Je n'ai connu qu'une exception à cette règle. C'était à Mitla, près des

ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car

on l'attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s'était fait

bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d'arbres d'agrément et de

fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux étrangers, des

paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses

appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou; mais je

m'aperçus qu'elle n'avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre,

un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine

d'avoir dérogé à une habitude aussi invétérée.

Pour elle, son petit palais n'était qu'une espèce de musée, au milieu

duquel elle restait parfaitement étrangère; jamais un lit d'acajou

n'avait abrité son sommeil; elle couchait à terre, sur un paillasson;

son costume était celui des siens, une pièce de laine attachée autour de

la taille, et toute sa vie se passait dans une petite _tienda_ occupant

le coin de sa maison, où elle débitait à ses compatriotes le maïs, le

mezcal et le coton.

Mitla, où une charrette à boeufs avait transporté mon matériel, se trouve

dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la vallée. Adossé

aux montagnes, il y règne sans cesse un vent violent qui dessèche tout;

la végétation y est presque nulle et ne présente guère que des plantes

grasses appelées _pitayales_, qui servent aux clôtures et dont le fruit

est délicieux; il atteint la grosseur d'un oeuf de cygne, la pulpe est

jaune-rouge, piquetée de points noirs, et d'une saveur comparable à

celle de la fraise. C'est un rafraîchissant fort à la mode dans les

chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les

marchés d'Oaxaca.

Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conquête, un

immense emplacement, ne présentent plus aujourd'hui que l'ensemble de

six palais et trois pyramides ruinées.

La place du village contient une bâtisse en carré long dont les

revêtements de pierre n'offrent aucune sculpture; d'une longueur de

trente mètres sur une largeur de quatre environ, elle n'a qu'une seule

ouverture, sur l'un des petits côtés. La destination funéraire des

palais de Mitla pourrait aussi lui être appliquée, en admettant, vu sa

simplicité, que cette sépulture était réservée à quelques personnages de

second ordre.

La maison du curé est le premier édifice au nord, sur la déclivité de la

colline. C'est un enchevêtrement de cours et de bâtisses, avec parements

ornés de mosaïques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies

des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives

où la ligne droite n'est pas même respectée: ce sont de grossières

figures d'idoles et des lignes formant des méandres dont la

signification nous échappe.

Ces peintures se reproduisent avec la même imperfection, dans tout

palais où un abri quelconque sut les préserver des atteintes du temps.

L'incorrection de ces dessins accolés à des palais d'une architecture si

correcte, ornés de panneaux de mosaïque d'un si merveilleux travail,

jette l'esprit dans d'étranges pensers: ne pourrait-on trouver

l'explication de ce phénomène dans l'occupation de ces palais par une

race moins avancée que celle des premiers fondateurs? C'est une simple

hypothèse que j'émets.

J'ai donné à cette première ruine l'appellation de _maison du curé_, car

le vénérable prêtre qui l'occupe depuis un demi-siècle sut profiter des

murs inébranlables de l'édifice ancien, pour se ménager une retraite

vaste et confortable, recouverte aujourd'hui d'un toit moderne.

L'église du village, attenant à cette construction, est tout entière

composée des matériaux du vieux palais.

Au-dessous, à gauche, se trouve la pyramide tronquée d'origine indienne,

surmontée d'une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec

escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparaître

jusqu'au moindre vestige de l'ancien temple qui devait la surmonter. Le

grand palais, dont l'ensemble est encore entier et dont la toiture seule

est absente, se compose d'une immense bâtisse en forme de _tau_, dont la

façade principale regardant le sud est la plus belle, la plus

considérable et la mieux conservée des divers monuments de Mitla. Elle a

quarante mètres de face et enveloppe une pièce de même étendue, dont six

colonnes monolithes d'environ quatorze pieds soutenaient la couverture.

Trois portes larges et basses donnaient accès dans la pièce, dont le sol

était couvert d'une épaisse couche de ciment.

Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intérieure

également cimentée, dont les murs, comme la façade principale, sont

couverts de panneaux de mosaïque et de dessins avec encadrements de

pierre. La cour est carrée et donne jour à quatre pièces étroites et

longues, couvertes du haut en bas de mosaïques en reliefs dont les

dessins en bandes se superposent en variant jusqu'à la toiture.

Les linteaux des portes sont d'énormes blocs qui atteignent cinq et six

mètres.

Le second palais a été un des plus maltraités de Mitla, parmi ceux qui

existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpté, et

deux colonnes à l'intérieur témoignent de la même ordonnance observée

dans la grande pièce déjà décrite.

Le quatrième palais se distingue dans sa façade orientale par des

panneaux beaucoup plus allongés. Quatre palais, les plus importants

peut-être, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos

photographies; ils sont à moitié rasés et enterrés, car les murailles ne

s'élèvent plus qu'à trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les énormes

assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prêtent une

importance plus considérable que celle des palais debout aujourd'hui.

Les Indiens se sont emparés de ces ruines, ont fixé leurs demeures au

milieu des cours, et les murailles leur servent de clôture.

Les matériaux employés, nous l'avons dit, sont la terre battue, mêlée de

gros cailloux et revêtue de pierres. Des souterrains s'étendent

au-dessous des ruines: une fois déjà ils ont été ouverts, mais

l'attitude hostile des Indiens les fit refermer avant qu'on ait pu les

parcourir et en retirer les trésors qu'ils renferment. Je voulus

vainement poursuivre la même entreprise; il m'eût fallu l'appui d'une

cinquantaine d'hommes au moins pour protéger mes travaux, et je ne pus

l'obtenir d'un gouvernement désorganisé qui ne pouvait se soutenir

lui-même.

On n'arrivera jamais à la connaissance parfaite de ces monuments, tant

que dureront au Mexique ces bouleversements perpétuels; la vie des

voyageurs est sans cesse à la merci du premier pandour venu, comme à la

discrétion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours,

comme cela m'arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail,

d'une dépense énorme et de fatigues sans nombre: j'eus des clichés

brisés et presque toutes mes notes enlevées.

Du reste, les ruines vont se détériorant chaque jour: les Indiens hâtent

cet anéantissement déjà trop rapide, et, poussés par une superstition

des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages

et s'emparent de ces petites pierres taillées en brique qui composent

les mosaïques, persuadés qu'entre leurs mains, elles se changeront en

or. L'administration locale devrait bien mettre un terme à ce vandalisme

stupide; il suffirait pour cela d'un ordre à l'alcade du village, et

d'un gardien qu'on relèverait chaque jour.

Les caprices du collodion avaient bien voulu me permettre de réussir

les reproductions des ruines; j'en avais une vingtaine que je fis

transporter à dos d'homme, et que je m'empressai de vernir à mon retour

à Oaxaca. Comme je n'avais pas de vernis Soehné, j'en fis un à l'ambre et

au chloroforme, qui ne me réussit point; je résolus alors de les

protéger provisoirement avec une couche d'albumine, recette donnée par

Van Monckhoven, dans son _Traité de photographie_.

Les clichés vernis, je les mis sécher au soleil, et m'occupai déjà du

jour de mon départ: il devait en être autrement.

J'allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de

déposer religieusement mes clichés dans leurs boîtes à rainures.

Ah! monsieur Monckhoven qu'avez-vous fait! Je rentrai; de loin les

glaces me parurent d'une transparence extraordinaire, je m'approchai:

quelle fut ma stupéfaction de voir que tout avait disparu, la

contraction de l'albumine avait tout enlevé.

Certes, c'était un grand malheur; mes produits et mes ressources épuisés

me faisaient désespérer de réussir; ajoutez à cela que les troupes

libérales, chassées trois mois auparavant, venaient à leur tour assiéger

les réactionnaires. La ville allait être fermée; il y avait plus de cinq

mois que j'attendais, et pas de nouvelles de mes bagages!

