Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitué par ses
soins et son influence, enrichi de voies ferrées, décuplant en quelques
mois ses immenses richesses, assurer à nos manufactures l'écoulement de
leurs produits, verser entre nos mains les trésors métalliques dont il
regorge, et s'élancer dans l'avenir vers une prospérité qu'il n'eût
jamais rêvée. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que
l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une
admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie
de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant à la vaste
entreprise de l'isthme de Suez.
V
TEHUACAN
Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de
Pedro.--La venta salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del
valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar
et le torrent.--Quiotepec.--Le huero Lopez et sa troupe.--Les
Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée
d'Oaxaca.
Quelques mois de séjour à Mexico m'avaient donné de la langue espagnole
une habitude suffisante pour me permettre d'affronter sans crainte les
embarras d'une expédition lointaine. La saison des pluies tirait à sa
fin; je partis aux derniers jours de septembre. J'emportais avec moi
tout mon bagage artistique, et les escortes qui surveillent la route
jusqu'à Puebla me garantissaient un voyage tranquille. Pour ce qui
regarde l'embranchement de Tehuacan, il n'en est pas de même: la
contrée, peuplée de voleurs, n'est point gardée; des attentats
quotidiens arrêtent toute circulation. Je suivis donc les conseils
d'amis prudents, et je laissai aux mains des muletiers qui font le
voyage par les montagnes le gros de mon bagage, c'est-à-dire trois
caisses, ne me réservant que l'indispensable pour un séjour de quelques
semaines; le tout, m'assurait-on, devant me parvenir à Oaxaca quelque
vingt jours après mon arrivée. J'avais en outre dans cette dernière
ville, des instruments et divers produits qui, en cas de besoin,
devaient me permettre de mener à bonne fin les travaux que je me
proposais d'y faire.
J'avais avec moi mes boîtes à glaces et divers objets; en tout, la
charge d'une mule. Un Mexicain de mes amis m'accompagnait. J'avais à
Tehuacan deux chevaux qui m'attendaient; j'étais donc sûr d'arriver sans
encombre. C'est ce que nous allons voir.
Par un hasard singulier, la diligence de Puebla à Tehuacan ne fut point
arrêtée. On expliquait ce phénomène par la fin tragique de deux voleurs
imprudents qui, la veille, avaient eu la maladresse de s'adresser à une
forte troupe d'_arrieros_. Ceux-ci s'étaient défendus, à la profonde
surprise des _compadres_, qu'ils laissèrent sur place.
Ma première visite, en arrivant à Tehuacan, fut pour nos montures; deux
mois de repos devaient leur avoir procuré un embonpoint respectable et
prêté de nouvelles forces pour un voyage de longue durée; mais
j'éprouvai en les retrouvant une amère désillusion. Il n'avait fallu
rien moins qu'un jeûne de quarante jours pour amener les pauvres bêtes à
l'état de maigreur, de dessiccation où elles étaient réduites. Je
craignis un instant qu'elles ne pussent nous porter.
Je fis au brigand qui les avait en garde les plus violents reproches sur
son indigne conduite; mais lui me tendit, en protestant de ses bons
traitements, une note d'apothicaire qu'il fallut payer.
Puis, comme la ville n'avait rien de bien intéressant à m'offrir, je
louai une mule, j'arrêtai un domestique pour nous accompagner, et je
disposai tout pour le départ.
