Plus tard, lorsque Miramon lui fut adjoint comme substitut-président,

Zuloaga le suivit en campagne, et fut escamoté six mois. Escamoté?

dira-t-on, c'est par trop fort, un président escamoté, cela ne s'est

jamais vu; en vérité, je réclame pour le Mexique, cela s'est vu, cela

s'est fait, et le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'on n'y fit

pas attention. Quinze jours après la disparition de la victime, deux

officiers rapportèrent à sa femme en deuil, l'un son épée, l'autre ses

pistolets, tout comme dans Marlborough, mais là s'arrête la comparaison.

On le crut mort. Six mois plus tard, Zuloaga reparut et le pays fut

assez ingrat pour ne point célébrer ce grand jour! On ne s'en occupa

même pas. Soyez donc président pour si peu! Miramon, qui lui succéda,

est un garçon de trente-deux à trente-quatre ans, brave, cela n'est pas

douteux, mais, m'a-t-on dit, de peu de moyens. Poussé par une femme

ambitieuse, de beaucoup d'esprit, dit-on, et bas-bleu par-dessus le

marché, il a fait son chemin et rapidement, car en dix-huit mois il

devint, de capitaine, président.

Je ne connais madame qu'indirectement, mais je puis donner sur son

compte une anecdote qui peindra mieux que toute chose au monde les

étranges moeurs de ce pays. Je tiens la chose de première main de madame

X... elle-même.

Madame X... tient à la porte de Mexico un charmant petit cabaret, avec

ombrage et jeu de boule. On dîne parfaitement chez elle; de plus, elle

est polie et avenante, ce qui ne gâte rien. Elle eut pour _commadre_,

commère, madame Miramon, alors qu'elle n'était que mademoiselle Concha

de Lombardo, ne songeant point assurément qu'un jour elle se verrait

assise sur le fauteuil présidentiel du Mexique. Ô coup du sort! vanité

des vanités! je pourrais à ce sujet me livrer à de longues

considérations philosophiques, je suis bon prince, et je passe; la loi

de succession au fauteuil est rapide au Mexique. Miramon n'est plus

président, et madame n'est plus présidente.

Ce fut à son passage au pouvoir que se rapporte _mon histoire_: en bonne

princesse qu'elle était, en charmante femme qu'elle est toujours, madame

Miramon venait visiter sa bonne amie, sa commère, madame X...

Celle-ci, honorée, comme vous le pensez bien, d'une condescendance aussi

grande, abandonnait à la hâte casseroles et poêle à frire, pour entamer

avec la présidente de longues causeries, où la politique n'était point

étrangère:

--Tu devrais bien, disait madame X... (vous voyez l'intimité!) tu

devrais bien dire à ton mari qu'il fasse telle ou telle chose, cela nous

irait, et si cela continue il perdra nos sympathies. Les impositions

forcées nous étouffent, tâche donc d'arranger cela.

--Et dis-moi, ajoutait madame X.., que feras-tu quand ton mari ne sera

plus président? car il faudra bien un jour faire place à quelque autre.

--Ah! répondait ingénument la présidente, j'irais à Paris et à Londres

voir l'impératrice et la reine.

Et la conversation roulait intéressante de la cuisine à la politique,

pour revenir aux chiffons.

M. Gavarni pourrait introduire l'anecdote dans son _Histoire de

politiquer_.

La biographie de Miramon ne manque pas également de traits d'un haut

comique; alors que substitut-président, et de fait, chef de la

république, il se livrait à l'exercice de la savate ou de la boxe avec

des ouvriers français qui chantaient la _Marseillaise_ dans un cabaret

aux portes de Mexico, la chose est vraie. Voyez-vous d'ici le président

rentrant au palais avec l'oeil au beurre noir! Plus tard, on ne l'a pas

oublié, quelque temps avant sa chute, Miramon forçait en plein jour le

coffre-fort du consulat d'Angleterre pour enlever trois millions;

j'étais présent, il y avait foule et murmures et indignation, mais ce

fut tout, et l'Angleterre ne fit que protester, et Miramon se promène

sans doute sur nos boulevards! Voilà qui est profondément triste.

Ce que je viens de raconter des Mexicains et les anecdotes qui vont

suivre n'ont point pour but de faire mépriser un peuple dont j'ai reçu

de vives marques de sympathie: loin de moi l'idée de déverser le

ridicule sur des natures bonnes au fond, mais déplorablement perverties.