La position était désastreuse; j'appelai à mon aide tout mon courage,

et je me rendis une seconde fois à Mitla.

Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m'accompagner: les

chemins étaient coupés par des bandes armées, et chacun restait chez

soi.

J'étais seul, complétement seul; mais j'y mis une telle persistance et

une telle énergie qu'en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit à

préparer mes glaces et mes produits, j'achevai de nouveau mon ouvrage;

il était temps: mes forces étaient à bout, et j'eus toutes les peines du

monde à regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient déjà les

hauteurs; les rues étaient coupées de barricades, le feu commençait. Le

danger n'existait à vrai dire pour personne, et l'ennemi nous offrait

plutôt le spectacle d'un feu d'artifice que celui d'un bombardement;

nuit et jour, une batterie de deux pièces de douze et deux mortiers,

placée sur la colline, lançait boulets et bombes sur le couvent de Santo

Domingo, où s'étaient renfermées les troupes de Cobos; mais les bombes

éclataient presque toujours à quelques centaines de pieds au-dessus de

l'édifice, de manière que les habitants, du haut des terrasses de leurs

maisons, pouvaient juger en toute sécurité de la valeur des coups, et

suivre de l'oeil les éclats des bombes.

Lorsque, de l'un ou de l'autre camp, un boulet atteignait

approximativement le but, alors c'étaient des hourras, des hurlements de

sauvages, et l'habile tireur était mis à l'ordre du jour. Cependant la

vue de cette guerre inoffensive n'avait que peu d'attrait à mes yeux, et

j'attendais avec impatience qu'elle se terminât; mais huit jours se

passèrent, puis quinze, et la discussion n'avait pas fait un pas: chaque

parti conservait prudemment sa position, l'un sans faire de sortie,

l'autre sans tenter d'assaut. Il fallait en finir. J'allai faire mes

visites d'adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me

montrer quelque amitié pendant mon long séjour. Je dois à la

reconnaissance de rappeler avec quelle grâce je fus reçu chez M. Lançon,

négociant français, avec quelle amabilité madame Lançon sut me faire

l'honneur de sa délicieuse retraite, mettant à ma disposition les

ressources d'une bibliothèque choisie, à laquelle je dus d'échapper à

l'ennui de bien des jours. Il est si rare d'unir, comme madame Lançon,

tant de vertus privées à une aussi solide instruction, que le souvenir

de sa bienveillante hospitalité est inséparable chez moi de l'admiration

que j'éprouve pour ses mérites. Puissent ces quelques lignes lui porter

un jour le témoignage de ma sincère gratitude!

Mes préparatifs de départ terminés, j'eus toutes les peines du monde à

trouver des mules et un domestique qui consentît à me suivre; il fallait

en outre, qu'il connût la sierra, et qu'il entendît le métier

d'_arriero_, ce qui n'est pas facile. Une mule mal chargée s'écorche et

se tue en quelques jours de marche, surtout dans les montagnes où

descentes et montées impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient

des plus pénibles pour l'animal. Je payai deux mules et un mulet avec

leurs appareils, espèces d'énormes bâts, 150 piastres (750 fr.) et

c'étaient d'assez pauvres animaux.

Quant à José, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20

fr. par jour. Pour moi, j'avais comme monture le cheval gris, objet de

mon échange avec le Huero Lopez et que personne ne m'avait heureusement

réclamé.

VIII

Le rancho dan le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La

sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs

villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le

fabricant d'orgues.--La descente de

Cuasimulco--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Alvarado.--Vera

Cruz.--Le siége.

Quoique porteur de passes des deux partis, je n'étais pas sans

appréhension du côté de mes vues. Mes bagages et l'argent qui me restait

m'importaient peu: mais pour quelques voleurs bien élevés, on en

rencontre une foule, de manières détestables, faisant main-basse sur

tout objet d'une valeur quelconque, et brisant ce qu'ils jugent inutile

d'emporter. J'étais bien résolu à défendre mon trésor au prix de ma vie;

mais j'étais seul, et le résultat d'un engagement contre plusieurs,

était au moins douteux. José se serait éclipsé sans remords, je le

savais bien; aussi ne comptais-je pas sur lui.

