frisson terrible le saisit, il reçut, me racontait-il, comme un coup
d'épée en pleine poitrine, et, se dissimulant derrière une cloison, il
vit déboucher du sentier de las Vueltas don Eusebio lui-même, couvert de
poussière, son cheval haletant et rendu. Il passa près de lui et mit
pied à terre à deux cents mètres environ à la seule _fonda_ du village.
Henrique rentra dans la cabane de l'Indien auquel il conta partie de son
histoire, lui donna dix piastres pour se taire, et fut s'ensevelir au
milieu des épis de maïs dans une espèce de grenier suspendu sur quatre
pieux. Le mors de son cheval, sa selle et son zarape, lui furent jetés
d'en bas. Il attendit.
Don Eusebio apprit, en blasphémant, qu'Henrique n'avait point paru; il
voulut cependant s'en assurer, visiter la _fonda_ du haut en bas, et
s'en fut errer comme un chacal dans le village: aucune trace, rien qui
pût le guider. Il remonta et se dirigea du côté de la cabane en
question. Au débouché de la route, Henrique le vit venir et se crut
perdu. Don Eusebio entra, donna le signalement du cheval et de
l'individu, déposa une piastre dans la main de l'Indien, et lui fit
détailler toutes personnes qui avaient dû passer devant lui.
--C'est un ami que je désire rejoindre, disait don Eusebio, et nous
devions nous trouver en ce village; je suis en vérité bien étonné de ne
le point voir. Il examinait avec soin l'intérieur de la cabane, saisit
avec violence un mors suspendu dans l'obscurité, l'examina, et ne le
reconnut point.
--N'as-tu point de cheval, l'ami? demanda-t-il encore.
--Si, monsieur, une vieille jument couchée là-bas dans le _patio_, si
vous voulez de la lumière; nous l'irons voir.
--C'est inutile, répondit don Eusebio, que déroutait l'assurance de
l'Indien. Il s'approcha néanmoins, jeta un coup d'oeil dans la cour, et
comme l'animal était couché, que la nuit était assez sombre, il ne le
reconnut pas non plus; Henrique, la mort dans l'âme, suivait du haut de
son observatoire suspendu tous les mouvements de son ennemi.
--Maudit! s'écria don Eusebio, en partant. Il a dû suivre jusqu'à
Cuicatlan, ajouta-t-il tout bas, à demain. Cuicatlan n'était qu'à deux
lieues. Henrique fut sauvé, mais ne dormit pas de la nuit.
Vers les trois heures, il entendit le trot d'un cheval s'éloignant dans
la direction de Tehuacan, c'était don Eusebio continuant sa poursuite.
Henrique attendit une heure environ, et suivit le même chemin; mais, à
deux kilomètres du village, il laissa sur la droite la rivière que
venait de traverser don Eusebio, prit à gauche, et s'enfonça dans la
Misteca. Deux jours après, don Eusebio rentrait à Oaxaca, et reprenait
ses occupations. L'enfant ne vint jamais au monde.
Don Rafael néanmoins sentait la vengeance planer au-dessus de sa tête,
divers guet-apens dont il se tira par bonheur, laissaient deviner la
main de son ennemi: le temps, pensait-il apaiserait l'affaire. Il n'en
fut rien.
Deux ans après, les événements que nous venons de raconter, C... prit la
ville; ses troupes occupaient le palais, la cathédrale et le couvent qui
se trouvait sur l'alignement des deux maisons ennemies; de temps à
autre, les partis tiraillaient entre eux. Don Rafael, portes et fenêtres
closes, ne permettait à aucun des siens le moindre coup d'oeil au dehors,
sa tendresse de père lui faisait craindre un malheur. Pour don Eusebio,
toujours à l'affût comme un tigre guettant sa proie, il quittait
rarement sa fenêtre observatrice. Un jour, sur le midi, comme de la
matinée on n'avait entendu le son d'un coup de fusil, doña Marianita
ouvrit la fenêtre. Louisito s'y précipita pour regarder, elle-même ne
put se défendre d'un moment de curiosité. Pour Dieu! s'écria le père,
retirez-vous. Au même instant une explosion isolée se fit entendre, et
l'enfant, une balle au front, tombait dans les bras de sa mère.
--Jésus! fit-elle. Ah! Jésus! mon fils! mon fils! Ah! Dieu! elle
s'affaissa, on la crut morte aussi.
