dépense trois soirées par semaines: quant à la Mexicaine, elle y vient
toujours élégante et parée comme les ladies de Hay-Market ou de
Drury-Lane. Chaque représentation exige une toilette nouvelle, et elle
se soumet à l'exigence, vous le pensez, avec bonheur.
L'été, c'est le cirque, les combats de taureaux, combats anodins, où la
victime, toujours la même, vient régulièrement s'enferrer sur la lame de
l'_espada_.
Le jeu des taureaux n'a véritablement d'attrait que la première fois
qu'on y assiste. L'oeil s'amuse de cette mise en scène brillante, des
costumes élégants et légers des _banderilleras_, de leurs voiles
multicolores, de la tenue matamoresque des _picadores_ et des
chamarrures de l'_espada_.
L'entrée du taureau vous émeut; il semble que rien ne doive résister à
l'élan de la bête furieuse, et le _picador_ imprudent qui l'oserait
affronter serait culbuté sans merci; mais tourmenté par les
_banderilleras_, aveuglé par leurs voiles trompeurs, il épuise en vain
sa rage contre d'insaisissables ennemis; le _picador_ n'arrive que
lorsque, écumant, essoufflé, à demi vaincu, il ne se précipite plus
qu'en un choc souvent impuissant sur la rosse qu'on lui sacrifie
d'avance. Souvent aussi le directeur du cirque ne lance sur l'arène que
des taureaux en bas âge, roquets de taureaux dont le peuple hue l'entrée
(_fuera la vacca!_ à la porte la vache!), et qu'on remplace quelquefois
pour le satisfaire.
L'Alameda est un joli parc situé au centre de Mexico; de beaux ombrages,
des fleurs malgré l'incurie des gardiens, de l'eau vive, une fontaine,
en font un lieu de promenade assez agréable, mais presque uniquement à
l'usage des enfants et des gens paisibles. Là, l'homme studieux arrive
avec son livre, la _china_ (grisette) y donne ses rendez-vous, quelques
dames aussi parfois. Le Français y domine. Ceci me rappelle que je ne
dois pas oublier mes compatriotes.
La société française à Mexico est composée de gens énergiques qui,
partis de bas, sont arrivés à la fortune grâce à un travail obstiné et à
des facultés incontestables. Presque tous libéraux, ils infusent au
Mexique des principes qui ne sont point du goût des conservateurs: aussi
ont-ils les vives sympathies des uns et la haine envenimée des autres.
La colonie française a grandement souffert sous la présidence de
Miramon, dont les emprunts forcés se renouvelaient chaque jour. Comme
partout à l'étranger, les Français de Mexico se dénigrent entre eux, les
femmes s'y jalousent avec fureur, et la colonie n'y est guère qu'un
immense foyer de cancans.
La promenade des «Chaînes» qui s'étend au pied de la cathédrale n'est
fréquentée que le soir; la société s'y rend au clair de lune, si
brillante en ces climats; les toilettes y sont belles, le châle porté
sur la tête y abrite les belles señoras contre la fraîcheur de la nuit.
Les accroche-coeurs y font quelques captifs, et le _caballero_ quelques
conquêtes.
III
COUTUMES
Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les
enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands
chemins.--Utilité d'un rabat--Mexico et ses monuments.--La
banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco.
Le peuple de Mexico est composé de métis de toutes les teintes, et de
quelques Indiens fournissant au commerce les domestiques mâles ou
femelles, les _cargadores_ et les porteurs d'eau. Dans les faubourgs,
c'est une fourmilière de femmes et d'enfants en guenilles, d'ignobles
bouges d'où s'échappent des odeurs méphitiques. Tous ces êtres, rongés
de vermine, les cheveux épars, ne présentent que l'aspect d'une
population étiolée par le mauvais air, la mauvaise nourriture et la
débauche. Souvent, sur la porte des masures, une femme accroupie tient
entre ses genoux la tête d'un enfant; elle semble s'efforcer, mais en
vain, d'arrêter la fécondité de la population parasite qui le dévore;
quelquefois c'est un heureux soldat qui jouit de ce doux privilége. En
vérité, cela rappelle les singes du Jardin des Plantes.
