première, grande et belle, achevée sous l'administration de Juarez,
alors qu'il était gouverneur de la province, contourne les hauts sommets
de la Cordillère pour aboutir à la naissance de la première des trois
vallées qui composent le _Marquesado_; l'autre est un simple sentier
suivant le _rio de las Vueltas_, petite rivière aux mille détours
courant enchaînée dans des montagnes à pic; impraticable pendant la
saison des pluies, ce sentier n'est suivi qu'en temps de sécheresse: la
rivière étant alors guéable dans tout son parcours, le voyageur y gagne
une journée de marche. Nous suivîmes ce dernier.
Notre petite troupe formait une caravane de dix personnes en y
comprenant les domestiques et l'Indien du cheval. C'est avec bonheur
qu'on s'enfonce dans ces gorges profondes où les eaux du torrent
entretiennent une fraîcheur délicieuse et une éternelle verdure; le
sentier se perd à chaque instant sous l'ombre des grands arbres,
traverse la rivière, se perd de nouveau, puis la traverse encore:
soixante et dix fois, dans un parcours de deux lieues nous traversâmes
le torrent. Le sentier s'élève alors, la vallée s'élargit, quelques
haciendas de cannes, çà et là de pauvres villages, puis la montagne aux
escarpements rapides où souvent le cavalier est forcé de mettre pied à
terre pour soulager sa monture: le matin, nous étions en Terre Chaude et
le soir nous parcourions les forêts de chênes et de sapins des hauts
sommets. À sept heures, nous arrivions à Etla, dans la plaine, et le
lendemain nous étions à Oaxaca.
VI
Oaxaca.--La ville.--Les moeurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de
don Raphaël.--Les passions politiques.
Oaxaca, comme toutes les villes de la Nouvelle-Espagne, est divisée en
carrés parfaits, presque toujours orientés, à savoir chaque façade
regardant un des points cardinaux. Quoique ayant moins souffert de la
guerre civile que les villes du nord, par suite de son éloignement des
centres révolutionnaires et de la difficulté des chemins qui la relient
aux provinces voisines, Oaxaca n'en est pas moins déchue de son ancienne
prospérité. Il m'était réservé de voir achever sa ruine.
Admirablement située au point d'intersection de trois vallées fertiles
prodiguant à l'envi les produits des deux mondes, elle offre, en fait de
monuments, une charmante église avec portail renaissance mélangé de
mauresque d'une richesse extrême, mais que déparent deux clochers
bâtards; la cathédrale, construction massive qui n'a rien pour attirer
le regard, et le couvent de Santo Domingo, colossal établissement avec
cloîtres magnifiques et des escaliers d'un grandiose qui ne le cède en
rien au plus monumental de nos escaliers royaux.
La place, attenant à une promenade ombreuse, est de belle dimension,
flanquée d'un côté par le palais, édifice de construction moderne; elle
est bordée des trois autres par des _portales_, galeries couvertes, à
piliers ou à colonnes. Le marché, où se pressent des Indiens de toutes
nuances, est d'une richesse incroyable en légumes et en fruits de toutes
sortes; les poires, les pêches, les raisins y sont amoncelés auprès
d'énormes _cherimoias_, d'ananas et de bananes: aussi la vie est-elle
facile, et l'on ne rencontre dans la ville, en fait de mendiants, que
quelques estropiés et des aveugles. La grande sécheresse de l'atmosphère
et la lumière éblouissante du plateau y causent de nombreuses affections
ophthalmiques; je fus obligé moi-même de renoncer à toute lecture devant
les accidents inquiétants auxquels ma vue devenait sujette.
