Je trouvai réunis, dans le chef-lieu de la sierra, les membres de

l'ancien gouvernement d'Oaxaca; il y avait affluence de troupes, et des

convois d'Indiens et de mules, porteurs de vivres et de munitions, se

hâtaient dans la direction de la vallée. On ne doutait pas de la prise

de la ville en quelques jours; mais je sus plus tard que le siége avait

duré quatre mois, ce qui est un long temps pour une place sans murailles

et sans défense. Il est vrai d'ajouter que les assiégés étaient plus

nombreux que les assiégeants, ce qui arrive parfois au Mexique.

À Jxtlan, je pris un guide pour nous conduire à Macuiltanguis, car

décidément José m'aurait égaré dans ce labyrinthe de sentiers qui

croisent en tous sens la montagne.

Plus nous avancions et plus la nature déployait de beautés. C'était, à

chaque pas, des sites enchanteurs et variés; une culture des plus riches

étalait sous nos pas un tapis de verdure où les teintes les plus

diverses se succédaient tour à tour. C'était l'orge, le maïs, le

froment, des prairies artificielles, des bouquets de bois et, çà et là,

les cabanes indiennes entourées d'orangers, de limons doux et de

grenadiers en fleurs. Cette nature est joie et fête; la sierra possède

toutes les beautés: la grandeur dans les lignes, le sauvage dans ses

roches escarpées, la naïveté dans ses villages, le vierge dans ses

hauteurs, et, par-dessus tout, son ciel d'un bleu si pur et cette

atmosphère transparente qui enveloppe toutes choses du voile magique de

ses colorations.

Parfois, le son d'une cloche d'église montait des profondeurs jusqu'à

nous comme une fumée d'encens et répandait une rosée de prière au milieu

de ces splendeurs.

Un torrent grondait à nos pieds, perdu dans l'invisible, et le village

qui nous regardait d'en face semblait à portée de la voix: il fallait

trois heures pour l'atteindre.

Quelle journée pleine et rapide je passai, et combien ces douze heures

de marche me parurent courtes!

Il était six heures quand j'atteignis Macuiltanguis, perché comme un nid

d'aigle sur un plateau escarpé. Je me fis enseigner le _cabildo_, maison

commune destinée aux voyageurs. Chaque village doit en avoir une. Mon

arrivée avait été signalée à l'alcade, qui m'envoya l'un de ses

_topils_.

L'alcade, dans les villages indiens, est toujours assisté de deux

_topils_, qui ont ordre de se mettre à la disposition des voyageurs pour

fournir, moyennant un prix fixé, du maïs et du fourrage aux chevaux et

la nourriture que peut offrir le village.

Le _topil_ en question me fournit immédiatement ce dont mes bêtes

avaient besoin, et, pour ce qui me regardait, une métis, voisine de la

_casa real_, me servit en quelques minutes le repas le plus confortable

que pût désirer un estomac affamé. J'eus du pain blanc comme la neige,

un _mole de huajolote_ admirablement réussi (dinde en ragout avec purée

de poivre long), un plat de frigoles, du fromage et des fruits. J'avais

pour boisson du _pulque_ mousseux et une demi-bouteille d'_aguardiente_.

Je soupai, ma foi, délicieusement, et ne craignis pas un verre de trop;

le _topil_, du reste, me faisait les honneurs de chez lui avec un

empressement qu'égalait seule ma générosité à lui verser rasade sur

rasade; aussi se leva-t-il légèrement ému, mais enchanté d'avoir fait ma

connaissance. Il me parlait de son village avec enthousiasme et voulut

me donner des preuves de sa haute instruction. Il lisait parfaitement et

possédait quelques idées géographiques; mais il pataugea horriblement

dans l'histoire et se perdit tout à fait en abordant la politique. Sur

ces entrefaites, quelques curieux des deux sexes s'étaient assemblés

dans la cour du _cabildo_. Un mendiant aveugle vint les rejoindre,

portant en bandoulière une guitare invalide.

