Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec

personnages grandeur nature, représentant des scènes religieuses, les

martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu célèbre. Toutes ces

physionomies muettes, dans l'extase de la prière ou de la douleur,

n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont

que dislocations, bûchers, supplices de tous genres.

Parmi ces personnages, les uns lèvent au ciel leur tête coupée dont le

sang les inonde, d'autres vous tendent à l'envi leurs moignons sanglants

ou leurs membres calcinés. Un dégoût invincible envahit tout votre être;

vous vous reportez à ces temps de sainte fureur où l'on béatifiait la

souffrance, où l'on avait soif de supplice et vous bénissez le ciel de

vous avoir fait naître dans un siècle moins barbare, où Dieu se contente

d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices.

La Mercie possède encore une belle bibliothèque où l'amateur pourrait

découvrir des trésors; et le choeur de l'église, composé d'une centaine

de siéges en chêne sculpté, est un des plus beaux que je connaisse.

Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possède Mexico.

Placé en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un

faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amène à

Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, ornée

d'une façade fort médiocre. Au centre, un aigle, aux ailes déployées,

soutient un écu meublé des armes de la ville. De chaque côté, des

colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures

symboliques de l'Amérique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases à

moitié brisés. Suivant les historiens de la conquête et les anciens

auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient

remplacé l'ancien aqueduc de Montézuma, bâti par Netzahualcoyotl, roi de

Texcoco, sous le règne de Izcoatl, c'est-à-dire de 1427 à 1440. Nous

lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de

Chapultepec à la capitale. La bâtisse était un mélange de pierre et de

mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas.

Ces aqueducs occupaient une chaussée qui leur était exclusivement

réservée, et amenaient l'eau jusqu'à la ville et de là dans les palais

impériaux.

Quoique l'aqueduc fût double, l'eau n'était fournie que par un seul à la

fois, facilitant ainsi la réparation de l'autre, afin que l'eau arrivât

toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus

de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours,

qui laissent tomber les leurs en ruine.

En parcourant les environs de Mexico, on trouve à Popotlan, à deux

lieues environ de la ville, l'un des plus poétiques souvenirs de la

conquête. Ce fut à l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprès) que Cortez vint

reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable défaite du

1er juillet. L'arbre fut appelé depuis: Arbre de la nuit triste.

Rappelons rapidement les causes qui amenèrent ce déplorable événement.

Montézuma était prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine,

voulant encore fêter son roi dans les fers, offrit au monarque

malheureux un bal, dans le palais même qui lui servait de prison.

Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre

la réunion qu'à la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient

sans armes. Le palais se remplit, à l'heure fixée, des nobles mexicains

vêtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus

précieux. C'était un océan de plumes aux vives couleurs, une richesse

incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et

de pierres précieuses. À l'aspect de tant de richesse, les Espagnols

furent éblouis, leur convoitise s'éveilla terrible, leurs regards

s'allumèrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunité

leur fit commettre la plus infâme des trahisons. D'un commun accord, ils

se précipitèrent comme des tigres sur la noblesse sans défense, et se

gorgèrent à l'envi de carnage et d'or.

La nation frémit à la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect

inspiré par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste,

était absent, et l'on comptait sur sa justice et le châtiment des

coupables.

Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entrée fut

triomphale. Aveuglé par le succès, Cortez se borna à quelques

réprimandes, espérant que le temps apaiserait l'indignation populaire.

Mais le désespoir et la colère des Mexicains arrivèrent à leur

paroxysme, et la mort de Montézuma ne permit plus l'espérance d'aucun

arrangement. Ce fut alors une guerre à mort, sans trêve ni merci. Les

arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot

toujours renouvelé d'assaillants désespérés. Les Espagnols indécis,

troublés, durent songer à la retraite. Cortez lui-même perdit en cette

circonstance la présence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonné.

Devant l'énormité du péril, son courage chancela; il voulut fuir et crut

déguiser sa retraite à la faveur d'une nuit pluvieuse.