Presque toutes les maisons d'Oaxaca n'ont qu'un rez-de-chaussée; il ne
faut point leur demander d'architecture, les rues n'offrent aux regards
de l'étranger que de simples murs percés de fenêtres avec grilles, sans
sculpture et sans ornementation aucune. L'édilité de la ville exige que
toutes les maisons soient peintes en couleurs foncées ou peu
photogéniques; hors le blanc, vous y trouverez toutes les couleurs de la
palette. Si l'extérieur des habitations est ingrat et nu, l'intérieur
est presque toujours charmant; un vaste _saguan_, porte cochère, vous
introduit dans une cour carrée, entourée pour l'ordinaire d'un portique
assez gracieux, et plantée de grenadiers, d'orangers et d'une espèce de
cédrats à fruits ronds nommés _toronjo_, et dont la tige atteint des
proportions énormes. Des parterres de fleurs s'épanouissent à l'ombre
des arbustes, et des roses grimpantes s'allongent autour des colonnes.
Tout cela est propre, bien tenu, plein de fraîcheur, de gazouillement
d'oiseaux et de senteurs enivrantes.
La vie, on le comprend, se passe toute au dehors, dans ces pays du
soleil.
La galerie sert à la fois de salle à manger et de salon.
Ces petits jardins, qui sont la joie de la vie intérieure, sont d'un
entretien difficile et coûteux; chaque fleur exige, comme première
condition d'existence; un pot isolé au moyen d'une sébile en terre
pleine d'eau, de manière à former une île. Les arbustes sont également
entourés d'un anneau concave en ciment, qui les isole.
Cette précaution est prise contre les _arrieras_, espèce de fourmis à
corselet épineux nommées charretières, qui atteignent une grosseur
remarquable, et dont la rage de destruction est sans égale. Ces fourmis
sont une plaie pour les maisons. Comme les voleurs et autres gents
malfaisantes, elles ne travaillent guère que la nuit, ce qui leur assure
ordinairement l'impunité. Leur établissement principal est toujours à
une distance considérable du théâtre de leurs dégâts; aussi est-il
impossible de les détruire, et la longueur de leurs galeries les met
hors d'atteinte de toute espèce de châtiment. Leur nombre est si
extraordinaire et leur organisation si merveilleuse, qu'il leur arrive
de dépouiller, en une nuit, de ses bourgeons, de ses fleurs et de ses
feuilles, un oranger de grande dimension; les unes montent et découpent
les feuilles par grandeur voulue, tandis que d'autres attendent au pied
de l'arbre la besogne des découpeuses; et tel est l'instinct de ces
petits animaux, qu'ils savent attendre que l'arbre soit raisonnablement
chargé de feuilles, de manière que la moisson en vaille la peine. Je les
ai vues surveiller un rosier que j'affectionnais, et ne le dépouiller
qu'au moment où les boutons allaient s'épanouir.
Les tremblements de terre sont annuels à Oaxaca, et les murs de ces
maisons si basses ont la plupart jusqu'à deux mètres d'épaisseur. Ces
tremblements, sur un sol rocailleux, n'agissent point par oscillation
comme dans la plaine mobile de Mexico, mais par trépidation, mouvement
plus dangereux s'il est possible, et qui, par des ébranlements
successifs, détruit en un clin d'oeil les édifices les plus solides. À
Oaxaca comme à Mexico, je fus témoin d'un de ces terribles phénomènes;
il fut violent, mais de courte durée; assez long cependant pour
épouvanter l'âme la plus résolue et me donner le temps de me précipiter
dans la cour. L'instinct de la conservation bannit toute convenance et
toute pudeur: je trouvai le personnel de la maison, hommes et femmes,
Dans le simple appareil......
d'aucunes enveloppées dans un drap et d'autres parfaitement nues; tout
ce monde éclatant en prières ferventes, je vous assure, et en
supplications passionnées.
Dieu n'a besoin que d'une petite secousse pour constater le nombre de
ses fidèles.
Le danger passé, une vieille domestique de la famille expliquait
tranquillement à son fils une formule au moyen de laquelle on pouvait
prévenir tout désastre.
Le palais et la cathédrale en furent tous deux pour une corniche dont la
chute ne blessa personne, et des crevasses qu'on s'empressa de combler.