J'avais pris le chemin de la montagne, et j'allais faire un détour de

plus de cent lieues pour éviter les compadres qui occupaient la route

de Mexico: il eût été pénible assurément de tomber ainsi de Charybde en

Scylla, rien de plus probable cependant. La première partie de la

journée se passa bien, ou à peu près: solitude complète, de loin

quelques échos affaiblis du canon de la ville, la joie d'un succès

relatif aux difficultés de l'exécution, le départ considéré comme une

délivrance, ne me jetaient dans l'esprit que des idées riantes.

Outre José, j'avais, pour compagnon de route, un ami dont les

gentillesses charmaient mon isolement. L'ami en question était un

magnifique ara rouge admirablement apprivoisé. Je l'avais apporté de

Chiapas lors d'un premier voyage, et depuis lors il ne m'avait plus

quitté. Fait aux expéditions lointaines, il avait une telle habitude des

voyages, qu'il se tenait libre et à son aise sur la charge d'une mule,

se promenant jacassant tout le jour, et s'accrochant du bec dans les

moments difficiles; quelquefois, il demandait à venir auprès de moi; je

le mettais alors sur le pommeau de ma selle, mais il préférait mon

épaule, et me contait alors une foule de jolies choses en me mordillant

l'oreille. Il avait ses ailes entières; il pouvait partir et s'envoler,

et n'avait pour le retenir près de moi qu'une longue habitude aidée

d'une grande et véritable affection.

Quant à José, je m'aperçus bientôt que j'avais à faire au plus affreux

hâbleur qui fut jamais; il ne connaissait pas plus le pays, qu'il ne

savait charger une mule, et je dus faire avec lui mon apprentissage

d'_arriero_.

À chaque instant, il fallait mettre pied à terre, resserrer telle

charge, en redresser une autre, et parfois tout refaire; les

récriminations eussent été vaines en pareil cas: je pris mon mal en

patience, mais nous n'avancions guère.

De plus, messire José n'avait point eu la valeur en partage; il

tremblait à chaque rencontre, et je le voyais toujours sur le point de

lâcher pied. Comme je m'extasiais devant cette timidité féroce, il se

redressa comme un capitan et prétendit me prouver qu'il était l'homme le

plus courageux du monde; à cet effet, il m'expliqua que, s'il tremblait

parfois, c'était de crainte d'être pris comme déserteur et réincorporé,

qu'il avait quitté son corps à la vérité, mais en vue de venir en aide à

sa mère veuve et dont il était l'unique soutien. Je devais assurément

l'approuver, disait-il; il ajoutait que, pour preuve de sa valeur, il

m'allait montrer ses blessures. Là-dessus, José se mit en devoir

d'ouvrir sa chemise et de quitter son pantalon. Je le suppliai de n'en

rien faire, et lui ordonnai au besoin de s'en tenir là de ses

démonstrations à l'appui, l'assurant que je le croyais sur parole.

--_Un cobarde!_ un poltron, moi! ajouta-t-il; j'ai deux coups de lance

dans le dos. J'éclatai de rire à cette preuve sans réplique: ce qui

m'attira de mon fidèle suivant une mauvaise humeur qui ne tint pas

devant un verre de _mezcal_.

Cependant nous étions arrivés au pied de la sierra, et les mules

n'avançaient plus qu'avec peine dans un sentier rapide. Il est, du

reste, dans la coutume de ne jamais forcer une mule le premier jour de

marche; il faut qu'elle se fasse petit à petit et qu'elle se brise à la

fatigue.