La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses alliés, abandonna donc

cette ville, témoin de tant de triomphes. Chaque soldat chargé d'or

suivait péniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrêtait sa

marche, la ville était silencieuse. Quelques heures encore tout était

sauvé. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des

milliers de guerriers surgirent de tous côtés. Ce fut une mêlée

horrible, un mélange épouvantable de cris de douleur et de hurlements de

rage, un combat sans nom, où l'élite de la troupe espagnole périt sans

gloire dans les eaux bourbeuses des fossés et sous la hache impitoyable

des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval échappent avec

peine, suivis d'une poignée des leurs. Ils fuient et s'éloignent

désespérés, n'osant rappeler cette nuit sanglante.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Popotlan où Cortez, pleurant, dit-on, vint

s'étendre sous le vieux cyprès.

«Ô Cortez! s'écrie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous,

valeureux comme Thésée, mais insatiables comme Cacus, vous ne méritez

pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'être les apôtres de la

civilisation, votre valeur n'a servi qu'à l'abrutissement du peuple dont

vous deviez améliorer le sort en l'initiant aux mystères d'une destinée

supérieure.

«Que reste-t-il de vos actions héroïques? Un peuple déchu de son

ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonçant chaque

jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures;

une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre décrépit et solitaire, devant

bientôt mêler ses cendres à celles des malheureux dont il rappelle le

souvenir funèbre.»

C'est encore à notre savant ami, M. Jules Laverrière, que le voyageur de

la vallée de Mexico doit la découverte des ruines de Tlalmanalco et

quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne

connaît le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux

dépeindre. À une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers

les volcans, monte une petite côte, passe devant la magnifique filature

de Miraflores, et se trouve, à quelques milles au delà, devant le

village à demi ruiné de Tlalmanalco. Au milieu du cimetière, près de

l'église moderne, s'élèvent les superbes arceaux dont la création

remonte aux premiers temps de la conquête. Ces ruines, selon M.

Laverrière, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les

travaux restèrent inachevés.

L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme

des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du

gothique et de la renaissance. La création est toute espagnole et

reporte l'imagination de la cathédrale de Burgos à l'Alhambra.

L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique

et mi-symbolique.

Mais si le dessin est espagnol, l'exécution est toute mexicaine, et

l'ensemble de l'oeuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines

de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne

retrouve nulle part rien qui leur puisse être comparé.

Il reste au voyageur, pour bien connaître la vallée, à faire une

excursion à San Agustin, à Tacubaya et à Nuestra Señora de Guadalupe.

San Agustin est un assez joli village à quatre lieues au sud de Mexico.

Toute sa célébrité lui vient du jeu qui, à la fête patronale, attire les

Mexicains et les étrangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut

avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à cette réunion

extraordinaire, où la dignité la plus exquise préside aux arrêts de

l'aveugle déesse.

Dans une salle immense s'étend un vaste tapis vert, disparaissant sous

des amas d'or. On y joue au _monte_, espèce de lansquenet. Le banquier

n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilités sont bien partagées,

à l'opposé des jeux de Hombourg, qui sont une véritable duperie.

L'enjeu est considérable; rien ne vient contrarier la chance du joueur,

la ponte étant illimitée.

Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de

la banque sur table, c'est-à-dire de quatre à cinq cent mille francs.

Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare,

mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce résultat.

Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'étalent

et s'appellent. Perdants ou gagnants reçoivent ou repontent sans qu'un

geste malheureux ou qu'une parole déplacée vienne interrompre la partie

qui se continue. Au milieu de cette assemblée où se déroulent à chaque

instant les péripéties de la plus terrible des passions humaines, on

entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant,

s'éloignent désespérés!

On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un

domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille

francs). Il s'arrête, regarde un instant les coups, combine, observe,

calcule et se décidant pour une carte qui lui plaît, dépose comme enjeu

la somme entière.

Le croupier appelle, il écoute sans émotion apparente, gagne ou perd

avec le même calme, allume tranquillement une cigarette et se retire.