Au sud-ouest de la ville se trouve le mont Alban, qui se relie à la
chaîne de la Misteca; au nord-ouest la sierra Madre envoie jusqu'aux
maisons du faubourg le prolongement de ses derniers contre-forts. Le
San Felipe, point culminant de la sierra, borne l'horizon de la ville au
nord, et lui prodigue en tout temps des eaux fraîches et limpides. Ainsi
placée, Oaxaca ne doit rien envier aux plus belles villes de la
république.
Tout fédéral que soit le Mexique, le lien qui unit chacune de ses
parties est des plus faibles, et l'on peut dire qu'il n'y a d'autre
nationalité que la nationalité de province. L'habitant de Puebla est un
Poblano, celui de Chiapas un Chiapaneco, nul ne vous dira qu'il est
Mexicain. Cet esprit de clocher se retrouve partout, mais nulle part il
n'éclate avec autant de violence que dans la jolie ville d'Oaxaca.
Rien n'est bon, n'est beau, n'est bien, n'est admirable en dehors de ce
petit État, et quoique tirant toute chose du dehors, pour ce qui regarde
la mode, l'industrie et les arts, il semble que ce soit un tribut que
l'univers lui paye et dont il ne doive aucune reconnaissance.
Quelques habitants poussent cette faiblesse jusqu'au ridicule le plus
insensé; il n'est pas jusqu'à leurs femmes qu'ils ne dotent des
avantages les plus singuliers et des vertus les plus extraordinaires.
Mon séjour ne m'a rien appris à cet égard, et je laisse à d'autres plus
heureux le soin de les découvrir.
Il faut attribuer cet amour-propre excessif à la concentration d'une
existence toute locale, que des relations plus suivies avec le monde
viendront sans aucun doute modifier un jour.
Le besoin de société, l'esprit de réunion sont fort développés à Oaxaca.
L'on arrive promptement à l'intimité avec des gens qui se livrent avec
abandon, et le même jour vous donne presque autant d'amis que de
connaissances; je n'affirmerai point pour cela qu'il faille compter sur
eux dans une circonstance difficile: le dévouement est une fleur rare
par toute la terre; mais ils s'empresseront pour une démarche, vous
combleront d'avances, de lettres de recommandation, vous couvriront de
leur influence, s'il y a lieu, déployant une affabilité constante et une
bienveillance infatigable.
La causerie est vive et animée, l'esprit agressif et mordant des petites
villes y déroule avec complaisance les mille et un riens d'une chronique
passablement scandaleuse, qu'entretient une morale relâchée. La
politique, dans laquelle les femmes jouent un rôle considérable, jette
en pâture à la conversation des petits cercles un aliment toujours
nouveau.
Cette tendance est naturelle dans un pays où la bureaucratie absorbe
toutes les ambitions: être ou n'être pas employé, c'est pour eux une
question de vie ou de mort; aussi les partis y sont-ils toujours sur la
brèche pour attaquer ou pour défendre: quoi de plus simple que la guerre
civile dans de telles conditions?
Il n'est pas rare de rencontrer parmi ces jeunes ambitieux des talents
remarquables, une instruction solide, fruit d'un travail obstiné, et le
don de deux ou trois langues qu'ils parlent avec facilité.
Comment expliquer qu'une fois au pouvoir, ces brillantes qualités
disparaissent pour faire place à une nullité désespérante? C'est qu'ils
trouvent à leur tour, chez les autres, cette opposition systématique
qu'ils pratiquaient eux-mêmes avec une si déplorable obstination; c'est
que tout est paralysé chez eux, et que leurs facultés suffisent à peine
à défendre contre leurs agresseurs les positions qu'ils viennent si
péniblement d'acquérir. Les beaux projets de réforme sont oubliés, le
service public abandonné, la désorganisation se précipite, la gangrène
arrive à sa dernière période, l'État se meurt: voilà le Mexique.
Réactionnaires et libéraux se reprochent mutuellement, dans ce langage
qu'on connaît, leurs fautes réciproques; tous deux sont également
coupables et travaillent avec une émulation impie à l'anéantissement
complet de leur beau pays.