Elle tenait l'enfant dans ses bras; tous deux couverts de sang formaient
un épouvantable tableau; don Rafael, muet, hagard, épouvanté, se
précipita sur eux: il était bien mort, le doux enfant.
Don Rafael traîne depuis ce jour une vie à demi-éteinte, quant à doña
Marianita, elle est folle.
Le clergé encourage par son exemple cette dissolution de moeurs qui se
retrouve un peu partout dans le Mexique; mais il est difficile de
trouver une province où il affiche avec plus de naïveté le relâchement
de ses moeurs.
La première fois qu'il me fut donné d'observer cette étrange manière de
vivre, c'était au bal où l'on me présenta à mademoiselle X..., fille du
curé X..., qui lui-même, en habit de ville, se trouvait présent.
Je sus depuis que grand nombre de ces messieurs avaient famille, que
plusieurs d'entre eux menaient grand train, donnant bals et banquets,
qu'un autre, exception il est vrai, entretenait trois soeurs à la fois,
desquelles il avait des filles, dont chacune était dotée sur les
priviléges de telle ou telle église dont il était curé.
Plus tard, me trouvant dans une maison de jeu d'assez bas étage, j'y
rencontrai deux prêtres en soutane, et l'un, tutoyant ponteurs et
croupiers, jurant comme un damné, tenait sur ses genoux une fille
publique avec laquelle il s'était associé; il y avait là cinquante
personnes peut-être, et de tout ce monde j'étais le seul que la chose
étonnât.
Quand, chez un peuple, le sens moral est à ce point perverti, que de
pareils exemples ne soulèvent que les plaintes discrètes des honnêtes
gens et que toute indignation est morte, il faut se voiler la face et
désespérer du salut de ce peuple.
VII
Long séjour.--Phénomènes photographiques.--Les trois
vallées.--Santa Lucia.--Santa Maria del Tule.--Le
Sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés
perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux
couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour
Vera Cruz.
J'attendais mes bagages depuis deux mois, ils n'arrivaient pas; je
craignis que l'état des routes ne permit pas à l'expéditeur de me les
envoyer, il fallut donc me mettre à l'oeuvre avec les ressources que
m'offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j'avais
des glaces et l'un de mes instruments; je trouvai de l'éther et de
l'alcool. Pour développer l'image il me fallut employer le sulfate de
fer qu'on trouve partout.
Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichés des monuments de
la ville étaient mauvais. Quelques jours après j'en fis d'autres
meilleurs, presque satisfaisants. Je préparai donc mon expédition de
Mitla, car je devais retourner au Yucatan, remonter à Palenqué,
traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en
passant par Tehuantepec pour revenir à Oaxaca. J'aurais voulu faire ce
long voyage avant la saison des pluies s'il était possible, et le temps
pressait.
Mais quand je voulus partir, je m'aperçus que mes produits ne marchaient
plus.
Pendant huit jours, je fis les essais les plus variés, je me servis de
bains vieux et nouveaux, j'avais une douzaine de collodions différents,
j'employai tous les développants et tous les fixateurs; peine inutile.
Le collodion arriva même jusqu'à perdre toute sensibilité. Avec une
exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je
n'obtenais qu'une tache blanche à l'endroit du col.
Désespérant de réussir je mélangeai tous les collodions et j'attendis.
Quelques jours après, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un cliché
le matin à sept heures, il était bon: à sept heures et demie,
insensibilité. Le lendemain, j'en fis deux, sans pouvoir en réussir un
troisième; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en
faisant un de plus, mais pas davantage. Tout à coup le collodion ne
m'apportait que des positifs sur verre; un autre jour des négatifs, et
cela sans qu'il me fût possible de faire l'un ou l'autre à mon choix.
J'ai vainement cherché la clef de phénomènes aussi curieux et je laisse
aux photographes érudits le soin d'en trouver les causes. Ma position
était des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir
réussir. J'aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but
de rapporter en Europe l'image de ces ruines merveilleuses, si peu
connues, si intéressantes, pour me trouver devant elles impuissant à les
reproduire!
J'éprouvai pendant ces jours de sombres découragements et de terribles
défaillances; j'étais sans nouvelles de mes bagages, et l'état de la
province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et
d'abandonner la partie. Je parvins cependant à remonter ce moral
affaibli, et, quoi qu'il dût m'en coûter, je voulus achever mon oeuvre.
Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la
pratiquer!
Les vallées m'offraient une longue série de courses et d'observations;
j'avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais
l'une ou l'autre, indifférent aux aventures périlleuses de ces
excursions solitaires.
La vallée de l'ouest, la première en venant de Mexico, n'offre au
voyageur que des terres cultivées, des villages et des haciendas,
quelques élévations douteuses où la science n'a rien à prendre, et le
touriste rien à copier: c'est la moins riche de ces trois vallées et la
moins intéressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commencé
par Cortez, inachevé aujourd'hui et fondé sur l'emplacement d'un temple
indien dont quelques murailles d'_adobes_ (briques en terre cuite au
soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l'édifice
moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les
échafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en
effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d'un
clocher moderne. L'_adobe_ a pris la consistance de la pierre, les murs
paraissent devoir résister à l'action du temps aussi bien que l'édifice
espagnol, et, dans la suite des siècles, ne formant qu'une seule et même
ruine, le voyageur étonné de cette création étrange confondra l'oeuvre de
marbre des vainqueurs et l'humble monument des vaincus.
Ces ruines confondues n'offrent-elles pas à l'esprit de l'observateur
une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde,
qui n'a laissé derrière elle que souvenirs perdus, solitude et
désolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet
édifice incomplet, n'est-ce point l'image vivante de cette race
indienne, humble aussi, soumise et opprimée, gémissant depuis trois
siècles sous le poids accablant d'une civilisation menteuse, ruine
aujourd'hui d'un monument inachevé?
La route qui conduit à ce vieux temple domine la vallée; couverte de
_tumuli_ vierges jusqu'à ce jour de toute profanation, elle offre à
l'antiquaire des témoignages précieux de la civilisation indienne.
Ces éminences, selon toute probabilité, sont des tombeaux d'où l'on
pourrait exhumer de riches trésors scientifiques. Je m'efforçai, mais
vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion,
de ne point laisser toucher à ces vieux souvenirs de leurs ancêtres. Il
m'eût fallu l'appui du gouvernement que l'agitation des esprits et la
menace d'un siége m'empêchèrent d'obtenir.
À l'ouest d'Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne
aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillère, et surmontée
d'un plateau d'une demi-lieue carrée au moins.
Ce plateau, qui semble travaillé de main d'homme, n'offre plus
aujourd'hui qu'une arène bouleversée, des masses imposantes de mortier
de pierres, percées de souterrains étroits, des forts, des esplanades,
des contre-forts et de gigantesques pierres sculptées. Les souterrains
sont formés par des dalles de grandes dimensions à murailles parallèles,
et dont la voûte est remplacée par deux immenses pierres s'appuyant
l'une sur l'autre. Ces pierres sont revêtues de sculptures offrant des
têtes de profil qui rappellent un type étranger, le passage lui-même est
étroit, ne permettant qu'à une seule personne de s'avancer à la fois.
Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent
en général la forme carrée et se composent d'une pyramide tronquée à
talus fort rapide, d'une hauteur de vingt-cinq pieds environ; d'une
enceinte qu'on peut suivre encore, et d'énormes monceaux de maçonneries
ruinées, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces
nations disparues.
Le tout est semé de débris de poteries d'une finesse extrême et d'un
vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques
années, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en
retira des colliers d'agate, des obsidiennes travaillées, et divers
bijoux d'or d'un fini merveilleux.
Quel musée n'enrichiraient pas des fouilles faites avec soin!
Le mont Alban est, à notre avis, l'un des restes les plus précieux et
bien certainement le plus ancien des civilisations américaines. Nulle
part nous n'avons retrouvé ces profils étranges d'une originalité si
frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d'analogue, dans
les souvenirs du vieux monde.
Ces ruines n'ont rien de commun avec les ruines de la vallée, non plus
qu'avec celles de Mitla; les matériaux ne sont point les mêmes et
l'architecture est différente. Ici vous ne trouvez que l'_adobe_, de la
terre; à Mitla, un mélange de terre battue et de gros cailloux plaqués
de briquettes de différentes grandeurs; dans les forts qui défendaient
les palais, l'_adobe_ encore: au mont Alban, vous n'avez que des
constructions en pierre, reliées par le ciment et le mortier de chaux.
