l'ancien gouvernement d'Oaxaca; il y avait affluence de troupes, et des
convois d'Indiens et de mules, porteurs de vivres et de munitions, se
hâtaient dans la direction de la vallée. On ne doutait pas de la prise
de la ville en quelques jours; mais je sus plus tard que le siége avait
duré quatre mois, ce qui est un long temps pour une place sans murailles
et sans défense. Il est vrai d'ajouter que les assiégés étaient plus
nombreux que les assiégeants, ce qui arrive parfois au Mexique.
À Jxtlan, je pris un guide pour nous conduire à Macuiltanguis, car
décidément José m'aurait égaré dans ce labyrinthe de sentiers qui
croisent en tous sens la montagne.
Plus nous avancions et plus la nature déployait de beautés. C'était, à
chaque pas, des sites enchanteurs et variés; une culture des plus riches
étalait sous nos pas un tapis de verdure où les teintes les plus
diverses se succédaient tour à tour. C'était l'orge, le maïs, le
froment, des prairies artificielles, des bouquets de bois et, çà et là,
les cabanes indiennes entourées d'orangers, de limons doux et de
grenadiers en fleurs. Cette nature est joie et fête; la sierra possède
toutes les beautés: la grandeur dans les lignes, le sauvage dans ses
roches escarpées, la naïveté dans ses villages, le vierge dans ses
hauteurs, et, par-dessus tout, son ciel d'un bleu si pur et cette
atmosphère transparente qui enveloppe toutes choses du voile magique de
ses colorations.
Parfois, le son d'une cloche d'église montait des profondeurs jusqu'à
nous comme une fumée d'encens et répandait une rosée de prière au milieu
de ces splendeurs.
Un torrent grondait à nos pieds, perdu dans l'invisible, et le village
qui nous regardait d'en face semblait à portée de la voix: il fallait
trois heures pour l'atteindre.
Quelle journée pleine et rapide je passai, et combien ces douze heures
de marche me parurent courtes!
Il était six heures quand j'atteignis Macuiltanguis, perché comme un nid
d'aigle sur un plateau escarpé. Je me fis enseigner le _cabildo_, maison
commune destinée aux voyageurs. Chaque village doit en avoir une. Mon
arrivée avait été signalée à l'alcade, qui m'envoya l'un de ses
_topils_.
L'alcade, dans les villages indiens, est toujours assisté de deux
_topils_, qui ont ordre de se mettre à la disposition des voyageurs pour
fournir, moyennant un prix fixé, du maïs et du fourrage aux chevaux et
la nourriture que peut offrir le village.
Le _topil_ en question me fournit immédiatement ce dont mes bêtes
avaient besoin, et, pour ce qui me regardait, une métis, voisine de la
_casa real_, me servit en quelques minutes le repas le plus confortable
que pût désirer un estomac affamé. J'eus du pain blanc comme la neige,
un _mole de huajolote_ admirablement réussi (dinde en ragout avec purée
de poivre long), un plat de frigoles, du fromage et des fruits. J'avais
pour boisson du _pulque_ mousseux et une demi-bouteille d'_aguardiente_.
Je soupai, ma foi, délicieusement, et ne craignis pas un verre de trop;
le _topil_, du reste, me faisait les honneurs de chez lui avec un
empressement qu'égalait seule ma générosité à lui verser rasade sur
rasade; aussi se leva-t-il légèrement ému, mais enchanté d'avoir fait ma
connaissance. Il me parlait de son village avec enthousiasme et voulut
me donner des preuves de sa haute instruction. Il lisait parfaitement et
possédait quelques idées géographiques; mais il pataugea horriblement
dans l'histoire et se perdit tout à fait en abordant la politique. Sur
ces entrefaites, quelques curieux des deux sexes s'étaient assemblés
dans la cour du _cabildo_. Un mendiant aveugle vint les rejoindre,
portant en bandoulière une guitare invalide.
C'était le ménétrier du village, et sa vieille figure ridée, où se
jouaient encore quelques sourires, rappelait l'aveugle de Bagnolet. Il
répétait, comme lui, les refrains de sa jeunesse; il mettait dans ses
chants toute la poésie des regrets, et savait arracher de cette guitare
fêlée des sons touchants. Peut-être étais-je le jouet de mes illusions,
peut-être aussi le souvenir des merveilles que j'avais parcourues,
disposait mon âme aux admirations faciles, et sans doute j'eusse trouvé
ravissants les cris les plus discordants.