Le président Juarez est une des illustrations de l'État d'Oaxaca: de
sang indien pur, il est fils de ses oeuvres et doit tout à lui-même. On
le voit passer du barreau d'une ville de province au gouvernement de
l'État, arriver à la présidence de la cour suprême et s'asseoir, honnête
homme, sur le fauteuil présidentiel. Son administration, comme
gouverneur de l'État d'Oaxaca, a laissé derrière lui un parfum de
probité qu'on respire rarement au Mexique, et les améliorations qu'il
s'efforça de répandre dans le service public donnent une preuve de son
dévouement au bien-être de ses concitoyens. L'organisation des villages
indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est
originaire, lui fait le plus grand honneur: on est surpris d'y trouver
des écoles obligatoires, d'où sortent des Indiens sachant lire, écrire
et compter; on en croit à peine ses oreilles, alors que les sons de
l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous
rappellent les goûts de votre patrie lointaine au milieu du sauvage
aspect de la montagne.
Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes;
mais c'est à coup sûr une personnalité remarquable. Au milieu de la
pénurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probité si
méritante en son pays, une constance glorieuse à ne point désespérer de
sa cause, une obstination molle, mais infatigable à lasser la fortune,
une douceur de caractère que travestissent ceux qui l'ont peu connu.
Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit
service.
Parmi les personnalités remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une
pauvre vieille, dernière descendante de Montézuma. Le gouvernement,
m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assurer
une existence honorable à cette princesse déchue, et les Indiens, une
fois l'an, venaient rendre hommage à l'arrière-petite-fille du grand
roi.
La señora Silva, sur un trône, entourée du prestige inoffensif de sa
haute naissance, recevait des Indiens prosternés la muette expression
d'un religieux respect. Mais la pension se réduisit insensiblement
suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton
d'une race impériale s'éteint dans la solitude et la misère.
J'ai dit que les moeurs étaient relâchées: l'intimité des familles entre
elles prête à la familiarité des jeunes gens des proportions
dangereuses.
Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si
les fenêtres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est
leste. L'amour, au Mexique, a conservé de sa tournure espagnole: il
lance des madrigaux, fait jouer la sérénade, improvise sur la guitare,
et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet à sa
belle. Il s'accroche encore, mais rarement, à l'échelle de soie.
Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipées; mais
lorsqu'un inconstant porte à d'autres idoles l'encens d'un coeur volage
et que la délaissée ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde
n'impose à la pécheresse qu'une réprobation indulgente. «_Hubo una
desgracia_, dit-on: elle eut une mésaventure.» Quelques mois
d'éloignement arrangent les choses; de temps à autre cependant la
comédie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est
l'histoire du señor Eusebio. J'ai connu les personnages, j'ai assisté au
dénoûment, j'essayerai de vous la dire.
Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans; il paraît jeune
encore; ses épaules larges et trapues, sa marche facile et légère malgré
l'embonpoint qui commence à l'envahir, lui donnent l'apparence d'une
force peu commune; sa tête est grosse sur un cou charnu; les lèvres sont
épaisses, la bouche est grande; tout le bas de la figure dénote des
instincts où la violence le dispute à la sensualité; ses yeux sont
jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et
méchante.
Il jouit d'une réputation douteuse, et son passé renferme des mystères.
Sa maison, placée au nord de la cathédrale, n'a rien qui la distingue
des demeures voisines: elle se trouve parallèle à un couvent de femmes
qui fait le coin du carré suivant, et s'ouvre de ce côté par deux
fenêtres à grillage en bois.
Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire déserte
jusqu'au jour où ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a
trois. Héléna, la première, ressemble à don Eusebio et paraît en avoir
tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie
déborde; elle a toutes les beautés provocatrices: la hanche saillante,
des bras robustes et ronds, des épaules grasses, une gorge audacieuse,
des lèvres rouges et ce teint pâle et mat des natures passionnées; ses
yeux noirs avaient une fixité embarrassante. À l'époque dont nous
parlons, la chronique s'était déjà maintes fois occupée d'elle; mais
elle n'avait point eu de _desgracias_.
Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires
se mêlaient à la foule. Le père autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca
respirait dans un entr'acte de guerre civile, et les réunions se
succédaient sans relâche. Sur ces entrefaites, un jeune homme de Mexico
vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son père,
voisin de don Eusebio, et dont la maison occupait, à cinquante mètres
plus bas, le milieu du carré de face.
La famille de don Rafael se composait de doña Marianita, sa femme, de
Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant.
Henrique rapportait de la capitale une tournure dégagée, cet air de
suffisance qui plaît aux femmes et des prétentions de blasé que les sots
affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un
petit genre matamore qui ne messeyait point; il avait l'oeil d'un bleu
tendre, et sa chevelure blonde, naturellement bouclée, était fort belle.
En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre;
mais, à mes yeux; il perdait la moitié de ses avantages par un rire
bête qu'il lançait éternellement et à tout propos, ce qui chez bien des
gens lui avait fait une renommée de bel esprit.
On lui prêtait mille aventures; c'était pour Héléna une conquête à
faire. La famille d'Henrique possédait quelque bien; c'était pour don
Eusebio le mari demandé.
Du reste, la chose allait de soi. Henrique renoua sans difficulté des
relations d'enfance, et, malgré les avertissements de son père qui
n'estima jamais don Eusebio, il fut en quelques jours du nombre des
intimes.
À première vue, il fut ébloui. On ne pouvait rêver plus belle maîtresse.
Pour Héléna, jeune et coquette, elle éprouva quelque satisfaction de
l'effet produit et ne demanda pas mieux que de plaire.
Il fut bientôt évident qu'Henrique était le préféré. Aussi le cercle des
adorateurs diminua chaque jour; quelques-uns seulement cherchèrent à
disputer au Mexicain une conquête si belle; mais ils n'eurent plus qu'à
se retirer devant la persistance de ses succès.
D'autres tournèrent bride et déposèrent aux pieds de la soeur des
hommages dont l'aînée ne voulait plus.
Rien de moins platonique que cette passion facile; mais la jeunesse
verse sur toutes choses un tel torrent de fleurs, qu'on se méprend
volontiers sur des liaisons qu'on croit éternelles et qui ne sont que
d'un jour.
Henrique me raconta souvent les premiers bonheurs de son amour naissant.
Il me parlait de ses promenades solitaires dans la vallée, de ses
rencontres fortuites à San Felipe, de ces charmants dîners à Santa Maria
del Tule sous les ombrages du vieux Sabino; mais l'amour-propre chez lui
l'emportait sur l'amour, et son oeil brillait plus encore en me disant
ses triomphes, le dépit de ses rivaux repoussés; et l'éclatante
satisfaction que lui valaient les préférences d'une aussi belle
personne.
Don Rafael fermait les yeux et voyait tout.
Cependant le tête-à-tête est difficile dans une maison ouverte à tout
venant, où se croisent et s'ébattent une foule de domestiques et
d'enfants; il fallait un dénoûment; mais Henrique ne pensait point au
mariage. Il y eut alors d'humbles demandes, des supplications et des
résistances: toute cette habile et naïve comédie de l'amour à laquelle
nous croyons si facilement et dont, en somme, les femmes sont presque
toujours victimes. Henrique, désespéré, parlait de départ; à cette
époque, il était vraiment épris. Héléna céda.
Par une nuit obscure, Henrique escaladait la grille de bois d'une
fenêtre, s'accrochait à la corniche et bondissait sur l'_azotea_ (toit
plat). Héléna, tremblante, l'attendait sous un bosquet de jasmins. Don
Eusebio avait tout vu.
Un mois de sérénades, d'entrevues mystérieuses, de rendez-vous dangereux
pleins de poignantes émotions, prolongea le délire de cette première
nuit d'amour.
Les observations de don Rafael n'arrêtèrent point l'heureux Henrique.
On jasait cependant, et les rivaux éconduits surent lui dire, à mots
couverts, qu'il n'était pas le seul heureux, et qu'en tout cas il
n'avait pas été le premier.