Il deviendrait banal de parler de guerre civile: c'est l'état normal de
la république. Donc, le général commandant la place de Tehuacan,
concevant quelque doute sur la moralité de mon compagnon de voyage, et
le prenant pour un factieux allant rejoindre les révoltés d'Oaxaca, se
mit en tête de nous retenir. De plus, le pauvre Pedrito (c'était le nom
de mon ami) fut arrêté et mis au secret. La chose s'était faite en mon
absence, et je me hâtai d'aller trouver le général. Pedrito n'était pas
à coup sûr un homme dangereux; je le connaissais de longue main; c'était
un bavard comme on en trouve tant, parlant de tout au hasard, mêlant la
politique aux légèretés de langage d'un gamin et aux bouffonneries d'un
clown. J'expliquai au commandant de place le caractère de mon compagnon;
je l'assurai qu'il y avait quiproquo et qu'il confondait le Pedrito
qu'il tenait entre ses mains avec un autre Pedrito compromis dans
certaines intrigues à Mexico. L'Excellence ne crut point à mes
allégations, et, devant la persistance et la vivacité de mes
observations, menaçait de m'arrêter moi-même.
L'affaire de Pedro s'envenimait, des dénonciations et des inimitiés
particulières indisposaient le général; on parlait de le renvoyer à
Mexico.
Quant à Pedro, qui se prenait au sérieux, comme tous les gens de son
esprit, et qui ayant approché quelques hommes du gouvernement, jouait
volontiers à la mouche du coche, il adressait à son geôlier les
supplications les plus tendres et les plus basses, si elles n'eussent
été bouffonnes; puis, me prenant à part:
--Ami, me disait-il d'un air tragique et les yeux en larmes, tu porteras
à mon père la nouvelle de ma mort, car ces brigands méditent de
m'assassiner: deux d'entr'eux seront apostés sur la route, et je serai
fusillé dans l'ombre, martyr de mes saintes convictions.
En fait de convictions, Pedro n'en avait aucune; mais qui n'aime à se
poser en martyr à l'occasion! Quand je vis que la détention se
prolongeait, et que Pedrito maigrissait à vue d'oeil, j'écrivis à Puebla
avec ordre de télégraphier à Mexico, afin d'obtenir un mot de
recommandation du commandant de place, pour son confrère de Tehuacan. Il
fallut trois jours pour la réponse; il était temps: l'esprit craintif de
Pedro commençait à se détraquer. Nous partîmes enfin après huit jours de
retard.
Tehuacan se trouve en Terre Tempérée, et le chemin d'Oaxaca suit en
pente douce jusqu'en Terre Chaude. La première journée se passa sans
encombre; les chevaux, quoique rappelant la célèbre monture du héros de
la Manche, se soutenaient encore, grâce à leur jeunesse et aux huit
jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la détention de Pedro.
Le soir, nous couchions à San Sebastian, à huit lieues de Tehuacan.
Nous étions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient ça
et là sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi
d'aspect; à côté des maisons toujours massives des Espagnols, on
retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, remplaçant la hutte en terre
des hauts plateaux, et c'est une chose étrange assurément de rencontrer
en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, comparées
à la teinte foncée des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la
même attitude soumise, la même application au travail des champs; le
niveau de l'oppression a passé sur toutes ces races en leur donnant un
caractère commun. Ce n'est que dans les âpres hauteurs de la sierra que
l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respiré dans l'air
de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la liberté.
À Venta Salada, nous donnâmes aux mules quelques instants de repos. La
plaine coupée de ravins qui s'étendait devant nous jouissait d'un assez
mauvais renom; quelques déserteurs battaient la campagne. N'étant point
armés, nous avions tout à redouter d'une rencontre avec eux; nous
cheminions cependant, sondant de l'oeil les plis du terrain, et rien de
suspect jusqu'alors n'était venu confirmer nos craintes, lorsqu'au
détour d'un sentier nous nous trouvâmes nez à nez avec un malheureux en
chemise, assis à poil sur un vieux cheval écorché.
Il pleurait à chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte
sanglante d'une corde.
--Eh! l'ami, d'où venez-vous, lui dis-je, et qui vous réduisit à cet
affreux état?
--Ah! monsieur, répondit-il en sanglotant, n'allez pas plus loin; tenez,
vous voyez d'ici le lit desséché de cette rivière, ils étaient là trois
pandours; je revenais de San Antonio; ils m'ont tout pris, mon zarape,
mon cheval, mon argent, mes belles calzoneras à boutons d'acier, tout;
et voyez mes bras: ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan
doré, ils m'ont donné cette vieille rosse que vous voyez. Jésus!
monsieur, retournez.