Néanmoins, tout s'agitait autour de moi, le vieillard avait abandonné
les chants mélancoliques du passé, pour entonner des chansons modernes,
et l'entraînement de la danse avait saisi tout le monde. Garçons et
filles, à l'envi, frappaient en cadence la mesure du _zapatero_, mon
_topil_ faisait mille extravagances, et se trémoussait comme un démon.
Je m'étonnai bien un peu qu'un homme aussi grave, qu'une lumière de la
science, se compromît à ce point, et j'étais disposé à le rappeler au
respect de sa dignité, quand je réfléchis qu'un rien m'eût entraîné dans
le même abîme. Je me contentai d'applaudir et de faire circuler à
profusion les rafraîchissements les plus propres à entretenir
l'enthousiasme; il fallut se quitter cependant, et le vieux barde se
retira satisfait, comme tout le monde. Le lendemain, le spectacle se
déployait à mes yeux, grandiose comme celui de la veille, sans jamais
lasser mon admiration. Le soir, j'arrivai aux pieds d'une montagne dont
les plateaux, disposés en amphithéâtre et séparés par des pentes à pic,
figuraient un escalier de titans; trois villages se trouvaient
échelonnés sur ces hauteurs; je m'arrêtai au dernier, c'était le village
d'Ozoc. Les mules étaient dans un état déplorable et rendues de fatigue,
le repos d'un jour leur était nécessaire.
Je pris gîte dans la maisonnette d'un charpentier instrumentiste, dont
la renommée, comme fabricant d'orgues, était universelle dans la sierra.
J'allais m'engager au delà dans des sentiers plus difficiles encore, car
une fois sur le versant du golfe, les pentes, aussi rapides que celles
que j'avais parcourues, étaient glissantes et dangereuses. Je voulais
m'adjoindre un ou deux Indiens pour leur confier mes clichés, n'osant
même plus m'en rapporter au _pujador_. Je passai donc le jour tout
entier dans le village. C'était un dimanche, et de bonne heure,
j'entendis le son des cloches; il y avait affluence aux portes de
l'église placée à vingt mètres au-dessous de mon logis; je voulus
assister à la cérémonie religieuse. Je fus surpris, en entrant dans le
temple, de n'y point apercevoir le prêtre: sans doute, il allait venir;
du reste, la tenue des Indiens était édifiante, et rien ne faisait
prévoir le dénoûment burlesque de la cérémonie. L'officiant n'arrivait
pas, quand, à ma grande surprise, je vis un Indien revêtu du surplis,
entonner près de l'autel des chants religieux pendant que d'autres se
livraient à divers exercices dont je ne pouvais saisir la signification.
Ce doit être le sacristain, pensai-je, et ses acolytes; mais point.
Comme toutes les églises, celle du village possédait un choix varié de
saints, placés dans des niches et sur des estrades. Les officiants
saisirent deux de ces statues, les placèrent sur des brancards, et
commencèrent en dedans, puis au dehors, une série de processions
accompagnées de chants, le tout d'un air grave et dans un recueillement
parfait; je n'avais pas aperçu le _padre_; désespérant de le voir
arriver, je laissai la procession et remontai à la cabane de mon hôte.
Ma première question fut pour m'informer de l'absence du curé et de
cette étrange manière de célébrer le service divin; il me répondit que
le _padre_ s'était retiré devant des démonstrations malveillantes, et
que, dans bien des villages de la sierra, les curés avaient abandonné
leurs églises pour les mêmes motifs. Je trouvai la chose fort mal et lui
exprimai la réprobation que m'inspirait une impiété si grande.
--Baste! me répondit-il, nous nous passons fort bien de _padre_, tantôt
l'alcade, tantôt un autre, se charge de dire la messe. (L'impie appelait
cela dire la messe!) Et vous avez vu que tout se passe parfaitement.