En vertu de ce principe, nous nous arrêtâmes, sur le midi, dans un petit

_rancho_ caché dans un ravin de la sierra. Le propriétaire était un

montagnard de bonne mine, qui m'engagea fortement à ne pas poursuivre;

le bois était plein de déserteurs, auxquels il me serait difficile

d'échapper.

--Reposez-vous, me dit-il, voilà ma cabane; en attendant, comme nous

avons un poste dans le haut du goulet, je vais aller, si cela vous

convient, chercher deux hommes auxquels je me joindrai pour vous servir

d'escorte; nous partirons au milieu de la nuit, et vous arriverez de

bonne heure à Uajimoloia.

Je consentis de grand coeur à cet arrangement, qui me donnait une

sécurité si précieuse; une fois dans la sierra, je n'avais plus rien à

redouter; on n'y avait jamais connu de voleurs.

Mon homme partit donc, et nous déchargeâmes les mules. Le _jacal_ était

tellement petit que nous ne pûmes nous y loger. Ce n'était, au dire de

sa femme, qu'une habitation provisoire, qu'une maison de campagne, où

tous deux venaient surveiller la récolte d'un magnifique verger de

pêchers.

L'Indienne nous prépara quelques morceaux de _tasajo_ (lanières de

viande sèche) et un plat de frigoles; j'avais apporté du pain. Quant au

repos, il me fut impossible d'en goûter; une fois entré sous l'abri de

cette affreuse cabane, je fus envahi par une nuée d'insectes de toutes

sortes, pinolillos, puces, scorpions, etc.; il en pleuvait, et j'eus

beau m'étendre au dehors, il me fut impossible de m'en délivrer.

Vers minuit, l'Indien, de retour avec ses deux amis, me réveilla; les

mules furent chargées et nous nous mîmes en route. La nuit était sans

lune, l'obscurité profonde et la pente tellement rapide que j'étais à

moitié couché sur mon cheval; de temps en temps il fallait arrêter et

donner aux mules un instant de repos; leur respiration était bruyante,

saccadée, haletante: je craignais à tout moment de les voir rouler dans

les gouffres qu'on devinait à droite et à gauche. Pour moi, je descendis

de cheval et préférai laisser ma bête libre suivre sans fardeau les

mules qui nous précédaient. Cependant le froid augmentait en raison de

notre ascension, jusqu'à devenir incommode. Les bois retentissaient des

sifflements mystérieux de quelques maraudeurs, et, de loin en loin, on

voyait briller les feux d'un campement de charbonniers.

Le jour commençait à poindre quand un: Qui vive! nous arrêta: c'était le

poste libéral d'où deux de mes guides étaient descendus me chercher; on

vint nous reconnaître, et quelques minutes après je me chauffais

voluptueusement au feu du bivouac.

Ils étaient là une cinquantaine d'hommes gardant un défilé et ne

permettant à personne l'entrée de la sierra. Cinq d'entre eux se

détachèrent donc pour me remettre, à Uajimoloia, entre les mains du

commandant des divers postes échelonnés dans ces hauteurs. Le soleil

était au-dessus de l'horizon et le froid avait disparu. Nous parcourions

de magnifiques forêts de sapins, nous engageant parfois au milieu de

chaos de roches écroulées rappelant les gorges d'Apremont; les sites

étaient beaux, grandioses, sauvages, et dans des éclaircies de verdure,

à quelques mille pieds au-dessous, l'oeil se perdait dans les profondeurs

de la vallée.

Le _rancho_ de Uajimoloia, où nous arrivâmes à dix heures, est un

établissement d'Indiens charbonniers, composé d'une ferme et de trois ou

quatre cabanes; la culture de la pomme de terre, qui atteint à peine la

grosseur d'un oeuf, et l'élevage d'un troupeau de vaches sont les seules

occupations des habitants.

Le commandant, jeune officier de vingt-cinq ans au plus, me parut ne pas

goûter les charmes de sa solitude; il demandait un changement à grands

cris. Puis, s'étant informé des nouvelles du siége, ayant constaté ma

qualité d'étranger, il me donna le laisser-passer nécessaire, et je lui

souhaitai meilleure fortune.

