ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car
on l'attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s'était fait
bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d'arbres d'agrément et de
fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux étrangers, des
paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses
appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou; mais je
m'aperçus qu'elle n'avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre,
un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine
d'avoir dérogé à une habitude aussi invétérée.
Pour elle, son petit palais n'était qu'une espèce de musée, au milieu
duquel elle restait parfaitement étrangère; jamais un lit d'acajou
n'avait abrité son sommeil; elle couchait à terre, sur un paillasson;
son costume était celui des siens, une pièce de laine attachée autour de
la taille, et toute sa vie se passait dans une petite _tienda_ occupant
le coin de sa maison, où elle débitait à ses compatriotes le maïs, le
mezcal et le coton.
Mitla, où une charrette à boeufs avait transporté mon matériel, se trouve
dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la vallée. Adossé
aux montagnes, il y règne sans cesse un vent violent qui dessèche tout;
la végétation y est presque nulle et ne présente guère que des plantes
grasses appelées _pitayales_, qui servent aux clôtures et dont le fruit
est délicieux; il atteint la grosseur d'un oeuf de cygne, la pulpe est
jaune-rouge, piquetée de points noirs, et d'une saveur comparable à
celle de la fraise. C'est un rafraîchissant fort à la mode dans les
chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les
marchés d'Oaxaca.
Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conquête, un
immense emplacement, ne présentent plus aujourd'hui que l'ensemble de
six palais et trois pyramides ruinées.
La place du village contient une bâtisse en carré long dont les
revêtements de pierre n'offrent aucune sculpture; d'une longueur de
trente mètres sur une largeur de quatre environ, elle n'a qu'une seule
ouverture, sur l'un des petits côtés. La destination funéraire des
palais de Mitla pourrait aussi lui être appliquée, en admettant, vu sa
simplicité, que cette sépulture était réservée à quelques personnages de
second ordre.
La maison du curé est le premier édifice au nord, sur la déclivité de la
colline. C'est un enchevêtrement de cours et de bâtisses, avec parements
ornés de mosaïques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies
des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives
où la ligne droite n'est pas même respectée: ce sont de grossières
figures d'idoles et des lignes formant des méandres dont la
signification nous échappe.
Ces peintures se reproduisent avec la même imperfection, dans tout
palais où un abri quelconque sut les préserver des atteintes du temps.
L'incorrection de ces dessins accolés à des palais d'une architecture si
correcte, ornés de panneaux de mosaïque d'un si merveilleux travail,
jette l'esprit dans d'étranges pensers: ne pourrait-on trouver
l'explication de ce phénomène dans l'occupation de ces palais par une
race moins avancée que celle des premiers fondateurs? C'est une simple
hypothèse que j'émets.
J'ai donné à cette première ruine l'appellation de _maison du curé_, car
le vénérable prêtre qui l'occupe depuis un demi-siècle sut profiter des
murs inébranlables de l'édifice ancien, pour se ménager une retraite
vaste et confortable, recouverte aujourd'hui d'un toit moderne.
L'église du village, attenant à cette construction, est tout entière
composée des matériaux du vieux palais.
Au-dessous, à gauche, se trouve la pyramide tronquée d'origine indienne,
surmontée d'une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec
escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparaître
jusqu'au moindre vestige de l'ancien temple qui devait la surmonter. Le
grand palais, dont l'ensemble est encore entier et dont la toiture seule
est absente, se compose d'une immense bâtisse en forme de _tau_, dont la
façade principale regardant le sud est la plus belle, la plus
considérable et la mieux conservée des divers monuments de Mitla. Elle a
quarante mètres de face et enveloppe une pièce de même étendue, dont six
colonnes monolithes d'environ quatorze pieds soutenaient la couverture.
Trois portes larges et basses donnaient accès dans la pièce, dont le sol
était couvert d'une épaisse couche de ciment.
Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intérieure
également cimentée, dont les murs, comme la façade principale, sont
couverts de panneaux de mosaïque et de dessins avec encadrements de
pierre. La cour est carrée et donne jour à quatre pièces étroites et
longues, couvertes du haut en bas de mosaïques en reliefs dont les
dessins en bandes se superposent en variant jusqu'à la toiture.
Les linteaux des portes sont d'énormes blocs qui atteignent cinq et six
mètres.
Le second palais a été un des plus maltraités de Mitla, parmi ceux qui
existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpté, et
deux colonnes à l'intérieur témoignent de la même ordonnance observée
dans la grande pièce déjà décrite.
Le quatrième palais se distingue dans sa façade orientale par des
panneaux beaucoup plus allongés. Quatre palais, les plus importants
peut-être, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos
photographies; ils sont à moitié rasés et enterrés, car les murailles ne
s'élèvent plus qu'à trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les énormes
assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prêtent une
importance plus considérable que celle des palais debout aujourd'hui.
Les Indiens se sont emparés de ces ruines, ont fixé leurs demeures au
milieu des cours, et les murailles leur servent de clôture.
Les matériaux employés, nous l'avons dit, sont la terre battue, mêlée de
gros cailloux et revêtue de pierres. Des souterrains s'étendent
au-dessous des ruines: une fois déjà ils ont été ouverts, mais
l'attitude hostile des Indiens les fit refermer avant qu'on ait pu les
parcourir et en retirer les trésors qu'ils renferment. Je voulus
vainement poursuivre la même entreprise; il m'eût fallu l'appui d'une
cinquantaine d'hommes au moins pour protéger mes travaux, et je ne pus
l'obtenir d'un gouvernement désorganisé qui ne pouvait se soutenir
lui-même.
On n'arrivera jamais à la connaissance parfaite de ces monuments, tant
que dureront au Mexique ces bouleversements perpétuels; la vie des
voyageurs est sans cesse à la merci du premier pandour venu, comme à la
discrétion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours,
comme cela m'arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail,
d'une dépense énorme et de fatigues sans nombre: j'eus des clichés
brisés et presque toutes mes notes enlevées.
Du reste, les ruines vont se détériorant chaque jour: les Indiens hâtent
cet anéantissement déjà trop rapide, et, poussés par une superstition
des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages
et s'emparent de ces petites pierres taillées en brique qui composent
les mosaïques, persuadés qu'entre leurs mains, elles se changeront en
or. L'administration locale devrait bien mettre un terme à ce vandalisme
stupide; il suffirait pour cela d'un ordre à l'alcade du village, et
d'un gardien qu'on relèverait chaque jour.
Les caprices du collodion avaient bien voulu me permettre de réussir
les reproductions des ruines; j'en avais une vingtaine que je fis
transporter à dos d'homme, et que je m'empressai de vernir à mon retour
à Oaxaca. Comme je n'avais pas de vernis Soehné, j'en fis un à l'ambre et
au chloroforme, qui ne me réussit point; je résolus alors de les
protéger provisoirement avec une couche d'albumine, recette donnée par
Van Monckhoven, dans son _Traité de photographie_.
Les clichés vernis, je les mis sécher au soleil, et m'occupai déjà du
jour de mon départ: il devait en être autrement.
J'allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de
déposer religieusement mes clichés dans leurs boîtes à rainures.
Ah! monsieur Monckhoven qu'avez-vous fait! Je rentrai; de loin les
glaces me parurent d'une transparence extraordinaire, je m'approchai:
quelle fut ma stupéfaction de voir que tout avait disparu, la
contraction de l'albumine avait tout enlevé.
Certes, c'était un grand malheur; mes produits et mes ressources épuisés
me faisaient désespérer de réussir; ajoutez à cela que les troupes
libérales, chassées trois mois auparavant, venaient à leur tour assiéger
les réactionnaires. La ville allait être fermée; il y avait plus de cinq
mois que j'attendais, et pas de nouvelles de mes bagages!