Les fêtes de Tacubaya n'ont point la même célébrité; on y joue comme

partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la propriété

de don Manuel Escandon, résidence délicieuse, entourée d'eau, coupée de

lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un

horticulteur émérite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage à

l'urbanité charmante du propriétaire de la villa et de son neveu don

Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grâce.

Guadalupe est un village à deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de

fer vous y mène en quelques minutes.

Guadalupe est le grand pèlerinage du Mexique, et l'église se trouve sur

le Tepeyac même où Tonantzin, la mère des dieux mexicains, respirait les

vapeurs du copal, aux lieux où fumait le sang des victimes humaines. La

Vierge y possède une chapelle privilégiée où les miracles se succèdent

sans relâche. Placée au sommet d'une pointe de rocher relié à la chaîne

principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde

Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'oeil tout le panorama de

la vallée.

Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dôme

magnifique, prodigue moyennant redevance, à tous les infirmes du globe,

les vertus curatives de ses eaux sacrées.

Chaque jour, l'Indien crédule y vient renouveler sa provision épuisée,

réciter ses humbles prières aux pieds de la Vierge, et s'en retourne

satisfait d'avoir un instant contemplé la divine image. Les jours de

fête, c'est une masse énorme de population accourue de tous les points

du Mexique; tous les costumes y sont réunis, tous les types s'y

confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les

marchands de toute espèce étalent aux yeux des promeneurs des fruits de

tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes

galettes à la graisse rance, dont l'odeur vous prend à la gorge. Le

_pulque_ coule à plein bord. Vous vous retirez fatigué de ces bruits, la

tête embarrassée par ces parfums de rôtisseur, couvert de poussière, et

vous rentrez avec une vague réminiscence de la foire aux jambons de

Paris.

IV

ANECDOTES ET RÉFLEXIONS

Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques

esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur

au fait de coutumes qu'il ne connaît guère.

Mon dessein, en écrivant ces lignes, n'est point de faire de la

politique pas plus actuelle que rétrospective; car, malgré tout mon

désir d'être juste dans mes appréciations, il se pourrait que, malgré

moi, mes sympathies se déclarassent pour tel ou tel, chose bien égale au

lecteur assurément.

Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et

tout aussi indépendant envers le parti de l'Église, que je respecte,

qu'envers le parti libéral, qu'on blâme aujourd'hui. Des deux côtés,

les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est

une affaire d'appréciation.

Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au

Mexique, le possible n'est guère vraisemblable, et les on dit pourraient

m'attirer des contradictions.

Je laisse dormir le passé. Il m'est dur néanmoins de ne pouvoir faire

preuve d'érudition sur la conquête, les vice-rois, l'indépendance; sur

l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui

jouit tranquillement de ses rentes.

J'arrive à Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement à

Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chassé par Zuloaga son ami, Osollo,

un charmant garçon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son

plaisir. À cette époque, j'arrivais précisément à Mexico, et j'avais à

peine eu le temps de me choisir un gîte, lorsque j'aperçus quelques

_leperos_ amoncelant des pavés dans la rue.

Il y avait là-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et,

m'informant aussitôt, j'appris avec étonnement que nous étions en

révolution. Je ne m'en doutais vraiment pas.

En effet, la citadelle s'était prononcée; elle avait pour elle le

couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en

outre, arrivaient à toute vapeur.

Comonfort tenait le palais, la cathédrale et San Francisco.

J'ai dit, au précédent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est

une charge de mauvais goût, qui, malheureusement, au Mexique se

renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre

eux; mais les étrangers en souffrent et leurs intérêts sont cruellement

compromis.

Bref, chacun fit ses barricades, face à face, à courte distance les uns

des autres, sans plus se déranger que s'il se fût agi du barrage d'un

ruisseau ou du dépavage d'une rue: s'arrêtant, prenant haleine,

soulevant un pavé, se lançant une injure, quelque chose d'énorme, par

exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort

orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question,

et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades

terminées, chacun se trouvait parfaitement à l'abri.

Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur.

Pour les principes nouveaux proclamés par Zuloaga et Ce, je me

dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre à tous les

plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs.

Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins

légers, je vous prie de le croire, à la descente qu'à la montée: c'est

là certainement le seul et véritable plan, s'enrichir; et il est bon,

soyez-en sûr, car on ne recommencerait pas aussi souvent.

En somme, et avec de la bonne volonté, je me suis aperçu d'une chose:

c'est que le clergé et l'armée voulaient conserver le privilége d'être

jugés par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie

intelligente et éclairée de la nation n'entendait pas de cette oreille.

C'est peut-être mauvaise volonté de sa part, entêtement ou mauvaise

entente de ses intérêts. Je me rappelle cependant qu'en France,

autrefois, on avait réclamé contre cette manière de faire. De plus, le

clergé veut conserver ses biens; il possède comme les deux tiers du

Mexique. On les lui a donnés, n'est-il pas juste qu'il les garde?

Voilà toute la guerre; et depuis tantôt quarante ans, l'un tire à hue et

l'autre à dia: «Je les garderai... tu ne les garderas pas.»

Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison:

j'étais aux premières loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis

nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler.

Chacun faisait son devoir et tirait, en détournant la tête, sur des

ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je

n'apercevais pas le plus petit plumet à l'horizon.

Néanmoins, je fus obligé de me retirer de ma loge d'avant-scène: une

balle, puis deux frappèrent la console de la fenêtre, une autre entra

dans l'appartement. Je compris que c'était bien à moi que s'adressait

cette plaisanterie. Je me retirai. C'est là, du reste, le côté plaisant

de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant

ou l'étranger risque fort d'attraper une balle égarée.

Ce fut alors que, pour la première fois, j'aperçus le président

Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et

encourageant les siens. Malgré tout, l'enthousiasme baissait

visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier

écu.

Comonfort est un gros bonhomme tirant à l'obésité, un peu mou, m'a-t-on

dit, mais plein de coeur et trop clément. Ceux qui le chassèrent furent

tous ses obligés.

Les partis étaient en présence depuis huit jours: cela devenait gênant

et menaçait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et

l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit

à onze heures du matin, on avait vacance. C'était alors des visites de

l'un à l'autre, une poignée de main par-ci, une injure par-là, et

cependant, les cuisinières allaient aux provisions, de manière que

personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charité des

deux parts.

De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des défis; l'un d'eux,

je ne sais plus lequel, proposa donc à l'autre une bataille en rase

campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser

avec fureur et s'écriant: «Sortons, monsieur, sortons,» et ne sortant

jamais. Cela me fit cet effet-là, car ni l'un ni l'autre ne voulut

sortir, se trouvant bien où il était; jusqu'à ce que, je l'ai dit plus

haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passèrent à

l'ennemi qui en avait.

Comonfort se retira donc sans être inquiété. Ces messieurs entrèrent au

palais; il y avait foule; les cloches sonnaient à toute volée, et ce fut

vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions

sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'étaient des

cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis

les courbettes de ces jours, les dévouements et les protestations, toute

la comédie du succès. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place

et que les grands chapeaux à la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je

compris que le clergé devait avoir gagné quelque chose, et je m'en

réjouis fort.

Ce n'était partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les

autres et je lus celles-là; c'est toujours, on le sait, la même

histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que

chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le coeur balance, car

tous deux volent impunément.

Les rues de Mexico, pendant ces jours de fête, offraient un spectacle

vraiment singulier; la foule se composait surtout de _leperos_, tous

plus ou moins chargés de pièces de coton ou d'indienne gagnées dans

leur zèle à rétablir la circulation; il faut ajouter que quelques

barricades étaient faites avec des ballots d'étoffes et que ces

dépouilles étaient étrangères et ne coûtaient rien à la nation.

Il y avait, parsemant la foule, un grand nombre de moines et de

_padres_. Chacun d'eux jouit d'une physionomie toute particulière, et

j'en veux dire quelque chose.

Le père de la Mercie est sombre d'habitude; il porte en lui quelque

chose de la désolation de son couvent et s'occupe de science. On le voit

rarement faire l'oeil aux passantes.