C'était le ménétrier du village, et sa vieille figure ridée, où se

jouaient encore quelques sourires, rappelait l'aveugle de Bagnolet. Il

répétait, comme lui, les refrains de sa jeunesse; il mettait dans ses

chants toute la poésie des regrets, et savait arracher de cette guitare

fêlée des sons touchants. Peut-être étais-je le jouet de mes illusions,

peut-être aussi le souvenir des merveilles que j'avais parcourues,

disposait mon âme aux admirations faciles, et sans doute j'eusse trouvé

ravissants les cris les plus discordants.

Néanmoins, tout s'agitait autour de moi, le vieillard avait abandonné

les chants mélancoliques du passé, pour entonner des chansons modernes,

et l'entraînement de la danse avait saisi tout le monde. Garçons et

filles, à l'envi, frappaient en cadence la mesure du _zapatero_, mon

_topil_ faisait mille extravagances, et se trémoussait comme un démon.

Je m'étonnai bien un peu qu'un homme aussi grave, qu'une lumière de la

science, se compromît à ce point, et j'étais disposé à le rappeler au

respect de sa dignité, quand je réfléchis qu'un rien m'eût entraîné dans

le même abîme. Je me contentai d'applaudir et de faire circuler à

profusion les rafraîchissements les plus propres à entretenir

l'enthousiasme; il fallut se quitter cependant, et le vieux barde se

retira satisfait, comme tout le monde. Le lendemain, le spectacle se

déployait à mes yeux, grandiose comme celui de la veille, sans jamais

lasser mon admiration. Le soir, j'arrivai aux pieds d'une montagne dont

les plateaux, disposés en amphithéâtre et séparés par des pentes à pic,

figuraient un escalier de titans; trois villages se trouvaient

échelonnés sur ces hauteurs; je m'arrêtai au dernier, c'était le village

d'Ozoc. Les mules étaient dans un état déplorable et rendues de fatigue,

le repos d'un jour leur était nécessaire.

Je pris gîte dans la maisonnette d'un charpentier instrumentiste, dont

la renommée, comme fabricant d'orgues, était universelle dans la sierra.

J'allais m'engager au delà dans des sentiers plus difficiles encore, car

une fois sur le versant du golfe, les pentes, aussi rapides que celles

que j'avais parcourues, étaient glissantes et dangereuses. Je voulais

m'adjoindre un ou deux Indiens pour leur confier mes clichés, n'osant

même plus m'en rapporter au _pujador_. Je passai donc le jour tout

entier dans le village. C'était un dimanche, et de bonne heure,

j'entendis le son des cloches; il y avait affluence aux portes de

l'église placée à vingt mètres au-dessous de mon logis; je voulus

assister à la cérémonie religieuse. Je fus surpris, en entrant dans le

temple, de n'y point apercevoir le prêtre: sans doute, il allait venir;

du reste, la tenue des Indiens était édifiante, et rien ne faisait

prévoir le dénoûment burlesque de la cérémonie. L'officiant n'arrivait

pas, quand, à ma grande surprise, je vis un Indien revêtu du surplis,

entonner près de l'autel des chants religieux pendant que d'autres se

livraient à divers exercices dont je ne pouvais saisir la signification.

Ce doit être le sacristain, pensai-je, et ses acolytes; mais point.

Comme toutes les églises, celle du village possédait un choix varié de

saints, placés dans des niches et sur des estrades. Les officiants

saisirent deux de ces statues, les placèrent sur des brancards, et

commencèrent en dedans, puis au dehors, une série de processions

accompagnées de chants, le tout d'un air grave et dans un recueillement

parfait; je n'avais pas aperçu le _padre_; désespérant de le voir

arriver, je laissai la procession et remontai à la cabane de mon hôte.

Ma première question fut pour m'informer de l'absence du curé et de

cette étrange manière de célébrer le service divin; il me répondit que

le _padre_ s'était retiré devant des démonstrations malveillantes, et

que, dans bien des villages de la sierra, les curés avaient abandonné

leurs églises pour les mêmes motifs. Je trouvai la chose fort mal et lui

exprimai la réprobation que m'inspirait une impiété si grande.

--Baste! me répondit-il, nous nous passons fort bien de _padre_, tantôt

l'alcade, tantôt un autre, se charge de dire la messe. (L'impie appelait

cela dire la messe!) Et vous avez vu que tout se passe parfaitement.