D'ailleurs, ajouta-t-il, le _padre_ nous coûtait, bon an mal an, quelque
chose comme 4,000 piastres, (20,000 fr.). Son absence nous est donc une
grande économie.
Le décret de Juarez établissant le mariage civil avait, je crois, amené
ce bouleversement dans la montagne.
--Je suis le seul à perdre dans cette affaire, reprit mon hôte, mon
commerce ne marche plus aussi bien, et les villages sans curé regardent
à la dépense d'un orgue; mais, comme ils sont fous de musique, il est
probable que les commandes reviendront. Je remarquai que l'exil du
_padre_ n'enlevait rien aux sentiments religieux des Indiens; ils
observent sans infraction le repos dominical, nul ne travaillait aux
champs, et le jour entier se passa pour eux en cérémonies dans l'église.
L'Indien est l'être le plus essentiellement théocratique de la création,
et nul ne s'incline avec plus de respect devant le nom du Seigneur; du
sorcier des peaux rouges au grand lama, du bonze au pape, quiconque lui
parle au nom de la divinité, lui impose ses lois.
Comment expliquer chez ces montagnards de la sierra ce besoin d'idées et
de cérémonies religieuses alliées à cette indifférence du prêtre?
Je ne me trouvais certes pas au milieu d'un peuple de philosophes: qui
donc leur apprit que la religion est indépendante des fautes de ses
ministres, que l'idée de Dieu est éternellement belle, jeune et pure
quel que soit celui qui la répand?
Il me semble avoir remarqué que partout où le cultivateur est riche, où
le paysan possède, le fidèle a moins de ferveur. Le propriétaire
travaille le dimanche, le manoeuvre s'y refuse et se rend à l'église;
l'un a la rage d'augmenter son avoir, l'autre désespère de jamais
acquérir. En cela s'explique parfaitement l'indifférence de l'Indien de
ces montagnes pour le prêtre, chacun est propriétaire d'un lopin du sol,
il n'aime point à donner, il lui semble doux de pouvoir se marier sans
frais devant l'alcade, au lieu de payer au _padre_ 125 fr. pour une
bénédiction nuptiale. L'Indien de l'Anahuac, serf presque toujours, ne
possédant rien que ses deux bras, se réfugie tout entier dans l'idée
religieuse et personnifie son Dieu dans le _padre_ qui le dirige; il lui
donnera tout au besoin, il a si peu de chose, et l'aumône du vieux
martyr n'est pas un des moindres revenus du clergé dans cette partie de
la république; mais tout cela ne résout pas la question, et je ne puis
me rendre compte de cette étrange anomalie.
La chose la plus remarquable à noter, c'est que les Indiens de la sierra
paraissent former une masse homogène, présentant les mêmes types, ayant
les mêmes aptitudes, formant un corps de nation, à l'encontre de la
diversité des races qui les entourent.
Grands et bien faits, d'une teinte jaune clair, doués d'une intelligence
remarquable et d'une instruction peu commune, ils se trouvent sans
conteste placés en première ligne parmi les nations aborigènes du
Mexique, et l'historien qui cherche les origines de la civilisation
éteinte que représentent les palais de Mitla, pourrait trouver au milieu
d'eux quelque tradition perdue ou quelque précieux document. Pour moi,
je ne quittai pas sans regret ces montagnes enchantées; les huit jours
que j'ai passés au milieu de ces populations hospitalières resteront
comme l'un de mes plus charmants souvenirs.
Les sommets de la montagne de Cuasimulco sont presque toujours glacés;
une couche de neige couvrait la terre quand nous y arrivâmes, ma troupe
et moi. Nous formions caravane; plusieurs Indiens, chargés de fardeaux
divers, se rendaient dans la plaine. À partir de ce point élevé, le coup
d'oeil change brusquement, c'est le désert à la porte de la civilisation,
les champs cultivés ont disparu, et la forêt vierge étend, à perte de
vue, le manteau de son épaisse végétation.
Aux sapins des sommets se mêlent déjà des chênes rabougris; quelque cent
mètres plus bas, vous trouvez les arbres de la Terre Chaude, vous entrez
pour de longues heures dans la demi-obscurité d'un ombrage que ne perce
jamais un rayon de soleil, l'humidité vous pénètre, les orchidées se
mêlent aux lianes, et les fourrés deviennent impénétrables.
