Il lui sembla tout à coup entendre le galop précipité d'un cheval; un

frisson terrible le saisit, il reçut, me racontait-il, comme un coup

d'épée en pleine poitrine, et, se dissimulant derrière une cloison, il

vit déboucher du sentier de las Vueltas don Eusebio lui-même, couvert de

poussière, son cheval haletant et rendu. Il passa près de lui et mit

pied à terre à deux cents mètres environ à la seule _fonda_ du village.

Henrique rentra dans la cabane de l'Indien auquel il conta partie de son

histoire, lui donna dix piastres pour se taire, et fut s'ensevelir au

milieu des épis de maïs dans une espèce de grenier suspendu sur quatre

pieux. Le mors de son cheval, sa selle et son zarape, lui furent jetés

d'en bas. Il attendit.

Don Eusebio apprit, en blasphémant, qu'Henrique n'avait point paru; il

voulut cependant s'en assurer, visiter la _fonda_ du haut en bas, et

s'en fut errer comme un chacal dans le village: aucune trace, rien qui

pût le guider. Il remonta et se dirigea du côté de la cabane en

question. Au débouché de la route, Henrique le vit venir et se crut

perdu. Don Eusebio entra, donna le signalement du cheval et de

l'individu, déposa une piastre dans la main de l'Indien, et lui fit

détailler toutes personnes qui avaient dû passer devant lui.

--C'est un ami que je désire rejoindre, disait don Eusebio, et nous

devions nous trouver en ce village; je suis en vérité bien étonné de ne

le point voir. Il examinait avec soin l'intérieur de la cabane, saisit

avec violence un mors suspendu dans l'obscurité, l'examina, et ne le

reconnut point.

--N'as-tu point de cheval, l'ami? demanda-t-il encore.

--Si, monsieur, une vieille jument couchée là-bas dans le _patio_, si

vous voulez de la lumière; nous l'irons voir.

--C'est inutile, répondit don Eusebio, que déroutait l'assurance de

l'Indien. Il s'approcha néanmoins, jeta un coup d'oeil dans la cour, et

comme l'animal était couché, que la nuit était assez sombre, il ne le

reconnut pas non plus; Henrique, la mort dans l'âme, suivait du haut de

son observatoire suspendu tous les mouvements de son ennemi.

--Maudit! s'écria don Eusebio, en partant. Il a dû suivre jusqu'à

Cuicatlan, ajouta-t-il tout bas, à demain. Cuicatlan n'était qu'à deux

lieues. Henrique fut sauvé, mais ne dormit pas de la nuit.

Vers les trois heures, il entendit le trot d'un cheval s'éloignant dans

la direction de Tehuacan, c'était don Eusebio continuant sa poursuite.

Henrique attendit une heure environ, et suivit le même chemin; mais, à

deux kilomètres du village, il laissa sur la droite la rivière que

venait de traverser don Eusebio, prit à gauche, et s'enfonça dans la

Misteca. Deux jours après, don Eusebio rentrait à Oaxaca, et reprenait

ses occupations. L'enfant ne vint jamais au monde.

Don Rafael néanmoins sentait la vengeance planer au-dessus de sa tête,

divers guet-apens dont il se tira par bonheur, laissaient deviner la

main de son ennemi: le temps, pensait-il apaiserait l'affaire. Il n'en

fut rien.

Deux ans après, les événements que nous venons de raconter, C... prit la

ville; ses troupes occupaient le palais, la cathédrale et le couvent qui

se trouvait sur l'alignement des deux maisons ennemies; de temps à

autre, les partis tiraillaient entre eux. Don Rafael, portes et fenêtres

closes, ne permettait à aucun des siens le moindre coup d'oeil au dehors,

sa tendresse de père lui faisait craindre un malheur. Pour don Eusebio,

toujours à l'affût comme un tigre guettant sa proie, il quittait

rarement sa fenêtre observatrice. Un jour, sur le midi, comme de la

matinée on n'avait entendu le son d'un coup de fusil, doña Marianita

ouvrit la fenêtre. Louisito s'y précipita pour regarder, elle-même ne

put se défendre d'un moment de curiosité. Pour Dieu! s'écria le père,

retirez-vous. Au même instant une explosion isolée se fit entendre, et

l'enfant, une balle au front, tombait dans les bras de sa mère.