Les _barrios_ ou faubourgs sont des quartiers qu'un étranger, la nuit
venue, ne peut parcourir sans danger. Les habitants nous portent une
haine féroce, en grande partie inspirée, il faut bien le dire, par les
prédications du clergé.
À leurs yeux, nous ne sommes que des _hereges_, hérétiques sans foi ni
loi: notre présence n'est pour la république qu'un sujet de troubles, de
discordes et de malheurs mérités: nous modifions leurs habitudes, nous
rions de leurs cérémonies religieuses, nous bafouons leurs ministres;
c'en est assez, malgré la fausseté d'une accusation si absolue et si
générale, pour attirer sur nous les poignards.
Le jour, les _pulquerias_ ou débits de _pulque_, liqueur tirée du
maguey, espèce de boisson épaisse, blanchâtre et fort vineuse, ne
cessent de verser au métis comme à l'Indien une ivresse abrutissante.
Vous les voyez alors se traîner, l'oeil mort, la bouche bavante,
murmurant des paroles incompréhensibles; d'autres se précipitent sous
l'impulsion d'une folie furieuse, et d'autres, roulés dans la fange,
offrent au passant le plus déplorable des spectacles.
Cette population des faubourgs est en même temps le réservoir où vient
puiser chaque parti pour s'en faire de vaillants soldais. C'est la chair
à pâté de l'armée, et telle est la soumission ou l'abrutissement de ces
malheureux, que deux recruteurs cernant une _pulqueria_, ou pénétrant
dans une de ces cours populeuses, ramènent avec la plus grande facilité
tout un troupeau de ces pauvres créatures. On les conduit au palais, et
là, mettant entre les mains de chacun un sabre ébréché et quelque
carabine impossible, le malheureux est fait soldat par la grâce du
commandant de place et pour le plus grand malheur de la république.
Chaque nouvel engagement de l'armée demandant des contingents nouveaux,
_la leva_, la levée recommence.
La campagne ouverte, la femme suit l'homme et le nourrit en campagne;
aussi rien de plus original qu'une armée mexicaine: les femmes, les
enfants, les chiens la font ressembler à une émigration; c'est l'armée
de Xerxès en guenilles. Il est facile de comprendre qu'au premier
tournant de la route, au premier bois qui peut déguiser sa fuite, le
soldat improvisé reprend le chemin de son faubourg ou de son _jacal_; il
lui arrive ainsi d'un moment à l'autre de servir coup sur coup les deux
partis contraires.
Quelquefois il vend son équipage, fusil, sabre et giberne, le tout pour
une piastre; le gouvernement le rachète pour dix ou quinze. C'est un
commerce assez heureusement pratiqué, et dont le bénéfice pour la
république est des plus clairs. Malgré la beauté de son climat,
l'inaltérable sérénité de son ciel et l'état de fainéantise dans lequel
il semble croupir avec délices, le _lepero_ de Mexico considère la vie
comme une terrible épreuve, puisqu'il se réjouit de la mort des siens.
Il rappelle alors ces tribus des Thraces qui jetaient des cris de
désespoir à la naissance de leurs enfants, et chantaient à leur mort des
actions de grâce. À Mexico, la basse classe semble avoir hérité de cette
barbarie.
Un enfant meurt, on le couche dans une bière ouverte, puis on
l'ensevelit sous les fleurs; sa pauvre petite figure livide est seule
visible au milieu des héliotropes, des jasmins et des roses. Un parent,
quelquefois le père lui-même, charge le cadavre sur sa tête; puis il
part suivi des siens qui causent gaiement et se promettent une belle
journée. L'on arrive à quelque logis où la fête funèbre doit avoir lieu;
les libations commencent, les jeux s'organisent, la partie s'échauffe,
les danses enivrent; l'orgie est si douce, qu'on oublie parfois le petit
mort sur une table, ou qu'on trouve au matin le cadavre profané loin de
sa bière, au milieu des débris de toutes sortes. Pauvres mères! Combien
doivent hurler de désespoir, écrasées par la tyrannie des coutumes!