D'ailleurs, ajouta-t-il, le _padre_ nous coûtait, bon an mal an, quelque

chose comme 4,000 piastres, (20,000 fr.). Son absence nous est donc une

grande économie.

Le décret de Juarez établissant le mariage civil avait, je crois, amené

ce bouleversement dans la montagne.

--Je suis le seul à perdre dans cette affaire, reprit mon hôte, mon

commerce ne marche plus aussi bien, et les villages sans curé regardent

à la dépense d'un orgue; mais, comme ils sont fous de musique, il est

probable que les commandes reviendront. Je remarquai que l'exil du

_padre_ n'enlevait rien aux sentiments religieux des Indiens; ils

observent sans infraction le repos dominical, nul ne travaillait aux

champs, et le jour entier se passa pour eux en cérémonies dans l'église.

L'Indien est l'être le plus essentiellement théocratique de la création,

et nul ne s'incline avec plus de respect devant le nom du Seigneur; du

sorcier des peaux rouges au grand lama, du bonze au pape, quiconque lui

parle au nom de la divinité, lui impose ses lois.

Comment expliquer chez ces montagnards de la sierra ce besoin d'idées et

de cérémonies religieuses alliées à cette indifférence du prêtre?

Je ne me trouvais certes pas au milieu d'un peuple de philosophes: qui

donc leur apprit que la religion est indépendante des fautes de ses

ministres, que l'idée de Dieu est éternellement belle, jeune et pure

quel que soit celui qui la répand?

Il me semble avoir remarqué que partout où le cultivateur est riche, où

le paysan possède, le fidèle a moins de ferveur. Le propriétaire

travaille le dimanche, le manoeuvre s'y refuse et se rend à l'église;

l'un a la rage d'augmenter son avoir, l'autre désespère de jamais

acquérir. En cela s'explique parfaitement l'indifférence de l'Indien de

ces montagnes pour le prêtre, chacun est propriétaire d'un lopin du sol,

il n'aime point à donner, il lui semble doux de pouvoir se marier sans

frais devant l'alcade, au lieu de payer au _padre_ 125 fr. pour une

bénédiction nuptiale. L'Indien de l'Anahuac, serf presque toujours, ne

possédant rien que ses deux bras, se réfugie tout entier dans l'idée

religieuse et personnifie son Dieu dans le _padre_ qui le dirige; il lui

donnera tout au besoin, il a si peu de chose, et l'aumône du vieux

martyr n'est pas un des moindres revenus du clergé dans cette partie de

la république; mais tout cela ne résout pas la question, et je ne puis

me rendre compte de cette étrange anomalie.

La chose la plus remarquable à noter, c'est que les Indiens de la sierra

paraissent former une masse homogène, présentant les mêmes types, ayant

les mêmes aptitudes, formant un corps de nation, à l'encontre de la

diversité des races qui les entourent.

Grands et bien faits, d'une teinte jaune clair, doués d'une intelligence

remarquable et d'une instruction peu commune, ils se trouvent sans

conteste placés en première ligne parmi les nations aborigènes du

Mexique, et l'historien qui cherche les origines de la civilisation

éteinte que représentent les palais de Mitla, pourrait trouver au milieu

d'eux quelque tradition perdue ou quelque précieux document. Pour moi,

je ne quittai pas sans regret ces montagnes enchantées; les huit jours

que j'ai passés au milieu de ces populations hospitalières resteront

comme l'un de mes plus charmants souvenirs.

Les sommets de la montagne de Cuasimulco sont presque toujours glacés;

une couche de neige couvrait la terre quand nous y arrivâmes, ma troupe

et moi. Nous formions caravane; plusieurs Indiens, chargés de fardeaux

divers, se rendaient dans la plaine. À partir de ce point élevé, le coup

d'oeil change brusquement, c'est le désert à la porte de la civilisation,

les champs cultivés ont disparu, et la forêt vierge étend, à perte de

vue, le manteau de son épaisse végétation.

Aux sapins des sommets se mêlent déjà des chênes rabougris; quelque cent

mètres plus bas, vous trouvez les arbres de la Terre Chaude, vous entrez

pour de longues heures dans la demi-obscurité d'un ombrage que ne perce

jamais un rayon de soleil, l'humidité vous pénètre, les orchidées se

mêlent aux lianes, et les fourrés deviennent impénétrables.