La position était désastreuse; j'appelai à mon aide tout mon courage,
et je me rendis une seconde fois à Mitla.
Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m'accompagner: les
chemins étaient coupés par des bandes armées, et chacun restait chez
soi.
J'étais seul, complétement seul; mais j'y mis une telle persistance et
une telle énergie qu'en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit à
préparer mes glaces et mes produits, j'achevai de nouveau mon ouvrage;
il était temps: mes forces étaient à bout, et j'eus toutes les peines du
monde à regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient déjà les
hauteurs; les rues étaient coupées de barricades, le feu commençait. Le
danger n'existait à vrai dire pour personne, et l'ennemi nous offrait
plutôt le spectacle d'un feu d'artifice que celui d'un bombardement;
nuit et jour, une batterie de deux pièces de douze et deux mortiers,
placée sur la colline, lançait boulets et bombes sur le couvent de Santo
Domingo, où s'étaient renfermées les troupes de Cobos; mais les bombes
éclataient presque toujours à quelques centaines de pieds au-dessus de
l'édifice, de manière que les habitants, du haut des terrasses de leurs
maisons, pouvaient juger en toute sécurité de la valeur des coups, et
suivre de l'oeil les éclats des bombes.
Lorsque, de l'un ou de l'autre camp, un boulet atteignait
approximativement le but, alors c'étaient des hourras, des hurlements de
sauvages, et l'habile tireur était mis à l'ordre du jour. Cependant la
vue de cette guerre inoffensive n'avait que peu d'attrait à mes yeux, et
j'attendais avec impatience qu'elle se terminât; mais huit jours se
passèrent, puis quinze, et la discussion n'avait pas fait un pas: chaque
parti conservait prudemment sa position, l'un sans faire de sortie,
l'autre sans tenter d'assaut. Il fallait en finir. J'allai faire mes
visites d'adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me
montrer quelque amitié pendant mon long séjour. Je dois à la
reconnaissance de rappeler avec quelle grâce je fus reçu chez M. Lançon,
négociant français, avec quelle amabilité madame Lançon sut me faire
l'honneur de sa délicieuse retraite, mettant à ma disposition les
ressources d'une bibliothèque choisie, à laquelle je dus d'échapper à
l'ennui de bien des jours. Il est si rare d'unir, comme madame Lançon,
tant de vertus privées à une aussi solide instruction, que le souvenir
de sa bienveillante hospitalité est inséparable chez moi de l'admiration
que j'éprouve pour ses mérites. Puissent ces quelques lignes lui porter
un jour le témoignage de ma sincère gratitude!
Mes préparatifs de départ terminés, j'eus toutes les peines du monde à
trouver des mules et un domestique qui consentît à me suivre; il fallait
en outre, qu'il connût la sierra, et qu'il entendît le métier
d'_arriero_, ce qui n'est pas facile. Une mule mal chargée s'écorche et
se tue en quelques jours de marche, surtout dans les montagnes où
descentes et montées impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient
des plus pénibles pour l'animal. Je payai deux mules et un mulet avec
leurs appareils, espèces d'énormes bâts, 150 piastres (750 fr.) et
c'étaient d'assez pauvres animaux.
Quant à José, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20
fr. par jour. Pour moi, j'avais comme monture le cheval gris, objet de
mon échange avec le Huero Lopez et que personne ne m'avait heureusement
réclamé.
VIII
Le rancho dan le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La
sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs
villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le
fabricant d'orgues.--La descente de
Cuasimulco--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Alvarado.--Vera
Cruz.--Le siége.
Quoique porteur de passes des deux partis, je n'étais pas sans
appréhension du côté de mes vues. Mes bagages et l'argent qui me restait
m'importaient peu: mais pour quelques voleurs bien élevés, on en
rencontre une foule, de manières détestables, faisant main-basse sur
tout objet d'une valeur quelconque, et brisant ce qu'ils jugent inutile
d'emporter. J'étais bien résolu à défendre mon trésor au prix de ma vie;
mais j'étais seul, et le résultat d'un engagement contre plusieurs,
était au moins douteux. José se serait éclipsé sans remords, je le
savais bien; aussi ne comptais-je pas sur lui.