Le Mexicain a, pour toutes ses faiblesses, au besoin pour tous ses

crimes, une excuse: le manque d'éducation, le défaut absolu

d'organisation sociale. Mais, en nous reportant au moyen âge, au temps

de nos guerres religieuses, et même au règne de Louis XV, nous

trouverions chez nous plus de misères et de violences de toutes sortes.

C'est l'histoire des deux chiens de Lycurgue.

Au Mexique, on ne peut s'étonner que d'une chose, c'est que, dans l'état

où se trouve la république, il n'y ait pas plus de vols et plus

d'assassinats. Enlevez à Paris sa garde de police, à la France sa

gendarmerie, et vous m'en direz des nouvelles!

Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples

qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour,

jamais il ne m'en fut cité d'exemple; l'homme d'affaires résiste en

stoïque au désespoir que peut amener une faillite, et le suicide du

négociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui

vous présente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse

d'un homme bien élevé, ne lui sourit guère. La rixe, voilà son élément;

le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il

n'a pas eu le temps d'y songer.

Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins développé chez eux?

S'ils tiennent davantage à la vie, c'est peut-être que la leur est plus

douce que la nôtre; c'est peut-être encore une affaire d'éducation. Les

Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas.

Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur

sang-froid dans la vengeance, de leur cruauté dans les exécutions

sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mérite la

nation.

Les passions et les haines enfantées par les discordes civiles couvrent

des instincts meilleurs. Le châtiment le plus légitime reçoit rarement

son exécution, s'il n'est promptement appliqué. On en est chaque jour

témoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites

qu'à travers les cris de mort au traître, l'homme engagé dans la

tourmente échappe un moment aux premiers élans du triomphe, sa vie est

assurée.

Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'énergie. Il aime trop la

paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes

turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques exécutions

rapides réduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups féroces se

changeraient en mouton paisibles.

Cette étrange apathie à laisser faire et à souffrir, leur avait attiré

d'un journaliste français l'apostrophe suivante qui ne manque pas

d'éloquence et qu'ils ne lui pardonnèrent jamais.

«Ce n'était pas de l'_atole_, leur disait-il, qui coulait dans les

veines de la Convention.» L'_atole_ est une solution fade et liquide de

farine de maïs et d'eau.

Quelle que soit donc la férocité que nous ayons vue régner dans les

trois dernières années de lutte, ne faisons point retomber sur les

instincts nationaux les scènes désolantes dont le Mexique a été le

théâtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la

moralité des gens de bien et donner pour type du caractère social en

France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours.

Le voleur, au Mexique, ne peut être considéré sous le même point de vue

que chez nous: ce n'est pas un scélérat, c'est un homme comme tout le

monde... au Mexique. «Certes, me disait un ami, je n'ai nul goût à

m'approprier sans façon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envié le

sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette

d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vanté,

comblé d'éloges, et les salons comme les ruelles mal famées

applaudissent à ses ingénieux hauts faits.»

Le Mexicain aime à conter les aventures où il a figuré comme victime; il

ne s'en plaint pas; les grands événements l'intéressent, les petits

accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien

élevés se montrer du doigt, en étouffant de rire, un apprenti filou qui

escamotait, à vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel

ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche

déserte.

Les voleurs de mérite sont bien connus: on les rencontre parfois dans la

rue; on les salue affectueusement, plusieurs même s'empressent à leur

serrer la main. Dans les circonstances graves, les juges trouvent

difficilement des témoignages pour condamner un coupable: personne n'a

jamais rien vu; on craint de se faire une querelle avec l'accusé devenu

libre ou avec ses amis; on se laisse voler, dans la crainte de se faire

un mauvais parti.

Au Mexique, le jeu est dans les moeurs, comme le vol. Les maisons de

_monte_ sont tenues par les gens les plus honorables, qui parlent

volontiers de leurs occupations incessantes et qui tonnent contre

l'oisiveté, mère de tous les vices. Dans les grandes fêtes du tripot, à

San Agustin par exemple, on rencontre des familles au complet, grands

parents et petits-enfants, qui s'encouragent mutuellement à tenter les

hasards du sort et qui trouveront toujours une bourse ouverte pour les

aider à conjurer les malheurs de la fortune.

En 1854, un sacristain de San Francisco, bien connu pour sa dévotion,

eut l'idée suivante: il feignit avoir gagné le lot de vingt mille

piastres (cent mille francs) à la loterie de la Havane. Le bruit s'en

répandit et chacun de féliciter l'heureux sacristain. Lui, cependant,

voulut rendre grâce au ciel d'une faveur si grande; il organisa donc une

cérémonie religieuse d'une pompe exceptionnelle: le haut clergé serait

présent et l'évêque (moyennant salaire) devait y faire un sermon sur la

bienveillance du Seigneur s'étendant à la réussite des gens pieux;

c'était de circonstance.