L'augustin a quelque chose de dégagé dans sa marche et de guerrier dans

son attitude; cela n'a point droit de surprendre; il a vu tant de

_pronunciamentos_, ses cloîtres ont si souvent servi de casernes et ses

clochers de forteresses, que le soldat a déteint sur lui.

Le dominicain regrette l'inquisition; mais, quant au franciscain, c'est

la perle des moines, il est tout a l'amour. Bien des fois je l'ai vu

poursuivant les belles filles dans les rues; indifférent à l'âge; au

type, à la naissance, il a pour toutes des sourires aussi bien que des

bénédictions.

Quelques dames cependant n'acceptent pas comme pain bénit des

propositions au moins déplacées, et je puis parler d'une charmante

Française qui n'échappa qu'avec peine aux obsessions de l'un d'eux.

L'enragé, car il faut être enragé vraiment, ne se rebutait point devant

l'indignation de notre compatriote; il continuait à lui sourire malgré

ses gestes d'horreur, et, croyant mieux faire ou se rappelant peut-être

le «_vous m'en direz tant_» d'une femme célèbre, il tira de sa poche une

poignée d'onces; nouvelle galanterie qui força la dame en question à se

réfugier chez moi. Pour lui, inébranlable dans sa persévérance et

sachant du ciel que frappant on vous ouvre, il se planta devant la porte

et attendit.

--Tenez, le voilà, me disait cette pauvre femme, me montrant son

persécuteur; le voilà, le monstre, s'écriait-elle avec indignation.

Pour lui, touchant effet de la charité chrétienne, il lui rendait baiser

pour injure.

Mais il ne suffit pas de chanter victoire, et rien n'est fait, s'il

reste quelque chose à faire; on connaît la phrase, elle a beaucoup

servi, et Miramon, qui s'efforçait de copier l'immortel général de

l'armée d'Italie, en bourra plus tard ses proclamations. Voilà comme on

abuse des plus belles choses.

Une fois donc le pouvoir organisé, c'est-à-dire Zuloaga nommé président,

les factieux de la veille poursuivirent les rebelles du lendemain; ces

changements sont de tous les siècles, de tous les pays et ne blessent

personne. Osollo fut donc nommé général en chef de l'expédition; il

partit. C'était un charmant garçon qui donnait à tous de grandes

espérances; une victoire le rendit célèbre, mais il ne fit que passer,

on l'oublia. Étrange chose que la renommée! il avait l'âme généreuse,

l'éducation française, les idées libérales; quelques paroles imprudentes

le trahirent, une colique l'emporta en quelques jours. Miramon lui

succéda. Vous avez peut-être entendu prononcer ce nom-là; nous en dirons

quelque chose tout à l'heure, j'ai hâte d'arriver à Zuloaga.

Je ne puis parler qu'avec respect d'un aussi haut personnage, un

président n'est pas un homme ordinaire, et celui-ci moins que tout

autre. M. Zuloaga fut croupier de jeu dans un établissement de _monte_

puis général; ici, j'ai quelque doute: fut-il premièrement général et

croupier par la suite; le cas est incertain, je crois qu'il cumulait.

Arrivé à la présidence, il y réussit peu, et son passage aux affaires

n'a de saillant que deux aventures que l'on croira difficilement, et qui

sont parfaitement vraies.

On célébrait la fête de l'indépendance et Zuloaga présidait à l'Alameda

une assemblée de députés et de fonctionnaires publics; on parlait des

jours immortels, des héros de l'indépendance, Hidalgo, Morelos,

Iturbide, beaux discours et vaines paroles; quand un inconnu s'avança

tenant à la main un jeu de cartes sale, et le jeta à la figure du

président: la cérémonie se trouva, on le comprend, interrompue. Chacun

s'empressa autour du premier fonctionnaire de l'État; mais lui, en homme

qui sait vivre et qui connaît les cartes, et qui sait tout ce qu'on

peut attendre de leurs bizarres caprices, s'essuya la figure avec le

calme d'une grande âme, et la séance continua. Quant à l'audacieux, il

avait disparu.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 9 / 30 段