage; tout est sec et laid; les pluies de juillet lui donnent à
coup sûr un air de fête que je n'ai point vu et que je ne peux décrire.
Pour le moment, le taillis s'étendait au loin, monotone, couleur de
cendre; quelques arbres à vert feuillage faisaient tache sur ce triste
tableau; les ronces et les lianes pendaient desséchées d'un arbre à
l'autre, et l'on voyait le rocher calcaire percer le sol à chaque pas,
comme le squelette d'un cadavre momifié.
Au travers du bois, passaient des bestiaux exténués cherchant vainement
un brin de verdure dans les ronces du taillis. Plus loin, le cadavre de
l'un d'eux, entouré de _zopilotes_ dévorants (espèce de vautours),
témoignait de l'inflexible stérilité du sol jusqu'à la saison des
pluies. Ainsi, sous un ciel de feu, au milieu d'une nature désolée,
aveuglé de poussière, on arrive au premier relai.
Mais le soleil baisse, l'ombre s'étend, le crépuscule commence, quelques
souffles de la mer parviennent jusqu'à vous, le corps accablé se
réveille, le paysage prend une teinte mystérieuse, l'âme s'abandonne à
des rêveries bizarres que vient compléter l'apparition de blancs
fantômes. C'est l'Indienne _yucatèque_, au _fustan_, jupon lâche ou
empesé, orné de broderies bleues, jaunes ou rouges, couverte du
_uipile_, tunique très-ample, qui laisse les bras et les épaules nus, et
tombe sans ceinture jusqu'à mi-jambe et de l'écharpe, blanche aussi,
voilant la tête, s'enroulant autour des bras ou flottant au gré du vent.
Plus la nuit s'avance, et plus le chemin s'anime; de lourdes voitures
font entendre au loin le grincement de leurs essieux criards, les mules
se saluent de hennissements prolongés, puis des groupes d'Indiens
paraissent; une courroie d'écorce enveloppe leurs fardeaux, appuyés sur
l'épaule, mais portés par la tête; ils vont tristes, rapides et sans
bruit: trois siècles d'oppression pèsent sur leur âme éteinte. À votre
approche, ces silencieux passants s'inclinent ou se rangent
respectueusement sur le bord du chemin.
Je fus naturellement amené à établir un parallèle entre cet homme sombre
et le nègre. J'avais vécu avec les Indiens de plusieurs contrées et les
esclaves de l'Amérique. Deux mots pourront peindre ces deux martyrs de
la conquête.
L'Indien, en quelque part du Mexique qu'on le prenne, libre ou opprimé,
est triste, silencieux, fatal: il semble porter le deuil d'une race
détruite et de sa grandeur déchue; c'est un peuple qui meurt.
Le nègre, au milieu des chaînes de l'esclavage, rit et danse encore; il
a l'insouciance de l'enfant, l'ingénuité d'un peuple qui naît.
La danse de l'Indien a tout le cachet de son caractère: il glisse en
mesure, piétine à peine, sa figure reste impassible, et le chant d'amour
qui l'accompagne ne semble qu'une longue complainte.
Le nègre, au contraire, s'élance en bonds désordonnés, en postures
lascives, sa cadence est une tempête et son chant un violent éclat de
rire.