La descente qui conduit aux plaines du golfe est si rapide et si
glissante, qu'il a fallu de distance en distance étayer la terre du
sentier, au moyen de pièces de bois transversales, de manière à simuler
un immense escalier; la même inclinaison se continue près de huit
lieues, avec quelques alternatives de montées et de descentes, avant
d'arriver à la plaine. Pas une habitation dans tout le trajet; des
torrents qu'il faut traverser avec prudence, et de temps à autre des
éclaircies où le soleil et l'ombre, se jouant au milieu de cette
végétation splendide, produisent les plus magnifiques décors.
Cuasimulco est un misérable rancho, peuplé de _Sambos_, métis de nègres
et d'Indiens.
Il est impossible de trouver un contraste plus frappant que celui qui
existe entre les industrieux habitants de la sierra et la race dégénérée
au milieu de laquelle je me trouvais. Placée dans des conditions
merveilleuses pour tout produire, possédant une terre fertile au delà de
toute expression, et qui n'offre, comme difficulté de culture que la
rapidité des pentes, elle croupit dans une épouvantable misère, fruit
d'une paresse sans excuse.
Ces malheureux ne produisent que le maïs nécessaire à leur consommation,
et quand la récolte manque, il leur faut aller mendier au loin; mais ils
ont soin d'entretenir un vaste champ de cannes dont ils distillent de
l'eau-de-vie; aussi s'enivrent-ils perpétuellement. J'eus toutes les
peines du monde à me procurer un peu de maïs pour le cheval et les
mules. Je dus faire venir l'alcade auquel je fis une rude semonce sur
son indifférence à l'égard d'un étranger, et le menaçai de me plaindre
aux autorités de Tustepec. Il finit par m'envoyer quelques mesures de
grains, et, comme fourrage, deux paquets de jeunes cannes à sucre dont
les bêtes se dégoûtèrent aussitôt.
Le _cabildo_ était à l'unisson de l'entourage; c'était un toit de chaume
ouvert à tous les vents, où je m'installai de mauvaise humeur, car
j'avais fait la route à pied, et cette journée de douze lieues, dont
plus de huit par une descente de 40 degrés, m'avait mis les jambes dans
un état pitoyable. Mais la journée suivante fut plus terrible encore;
c'était une suite de petites montées où l'on n'avançait que pour reculer
d'autant; il fallait littéralement marcher à quatre pattes. Je vis
combien j'avais eu raison de m'aider d'un Indien pour le transport de
mes clichés; les mules trébuchaient et s'acculaient à chaque instant. Le
_pujador_ lui-même vit échouer tous les efforts de sa prudence; enfin,
l'une des mules manqua des deux pieds de droite et disparut. Je poussai
un cri d'effroi; on entendait dans le fond du ravin mugir les eaux d'un
torrent, je la crus perdue. Les Indiens qui m'accompagnaient déposèrent
aussitôt leurs fardeaux et, s'aidant du _machete_, ils s'ouvrirent un
passage dans le taillis où la mule s'était engouffrée. Je les suivis, et
à cinquante pas au-dessous du sentier nous trouvâmes l'animal étendu sur
le côté; un arbuste assez fort le soutenait par le milieu du ventre et
l'avait empêché d'aller plus loin.
La pauvre bête avait eu plus de peur que de mal, elle en fut quitte pour
quelques écorchures sans gravité, à la tête et à l'une des jambes de
derrière. On eut toutes les peines du monde à la mettre sur pied,
l'ayant préalablement déchargée: mais ce fut bien autre chose pour la
tirer de là et atteindre la hauteur. Nous perdîmes plus de deux heures
par cet accident, heureux de ne pas l'avoir payé plus cher.
On comprendra sans peine que j'allais à pied, et que je laissais à mon
cheval le soin de sa conservation personnelle. Ce fut avec un vrai
bonheur que je vis s'éteindre la dernière colline, et que je pus fouler
en toute sécurité le sol de la plaine.
À Yetla, même incurie, même misère qu'à Cuasimulco, et la nature n'est
qu'un jardin! Comme à partir de ce dernier point, la route se continuait
facile jusqu'à Tustepec, je payai l'Indien qui m'avait accompagné; il me
remercia, regagna ses montagnes et je poursuivis seul mon voyage.