La grande société de la ville était invitée; mais pour une fête aussi

prônée, le mobilier des églises ne devait point suffire, et le

sacristain s'en fut quêter, dans toutes les maisons riches, les objets

de luxe servant au culte particulier de chacun. On s'empressa de lui

fournir chandeliers d'or et d'argent massif, parures de la Vierge et de

l'Enfant Jésus, broderies précieuses, perles et diamants: il y en eut

pour une somme considérable.

Tout se passa bien; le sermon de monseigneur fut des plus éloquents, la

cérémonie splendide.

Le soir, pour couronner la fête, le sacristain fûté disparaissait avec

toutes les richesses d'emprunt qu'on ne put jamais retrouver. Le tour

passa pour bien joué, l'on ne fit qu'en rire. Voilà de la tolérance.

Un prêtre me racontait qu'il existe, à San Hypolito (l'hôpital des fous

à Mexico), une image de la Vierge, d'un caractère particulier: elle est

fort laide et presque noire, se rapprochant du type indien. Les filles

publiques de la ville l'ont en grande vénération et viennent chaque jour

la supplier de leur accorder pour la nuit une ample moisson d'amants.

Lorsque le hasard a favorisé le commerce de ces malheureuses et qu'elles

se trouvent satisfaites du produit de leurs charmes, elles s'empressent

auprès de la Vierge pour la remercier de ses faveurs, et lui offrent en

reconnaissance, une partie de leur gain, la priant de leur continuer sa

toute-puissante protection.

Voilà, certes, vis-à-vis de l'Immaculée-Conception, un singulier genre

de piété.

Pendant mon séjour à Mexico, un Mexicain ou un Espagnol se prit de

querelle avec un Français. La scène se passait au café, devant de

nombreux témoins. Il y eut voies de fait, une rencontre fut décidée. On

prit rendez-vous, pour le lendemain cinq heures, à l'Alameda. Notre

compatriote attendait son adversaire en retard et désespérait déjà de le

voir arriver. Au moment de partir, celui-ci parut à cheval, suivi d'un

domestique: il mit pied à terre et s'approcha; un ample manteau le

couvrait en entier, de manière à cacher ses mouvements. Il aborda le

Français en souriant, et quand il fut à deux pas du malheureux qui

s'attendait à des excuses, il le renversa d'un coup de pistolet qu'il

avait sous son manteau: le misérable n'avait pas même osé montrer son

arme. L'homme à terre, l'assassin remonta tranquillement à cheval et

disparut. Voilà du courage.

Au temps de nos démêlés avec le Mexique, lors de l'occupation de

Vera-Cruz par l'amiral Baudin et de la prise de San Juan de Ulloa par le

prince de Joinville, Mexico se trouvait dans une agitation

extraordinaire.

Il y avait des élans de patriotisme et des bravades insolentes à

l'adresse de nos malheureux compatriotes. Un jour, au café de la Gran

Sociedad, trois officiers, parlant de l'armée française d'occupation,

s'étaient échauffés outre mesure, et les motions les plus bizarres se

succédaient sans relâche.

--Moi, disait l'un, que Santa-Anna me donne un régiment, et je me charge

de mettre tous ces _gavachos_ (terme de mépris) à la raison.--Moi,

disait l'autre, j'irai les lasser jusque sur leurs vaisseaux.--Par la

sambleu! s'écria le troisième, vous n'êtes que deux bravaches; je

voudrais, moi, les tenir là, leur enfoncer mon épée dans le coeur et me

la passer fumante sur les lèvres!

--Toi, lui dit un Français bien connu pour ses aventures extraordinaires

et mort depuis peu, toi, mon bonhomme, tu passerais avec délices sur tes

lèvres une épée teinte de sang français? Tiens, voilà ce que tu te

passeras. Et, joignant le geste à la parole, il lui cira deux fois la

moustache avec son doigt. Le Mexicain, stupéfait, garda l'outrage.

Voilà de la forfanterie.