Gabriel Ferry, dans ses études sur le Mexique, nous a conté ces
enterrements scandaleux, en même temps qu'il nous laissait de
magnifiques types de moines qui disparaissent chaque jour. On ne saurait
faire rien de mieux ni de plus exact.
Les moines et les _padres_ forment, avec les _leperos_, une alliance
indissoluble. Ils se traitent de père à fils, et ces derniers habitent
presque tous des maisons appelées _de vecindad_ et qui appartiennent aux
corporations religieuses ou au clergé. L'un est toujours le débiteur de
l'autre; mais celui qui reçoit le plus n'est pas celui qu'on pense:
aussi le _padre_ peut-il impunément traverser des routes infestées de
voleurs; on le dépouille rarement, et quelques esprits forts se
hasardent seuls à lui demander la bourse ou la vie. On appelle
ordinairement les voleurs du nom familier de compères, _compadres_.
En revenant de Tehuacan de las Granadas, nous fûmes arrêtés contre toute
vraisemblance aux portes de la ville même par un monsieur fort bien
vêtu, accompagné de son domestique. C'était, je crois, un colonel de la
brigade Cobos qui, sachant qu'il y avait deux étrangers dans la
diligence, crut à une bonne aubaine. Cet aimable officier nous demanda
cinquante piastres d'une voix terrible. Je fis la quête, et nous ne
pûmes, malgré toute notre bonne volonté, en réunir plus de dix à onze.
Je les lui offris le plus gracieusement du monde, fort désolé de ne
pouvoir mieux faire, et sur son refus de les prendre, alléguant que nous
voulions le tromper, je les remis tranquillement dans ma poche. Il
visita la diligence, et voyant qu'en somme il se pourrait bien que nous
n'eussions pas davantage, il se décida, maugréant et jurant, à les
accepter.
Ce vol insolite était une véritable surprise: on n'avait jamais arrêté
la diligence en cet endroit, les _compadres_ ayant marqué la route par
étapes comme une chose réglée d'avance.
De Tehuacan à Puebla, il fallut se résigner trois fois à l'aimable
invitation de retourner ses poches.
Nous avions parmi nos compagnons de route un homme grand et sec, porteur
d'une figure entièrement rasée, auquel il ne manquait que la tonsure
pour laisser deviner un curé de village. Le lecteur doit être averti que
les prêtres au Mexique, surtout à la campagne, portent rarement le
costume ecclésiastique. Un simple rabat nommé _cuello_, garni de perles
ou simplement bordé d'un liséré blanc, suffit pour distinguer un membre
du clergé.
À peine remis de notre mésaventure, mon voisin, c'était l'homme en
question, se tourna vers moi, et tirant de sa poche un rabat assez sale,
me dit en me le montrant: «_Amigo_, voici mon arme, et vous verrez
qu'elle en vaut bien une autre.» Il m'expliqua son stratagème, mit son
rabat et attendit.
Je m'inquiétais peu des voleurs pour mon compte. Je n'avais rien à
perdre. En sortant de Tecamachalco, deux ou trois milles au delà, nous
vîmes un petit berger dans un champ, qui de loin nous faisait signe, en
nous désignant le lit encaissé d'une rivière à sec. En effet, deux
compères à cheval, la figure voilée par des mouchoirs à carreaux,
enjoignirent au postillon d'arrêter, et aux voyageurs de descendre. Le
respect de l'autorité me paraît être, en principe, une vertu; aussi
nous hâtâmes-nous d'obéir. Mais en voyant nos poches vides, ces
gentilshommes de grande route jetèrent des cris de paon; jamais
l'indignation vertueuse d'un galant homme, arrêté dans la plus louable
entreprise, n'égala celle de ces délicieux détrousseurs.
«On nous avait déjà volés!» C'était indigne, cela ne s'était jamais
fait; ils n'en voulaient rien croire, et le conducteur lui-même fut
obligé de donner sa parole d'honneur que le fait, tout extraordinaire
qu'il fût, était exact. Il fallut se rejeter sur les bagages, chose
assurément fort désagréable: le volume est gros, la valeur
problématique, la vente difficile, enfin!