Pedrito se grattait la tête, et mon domestique me regardait d'un air
piteux; je ne me sentais point à l'aise, je l'avoue. Nous tînmes
conseil. La majorité se prononçait pour une retraite immédiate; mais le
lendemain offrait les mêmes inconvénients, moins de chance peut-être; il
fallait ou passer ou renoncer au voyage. Eussé-je eu vingt troupes de
voleurs à mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous
aurions pu fuir; mais, outre le désagrément de la chose, la mule chargée
eût toujours été capturée; aussi, pensant avec raison que ces messieurs
avaient dû détaler pour partager leur butin et que le malheureux
dépouillé serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au
domestique d'avancer, et nous nous mîmes en route.
--_Vaya se Vd con Dios_, me cria l'homme en chemise; que Dieu vous
garde! et il disparut.
Le ravin était désert; pas le moindre voleur à l'horizon. Nous arrivâmes
à Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos
esprits impressionnés par l'accident du matin étaient tout disposés à
accueillir.
Teotitlan est une petite ville perchée sur un mamelon escarpé, d'une
défense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait
garnison, et le fortin, au midi de la place, sur l'éminence qui la
domine, montrait fièrement deux pièces de petit calibre.
Les maisons, cachées sous la feuillée des grands zapotes, des pacaniers
et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-être et le
mystère. J'allai frapper à la porte d'une _tienda_ de belle apparence,
où je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous.
Le domestique s'empressa de décharger nos bêtes et de leur verser une
abondante provende. Pour nous, couchés à l'ombre et réconfortés par une
coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas
fût servi.
Nous devions partir à trois heures du matin pour atteindre, avant la
grande chaleur, _Totamabaca_, but de l'étape, en passant par _San
Martin_ et _los Cuises_.
L'arrivée de deux étrangers dans un village offre toujours un nouvel
aliment à la naïve curiosité des habitants; aussi la porte de la tienda
était-elle encombrée. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui
semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquiétante; nous
étions assurément l'objet de la conversation, et je craignais quelque
confidence indiscrète. Le drôle n'y avait pas manqué. Je l'appelai, lui
demandant ce qu'il avait à faire avec l'homme en question, il me
répondit ingénument qu'on l'avait interrogé sur notre voyage, qui nous
étions, d'où nous venions, où nous allions, et qu'il avait répondu de
façon à satisfaire l'inquisition en personne. Je le réprimandai pour sa
sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinéraire et
l'heure du départ.
Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa réponse
affirmative, la lune étant dans son plein, nous partîmes à minuit,
prenant par le _monte_ (le bois).
_Pancho_ connaissait si bien son affaire, qu'une demi-heure après nous
étions égarés à ne pas nous retrouver. Nous errions, depuis deux
heures, au milieu des ronces, des plantes grasses aux pointes d'acier et
d'épais taillis, sans pouvoir trouver un sentier convenable; il fallut
descendre de cheval pour soulager nos bêtes. Tantôt le hurlement d'un
chien nous guidait à gauche, et tantôt le cri d'un coq nous attirait à
droite; nous finîmes cependant par apercevoir, à la lueur incertaine de
la lune, les murailles blanchissantes d'une habitation.
Après un quart d'heure de cris d'appel éveillant les aboiements des
chiens, au milieu d'un vacarme à réveiller un mort, un Indien de
mauvaise humeur vint nous demander la cause d'un tel bruit. Je lui
exposai mon cas, mais il fallut parlementer longtemps pour le décider à
nous ouvrir en grommelant. Il se radoucit néanmoins à la vue d'une pièce
blanche, et voulut bien, moyennant quatre réaux, et s'éclairant d'une
torche, nous remettre dans le bon chemin.