--Jésus! fit-elle. Ah! Jésus! mon fils! mon fils! Ah! Dieu! elle

s'affaissa, on la crut morte aussi.

Elle tenait l'enfant dans ses bras; tous deux couverts de sang formaient

un épouvantable tableau; don Rafael, muet, hagard, épouvanté, se

précipita sur eux: il était bien mort, le doux enfant.

Don Rafael traîne depuis ce jour une vie à demi-éteinte, quant à doña

Marianita, elle est folle.

Le clergé encourage par son exemple cette dissolution de moeurs qui se

retrouve un peu partout dans le Mexique; mais il est difficile de

trouver une province où il affiche avec plus de naïveté le relâchement

de ses moeurs.

La première fois qu'il me fut donné d'observer cette étrange manière de

vivre, c'était au bal où l'on me présenta à mademoiselle X..., fille du

curé X..., qui lui-même, en habit de ville, se trouvait présent.

Je sus depuis que grand nombre de ces messieurs avaient famille, que

plusieurs d'entre eux menaient grand train, donnant bals et banquets,

qu'un autre, exception il est vrai, entretenait trois soeurs à la fois,

desquelles il avait des filles, dont chacune était dotée sur les

priviléges de telle ou telle église dont il était curé.

Plus tard, me trouvant dans une maison de jeu d'assez bas étage, j'y

rencontrai deux prêtres en soutane, et l'un, tutoyant ponteurs et

croupiers, jurant comme un damné, tenait sur ses genoux une fille

publique avec laquelle il s'était associé; il y avait là cinquante

personnes peut-être, et de tout ce monde j'étais le seul que la chose

étonnât.

Quand, chez un peuple, le sens moral est à ce point perverti, que de

pareils exemples ne soulèvent que les plaintes discrètes des honnêtes

gens et que toute indignation est morte, il faut se voiler la face et

désespérer du salut de ce peuple.

VII

Long séjour.--Phénomènes photographiques.--Les trois

vallées.--Santa Lucia.--Santa Maria del Tule.--Le

Sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés

perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux

couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour

Vera Cruz.

J'attendais mes bagages depuis deux mois, ils n'arrivaient pas; je

craignis que l'état des routes ne permit pas à l'expéditeur de me les

envoyer, il fallut donc me mettre à l'oeuvre avec les ressources que

m'offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j'avais

des glaces et l'un de mes instruments; je trouvai de l'éther et de

l'alcool. Pour développer l'image il me fallut employer le sulfate de

fer qu'on trouve partout.

Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichés des monuments de

la ville étaient mauvais. Quelques jours après j'en fis d'autres

meilleurs, presque satisfaisants. Je préparai donc mon expédition de

Mitla, car je devais retourner au Yucatan, remonter à Palenqué,

traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en

passant par Tehuantepec pour revenir à Oaxaca. J'aurais voulu faire ce

long voyage avant la saison des pluies s'il était possible, et le temps

pressait.

Mais quand je voulus partir, je m'aperçus que mes produits ne marchaient

plus.

Pendant huit jours, je fis les essais les plus variés, je me servis de

bains vieux et nouveaux, j'avais une douzaine de collodions différents,

j'employai tous les développants et tous les fixateurs; peine inutile.

Le collodion arriva même jusqu'à perdre toute sensibilité. Avec une

exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je

n'obtenais qu'une tache blanche à l'endroit du col.

Désespérant de réussir je mélangeai tous les collodions et j'attendis.

Quelques jours après, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un cliché

le matin à sept heures, il était bon: à sept heures et demie,

insensibilité. Le lendemain, j'en fis deux, sans pouvoir en réussir un

troisième; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en

faisant un de plus, mais pas davantage. Tout à coup le collodion ne

m'apportait que des positifs sur verre; un autre jour des négatifs, et

cela sans qu'il me fût possible de faire l'un ou l'autre à mon choix.

J'ai vainement cherché la clef de phénomènes aussi curieux et je laisse

aux photographes érudits le soin d'en trouver les causes. Ma position

était des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir

réussir. J'aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but

de rapporter en Europe l'image de ces ruines merveilleuses, si peu

connues, si intéressantes, pour me trouver devant elles impuissant à les

reproduire!

J'éprouvai pendant ces jours de sombres découragements et de terribles

défaillances; j'étais sans nouvelles de mes bagages, et l'état de la

province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et

d'abandonner la partie. Je parvins cependant à remonter ce moral

affaibli, et, quoi qu'il dût m'en coûter, je voulus achever mon oeuvre.

Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la

pratiquer!

Les vallées m'offraient une longue série de courses et d'observations;

j'avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais

l'une ou l'autre, indifférent aux aventures périlleuses de ces

excursions solitaires.

La vallée de l'ouest, la première en venant de Mexico, n'offre au

voyageur que des terres cultivées, des villages et des haciendas,

quelques élévations douteuses où la science n'a rien à prendre, et le

touriste rien à copier: c'est la moins riche de ces trois vallées et la

moins intéressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commencé

par Cortez, inachevé aujourd'hui et fondé sur l'emplacement d'un temple

indien dont quelques murailles d'_adobes_ (briques en terre cuite au

soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l'édifice

moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les

échafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en

effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d'un

clocher moderne. L'_adobe_ a pris la consistance de la pierre, les murs

paraissent devoir résister à l'action du temps aussi bien que l'édifice

espagnol, et, dans la suite des siècles, ne formant qu'une seule et même

ruine, le voyageur étonné de cette création étrange confondra l'oeuvre de

marbre des vainqueurs et l'humble monument des vaincus.

Ces ruines confondues n'offrent-elles pas à l'esprit de l'observateur

une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde,

qui n'a laissé derrière elle que souvenirs perdus, solitude et

désolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet

édifice incomplet, n'est-ce point l'image vivante de cette race

indienne, humble aussi, soumise et opprimée, gémissant depuis trois

siècles sous le poids accablant d'une civilisation menteuse, ruine

aujourd'hui d'un monument inachevé?

La route qui conduit à ce vieux temple domine la vallée; couverte de

_tumuli_ vierges jusqu'à ce jour de toute profanation, elle offre à

l'antiquaire des témoignages précieux de la civilisation indienne.

Ces éminences, selon toute probabilité, sont des tombeaux d'où l'on

pourrait exhumer de riches trésors scientifiques. Je m'efforçai, mais

vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion,

de ne point laisser toucher à ces vieux souvenirs de leurs ancêtres. Il

m'eût fallu l'appui du gouvernement que l'agitation des esprits et la

menace d'un siége m'empêchèrent d'obtenir.

À l'ouest d'Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne

aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillère, et surmontée

d'un plateau d'une demi-lieue carrée au moins.

Ce plateau, qui semble travaillé de main d'homme, n'offre plus

aujourd'hui qu'une arène bouleversée, des masses imposantes de mortier

de pierres, percées de souterrains étroits, des forts, des esplanades,

des contre-forts et de gigantesques pierres sculptées. Les souterrains

sont formés par des dalles de grandes dimensions à murailles parallèles,

et dont la voûte est remplacée par deux immenses pierres s'appuyant

l'une sur l'autre. Ces pierres sont revêtues de sculptures offrant des

têtes de profil qui rappellent un type étranger, le passage lui-même est

étroit, ne permettant qu'à une seule personne de s'avancer à la fois.

Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent

en général la forme carrée et se composent d'une pyramide tronquée à

talus fort rapide, d'une hauteur de vingt-cinq pieds environ; d'une

enceinte qu'on peut suivre encore, et d'énormes monceaux de maçonneries

ruinées, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces

nations disparues.

Le tout est semé de débris de poteries d'une finesse extrême et d'un

vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques

années, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en

retira des colliers d'agate, des obsidiennes travaillées, et divers

bijoux d'or d'un fini merveilleux.

Quel musée n'enrichiraient pas des fouilles faites avec soin!

Le mont Alban est, à notre avis, l'un des restes les plus précieux et

bien certainement le plus ancien des civilisations américaines. Nulle

part nous n'avons retrouvé ces profils étranges d'une originalité si

frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d'analogue, dans

les souvenirs du vieux monde.

Ces ruines n'ont rien de commun avec les ruines de la vallée, non plus

qu'avec celles de Mitla; les matériaux ne sont point les mêmes et

l'architecture est différente. Ici vous ne trouvez que l'_adobe_, de la

terre; à Mitla, un mélange de terre battue et de gros cailloux plaqués

de briquettes de différentes grandeurs; dans les forts qui défendaient

les palais, l'_adobe_ encore: au mont Alban, vous n'avez que des

constructions en pierre, reliées par le ciment et le mortier de chaux.