J'avais pris le chemin de la montagne, et j'allais faire un détour de
plus de cent lieues pour éviter les compadres qui occupaient la route
de Mexico: il eût été pénible assurément de tomber ainsi de Charybde en
Scylla, rien de plus probable cependant. La première partie de la
journée se passa bien, ou à peu près: solitude complète, de loin
quelques échos affaiblis du canon de la ville, la joie d'un succès
relatif aux difficultés de l'exécution, le départ considéré comme une
délivrance, ne me jetaient dans l'esprit que des idées riantes.
Outre José, j'avais, pour compagnon de route, un ami dont les
gentillesses charmaient mon isolement. L'ami en question était un
magnifique ara rouge admirablement apprivoisé. Je l'avais apporté de
Chiapas lors d'un premier voyage, et depuis lors il ne m'avait plus
quitté. Fait aux expéditions lointaines, il avait une telle habitude des
voyages, qu'il se tenait libre et à son aise sur la charge d'une mule,
se promenant jacassant tout le jour, et s'accrochant du bec dans les
moments difficiles; quelquefois, il demandait à venir auprès de moi; je
le mettais alors sur le pommeau de ma selle, mais il préférait mon
épaule, et me contait alors une foule de jolies choses en me mordillant
l'oreille. Il avait ses ailes entières; il pouvait partir et s'envoler,
et n'avait pour le retenir près de moi qu'une longue habitude aidée
d'une grande et véritable affection.
Quant à José, je m'aperçus bientôt que j'avais à faire au plus affreux
hâbleur qui fut jamais; il ne connaissait pas plus le pays, qu'il ne
savait charger une mule, et je dus faire avec lui mon apprentissage
d'_arriero_.
À chaque instant, il fallait mettre pied à terre, resserrer telle
charge, en redresser une autre, et parfois tout refaire; les
récriminations eussent été vaines en pareil cas: je pris mon mal en
patience, mais nous n'avancions guère.
De plus, messire José n'avait point eu la valeur en partage; il
tremblait à chaque rencontre, et je le voyais toujours sur le point de
lâcher pied. Comme je m'extasiais devant cette timidité féroce, il se
redressa comme un capitan et prétendit me prouver qu'il était l'homme le
plus courageux du monde; à cet effet, il m'expliqua que, s'il tremblait
parfois, c'était de crainte d'être pris comme déserteur et réincorporé,
qu'il avait quitté son corps à la vérité, mais en vue de venir en aide à
sa mère veuve et dont il était l'unique soutien. Je devais assurément
l'approuver, disait-il; il ajoutait que, pour preuve de sa valeur, il
m'allait montrer ses blessures. Là-dessus, José se mit en devoir
d'ouvrir sa chemise et de quitter son pantalon. Je le suppliai de n'en
rien faire, et lui ordonnai au besoin de s'en tenir là de ses
démonstrations à l'appui, l'assurant que je le croyais sur parole.
--_Un cobarde!_ un poltron, moi! ajouta-t-il; j'ai deux coups de lance
dans le dos. J'éclatai de rire à cette preuve sans réplique: ce qui
m'attira de mon fidèle suivant une mauvaise humeur qui ne tint pas
devant un verre de _mezcal_.
Cependant nous étions arrivés au pied de la sierra, et les mules
n'avançaient plus qu'avec peine dans un sentier rapide. Il est, du
reste, dans la coutume de ne jamais forcer une mule le premier jour de
marche; il faut qu'elle se fasse petit à petit et qu'elle se brise à la
fatigue.