Les murs des temples étaient perpendiculaires aux plafonds, se coupant à
angle droit; Mitla présente la même architecture.
Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite _de
Boveda_, c'est-à-dire deux murs perpendiculaires jusqu'à hauteur
d'appui, et s'inclinant l'un vers l'autre jusqu'à ne plus former qu'un
écartement de vingt-cinq centimètres, fermé par une dalle. Il semble, en
vérité, que les fondateurs de ces ruines, chassés autrefois par des
émigrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, traversé
la _sierra_ de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l'une suivant
jusqu'à Guatémala, l'autre aboutissant aux plaines du golfe, fondé les
palais de Palenqué et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec
les ruines du mont Alban plus d'un point de ressemblance.
Quoi qu'il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer
que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche
sujet d'étude.
Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un
amoncellement étrange de terres réunies, des masses ruinées de
maçonneries, en un mot, des traces irrécusables d'envahissements
successifs et de luttes effroyables!
Le Marquesado, avec ses vallées fertiles, devait offrir aux émigrations
des peuples un séjour facile dans leur marche vers le sud; il semble
avoir été, dans cet univers, le grand chemin de l'homme, où chaque race,
à son tour, laissa tomber quelqu'un de ses souvenirs[63].
Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l'armée libérale
envoyée contre Cobos, alors à Teotitlan, s'était dispersée sans combat;
Oaxaca pouvait encore se défendre avec douze cents hommes formant la
garnison de la ville; le gouvernement avait de l'argent et des
munitions, il jugea plus prudent de décamper dans la nuit, laissant la
ville sans autorité, sans police et sans protection contre les
faubourgs.
On craignait un pillage, et tous les intéressés, c'est-à-dire les
commerçants et les gens riches, organisèrent un comité de vigilance.
Chacun dut prendre les armes pour veiller à la sûreté publique. On
expédia sur-le-champ au chef de l'armée réactionnaire un exprès pour
hâter l'arrivée de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde
et fit patrouille. J'offris mon bras comme chacun, et du reste tout se
passa bien ou à peu près, la première nuit fut seule orageuse; il y eut
quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat.
Le malheureux était un préfet des environs, qui revenait chargé de la
capitation de son village, et qui ne savait rien des événements de la
ville. Hélas! il en fut la première victime. À l'entrée d'un faubourg,
il reçut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laissé pour mort,
on le dépouilla des 1,500 fr. qu'il portait, de son zarape, de son
cheval et de son chapeau.
Ranimé par la fraîcheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d'un
kilomètre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses
gémissements m'attirèrent près de lui, et je n'arrivai que pour le voir
s'affaisser évanoui. J'appelai, on vint, et nous le transportâmes dans
la boutique d'un épicier, où on l'étendit mourant sur quelques sacs
vides. La balle avait dû traverser le poumon; le médecin appelé ne le
regarda même pas: il n'avait que peu de temps à vivre.
Une femme arriva, sa maîtresse, me dit-on. Un prêtre était là, qui lui
jeta à la hâte une absolution de circonstance; puis il se passa une
comédie qu'on pourrait appeler la comédie de la mort ou du testament.
La femme se penchait à l'oreille du blessé qui ne l'entendait plus:
«À qui donnes-tu la maison?» Puis, plaçant à son tour son oreille sur la
bouche du mourant, elle prenait à témoin le prêtre et les personnes
présentes, que telle maison lui était donnée. Le prêtre approuvait, un
complaisant rédigeait.
«À qui telle valeur?--Au clergé,» fit-elle sur un signe du confesseur.
«À qui telle propriété?» Et le testament, terminé de cette manière, on
fit circuler le papier pour que chacun signât. Quelques personnes
s'abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable?
Je l'ignore. Le lendemain, les troupes réactionnaires firent en
triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entrée dans la ville.
Je pouvais donc continuer mes excursions.
À l'entrée de la troisième vallée au sortir d'Oaxaca, se trouve le
village de Santa Lucia, célèbre par ses combats de coqs. Deux lieues
plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de
grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux
arbre appelé _Sabino_, qui ombrage la cour d'une petite chapelle, est
connu dans toute la république; de loin, le dôme de verdure qui couronne
son énorme tronc ferait croire à l'existence d'un petit bois. De près,
il frappe de stupeur et d'admiration par son prodigieux
développement[64].