Au petit jour, nous étions loin déjà, hors de toute atteinte; seulement
nos chevaux s'étaient blessés dans le bois et tous deux boitaient
affreusement. Je dus faire la moitié de la route à pied, chose dure en
tout pays, mais déplorable par un soleil de plus de cinquante degrés.
Pedro, en vrai Mexicain qu'il était, resta plus longtemps sur sa bête;
mais comme elle menaçait chute à chaque pas, il lui fallut aussi
descendre. Il faisait une triste figure vraiment, et nous arrivâmes en
piteux état au village de Tetomabaca.
Les chevaux demandaient un repos forcé. Un Indien du village, expert
dans l'art de guérir, vint examiner les malades; j'en fus quitte pour
lui payer sa visite; le lendemain les chevaux n'allaient guère mieux, et
comme il n'y en avait point à vendre dans le village, au grand désespoir
de Pedro, nous nous mîmes en route.
Quatre lieues seulement nous séparaient de Quiotepec; mais au delà, cinq
journées encore pour atteindre Oaxaca.
La perspective était des plus désolantes. Six journées de marche! pas un
pouce d'ombre dans le sentier, le paysage est d'une sécheresse extrême,
et le _monte_ n'offre en fait de végétation que de pauvres mezquites au
maigre feuillage; les chevaux boitaient de plus belle. Pedro poussait
des soupirs déchirants, nous étions tous deux rouges comme des homards
et inondés de sueur; nous remontions cependant pour passer les rivières,
et ce fut ainsi, clopin clopant, tantôt portés, tantôt portant, que nous
débouchâmes sur la rivière de Quiotepec, torrent impétueux et profond
qu'on traverse en pirogue et dont un Indien a le monopole. Il était
tard, six heures au moins, et déjà nous entendions le bruit sourd de la
rivière, quand un jaguar énorme bondit derrière nous, dans le chemin
creux où nous étions engagés. La mule, quoique chargée, fit un bond
prodigieux, et les chevaux oublieux de leurs blessures s'élancèrent en
avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire félin qu'imite si
bien le chat faisant le gros dos au chien qui le guette, puis passa
tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais éprouvé à son
aspect une émotion bien sentie, c'était ma première rencontre de ce
genre, et faite dans une circonstance désagréable; j'en vis et en
entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux
suivants, non plus rassurés que moi, allumèrent un feu sur le bord de la
rivière, car la nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais
coucheur. L'Indien du bateau n'était pas à son poste, et comme le
village se trouve à une certaine distance, nous nous égosillâmes en vain
à l'appeler un quart d'heure durant. Une nuit à la belle étoile, sans
souper, ne nous offrait qu'une perspective des moins attrayantes. Je me
déshabillai donc, j'attachai mes vêtements sur ma tête et enfourchant
mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assuré, grâce
à mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se
laissait emporter.
Il n'en fut rien heureusement; j'arrivai au village, et le passeur s'en
vint immédiatement chercher mes compagnons d'infortune.
Une surprise nous attendait à Quiotepec. J'avançais au hasard dans une
obscurité profonde, lorsqu'un énergique _Quien vive_? Qui vive? m'arrêta
court: «Ami,» répondis-je, et j'avançai. Deux hommes armés gardaient le
sentier; ils me demandèrent d'où je venais, où j'allais, et l'un d'eux
me conduisit au quartier général, c'est-à-dire dans une bicoque, où le
chef d'une troupe en guenilles siégeait au milieu de son état-major.
J'ignorais à qui j'avais affaire.
Le chef en question me demanda de nouveau qui j'étais, où j'allais, et
mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant
ma qualité d'envoyé du gouvernement en mission artistique: mon
interlocuteur prit la lettre à l'envers, eut l'air d'y jeter un coup
d'oeil d'autorité, puis passa la missive à moins ignare que lui.
J'ajoutai que j'avais un compagnon, plus un domestique, et que l'Indien
passeur était allé les chercher. «C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous
verrons vos compagnons.» Il y avait bien, tant dehors que dedans, une
troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes.