À propos d'officiers, il est avéré qu'au Mexique, pour une armée de

trente ou quarante mille soldats, le nombre des généraux suffirait aux

cadres de deux millions d'hommes; quant à l'état-major, colonels,

lieutenants colonels, etc., le chiffre paraîtrait improbable. La fortune

de tous ces parvenus est du reste singulière; pour quelques chefs sortis

de l'école militaire de _Chapultepec_, la statistique, s'il y avait

lieu, fournirait une quantité prodigieuse d'officiers supérieurs sortis

des classes les plus infimes, dont quelques-uns ne savent pas écrire, et

dont la majeure partie ne doit ses épaulettes à grains d'épinard qu'à

des exploits peu chevaleresques, accomplis sur les grandes routes de la

république: de ce nombre, il faut citer C..., ancien épicier d'Orizaba,

dont la renommée au Mexique est des plus impopulaires, et dont les

exactions sont devenues proverbiales. Il paya, dit-on, 500,000 fr. à

M... le droit d'expédition contre la ville libérale d'Oaxaca qu'il

abandonna ruinée après trois mois d'occupation. Marquez, dont on vante

les talents militaires et dont la cruauté au-dessus de tout éloge reçut

une éclatante consécration dans les massacres de Tacubaya.

L'un voiturier, l'autre chapelier, un autre, ancien laquais à

l'ambassade de Guatémala, conquit en une année son titre de général, et

gouvernait en dictateur la vallée de Mexico. Le plus remarquable de

tous, paillasse émérite dans un cirque de province, se trouvait, cinq

ans plus tard, gouverneur de la capitale, sous la présidence de M...

Jamais la fortune inconstante ne distribua plus au hasard distinction

plus imméritée.

Tous ces hommes à demi-solde, ou sans autre paye que de rares

gratifications, ne reculent devant aucune violence pour assurer une

existence précaire (en campagne du moins): dénués de principes, sans

autre éducation que celle donnée par le frottement des villes, privés de

sens moral qu'on perdrait à moins, leurs expéditions dans les provinces

rappellent les razzias des Bédouins ou les rafles des boucaniers de la

Tortue. Généreux comme des voleurs, dirait Beaumarchais, ils satisfont

largement aux caprices des leurs; les coffres vides, ils demandent au

crédit les satisfactions d'une prodigalité sans pudeur, quitte à nier

leurs dettes avec une assurance impassible, trop souvent justifiée par

la complaisance d'un juge ami ou de témoins sans vergogne. L'audace

néanmoins réussit quelquefois à les confondre, et l'intimidation sait

arracher de leurs mains ce que la sentence d'un jugement ne saurait

obtenir.

Je peux donner à l'appui l'anecdote suivante: Mr M... avait depuis

longtemps, auprès du général Valencia, une facture en souffrance;

démarches, visites, citations, tout était vain: Son Excellence

invisible se refusait à tout accommodement comme à tout à compte; son

palais cependant retentissait de cliquetis joyeux et de bruits de fête;

bals et dîners s'y succédaient sans relâche; mais Son Excellence ne

payait pas. Mr M..., à bout de patience, pénètre un soir sans

invitation dans la salle de bal, armé de sa terrible facture. Il y avait

foule: on jouait, on dansait, et le général faisait avec grandeur les

honneurs de sa maison; en apercevant Mr M..., sa figure perdit de sa

sérénité, mais trop bien appris pour laisser rien voir de la surprise

que lui causait l'intempestive apparition de son créancier, ou plutôt

craignant un éclat, il s'empressa près de son nouvel hôte.

--Eh! mon fils, quel honneur! voilà qui est bien, et je ne m'attendais

pas à pareille fortune. Puis appelant un domestique:

--Holà! Pablo, s'écria-t-il, du champagne par ici.

--Général, répond Mr M..., je ne suis point ici pour danser, mais

pour exiger le montant de ma facture; voilà vingt fois qu'au palais et

chez vous on me refuse votre porte: vous avez été jusqu'à ce jour

insolvable et introuvable à la fois, il me faut mon argent.

L'Excellence pâlit affreusement, et le menaça tout bas de le faire jeter

par la fenêtre; mais le créancier élevant la voix, il le pria poliment

de passer dans son cabinet, et fermant la porte à clef:

--À nous deux, lui dit-il, d'une voix terrible, et, mêlant à ses menaces

d'affreux blasphèmes, il saisit une canne: on eût dit que le dernier

jour de Mr M... était arrivé. Mais, sans se déconcerter le moins du

monde, le créancier s'approcha d'un air résolu, et saisissant Son

Excellence au collet:

--Mettez bas cette canne, lui dit-il, et surtout payez, ou, par la

corbleu! je vous étrangle comme un poulet. L'Excellence lâcha le bâton,

et du ton le plus naturel et le plus amical:

--Allons! mauvaise tête, lui dit-il, pas de scandale, voilà ton argent;

et, fouillant dans un tiroir, il paya le tout en or au créancier presque

épouvanté de son succès.