En ce moment l'un d'eux aperçut le _cuello_, le rabat de notre ami: sa
figure rébarbative s'adoucit aussitôt d'un sourire. Je vois encore la
scène. L'autre voleur était fourré sous la bâche de la voiture, se
faisant ouvrir et visitant en toute sécurité les coffres qu'elle
abritait.
«Ah! _padrecito_ (petit père), s'écria celui d'en bas, avez-vous aussi
des bagages?» Et comme son acolyte demandait, en montrant une mallette:
«À qui cela?--La mienne, répondit l'homme au rabat.--La vôtre, petit
père? répond le voleur. Hé! là-haut! laisse cette malle, mon ami: c'est
celle du _padrecito_.»
Puis se retournant vers le _padre_ de circonstance:
«Ah! _padrecito_, lui dit-il, nous ne sommes point des voleurs; vous
n'en croyez rien, n'est-ce pas? Mais les temps sont si durs! Nous avons
des enfants à nourrir. Cher père, donnez-moi votre bénédiction, nous
sommes d'honnêtes gens, je vous le jure.»
L'homme au rabat s'empressa de lui octroyer une faveur si humblement
demandée et qui lui coûtait si peu. La diligence repartit. «Le tour est
joué,» me dit mon vis-à-vis. Pour moi, je ne pus qu'éclater de rire.
Ce respect du peuple et de la classe moyenne pour les _padres_ est si
tenace que, quoi que beaucoup de ces derniers fassent pour l'éloigner
d'eux, par leur conduite et la publicité d'une vie scandaleuse, ils ne
peuvent y parvenir. Chacun sait aussi bien que moi que le clergé
mexicain n'offre pas le modèle de toutes les vertus.
Malgré tout, rien ne peut dessiller des yeux si aveuglément prévenus.
Aussi quand, par suite d'une révolution quelconque, les moines sont en
masse expulsés d'une ville, la route de l'exil est semée de femmes à
genoux qui viennent accompagner de leurs larmes le départ de leurs chers
confesseurs. Elles s'empressent à baiser la tunique du martyr et
remplissent à l'envi la main du cordelier de pièces de monnaie, ou à
défaut, de bijoux de toute valeur.
Quand ils reviennent, c'est un triomphe.
Mais laissons l'étude des hommes, et consacrons quelques lignes aux
monuments de Mexico et de ses environs.
Le premier, le plus important, sans contredit, est la cathédrale.
La cathédrale forme le côté nord de la place d'Armes, dont le palais
forme l'est, la Députation le sud, et le _Portal de las Damas_ l'ouest.
Commencée sous le règne de Philippe II, en 1573, elle ne fut
véritablement terminée qu'en 1791, au prix de 2,446,000 piastres, soit
12,330,000 fr.
Vu de la place, l'édifice se présente sous l'aspect majestueux des
églises de la seconde moitié du seizième siècle. La façade est
remarquable par le contraste frappant de la simplicité qui la distingue
des autres édifices religieux de la ville. Elle a trois portes placées
entre des colonnes doriques; ces portes communiquent avec la grande nef
et les deux nefs latérales.
Au-dessus de la porte principale, deux étages superposés et ornés de
colonnes doriques et corinthiennes supportent un petit clocher de forme
élégante, couronné de trois statues, représentant les vertus
théologales. De chaque côté s'élèvent les tours, d'un style sévère,
terminées en coupole, et dont la hauteur est de 78 mètres.
L'intérieur est tout or. Un choeur immense remplit toute la grande nef et
se relie, par une galerie de composition précieuse, au maître-autel,
imité, m'a-t-on dit, de celui de Saint-Pierre de Rome.
Les deux nefs latérales sont destinées aux fidèles, et l'on n'y voit ni
chaises ni bancs d'aucune sorte. Les Mexicaines, qui s'empressent à
l'office divin, s'agenouillent ou s'asseyent sur les dalles humides, la
ferveur leur défendant probablement une position moins humiliée
qu'exigerait pourtant leur santé délicate. Les hommes ont le loisir de
se tenir debout; ils sont rares, du reste, à l'intérieur de l'église;
ils s'arrêtent plutôt à la porte, où ils attendent en causant l'arrivée
des dames et la fin du service, se trouvant récompensés au delà de leur
patience par une oeillade discrète ou par un gracieux salut.