La descente qui conduit aux plaines du golfe est si rapide et si

glissante, qu'il a fallu de distance en distance étayer la terre du

sentier, au moyen de pièces de bois transversales, de manière à simuler

un immense escalier; la même inclinaison se continue près de huit

lieues, avec quelques alternatives de montées et de descentes, avant

d'arriver à la plaine. Pas une habitation dans tout le trajet; des

torrents qu'il faut traverser avec prudence, et de temps à autre des

éclaircies où le soleil et l'ombre, se jouant au milieu de cette

végétation splendide, produisent les plus magnifiques décors.

Cuasimulco est un misérable rancho, peuplé de _Sambos_, métis de nègres

et d'Indiens.

Il est impossible de trouver un contraste plus frappant que celui qui

existe entre les industrieux habitants de la sierra et la race dégénérée

au milieu de laquelle je me trouvais. Placée dans des conditions

merveilleuses pour tout produire, possédant une terre fertile au delà de

toute expression, et qui n'offre, comme difficulté de culture que la

rapidité des pentes, elle croupit dans une épouvantable misère, fruit

d'une paresse sans excuse.

Ces malheureux ne produisent que le maïs nécessaire à leur consommation,

et quand la récolte manque, il leur faut aller mendier au loin; mais ils

ont soin d'entretenir un vaste champ de cannes dont ils distillent de

l'eau-de-vie; aussi s'enivrent-ils perpétuellement. J'eus toutes les

peines du monde à me procurer un peu de maïs pour le cheval et les

mules. Je dus faire venir l'alcade auquel je fis une rude semonce sur

son indifférence à l'égard d'un étranger, et le menaçai de me plaindre

aux autorités de Tustepec. Il finit par m'envoyer quelques mesures de

grains, et, comme fourrage, deux paquets de jeunes cannes à sucre dont

les bêtes se dégoûtèrent aussitôt.

Le _cabildo_ était à l'unisson de l'entourage; c'était un toit de chaume

ouvert à tous les vents, où je m'installai de mauvaise humeur, car

j'avais fait la route à pied, et cette journée de douze lieues, dont

plus de huit par une descente de 40 degrés, m'avait mis les jambes dans

un état pitoyable. Mais la journée suivante fut plus terrible encore;

c'était une suite de petites montées où l'on n'avançait que pour reculer

d'autant; il fallait littéralement marcher à quatre pattes. Je vis

combien j'avais eu raison de m'aider d'un Indien pour le transport de

mes clichés; les mules trébuchaient et s'acculaient à chaque instant. Le

_pujador_ lui-même vit échouer tous les efforts de sa prudence; enfin,

l'une des mules manqua des deux pieds de droite et disparut. Je poussai

un cri d'effroi; on entendait dans le fond du ravin mugir les eaux d'un

torrent, je la crus perdue. Les Indiens qui m'accompagnaient déposèrent

aussitôt leurs fardeaux et, s'aidant du _machete_, ils s'ouvrirent un

passage dans le taillis où la mule s'était engouffrée. Je les suivis, et

à cinquante pas au-dessous du sentier nous trouvâmes l'animal étendu sur

le côté; un arbuste assez fort le soutenait par le milieu du ventre et

l'avait empêché d'aller plus loin.

La pauvre bête avait eu plus de peur que de mal, elle en fut quitte pour

quelques écorchures sans gravité, à la tête et à l'une des jambes de

derrière. On eut toutes les peines du monde à la mettre sur pied,

l'ayant préalablement déchargée: mais ce fut bien autre chose pour la

tirer de là et atteindre la hauteur. Nous perdîmes plus de deux heures

par cet accident, heureux de ne pas l'avoir payé plus cher.

On comprendra sans peine que j'allais à pied, et que je laissais à mon

cheval le soin de sa conservation personnelle. Ce fut avec un vrai

bonheur que je vis s'éteindre la dernière colline, et que je pus fouler

en toute sécurité le sol de la plaine.

À Yetla, même incurie, même misère qu'à Cuasimulco, et la nature n'est

qu'un jardin! Comme à partir de ce dernier point, la route se continuait

facile jusqu'à Tustepec, je payai l'Indien qui m'avait accompagné; il me

remercia, regagna ses montagnes et je poursuivis seul mon voyage.