Depuis lors, ils furent toujours amis, et le général, ou payait

comptant, ou faisait des dupes ailleurs.

La composition des cours de justice est aussi remarquable que celle de

l'armée, et je ne sais si l'épithète de vénale est suffisante pour

caractériser les manoeuvres de certains juges.

L'anecdote suivante en peut donner une idée; je fus témoin de la chose

et je puis parler _de visu_: Un de mes amis se trouvait en procès avec

un avocat de la plus déplorable réputation; il s'agissait d'une somme

réclamée par ce dernier, et qu'à tort ou raison, il prétendait ne pas

devoir; les antécédents de mon ami plaidaient en sa faveur: c'était la

première fois qu'il se trouvait en discussion pour affaire de ce genre,

et l'avocat bien connu pour ses chantages avérés, comme pour une

conduite des plus compromettantes; une simple information devait

éclairer la religion du tribunal.

Le jour de la citation, et en présence du juge, X. déclara sous serment

ne pas devoir, expliquant l'origine du débat, et se proposant de citer

trois témoins à l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de

même; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle.

L'affaire fut renvoyée à huitaine. X. s'en fut tranquille: les témoins

étaient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagnée. Pendant

l'intervalle, il reçut la visite du juge en personne, qui, tout en

causant art, commerce et théâtre, sut adroitement amener l'objet du

procès.

--Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du

fait, et vos témoins sont inutiles.

Il s'étendit alors en épithètes vigoureuses sur la conduite de l'avocat,

et partit en accablant X. de louanges métaphoriques.

--Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme

d'affaire pour entendre le prononcé du jugement.

Huit jours après, mon trop confiant ami était condamné à payer la somme

en question, plus les frais, etc. Toute réflexion serait ici superflue:

les deux fripons avaient partagé.

En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionnée pour

les fêtes et le jeu, si attachée à ses vieilles superstitions et à ses

vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prétentieuse, si

voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans

administration, sans police, sans moeurs et sans lois, il vous passe

d'étranges idées sur le sort réservé à cette immense république.

Quarante années de luttes, de guerres civiles et de dévastations

effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois

d'arrêt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au

moment que tout doit succomber.

C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes

plus au siècle des conquêtes, l'on jette en vain sur le vieux monde un

regard interrogateur; le Mexicain lui-même ne saurait à quelle puissance

s'adresser pour fonder, dans sa patrie dévastée, un ordre régulier et

des institutions qui lui manquent.

Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours présentes; il

aime le Français et respecte l'Anglais; quant à l'Américain, il en

éprouve une terreur indéfinissable: il semble qu'il devine en lui le

futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race.

Tout faisait présager ce résultat, et quoique le nombre des Américains

soit fort réduit dans ses provinces, le Mexique néanmoins, encerclé dans

les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrésistible ascendant.

Au nord, la Californie, dans son incroyable prospérité, menaçait déjà

ses frontières et convoitait la Sonora; au nord-est et à l'est le

Nouveau-Mexique et le Texas cédés par Santa-Anna, avaient jeté jusqu'au

centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud

n'était plus qu'une colonie américaine.

Il était réservé à la France de secouer le Mexique de son

engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le

cataclysme d'un grand peuple et le génie d'un grand prince, pour

l'arracher à la pente fatale qui l'entraînait à l'Amérique.

La scission des États-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous

l'influence européenne, et l'expédition actuelle assure à la France une

prépondérance sans conteste sur cette contrée la plus riche du globe.

À son origine, l'expédition alliée, dirigée dans le simple but d'une

réclamation de créance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et

ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un débiteur insolvable.

Le Mexique, dans l'état où l'a réduit la guerre civile, privé de

ressources et malgré la meilleure volonté du monde, n'aurait pu

rembourser la moindre échéance, et la saisie de ses douanes ne pouvait

que le précipiter dans de nouveaux désordres. Mais il semble que la

Providence ouvre à ce pays une perspective nouvelle.

Aujourd'hui le Mexique lui-même ne peut qu'applaudir au succès et au

développement de l'expédition française. Libérale, la France ne peut que

lui imposer un régime libéral, et les clameurs des partis n'en

imposeront point à la clairvoyance de l'empereur.

L'Amérique seule protestera; mais, abattue déjà par l'effroyable guerre

qui la dévore, réduite à l'impuissance par la reconnaissance probable du

Sud, elle ne pourra qu'assister d'un oeil jaloux à la renaissance du

magnifique empire qui lui échappe.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 10 / 30 段