Les murs des temples étaient perpendiculaires aux plafonds, se coupant à

angle droit; Mitla présente la même architecture.

Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite _de

Boveda_, c'est-à-dire deux murs perpendiculaires jusqu'à hauteur

d'appui, et s'inclinant l'un vers l'autre jusqu'à ne plus former qu'un

écartement de vingt-cinq centimètres, fermé par une dalle. Il semble, en

vérité, que les fondateurs de ces ruines, chassés autrefois par des

émigrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, traversé

la _sierra_ de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l'une suivant

jusqu'à Guatémala, l'autre aboutissant aux plaines du golfe, fondé les

palais de Palenqué et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec

les ruines du mont Alban plus d'un point de ressemblance.

Quoi qu'il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer

que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche

sujet d'étude.

Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un

amoncellement étrange de terres réunies, des masses ruinées de

maçonneries, en un mot, des traces irrécusables d'envahissements

successifs et de luttes effroyables!

Le Marquesado, avec ses vallées fertiles, devait offrir aux émigrations

des peuples un séjour facile dans leur marche vers le sud; il semble

avoir été, dans cet univers, le grand chemin de l'homme, où chaque race,

à son tour, laissa tomber quelqu'un de ses souvenirs[63].

Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l'armée libérale

envoyée contre Cobos, alors à Teotitlan, s'était dispersée sans combat;

Oaxaca pouvait encore se défendre avec douze cents hommes formant la

garnison de la ville; le gouvernement avait de l'argent et des

munitions, il jugea plus prudent de décamper dans la nuit, laissant la

ville sans autorité, sans police et sans protection contre les

faubourgs.

On craignait un pillage, et tous les intéressés, c'est-à-dire les

commerçants et les gens riches, organisèrent un comité de vigilance.

Chacun dut prendre les armes pour veiller à la sûreté publique. On

expédia sur-le-champ au chef de l'armée réactionnaire un exprès pour

hâter l'arrivée de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde

et fit patrouille. J'offris mon bras comme chacun, et du reste tout se

passa bien ou à peu près, la première nuit fut seule orageuse; il y eut

quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat.

Le malheureux était un préfet des environs, qui revenait chargé de la

capitation de son village, et qui ne savait rien des événements de la

ville. Hélas! il en fut la première victime. À l'entrée d'un faubourg,

il reçut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laissé pour mort,

on le dépouilla des 1,500 fr. qu'il portait, de son zarape, de son

cheval et de son chapeau.

Ranimé par la fraîcheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d'un

kilomètre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses

gémissements m'attirèrent près de lui, et je n'arrivai que pour le voir

s'affaisser évanoui. J'appelai, on vint, et nous le transportâmes dans

la boutique d'un épicier, où on l'étendit mourant sur quelques sacs

vides. La balle avait dû traverser le poumon; le médecin appelé ne le

regarda même pas: il n'avait que peu de temps à vivre.

Une femme arriva, sa maîtresse, me dit-on. Un prêtre était là, qui lui

jeta à la hâte une absolution de circonstance; puis il se passa une

comédie qu'on pourrait appeler la comédie de la mort ou du testament.

La femme se penchait à l'oreille du blessé qui ne l'entendait plus:

«À qui donnes-tu la maison?» Puis, plaçant à son tour son oreille sur la

bouche du mourant, elle prenait à témoin le prêtre et les personnes

présentes, que telle maison lui était donnée. Le prêtre approuvait, un

complaisant rédigeait.

«À qui telle valeur?--Au clergé,» fit-elle sur un signe du confesseur.

«À qui telle propriété?» Et le testament, terminé de cette manière, on

fit circuler le papier pour que chacun signât. Quelques personnes

s'abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable?

Je l'ignore. Le lendemain, les troupes réactionnaires firent en

triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entrée dans la ville.

Je pouvais donc continuer mes excursions.

À l'entrée de la troisième vallée au sortir d'Oaxaca, se trouve le

village de Santa Lucia, célèbre par ses combats de coqs. Deux lieues

plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de

grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux

arbre appelé _Sabino_, qui ombrage la cour d'une petite chapelle, est

connu dans toute la république; de loin, le dôme de verdure qui couronne

son énorme tronc ferait croire à l'existence d'un petit bois. De près,

il frappe de stupeur et d'admiration par son prodigieux

développement[64].