La descente est à pic, et ce ne fut que par mille détours et presque

toujours à pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de

la sierra. J'étais rompu de fatigue, et je m'étendis avec délices sur

les bancs du _cabildo_ (maison destinée aux voyageurs), laissant à José

le soin de procurer à nos malheureuses bêtes le fourrage et le maïs dont

elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le

sommeil avait tué la faim. Aussi fîmes-nous la grasse matinée. Il était

tard quand nous nous dirigeâmes vers Ixtlan, la capitale de la montagne.

L'ara, enchanté d'avoir abandonné les hauteurs glacées du rancho pour un

climat plus doux, jacassait comme une pie; mais les mules faisaient

piteuse figure.

Comme je l'avais prévu, toutes trois étaient écorchées; le _macho_ (le

mulet) surtout avait l'échine dans un état déplorable, et les choses ne

pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrivée.

De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi

l'avais-je chargé du fardeau le plus précieux, mes caisses de clichés.

Les mules ses compagnes, plus jeunes et mieux découplées, allaient un

peu à la légère, et plusieurs fois je les vis glisser et ne devoir qu'à

un rare bonheur de ne point rouler au fond des précipices; mais le mulet

avait un grand défaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que

parfaitement sûr de son point d'appui donnait à sa façon de faire toute

l'apparence d'une paresse invétérée; aussi me tenais-je volontiers

derrière lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de

pied bien appliqués; depuis longtemps, j'avais renoncé à la cravache

dont il se souciait comme d'une figue.

En vérité, le mérite a toujours quelque faiblesse qui lui fait

contre-poids; on a les défauts de ses qualités. Outre sa paresse, mon

animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui

avait valu de José, son chef de file, le surnom de _pujador_

(soupireur). En effet, il poussait à tout moment des soupirs

épouvantables, des soupirs à émouvoir les rochers de la route; ah! quels

soupirs! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos: c'était

paresse toute pure.

Me voulant assurer si sa charge était mal assise et le gênait, malgré sa

légèreté relative, nous le déchargeâmes, ce qui parut lui causer un

sensible plaisir, et pendant que José resserrait son bât, il se mit à

geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'était décidément

une manie; qui n'a les siennes? On le rechargea et nous partîmes; mais

le _pujador_ avait un vice, un vice, hélas! dont je fis la douloureuse

expérience: il était sournois et rancunier.

Comme j'étais à cheval, les encouragements que je lui prodiguais

touchaient à l'endroit sensible, et j'avais la bonhomie de croire à

l'impunité. Il m'observait néanmoins de temps à autre, étudiant la

position et mitonnant sa vengeance. Il finit sans doute par trouver

l'instant favorable: au moment où je m'y attendais le moins, et comme je

me préparais à lui administrer une nouvelle correction, il fit

brusquement un bond de côté et me lança fort adroitement une ruade qui

m'atteignit au gras de la jambe.

Cet animal est fort méchant,

Quand on l'attaque il se défend.

Je n'avais rien à dire, et je laissai à José le soin de ménager un

animal aussi susceptible.

Le chemin qui conduit à Ixtlan côtoie des établissements miniers d'or et

d'argent, où de grosses meules de pierre, mises en mouvement par des

mules, broyaient le minerai. Les habitations des propriétaires sont

magnifiques et les cabanes indiennes, disséminées alentour, respirent

une aisance et un bien-être rares dans la république. C'est que la

sierra jouit, à l'abri de ses rochers impraticables, d'une tranquillité

qu'on ne trouve nulle part. Nous étions encore dans les bas-fonds, et la

vue très-bornée, ne nous permettait pas d'admirer les panoramas

splendides qui se déroulent devant l'habitant des hauteurs; ce ne fut

qu'en approchant d'Jxtlan que je pus juger de la grandeur du paysage et

de la profondeur des horizons.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 14 / 30 段