Henrique refusa d'y croire, et sa position compromettante; peut-être son
courage, ne lui permirent pas d'imposer silence à ces bruits insultants;
mais son amour baissa; il ne se montra plus aussi souvent dans la maison
de don Eusebio: les nuits le surprirent plus rarement sous ce bosquet
parfumé témoin de ses premiers soupirs, et l'escalade de l'_azotea_ lui
sembla d'une prodigieuse difficulté.
La fière jeune fille lui demanda compte de son insultante froideur;
Henrique se défendit faiblement, protesta, balbutia et voulut se
retirer. Il y eut alors une scène de violence qui l'épouvanta; mais
voyant qu'elle allait perdre son amant, Héléna devint tout à coup
tendre, pressante, suppliante; elle le prit comme un enfant dans ses
bras, le couvrit de baisers et de caresses passionnées.
--Que deviendrai-je sans toi, lui disait-elle; je t'aime et n'adore que
toi; je suis seule au monde; tu l'as vu, je n'ai plus d'amis: tous se
sont éloignés. Ton amour, mon Henrique, c'est ma seule joie sur terre,
c'est mon avenir, ma vie, mon seul bonheur. Ne m'abandonne pas! Et puis,
ajouta-t-elle en le voyant se fondre devant ces témoignages passionnés,
je n'osais te le dire, Henrique, je suis mère. Que devenir si tu t'en
vas? Mon père, oh! mon père me tuerait.
Cette confession terrifia le pauvre amant. Il revint néanmoins, mais
sombre, craintif, désillusionné, ne sachant plus comment rompre des
liens de fer.
Don Eusebio jugea prudent d'intervenir. Il surprit Henrique chez Héléna,
obtint une confession complète, et ne permit au malheureux de s'éloigner
que sous serment d'épouser sa fille.
Il fallut tout dire à don Rafael. Devant de pareils faits, toute
observation était inutile, et la conférence se termina par un refus
énergique de jamais consentir à ce mariage.
Henrique n'aimait plus; la nuit venue, à l'heure où si souvent il
s'agenouillait près d'elle, il sella son cheval et partit.
Le lendemain, don Eusebio aux aguets, fut étonné de ne point le voir; il
s'informa, connut le départ, rentra. Il était calme, quiconque l'eût
rencontré n'eût point deviné ce qui se passait en lui; il croisa
plusieurs personnes auxquelles il répondit, en souriant, aux compliments
banals, insultes déguisées que chacun lui adressait, car tout se savait
déjà.
Une fois chez lui, l'orage fit explosion; il brisait, en les touchant,
les meubles qui tombaient sous sa main, ses yeux étaient sanglants, il
épouvanta les siens, on n'osa lui rien dire. Héléna pleurait en silence.
Cependant, il reprit quelque pouvoir sur lui-même, et voilant sa fureur,
il sella son cheval et sortit la cigarette à la bouche comme en un jour
de _paseo_.
Henrique n'avait que deux chemins à prendre, la route de la sierra par
Vera Cruz, c'est-à-dire faire un détour de plus de cent lieues, et le
chemin de Tehuacan le plus facile et le plus rapide. Le doute n'était
pas possible, une fois hors de la ville, don Eusebio mit son cheval au
galop et fit presque huit lieues d'une traite; il sut qu'Henrique était
arrivé le matin et s'était reposé trois heures. C'était une demi-journée
d'avance.--Fils de chien, je t'atteindrai, murmurait-il. Il rafraîchit
les naseaux de son cheval, et prit par le rio de las Vueltas.
Henrique, croyant le sentier coupé par le torrent, avait pris la route
presque carrossable de la montagne; du reste, ignorant la poursuite, il
prenait son temps; le cheval de don Eusebio, vigoureux et fort, dévorait
l'espace.
Henrique arriva, vers les quatre heures du soir, à Don Domingillo, et
fut se loger à tout hasard à l'entrée du village chez un Indien qu'il
connaissait, fit renfermer son cheval et ne sortit qu'à la nuit
tombante, sans s'éloigner cependant et fumant un cigare.