Le tronc, dans son plus grand diamètre, mesure quarante pieds; sur une

autre face, il peut en avoir trente. À vingt pieds au-dessus du sol, il

conserve les mêmes dimensions. À cette hauteur, il se bifurque et ses

branches vigoureuses, semblables à des chênes centenaires, portent à

cent pieds de là l'ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n'est pas

aussi haut que le comporterait l'énormité de son diamètre, et je ne

suppose point qu'il dépasse cent cinquante pieds.

Outre la taille du géant, ce qui surprend le visiteur, c'est l'étonnante

vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans

l'écorce ne résistent pas au delà d'une année. Que de chiffres

entrelacés, que de serments prirent le vieil arbre à témoin d'éternelles

amours! Mais, image du temps qu'il personnifie, son écorce mobile les

raye à jamais de sa surface, comme le temps du coeur qui les dicta.

Les Indiens veillent cependant à ce qu'aucune main profane ne s'attaque

au vieux monument; comme pour tout ce qui tient à leur passé, ils

entourent le sabino d'une superstitieuse vénération; nul ne le visite

que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le

pied de l'arbre, et ne souffriraient pas qu'on en brisât le moindre

branchage. L'Indien a la religion du souvenir, et peut-être, dans les

nuits d'orage, entend-il gémir la voix des ancêtres dans les rameaux

centenaires du vieux sabino.

Quelques voyageurs expliquent ce phénomène de végétation par la réunion

de trois troncs divers. Nous l'avons examiné avec soin, et nous n'avons

pu y découvrir qu'une seule souche, à laquelle sa vigueur ménage encore

des siècles d'existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des

savants affirmer que l'arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au

moins de deux mille cinq cents à trois mille ans. Or, ce serait une

preuve de plus de l'antiquité de la civilisation dans la vallée, car le

sabino est un arbre cultivé, on ne le trouve que près des ruines, comme

aujourd'hui dans les lieux de plaisance des rois aztèques, à

Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons à

la période égyptienne; il y avait donc dans cette vallée des hommes, une

civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et

quelles conséquences peut en tirer la philosophie!

En poursuivant à l'est, la vallée se resserre; vous traversez Tlacolula,

vous longez les collines aux pieds desquelles des carrières à ciel

ouvert présentent encore des blocs à moitié taillés par les anciens

constructeurs de Mitla.

En obliquant à droite, vous arrivez jusqu'à San-Dionysio, dernier

village de la plaine qui s'arrête brusquement, pour déboucher sur

Totalapa.

La vallée de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre

d'une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois

siècles, l'Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive

en outre le maïs, la canne à sucre, le blé qui vient parfaitement; il

exploite des mines d'or et d'argent que lui seul connaît; rien ne lui

manque pour s'assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand

nombre d'entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe:

il n'en est rien.

Comme tout peuple ignorant, l'Indien est imbu de superstitions, mais je

n'ai trouvé que dans le Marquesado, l'avarice passée à l'état de vice

national. Dans toutes les parties du monde, l'homme cache le numéraire,

mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. L'Indien ne jouit

jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses

richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même

manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour

éternel vêtement l'ample pantalon de cotonnade grossière et le gros

zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le _frijol_ aiguisé de

_chile_ (poivre rouge).

L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux

pour la _copita de mezcal_, car il adore l'alcool; mais voilà tout.

Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer

en monnaie; il ne pourrait changer.

Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il

avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reçu

l'argent.

--Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur.

--_Ah! señor está colocado_, il est placé, répondit-il. Cela voulait

dire qu'il était enterré; mais où? chacun l'ignore, sa femme la

première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son

secret s'éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère,

avec la même inutile passion d'acquérir. Si par hasard il découvre un

trésor inconnu, il respecte le secret du propriétaire quel qu'il soit,

et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement.

J'ai rencontré un manoeuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir

découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il

s'était gardé de rien enlever. «Indique-les moi, lui dis-je, et je te

payerai cher.» Sans s'attacher à la naïveté de ma demande, il me

répondit qu'il ne le pouvait pas; et comme je m'efforçais d'apprendre

l'origine d'une superstition aussi bizarre: «Cela ne se doit pas,»

dit-il.

On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui,

quelque chose comme quinze cents millions!

Quelle effroyable perte pour la société, qu'une telle somme enlevée à la

circulation!

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 13 / 30 段