Le tronc, dans son plus grand diamètre, mesure quarante pieds; sur une
autre face, il peut en avoir trente. À vingt pieds au-dessus du sol, il
conserve les mêmes dimensions. À cette hauteur, il se bifurque et ses
branches vigoureuses, semblables à des chênes centenaires, portent à
cent pieds de là l'ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n'est pas
aussi haut que le comporterait l'énormité de son diamètre, et je ne
suppose point qu'il dépasse cent cinquante pieds.
Outre la taille du géant, ce qui surprend le visiteur, c'est l'étonnante
vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans
l'écorce ne résistent pas au delà d'une année. Que de chiffres
entrelacés, que de serments prirent le vieil arbre à témoin d'éternelles
amours! Mais, image du temps qu'il personnifie, son écorce mobile les
raye à jamais de sa surface, comme le temps du coeur qui les dicta.
Les Indiens veillent cependant à ce qu'aucune main profane ne s'attaque
au vieux monument; comme pour tout ce qui tient à leur passé, ils
entourent le sabino d'une superstitieuse vénération; nul ne le visite
que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le
pied de l'arbre, et ne souffriraient pas qu'on en brisât le moindre
branchage. L'Indien a la religion du souvenir, et peut-être, dans les
nuits d'orage, entend-il gémir la voix des ancêtres dans les rameaux
centenaires du vieux sabino.
Quelques voyageurs expliquent ce phénomène de végétation par la réunion
de trois troncs divers. Nous l'avons examiné avec soin, et nous n'avons
pu y découvrir qu'une seule souche, à laquelle sa vigueur ménage encore
des siècles d'existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des
savants affirmer que l'arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au
moins de deux mille cinq cents à trois mille ans. Or, ce serait une
preuve de plus de l'antiquité de la civilisation dans la vallée, car le
sabino est un arbre cultivé, on ne le trouve que près des ruines, comme
aujourd'hui dans les lieux de plaisance des rois aztèques, à
Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons à
la période égyptienne; il y avait donc dans cette vallée des hommes, une
civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et
quelles conséquences peut en tirer la philosophie!
En poursuivant à l'est, la vallée se resserre; vous traversez Tlacolula,
vous longez les collines aux pieds desquelles des carrières à ciel
ouvert présentent encore des blocs à moitié taillés par les anciens
constructeurs de Mitla.
En obliquant à droite, vous arrivez jusqu'à San-Dionysio, dernier
village de la plaine qui s'arrête brusquement, pour déboucher sur
Totalapa.
La vallée de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre
d'une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois
siècles, l'Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive
en outre le maïs, la canne à sucre, le blé qui vient parfaitement; il
exploite des mines d'or et d'argent que lui seul connaît; rien ne lui
manque pour s'assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand
nombre d'entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe:
il n'en est rien.
Comme tout peuple ignorant, l'Indien est imbu de superstitions, mais je
n'ai trouvé que dans le Marquesado, l'avarice passée à l'état de vice
national. Dans toutes les parties du monde, l'homme cache le numéraire,
mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. L'Indien ne jouit
jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses
richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même
manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour
éternel vêtement l'ample pantalon de cotonnade grossière et le gros
zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le _frijol_ aiguisé de
_chile_ (poivre rouge).
L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux
pour la _copita de mezcal_, car il adore l'alcool; mais voilà tout.
Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer
en monnaie; il ne pourrait changer.
Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il
avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reçu
l'argent.
--Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur.
--_Ah! señor está colocado_, il est placé, répondit-il. Cela voulait
dire qu'il était enterré; mais où? chacun l'ignore, sa femme la
première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son
secret s'éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère,
avec la même inutile passion d'acquérir. Si par hasard il découvre un
trésor inconnu, il respecte le secret du propriétaire quel qu'il soit,
et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement.
J'ai rencontré un manoeuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir
découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il
s'était gardé de rien enlever. «Indique-les moi, lui dis-je, et je te
payerai cher.» Sans s'attacher à la naïveté de ma demande, il me
répondit qu'il ne le pouvait pas; et comme je m'efforçais d'apprendre
l'origine d'une superstition aussi bizarre: «Cela ne se doit pas,»
dit-il.
On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui,
quelque chose comme quinze cents millions!
Quelle effroyable perte pour la société, qu'une telle somme enlevée à la
circulation!