Sur ces entrefaites, arriva Pedro, suivi du bagage.
--Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'écria l'un des assistants, et
là-dessus, coup de théâtre, reconnaissance, tableau! Il y eut des
_abrazos_ et des serrements de main: je fus présenté, ce qui me permit
d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en présence du _Huero
Lopez_; _huero_ veut dire blond, et comme Lopez avait les cheveux et la
barbe de cette couleur, on lui avait donné le surnom de _Huero_.
C'était un homme de trente-six à quarante ans, jeune encore, et dont la
physionomie n'avait rien de féroce; il avait cependant, dans un rayon
des plus étendus, une terrible réputation. Le _Huero Lopez_ était un
chef de voleurs émérite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages
impunis avaient groupé la fleur des sacripants de la province; la troupe
variait de cent à deux cents hommes, et comme elle commençait à devenir
respectable, le chef, depuis peu rentré en grâce auprès du gouvernement
libéral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'était plus corvéable de
la potence; loin de là, le gouvernement constitutionnel lui avait
octroyé le grade de commandant. La carrière des honneurs lui était
ouverte, il n'avait plus qu'à poursuivre.
Le _Huero Lopez_ avait dirigé sa première expédition contre Teotitlan
que nous avions quitté la veille, et dont il s'était emparé après un
assaut des plus opiniâtres.
Aussi, la soirée se passa-t-elle à raconter les hauts faits de ses
officiers, la mort du général un tel, dont voici le vainqueur, me
disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de
butin, fusillé tant de réactionnaires; l'un était mort bravement,
l'autre s'était fait tirer l'oreille; tous détails fort intéressants et
qui soulèvaient le coeur.
Cependant il s'inquiétait de notre voyage, s'étonnant que nous fussions
arrivés jusqu'à lui sans accident; puis, en bon prince, et avec une
galanterie merveilleuse, il s'informa si nous avions faim, et, sur
l'affirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de
chocolat qu'on apporta chaud et mousseux à faire plaisir, nous
promettant pour le lendemain quelque chose de plus substantiel.
Voyant mon hôte en si belle humeur, je lui contai la mésaventure de nos
bêtes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides
contre deux autres en meilleur état, me proposant de payer la
différence. Il y acquiesça de tout coeur, et remit au lendemain la
négociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin
parvenu.
Malgré tout le charme d'une réception si flatteuse, je crus prudent
d'éviter à ses hommes des tentatives inhospitalières à l'endroit de mes
bagages; aussi, le tout fut-il empilé dans la cabane même où sommeillait
le chef. De notre côté, nous dûmes songer à trouver un gîte.
Le temps était couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante;
impossible de songer à dormir sous un abri quelconque; j'étendis donc
mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue, je pris ma
selle pour oreiller et je m'endormis.
Toute la nuit, cependant, je fus agité, tourmenté par des démangeaisons
effroyables, et de gauche et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro
mon ami, s'agitaient comme moi. Quel réveil, hélas! Tous trois avions à
la figure des marques rouges et sanglantes de deux centimètres de
largeur; les bras et les jambes en portaient également, et c'était une
fureur de picotements à n'y pas tenir.
Le _talaje_, tel est le nom du charmant inconnu qui nous avait
martyrisés, est une espèce de petit ver qui, la nuit, s'attaque à tout
être étendu sur la terre; aussi les habitants de Quiotepec couchent-ils
sur des planches élevées de quelques pouces au-dessus du sol.
Au petit jour, un trompette avait sonné la _diane_, et chaque soldat,
avec l'aplomb des troupes régulières, s'était aligné pour passer une
inspection; sitôt qu'elle fut terminée, je rappelai au commandant sa
promesse de la veille, et l'on s'occupa de me choisir deux chevaux; les
miens étaient véritablement jeunes et vigoureux, quelques jours de repos
les remettraient infailliblement, et ce n'était pas en somme une
mauvaise affaire que je proposais là.