En vertu de ce principe, nous nous arrêtâmes, sur le midi, dans un petit
_rancho_ caché dans un ravin de la sierra. Le propriétaire était un
montagnard de bonne mine, qui m'engagea fortement à ne pas poursuivre;
le bois était plein de déserteurs, auxquels il me serait difficile
d'échapper.
--Reposez-vous, me dit-il, voilà ma cabane; en attendant, comme nous
avons un poste dans le haut du goulet, je vais aller, si cela vous
convient, chercher deux hommes auxquels je me joindrai pour vous servir
d'escorte; nous partirons au milieu de la nuit, et vous arriverez de
bonne heure à Uajimoloia.
Je consentis de grand coeur à cet arrangement, qui me donnait une
sécurité si précieuse; une fois dans la sierra, je n'avais plus rien à
redouter; on n'y avait jamais connu de voleurs.
Mon homme partit donc, et nous déchargeâmes les mules. Le _jacal_ était
tellement petit que nous ne pûmes nous y loger. Ce n'était, au dire de
sa femme, qu'une habitation provisoire, qu'une maison de campagne, où
tous deux venaient surveiller la récolte d'un magnifique verger de
pêchers.
L'Indienne nous prépara quelques morceaux de _tasajo_ (lanières de
viande sèche) et un plat de frigoles; j'avais apporté du pain. Quant au
repos, il me fut impossible d'en goûter; une fois entré sous l'abri de
cette affreuse cabane, je fus envahi par une nuée d'insectes de toutes
sortes, pinolillos, puces, scorpions, etc.; il en pleuvait, et j'eus
beau m'étendre au dehors, il me fut impossible de m'en délivrer.
Vers minuit, l'Indien, de retour avec ses deux amis, me réveilla; les
mules furent chargées et nous nous mîmes en route. La nuit était sans
lune, l'obscurité profonde et la pente tellement rapide que j'étais à
moitié couché sur mon cheval; de temps en temps il fallait arrêter et
donner aux mules un instant de repos; leur respiration était bruyante,
saccadée, haletante: je craignais à tout moment de les voir rouler dans
les gouffres qu'on devinait à droite et à gauche. Pour moi, je descendis
de cheval et préférai laisser ma bête libre suivre sans fardeau les
mules qui nous précédaient. Cependant le froid augmentait en raison de
notre ascension, jusqu'à devenir incommode. Les bois retentissaient des
sifflements mystérieux de quelques maraudeurs, et, de loin en loin, on
voyait briller les feux d'un campement de charbonniers.
Le jour commençait à poindre quand un: Qui vive! nous arrêta: c'était le
poste libéral d'où deux de mes guides étaient descendus me chercher; on
vint nous reconnaître, et quelques minutes après je me chauffais
voluptueusement au feu du bivouac.
Ils étaient là une cinquantaine d'hommes gardant un défilé et ne
permettant à personne l'entrée de la sierra. Cinq d'entre eux se
détachèrent donc pour me remettre, à Uajimoloia, entre les mains du
commandant des divers postes échelonnés dans ces hauteurs. Le soleil
était au-dessus de l'horizon et le froid avait disparu. Nous parcourions
de magnifiques forêts de sapins, nous engageant parfois au milieu de
chaos de roches écroulées rappelant les gorges d'Apremont; les sites
étaient beaux, grandioses, sauvages, et dans des éclaircies de verdure,
à quelques mille pieds au-dessous, l'oeil se perdait dans les profondeurs
de la vallée.
Le _rancho_ de Uajimoloia, où nous arrivâmes à dix heures, est un
établissement d'Indiens charbonniers, composé d'une ferme et de trois ou
quatre cabanes; la culture de la pomme de terre, qui atteint à peine la
grosseur d'un oeuf, et l'élevage d'un troupeau de vaches sont les seules
occupations des habitants.
Le commandant, jeune officier de vingt-cinq ans au plus, me parut ne pas
goûter les charmes de sa solitude; il demandait un changement à grands
cris. Puis, s'étant informé des nouvelles du siége, ayant constaté ma
qualité d'étranger, il me donna le laisser-passer nécessaire, et je lui
souhaitai meilleure fortune.