Parmi les objets d'art que renferme la cathédrale, il faut rappeler une
petite toile de Murillo, connue sous le nom de _Vierge de Belen_, et qui
n'est pas une des meilleures du grand peintre. L'église la considère
comme son joyau le plus précieux. La toile est en assez mauvais état et
le tableau demanderait un rentoilement immédiat.
Il faut citer encore une Assomption de la Vierge en or massif, du poids
de 1,116 onces.
La lampe en argent massif suspendue devant le sanctuaire a coûté 350,000
francs.
Le tabernacle, également en argent massif, est estimé 800,000 francs.
Citons encore des monceaux de diamants, d'émeraudes, de rubis,
d'améthystes, de perles et de saphirs, une quantité prodigieuse de vases
sacrés en or et en argent, pour une somme inimaginable.
La cathédrale renferme le tombeau d'Iturbide, le plus terrible ennemi de
l'indépendance, son soutien plus tard.
Contre le mur de la tour gauche et regardant l'ouest, se trouve le
fameux calendrier aztèque, découvert le 17 décembre 1790, tandis qu'on
travaillait à la nouvelle esplanade de l'Impedradillo. Il fut enchâssé
dans les murs de la cathédrale par ordre du vice-roi, qui en fit prendre
soin comme du monument le plus précieux de l'antiquité indienne. Nous
pourrions donner ici un résumé de l'oeuvre de Gama en ce qui concerne le
calendrier; mais, faute de place, nous sommes forcé de nous abstenir,
nous réservant de publier plus tard des documents aussi intéressants. En
tout cas, voici le titre de l'ouvrage où chacun pourra puiser d'amples
renseignements:
_Description historique et chronologique de deux pierres indiennes
trouvées à Mexico en 1790_, par D. Antonio de Leon y Gama.--Mexico,
1832.
Le _sagrario_ est une immense chapelle formant dépendance de la
cathédrale. Là se font les mariages, les enterrements et les baptêmes,
et le saint Sacrement y reste sans cesse exposé à la vénération des
fidèles.
Il est impossible de ne point s'arrêter devant la porte du _sagrario_,
et quoique l'ensemble soit d'assez mauvais goût, on ne saurait
s'empêcher d'admirer le luxe inouï de ses sculptures et de son
ornementation.
Nous avons parlé de la coutume religieuse qui impose encore aujourd'hui
à chaque piéton de s'agenouiller dans la rue, ou tout au moins de
s'arrêter et de se découvrir au passage du saint Sacrement; nous
trouvons dans certaines chroniques de l'époque qu'il fallait jadis se
joindre à la procession et accompagner le saint viatique jusqu'à la
demeure du malade, si bien que la foule, grossissant à chaque pas,
finissait par constituer une masse énorme. Le vice-roi lui-même n'en
était pas exempt, et plusieurs fois il se vit obligé de prendre la tête
de la colonne.
En sortant de Mexico par la porte de Belen, et suivant l'aqueduc qui se
dirige du côté de Tacubaya, on arrive au château de Chapultepec.
Véritable oasis dans la vallée, Chapultepec s'élève sur un monticule
volcanique d'environ deux cents pieds; il est entouré d'eaux vives et
couvert d'une végétation splendide, le voyageur peut y admirer à son gré
une vue panoramique des plus délicieuses. On y remarque de magnifiques
_sabinos_, espèces de cyprès dont quelques-uns atteignent
soixante-quinze et quatre vingts pieds de circonférence, et dont la
vieillesse vigoureuse brave les ravages des siècles.
Chapultepec est un des plus anciens souvenirs du Mexique. Au VIIIe
siècle, suivant de vieilles chroniques, la colline était déjà le siége
d'une colonie d'habitants industrieux et remarquables par leur
civilisation.