Guidé par un lieutenant du Huero, je fixai mon choix sur un alezan bas
sur jambes mais trapu, de huit à dix ans d'âge, et sur un gris pommelé
plus jeune, grande et jolie bête, gracieuse sous le harnais, et d'une
prestance remarquable. Je montai les deux, et fis avec chacun un temps
de galop; ils me parurent doux, dociles, et je me confondis en
remercîments. Ne voulant pas, de mon côté, être en reste de générosité
avec mes hôtes, je donnai cinq piastres d'étrenne au garçon qui me les
sella. À dix heures, après un déjeuner copieux, j'allai prendre congé du
futur général et je partis.
Ah! la belle chose qu'un bon cheval, pour courir le monde à travers les
sentiers d'un pays inconnu! Joyeux et fiers nous avancions, nous faisant
un jeu des plus âpres montées, et nous livrant dans les plaines à des
_fantasias_ échevelées.
Ah! la belle chose qu'un bon cheval! Ah! la poétique chose! alors que
dans une course rapide, le souffle du zéphyr vous fouette la figure
comme un vent de tempête! le doux être qu'un coursier soumis, esclave de
son frein, calme à la voix du maître ou se précipitant comme l'aquilon!
Ainsi nous chantions, Pedro et moi, célébrant les vertus de nos
compagnons nouveaux et bénissant la main qui nous les donna.
La journée fut belle assurément, et la pauvre mule fut seule à la
trouver longue. À midi, nous étions à Cuicatlan, délicieux village caché
sous la verdure aux pieds de montagnes à pic. Le soir, à six heures,
nous entrions au galop dans la rue de Don Domingillo; mais, ô terreur!
d'affreux murmures nous poursuivent; en peu d'instants les cris
augmentent, le village entier, l'alcade en tête, est à nos trousses; au
voleur! arrêtez, au voleur! Je regardais Pedro, Pedro me regardait, nous
cherchions vainement à qui pouvaient s'adresser ces cris et ces
clameurs,
Nous étions seuls dans la carrière,
Aveuglant de flots de poussière
Nos acharnés persécuteurs.
En vérité, l'illusion n'était plus permise, il fallut s'arrêter.
Ce cheval m'appartient, dit un Indien désignant l'alezan; il me fut volé
la semaine dernière, et je le réclame; tout le village m'est témoin.
Pedro se trouvait démonté. Je protestai de toutes mes forces alléguant
l'échange que j'avais fait le matin même, et le retour que j'avais
donné. Nous parvînmes, mais au pas, jusqu'à la _fonda_, où deux
Espagnols et leurs femmes étaient arrivés avant nous; je les pris pour
juges de l'affaire. Le Huero Lopez était une autorité reconnue, je
croyais avoir fait un échange honnête, et je protestai de nouveau de la
pureté de mes intentions. Ce cheval est à moi, répétait l'Indien, je
veux mon cheval; cette raison valait mieux que toutes les miennes; en
fin de compte, il me fallut parlementer.
«Venez avec moi, dis-je au féroce propriétaire, n'est-il pas juste que
j'achève ma route, et forcerez-vous ce pauvre homme à faire vingt-cinq
lieues à pied. Pedro m'appuyait, on le comprend sans peine: Venez avec
moi jusqu'à la ville, vous ramènerez votre cheval, et je payerai vos
peines.»
L'alcade trouva la proposition acceptable, et le marché fut conclu. Je
compris alors la générosité du bon Lopez; le commandant avait troqué
deux chevaux volés et qu'on pouvait lui réclamer à chaque instant, pour
deux chevaux légalement acquis et que personne ne pouvait revendiquer
comme siens; il a dû bien rire de ma simplicité. Le tour était bon
néanmoins, je ne pouvais qu'en rire moi-même; Pedro criait: Vertu, tu
n'es qu'un nom!