Au deuxième relai, nous nous arrêtâmes; il était huit heures, et le
Yucatèque ne peut vivre sans prendre le chocolat trois fois par jour au
moins; chacun prit donc une tasse, suivi du classique verre d'eau. La
besogne achevée, je me hâtai de courir dans la rue du village, où,
malgré la nuit, j'espérais saisir quelque trait original de la
physionomie du pays. Je n'y trouvai rien de particulier, que cet air de
mélancolique tristesse répandue sur les maisons délabrées, sur les
animaux et sur les gens. La rue, presque déserte, était silencieuse; on
n'entendait pas un cri, et les enfants eux-mêmes semblaient porter le
joug de cette mélancolie profonde. Aucun symptôme de curiosité ne les
attirait à moi; ils me regardaient passer, craintifs ou indifférents,
sans intérêt comme sans passion. Une seule personne s'approcha de moi,
vrai fantôme sous son vêtement blanc: c'était une pauvre mendiante
affligée d'une affreuse lèpre; son corps décharné, sa figure hideuse me
firent une impression pénible. Je me hâtai de lui jeter un réal et je
regagnai la diligence; on reparlait. Nous arrivâmes à Mérida[67] vers
dix heures du soir. À notre premier voyage, Mérida possédait une _fonda_
(hôtel), chose rare dans ces parages; à ma seconde expédition, la
_fonda_ n'existait plus, et le voyageur n'avait de ressource que dans
l'hospitalité payante d'une maison particulière. Je m'étais, à mon
premier séjour chez doña Rafaela, lié d'amitié avec l'excellent docteur
D. Macario Morandini, Italien, spirituel polyglotte, grand voyageur,
ayant plusieurs fois fait le tour du monde, et par conséquent l'un des
plus intéressants conteurs que j'aie rencontrés. J'appris, à la descente
de voiture, que M. Morandini exerçait encore à Mérida, et que, la
_fonda_ n'existant plus, il vivait dans la maison du señor D. Joaquim
Trugillo. Je m'empressai de me faire conduire chez cet excellent homme,
que j'avais aussi connu l'année précédente. D. Joaquim m'accueillit avec
plaisir et mit à ma disposition une fort belle chambre munie de son
hamac. C'est, en fait de mobilier, tout ce qu'il est nécessaire d'avoir.
Quant à D. Macario, il fut étonné de me revoir, ce bon docteur! et n'en
pouvait croire ses yeux. Il m'avait quitté l'année précédente; j'allais
alors à Palenqué, Mitla, Mexico; je devais de là retourner en France, et
certes, je ne pensais pas moi-même revoir jamais le Yucatan; et puis ces
liaisons loin du pays sont pleines d'un charme tout particulier, quelles
que soient leur date et leur durée. C'est en ami qu'on se quitte, et
c'est avec bonheur qu'on se revoit. Aussi, quand le docteur, après avoir
mis ses lunettes, car il est fort myope, m'eût reconnu, ce fut une série
d'acclamations et un déluge de questions auxquelles je ne pus répondre.
Je lui expliquai simplement la cause forcée de mon retour, comment les
voleurs m'avaient dépouillé et brisé mes clichés, et comme quoi j'étais
forcé de recommencer mes travaux. Il s'était passé bien des événements
depuis mon voyage: le gouverneur de l'État, Erigojen, avait quitté le
fauteuil de la présidence pour la paille du cabanon; D. Agustin Acereto
l'avait remplacé. Guerre civile sur guerre civile; les Indiens avaient
anéanti une forte expédition organisée contre eux, et tout faisait
craindre une attaque de leur part. Voilà le sommaire des nouvelles que
me donna le docteur. Je me retirai vivement contrarié: cette victoire
des Indiens _bravos_ rendait mes expéditions fort dangereuses,
principalement celle qui devait me mener à Chichen-Itza, enclavé dans
leur territoire. Néanmoins je m'endormis bientôt, grâce au balancement
de mon hamac, et ne me réveillai que fort tard avec un affreux
torticolis. C'est l'effet ordinaire du hamac pour quiconque ne s'est
point familiarisé avec son usage; or depuis longtemps j'avais rompu avec
cette coutume, il me fallait un nouvel apprentissage. Je me hâtai de
sortir pour profiter des quelques instants de fraîcheur de la matinée.
J'allai visiter cette ville charmante, son marché si animé, admirer ces
métis au galbe de vierge, aux formes accusées, aux chairs de bronze dans
leur attrayant costume.
Voyez-les portant, gracieuses, le corps cambré, leurs paniers de fleurs
et de fruits, avec leur main levée au-dessus de l'épaule; souriantes et
faciles, elles céderont avec la même grâce et les fleurs de leur
corbeille, et les roses de leur sourire.
Mérida, autrefois capitale de tout le Yucatan, partage aujourd'hui la
suprématie avec Campêche qui, depuis 1847 ou 1848, forme un État séparé.
Ce fut en 1847 qu'éclata cette effroyable révolte des Indiens qui a
ruiné le Yucatan et qui menace chaque jour de le rayer du nombre des
États policés.
Voici en quelles circonstances:
Lors des démêlés de Campêche et de Mérida, cette dernière résolut de
soumettre la ville rebelle, et, comme les troupes manquaient, on eut la
malheureuse idée d'armer les Indiens et de les emmener comme auxiliaires
dans l'expédition projetée.