La descente est à pic, et ce ne fut que par mille détours et presque
toujours à pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de
la sierra. J'étais rompu de fatigue, et je m'étendis avec délices sur
les bancs du _cabildo_ (maison destinée aux voyageurs), laissant à José
le soin de procurer à nos malheureuses bêtes le fourrage et le maïs dont
elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le
sommeil avait tué la faim. Aussi fîmes-nous la grasse matinée. Il était
tard quand nous nous dirigeâmes vers Ixtlan, la capitale de la montagne.
L'ara, enchanté d'avoir abandonné les hauteurs glacées du rancho pour un
climat plus doux, jacassait comme une pie; mais les mules faisaient
piteuse figure.
Comme je l'avais prévu, toutes trois étaient écorchées; le _macho_ (le
mulet) surtout avait l'échine dans un état déplorable, et les choses ne
pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrivée.
De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi
l'avais-je chargé du fardeau le plus précieux, mes caisses de clichés.
Les mules ses compagnes, plus jeunes et mieux découplées, allaient un
peu à la légère, et plusieurs fois je les vis glisser et ne devoir qu'à
un rare bonheur de ne point rouler au fond des précipices; mais le mulet
avait un grand défaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que
parfaitement sûr de son point d'appui donnait à sa façon de faire toute
l'apparence d'une paresse invétérée; aussi me tenais-je volontiers
derrière lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de
pied bien appliqués; depuis longtemps, j'avais renoncé à la cravache
dont il se souciait comme d'une figue.
En vérité, le mérite a toujours quelque faiblesse qui lui fait
contre-poids; on a les défauts de ses qualités. Outre sa paresse, mon
animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui
avait valu de José, son chef de file, le surnom de _pujador_
(soupireur). En effet, il poussait à tout moment des soupirs
épouvantables, des soupirs à émouvoir les rochers de la route; ah! quels
soupirs! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos: c'était
paresse toute pure.
Me voulant assurer si sa charge était mal assise et le gênait, malgré sa
légèreté relative, nous le déchargeâmes, ce qui parut lui causer un
sensible plaisir, et pendant que José resserrait son bât, il se mit à
geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'était décidément
une manie; qui n'a les siennes? On le rechargea et nous partîmes; mais
le _pujador_ avait un vice, un vice, hélas! dont je fis la douloureuse
expérience: il était sournois et rancunier.
Comme j'étais à cheval, les encouragements que je lui prodiguais
touchaient à l'endroit sensible, et j'avais la bonhomie de croire à
l'impunité. Il m'observait néanmoins de temps à autre, étudiant la
position et mitonnant sa vengeance. Il finit sans doute par trouver
l'instant favorable: au moment où je m'y attendais le moins, et comme je
me préparais à lui administrer une nouvelle correction, il fit
brusquement un bond de côté et me lança fort adroitement une ruade qui
m'atteignit au gras de la jambe.
Cet animal est fort méchant,
Quand on l'attaque il se défend.
Je n'avais rien à dire, et je laissai à José le soin de ménager un
animal aussi susceptible.
Le chemin qui conduit à Ixtlan côtoie des établissements miniers d'or et
d'argent, où de grosses meules de pierre, mises en mouvement par des
mules, broyaient le minerai. Les habitations des propriétaires sont
magnifiques et les cabanes indiennes, disséminées alentour, respirent
une aisance et un bien-être rares dans la république. C'est que la
sierra jouit, à l'abri de ses rochers impraticables, d'une tranquillité
qu'on ne trouve nulle part. Nous étions encore dans les bas-fonds, et la
vue très-bornée, ne nous permettait pas d'admirer les panoramas
splendides qui se déroulent devant l'habitant des hauteurs; ce ne fut
qu'en approchant d'Jxtlan que je pus juger de la grandeur du paysage et
de la profondeur des horizons.