Pendant une longue période, les peuples nomades venant du Nord, se
pressent, se succèdent et se mêlent sur ce terrain si souvent disputé,
jusqu'à ce que l'avant-garde des hordes mexicaines accueillies par
_Jolotl_, roi des Chichimèques, obtint la permission de s'établir à
Chapultepec.
Depuis la fondation définitive de Mexico, Chapultepec s'est converti en
un lieu de pèlerinage. Plus tard, la dévotion populaire se
refroidissant, les rois aztèques en firent un musée historique, et ses
rocs furent destinés à transmettre à la postérité la physionomie des
grands souverains du Mexique.
Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la
colline, et le P. Acosta prétend avoir vu de beaux portraits en
bas-relief, de Montézuma II et de ses fils, sur pierre vive.
Au temps de Montézuma II, Chapultepec devint résidence impériale.
Le château moderne élevé par les soins du vice-roi Mathias de Galvez,
s'est transformé, en 1841, en école militaire, et dernièrement Miramon,
après l'avoir restauré, en avait fait sa résidence.
Mais revenons à Mexico.
Sur la place de la Douane, place toujours encombrée d'attelages de mules
et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien déchu
de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de
forteresse aux prononcés qui, du haut des clochers, fusillent à leur
aise leurs ennemis logés sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours
des couvents voisins. À défaut, l'on choisit pour point de mire le
piéton hasardeux que la nécessité chasse de son logis, l'étranger
surtout quand on le reconnaît au loin.
Aussi le cloître de Santo Domingo ne présente plus que l'aspect de la
désolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont à moitié crevés,
et les murailles sont noires de la fumée des camps. Les beaux jours de
Santo Domingo remontent à l'inquisition, dont il fut le siége. Les
annales font remonter à l'an 1646 les fêtes qui célébrèrent le premier
auto-da-fé de Mexico. Quarante-huit personnes succombèrent à
l'inauguration du terrible tribunal dont les décrets s'exécutèrent
jusqu'au commencement du siècle.
Autre chose est le couvent de San Francisco. Placé entre la rue du même
nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de
près de soixante mille mètres carrés. Coupé de cloîtres magnifiques, de
cours et de jardins, c'était, à notre avis, le plus considérable et le
plus riche de Mexico.
Deux églises, dont les intérieurs sont couverts de gigantesques autels
de bois sculpté et doré, trois chapelles délicieuses, des cloîtres
couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables;
mais la politique a renversé le couvent, percé des rues au travers des
cloîtres et vendu les jardins. Les garnisons qui occupèrent l'édifice
aux jours de lutte ont, comme à Santo Domingo, laissé les tristes
marques de leur passage; le couvent est dans un état déplorable.
La façade qui regarde la rue de San Francisco présente un portail
magnifique.
Cette porte est un composé bizarre de pilastres renaissance, couverts de
figures en bas-relief, surmontés de chapiteaux composites, et séparés
par des niches ornées de statues. Le tout est d'une richesse
d'ornementation extraordinaire, d'un goût peut-être douteux, mais d'un
remarquable fini de détail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures
que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de
l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre.
Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le
couvent est démoli, les matériaux dispersés, le terrain vendu.
On regrette que le gouvernement libéral, dans sa hâte de détruire les
couvents, n'ait point su conserver ce magnifique échantillon de l'art
mexicain.
Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense bâtisse dont rien, ni
l'église, ni la façade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son
cloître est le plus admirable de Mexico.
De blanches colonnes aux arceaux dentelés forment d'immenses galeries
encerclant une cour dallée, dont une fontaine bien modeste orne le
centre. Ces colonnes légères et les dentelures finement découpées
rappellent le style grenadin qu'on voit se développer avec tant de
splendeur dans la cour de l'Alhambra.
Placé au centre d'un faubourg des plus populeux, le cloître, par sa
solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et
l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer à la tristesse qui règne
dans ses murs. De temps à autre un _aguador_ vient remplir à la fontaine
ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent à
transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient
animer une seconde le désert des galeries, pour disparaître aussitôt
dans l'ombre des vastes corridors, peuplés de cellules désertes pour la
plupart.