Campêche, défendue par une bonne enceinte et par une garnison
courageuse, ne put être prise. On brûla quelques faubourgs et l'armée
dut se retirer; mais les Indiens, poussés par quelques métis, brûlant du
reste de s'affranchir d'un joug effroyable, ne voulurent point rendre
leurs armes et commencèrent cette guerre de dévastation, qui s'est
continuée sans interruption jusqu'à ce jour. Après avoir brûlé leurs
villages, ils s'enfuirent en masse au fond des bois où ils se bâtirent
une capitale, _Chan Santa Cruz_. De là partent incessamment des
expéditions meurtrières. Ils détruisirent ainsi ou ruinèrent à moitié
Izamal, Valladolid, Sakalun, Tikul, Tekax, une foule de villages et
d'_haciendas_. Pour eux, c'est une guerre d'extermination où il n'est
point fait de quartier: femmes, enfants, vieillards, leur haine
s'attache à tous les blancs, leur furie vengeresse ne connaît point de
pitié.
On raconte qu'à Tekax ils tuèrent à _puro machete_, au sabre seulement,
deux mille cinq cents personnes en trois jours. Les supplices les plus
barbares accompagnent ces exécutions; les femmes, mises nues et violées,
servent de jouet aux jeunes gens qui suivent ces expéditions; les
mutilations les plus épouvantables achèvent leur supplice. Certains
prisonniers sont en outre réservés pour les fêtes nationales de Chan
Santa Cruz. Là, un anneau passé dans le nez, on leur fait jouer le rôle
de taureau dans un cirque; poursuivis par les pierres, les flèches et
les lances, ils rendent le dernier soupir au milieu d'un supplice sans
nom: on ne les abandonne que lorsque le corps, ne formant qu'une plaie,
tombe de douleur et d'épuisement. Malgré toute l'horreur de ces
vengeances, on ne peut s'empêcher de voir en ces exécutions quelque
chose de providentiel; on regrette pourtant qu'un peuple innocent paye
la dette de sang que lui laissa l'Espagne, seule responsable devant Dieu
de tant d'infamies commises dans le nouveau monde.
Quant aux Yucatèques, leurs représailles sont marquées au coin de la
douceur et de l'humanité. Ils se bornent à circonscrire autant que
possible la marche envahissante des Indiens et à transporter leurs
prisonniers à la Havane, où, comme nous l'avons dit, ils remplissent le
rôle de coolies chinois. Quoi qu'il fasse, le gouvernement est
impuissant à contenir les révoltés. Ceux-ci, pleins d'une soif
inextinguible de vengeance, fanatisés par leurs bonzes, car ils ont
renoncé à la religion menteuse qui les opprimait, se jettent sur les
blancs comme des bêtes féroces, sans crainte, indifférents à la mort;
chaque meurtre leur ouvre au ciel de leurs aïeux une existence divine,
ou sur la terre une transformation brillante. Ils possèdent aujourd'hui
les meilleures terres de la péninsule, et ce malheureux pays ne traîne
plus qu'une existence morne et décolorée. Le Yucatan est à l'agonie et
le corps politique semble prêt à rendre le dernier souffle; rongé par
trois plaies sanglantes, trois guerres civiles à la fois: guerre de
Mérida à Campêche, guerre des partis à l'intérieur de l'État même,
guerre indienne, on s'étonne de le voir respirer encore.
Eh bien! quoi qu'il en soit de cette indifférence impie, de cette rage
parricide des blancs, on se prend de sympathie étrange pour ce
malheureux peuple. Bon, beau, intelligent, c'est le plus remarquable de
la république mexicaine, celui qui a fourni le plus d'hommes capables
comme politiques, poëtes et historiens. Obligeants au suprême degré,
hospitaliers comme on ne l'est plus, je conserverai toujours une grande
admiration pour leurs vertus privées, en même temps qu'une affection
sincère et une reconnaissance profonde.
Parmi les églises de Mérida, la cathédrale est la plus remarquable.
C'est un assez grand édifice de style jésuite; le portail fort simple
est flanqué de deux statues, oeuvre d'un artiste du cru, et qui passent
pour fort belles aux yeux des habitants[68]. Les maisons n'ont qu'un
étage, la plupart qu'un rez-de-chaussée; les toits sont plats, les cours
à colonnades et plantées de palmiers sont fort gracieuses, et les vastes
corridors sont tendus de hamacs pour la sieste.