José avait repris la direction de ses mules et tout alla bien d'abord;
nous entrions dans la région des cours d'eau, quelques-uns larges et
profonds dont il faut connaître les gués. Pendant l'hiver, alors que les
pluies ont gonflé les torrents, les Indiens établissent d'un bord à
l'autre un pont de lianes qui s'accroche aux arbres des deux rives. Ces
passerelles vacillantes sont de vrais chefs-d'oeuvre; il est difficile en
les voyant de comprendre comment le seul poids du tablier et des
accessoires n'entraîne pas la chute de l'ouvrage.
Élevées de cinq à six mètres au-dessus de la rivière, d'un développement
considérable, elles supportent néanmoins de lourds fardeaux, et pendant
trois mois l'on n'a pas d'autre moyen de passage. Je n'eus pas à en
faire l'épreuve. Le gué qu'on m'avait indiqué n'avait rien qui le
distinguât clairement, et j'étais fort embarrassé: je croyais me
rappeler qu'il devait être quelques mètres au-dessus du pont et, après
maintes hésitations, consultant José dont la mémoire n'était pas plus
fidèle que la mienne, je dirigeai les mules au-dessus de la passerelle:
à mon grand désespoir, je les vis s'enfoncer aussitôt, plus que le
comportait un gué; je lançai mon cheval au galop pour les ramener, mais
je ne pus les empêcher de poursuivre; je crus mes clichés perdus, car
les boîtes avaient aux trois quarts disparu dans l'eau. L'ara, se voyant
au milieu des flots, poussait des cris déchirants; je suivais désolé, ne
quittant pas mes clichés de l'oeil, indifférent à toute autre chose qu'au
danger qu'ils couraient devant moi, sans que j'y pusse rien.
Ce fut une véritable agonie; chaque soubresaut de la mule perdant pied,
nageant et marchant tour à tour, me jetait dans de nouvelles angoisses;
ce fut long comme un siècle, et la largeur de la rivière me parut
infinie. Je ne respirai que lorsque je les vis à l'autre bord, où
j'arrivai en même temps qu'elles.
Je m'empressai de décharger le tout et d'ouvrir les boîtes. Elles
étaient remplies d'eau que je versai doucement, de peur que la couche de
collodion humidifiée ne se soulevât de la glace; il n'y eut heureusement
que peu de mal, les bords seuls s'étaient décollés; le séjour dans
l'eau, si long pour moi, n'avait été que relativement court, et trois
d'entre eux seulement avaient souffert. Je les retirai tous des boîtes
mouillées, et je les étendis immédiatement au soleil: quand ils furent
secs nous repartîmes. Dorénavant, je n'avais plus les mêmes risques à
courir; les cours d'eau, beaucoup plus considérables, exigeaient un bac
pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de
lieux plus civilisés où je pouvais me procurer assistance au besoin. Les
deux journées qui me restaient à faire furent une véritable promenade;
de jolis villages cachés sous la feuillée, s'étageaient sur la route;
quelques Espagnols et des Français étaient venus planter leur tente dans
ces lieux charmants, et j'eus l'extrême bonheur de pouvoir converser
dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'était arrivé.
Les métis offraient à l'oeil ce costume gracieux des femmes de la côte,
costume transparent qui ne voile qu'à demi leur buste élancé, aux chairs
de bronze. Les bois étaient parsemés de gigantesques _sapotes mamey_,
dont les fruits énormes se balançaient au-dessus de ma tête; la chaleur
était forte, mais le sentier longe pendant longtemps les bords d'une
rivière dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs ébats
des poissons de toute espèce. Parfois, des volées de perruches et des
perroquets à tête jaune s'envolaient à notre approche, et des couples de
grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perçants.
Mon vieil ami redressait la tête à ce langage connu, parfois il
répondait comme à un appel, et l'inquiétude qui l'agitait me fit
craindre qu'il ne m'abandonnât. Je le pris sur moi, et ses caresses me
prouvèrent victorieusement qu'il n'en avait pas la moindre idée.
Tustepec est un grand village placé sur la rive gauche du Papaloapam.
Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose,
comme y entreposer certains produits de la vallée d'Oaxaca.
À Tustepec, je rencontrai deux compatriotes que les vicissitudes du sort
avaient conduits dans ce coin reculé du globe. L'un, vieux Basque à la
figure énergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait lui-même,
aidé de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut
bien m'offrir l'hospitalité. Fort considéré dans le village, il avait
amassé à la sueur de son front une fortune indépendante, et comme il
n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'était donnée, il avait
adopté une jeune et belle fille que les galants commençaient à
courtiser. L'autre, mort depuis, homme du monde, autrefois riche
spéculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats
malheureux; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa maîtresse,
et, tout à l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque
année.
Quoique profondément désillusionné des choses de ce monde, et
connaissant par expérience le néant des richesses, il ne désespérait
point de rétablir sa fortune et me faisait part du résultat espéré de
telle plantation; il s'appliquait surtout à la culture du tabac. Ancien
disciple du Caveau, il possédait Collé, Panard et Béranger, dont nous
chantions ensemble quelques refrains en dégustant des vins de France,
bonheur que je n'avais point goûté depuis six mois. Il faut avoir été
privé pendant ce long temps de toute communication avec la dive
bouteille, pour apprécier à sa valeur la jouissance que procure le choc
d'un verre ami.
Comme je devais m'arrêter à Tustepec pour m'embarquer sur le Papaloapam,
je vendis chevaux et mulets, et payai à José le compte de ses journées.
Le pauvre garçon me quitta les larmes aux yeux et ne demandait pas mieux
que de me suivre au bout du monde. Il oubliait sa mère, dont il était le
seul soutien; je le lui rappelai, il me donna l'_abrazo_ mexicain et
partit.
Durant mon séjour, M. B. me conduisait dans les diverses plantations du
village; il m'expliquait la culture des produits, le rendement de chacun
d'eux, passant en revue la canne à sucre, le tabac, le coton, le maïs,
la vanille, etc. Il se plaisait à me dire la fécondité de la terre.
Le millième n'est pas cultivé, la carrière est ouverte à tous; il
suffit, pour devenir propriétaire, de se faire naturaliser citoyen de la
commune, et vous avez le droit de choisir, dans le territoire du
village, telle position qui vous convient le mieux; vous n'avez d'autre
obligation que d'abattre les bois et d'enclore le champ. Il m'expliquait
avec quelle facilité l'émigrant pourrait se créer l'aisance et le
bien-être qu'il atteint avec tant de peine aux États-Unis. Le coton est
de première qualité, le tabac classé parmi les meilleurs crus, les
forêts regorgent de vanille. Mais la grande culture est interdite, les
bras manquent, il faut pour ainsi dire cultiver soi-même, car le naturel
qu'on emploie vous abandonne après quelques jours de travail, jusqu'à ce
que, son salaire épuisé, la faim le ramène à vos champs.
Trois jours s'étaient écoulés, la _canoa_ m'attendait; c'était un énorme
tronc d'acajou creusé, mesurant quarante pieds de longueur sur six de
large; l'équipage se composait de quatre hommes. Deux bateaux
pareillement montés nous accompagnaient.
De Tustepec, on met habituellement quatre jours pour atteindre Alvarado,
à l'embouchure du fleuve. Quatre jours de navigation dans une pareille
embarcation, par un soleil d'enfer, peuvent passer pour des plus
pénibles. Ajoutez-y des moustiques affamés et des nuées de mouches
imperceptibles plus terribles encore, et vous aurez une idée des charmes
du voyage. Les bords du fleuve sont plats et presque déserts; en
approchant de la côte, vous traversez Casamaloapam, Tlacotalpam, un peu
plus bas deux colonies américaines, et vous arrivez à Alvarado.
Un mouvement étrange animait le petit port, deux vapeurs chargeaient du
bois, des armes, des canons et des hommes. Je demandai la cause de ce
déménagement, et l'on me répondit que Miramon, ayant mis le siége devant
Vera Cruz, viendrait probablement s'emparer d'Alvarado; on voulait donc
qu'il n'y trouvât rien en fait de munitions de guerre et d'engins utiles
dans un siége.