José avait repris la direction de ses mules et tout alla bien d'abord;

nous entrions dans la région des cours d'eau, quelques-uns larges et

profonds dont il faut connaître les gués. Pendant l'hiver, alors que les

pluies ont gonflé les torrents, les Indiens établissent d'un bord à

l'autre un pont de lianes qui s'accroche aux arbres des deux rives. Ces

passerelles vacillantes sont de vrais chefs-d'oeuvre; il est difficile en

les voyant de comprendre comment le seul poids du tablier et des

accessoires n'entraîne pas la chute de l'ouvrage.

Élevées de cinq à six mètres au-dessus de la rivière, d'un développement

considérable, elles supportent néanmoins de lourds fardeaux, et pendant

trois mois l'on n'a pas d'autre moyen de passage. Je n'eus pas à en

faire l'épreuve. Le gué qu'on m'avait indiqué n'avait rien qui le

distinguât clairement, et j'étais fort embarrassé: je croyais me

rappeler qu'il devait être quelques mètres au-dessus du pont et, après

maintes hésitations, consultant José dont la mémoire n'était pas plus

fidèle que la mienne, je dirigeai les mules au-dessus de la passerelle:

à mon grand désespoir, je les vis s'enfoncer aussitôt, plus que le

comportait un gué; je lançai mon cheval au galop pour les ramener, mais

je ne pus les empêcher de poursuivre; je crus mes clichés perdus, car

les boîtes avaient aux trois quarts disparu dans l'eau. L'ara, se voyant

au milieu des flots, poussait des cris déchirants; je suivais désolé, ne

quittant pas mes clichés de l'oeil, indifférent à toute autre chose qu'au

danger qu'ils couraient devant moi, sans que j'y pusse rien.

Ce fut une véritable agonie; chaque soubresaut de la mule perdant pied,

nageant et marchant tour à tour, me jetait dans de nouvelles angoisses;

ce fut long comme un siècle, et la largeur de la rivière me parut

infinie. Je ne respirai que lorsque je les vis à l'autre bord, où

j'arrivai en même temps qu'elles.

Je m'empressai de décharger le tout et d'ouvrir les boîtes. Elles

étaient remplies d'eau que je versai doucement, de peur que la couche de

collodion humidifiée ne se soulevât de la glace; il n'y eut heureusement

que peu de mal, les bords seuls s'étaient décollés; le séjour dans

l'eau, si long pour moi, n'avait été que relativement court, et trois

d'entre eux seulement avaient souffert. Je les retirai tous des boîtes

mouillées, et je les étendis immédiatement au soleil: quand ils furent

secs nous repartîmes. Dorénavant, je n'avais plus les mêmes risques à

courir; les cours d'eau, beaucoup plus considérables, exigeaient un bac

pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de

lieux plus civilisés où je pouvais me procurer assistance au besoin. Les

deux journées qui me restaient à faire furent une véritable promenade;

de jolis villages cachés sous la feuillée, s'étageaient sur la route;

quelques Espagnols et des Français étaient venus planter leur tente dans

ces lieux charmants, et j'eus l'extrême bonheur de pouvoir converser

dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'était arrivé.

Les métis offraient à l'oeil ce costume gracieux des femmes de la côte,

costume transparent qui ne voile qu'à demi leur buste élancé, aux chairs

de bronze. Les bois étaient parsemés de gigantesques _sapotes mamey_,

dont les fruits énormes se balançaient au-dessus de ma tête; la chaleur

était forte, mais le sentier longe pendant longtemps les bords d'une

rivière dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs ébats

des poissons de toute espèce. Parfois, des volées de perruches et des

perroquets à tête jaune s'envolaient à notre approche, et des couples de

grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perçants.

Mon vieil ami redressait la tête à ce langage connu, parfois il

répondait comme à un appel, et l'inquiétude qui l'agitait me fit

craindre qu'il ne m'abandonnât. Je le pris sur moi, et ses caresses me

prouvèrent victorieusement qu'il n'en avait pas la moindre idée.

Tustepec est un grand village placé sur la rive gauche du Papaloapam.

Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose,

comme y entreposer certains produits de la vallée d'Oaxaca.

À Tustepec, je rencontrai deux compatriotes que les vicissitudes du sort

avaient conduits dans ce coin reculé du globe. L'un, vieux Basque à la

figure énergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait lui-même,

aidé de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut

bien m'offrir l'hospitalité. Fort considéré dans le village, il avait

amassé à la sueur de son front une fortune indépendante, et comme il

n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'était donnée, il avait

adopté une jeune et belle fille que les galants commençaient à

courtiser. L'autre, mort depuis, homme du monde, autrefois riche

spéculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats

malheureux; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa maîtresse,

et, tout à l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque

année.

Quoique profondément désillusionné des choses de ce monde, et

connaissant par expérience le néant des richesses, il ne désespérait

point de rétablir sa fortune et me faisait part du résultat espéré de

telle plantation; il s'appliquait surtout à la culture du tabac. Ancien

disciple du Caveau, il possédait Collé, Panard et Béranger, dont nous

chantions ensemble quelques refrains en dégustant des vins de France,

bonheur que je n'avais point goûté depuis six mois. Il faut avoir été

privé pendant ce long temps de toute communication avec la dive

bouteille, pour apprécier à sa valeur la jouissance que procure le choc

d'un verre ami.

Comme je devais m'arrêter à Tustepec pour m'embarquer sur le Papaloapam,

je vendis chevaux et mulets, et payai à José le compte de ses journées.

Le pauvre garçon me quitta les larmes aux yeux et ne demandait pas mieux

que de me suivre au bout du monde. Il oubliait sa mère, dont il était le

seul soutien; je le lui rappelai, il me donna l'_abrazo_ mexicain et

partit.

Durant mon séjour, M. B. me conduisait dans les diverses plantations du

village; il m'expliquait la culture des produits, le rendement de chacun

d'eux, passant en revue la canne à sucre, le tabac, le coton, le maïs,

la vanille, etc. Il se plaisait à me dire la fécondité de la terre.

Le millième n'est pas cultivé, la carrière est ouverte à tous; il

suffit, pour devenir propriétaire, de se faire naturaliser citoyen de la

commune, et vous avez le droit de choisir, dans le territoire du

village, telle position qui vous convient le mieux; vous n'avez d'autre

obligation que d'abattre les bois et d'enclore le champ. Il m'expliquait

avec quelle facilité l'émigrant pourrait se créer l'aisance et le

bien-être qu'il atteint avec tant de peine aux États-Unis. Le coton est

de première qualité, le tabac classé parmi les meilleurs crus, les

forêts regorgent de vanille. Mais la grande culture est interdite, les

bras manquent, il faut pour ainsi dire cultiver soi-même, car le naturel

qu'on emploie vous abandonne après quelques jours de travail, jusqu'à ce

que, son salaire épuisé, la faim le ramène à vos champs.

Trois jours s'étaient écoulés, la _canoa_ m'attendait; c'était un énorme

tronc d'acajou creusé, mesurant quarante pieds de longueur sur six de

large; l'équipage se composait de quatre hommes. Deux bateaux

pareillement montés nous accompagnaient.

De Tustepec, on met habituellement quatre jours pour atteindre Alvarado,

à l'embouchure du fleuve. Quatre jours de navigation dans une pareille

embarcation, par un soleil d'enfer, peuvent passer pour des plus

pénibles. Ajoutez-y des moustiques affamés et des nuées de mouches

imperceptibles plus terribles encore, et vous aurez une idée des charmes

du voyage. Les bords du fleuve sont plats et presque déserts; en

approchant de la côte, vous traversez Casamaloapam, Tlacotalpam, un peu

plus bas deux colonies américaines, et vous arrivez à Alvarado.

Un mouvement étrange animait le petit port, deux vapeurs chargeaient du

bois, des armes, des canons et des hommes. Je demandai la cause de ce

déménagement, et l'on me répondit que Miramon, ayant mis le siége devant

Vera Cruz, viendrait probablement s'emparer d'Alvarado; on voulait donc

qu'il n'y trouvât rien en fait de munitions de guerre et d'engins utiles

dans un siége.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 15 / 30 段