Au sortir de _Nopaluca_, les convois n'avancent plus qu'avec défiance;

des hommes à cheval éclairent leur marche et vont sonder à l'avant les

plis du terrain: le front du majordome se rembrunit; nous approchons du

_Pinal_ et de la barranca _Del Aguila_. Vingt années de vol, de pillage

et d'assassinat ont fait, des environs du _Pinal_, l'un des endroits le

plus redouté de la république. Le terrain, brisé, hérissé de

monticules, coupé de ravins, est essentiellement propice aux attaques à

main armée; la route se perd dans ce dédale, et le voleur, surpris la

main dans le sac ou le poignard sur la gorge de sa victime, a dix

chances pour une d'échapper.

Le paysage a toute la physionomie de sa triste réputation: à droite, les

sommets dénudés de la _Malincha_ étalent sur leurs flancs arides

quelques fermes clair-semées; à gauche et devant vous, la plaine déserte

s'étend à perte de vue, sans autre végétation que de grands _magueyes_,

dont les profils sévères rompent seuls la monotonie désespérante. La

route, toujours ensablée, semble retenir dans le sol mobile le pied du

voyageur pressé de fuir ces lieux sombres; de distance en distance, des

monticules de pierre surmontés de croix attristent l'âme par les

réminiscences de leurs tableaux de mort et demandent à l'étranger tantôt

un souvenir de commisération pour la victime et tantôt une prière de

pardon pour l'assassin.

La rencontre d'un corps de troupes nous permit de franchir le défilé

sans crainte, et nous atteignîmes Amozoc sans accident.

Quatre lieues au delà, nous traversons la _Puebla de los Angeles_, la

seconde ville de la république, la plus propre et la mieux bâtie; son

nom de ville des anges indique assez la tendance de ses moeurs et de son

esprit. Centre d'action du parti clérical, les corporations religieuses

et le clergé possèdent ou possédaient les trois quarts au moins des

propriétés mobilières.

Du haut de la colline de Guadalupe qui la domine, la ville étale,

orgueilleuse, le panorama de ses quatre-vingts églises et de ses

innombrables clochers. La cathédrale, immense édifice d'un style noble

et sévère, le dispute en magnificence à celle de Mexico; la place est

plus belle, mieux ornée, et, du milieu des arbres qui l'ombragent, l'oeil

peut se perdre sur les pics lointains du _Popocatepetl_ et de

l'_Ixtaccihuatl_. De magnifiques maisons aux corniches énormes, plaquées

de faïences aux milles couleurs reproduisant soit des mosaïques, soit

des figures humaines, témoignent de la richesse des habitants. Les deux

forts de _Loretto_ et de _Guadalupe_ défendent et maîtrisent Puebla.

En se dirigeant vers Mexico, les alentours de la ville sont peuplés de

fabriques de _rebozos_, étoffe de coton, produit essentiellement

mexicain. Le _rebozo_ est une espèce d'écharpe étroite et longue, dans

laquelle les femmes se drapent avec une certaine élégance. Puebla

fournit cet article à la république et l'exporte jusque dans l'Amérique

du Sud.

Mais nous passons _Rio Prieto_, _Puente Quebrado_, de sinistre mémoire,

et, laissant sur la gauche la pyramide de _Cholula_, nous arrivons à

_San Martin_. En se rapprochant des montagnes, la plaine prend un aspect

des plus riants; de nombreux villages dispersés çà et là donnent l'idée

d'une grande population.

Artificiellement arrosée par les cours d'eau de la Cordillère, cultivée

comme un jardin, la terre n'offre partout que l'image d'une admirable

fécondité. Le maïs, le froment, le frijol et la fève s'y succèdent tour

à tour. Les gracieuses ondulations des blés, le bruissement de la brise

dans les hauts maïs rappellent les cultures de France: moins déboisée,

la plaine de Puebla offrirait le plus délicieux aspect.

Avant d'arriver à Mexico, il nous reste à gravir toute la haute chaîne

de _Rio Frio_.

D'habitude, la route est gardée; de nombreuses escortes glissent ou

bivouaquent dans les bois, car une fois le voyageur engagé dans les

gorges, les hauts sapins sont remplis de terribles mystères, et souvent

à la plainte du vent dans le feuillage sombre se mêlent les gémissements

de victimes inconnues. Dans la partie la plus élevée de la sierra,

quelques Indiens se sont groupés en village; presque tous occupés à

l'abatage du bois dans la forêt, ils ne cultivent que des champs

d'avoine et de seigle, qui mûrissent péniblement par cette latitude

élevée.

Un maître d'hôtel français tient table ouverte pour tous les voyageurs

que la fatigue et la faim rendent ses tributaires. Le malheureux n'y

fait point fortune, et le plus clair de ses bénéfices passe en

impositions forcées, en dons involontaires sollicités par les sourires

menaçants des chefs de bandes.

II

MEXICO

La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect général.--Le

saint Sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à Mexico.--Les

coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le théâtre.--Les

chaînes.

En quittant _Rio Frio_, passage culminant de la chaîne qui sépare Puebla

de Mexico, le voyageur ne voit pas sans appréhension la diligence

s'engager au triple galop dans la terrible descente qui le mène au grand

plateau de l'Anahuac. Au milieu de cahots effroyables, lancés de

l'arrière à l'avant et de l'avant à l'arrière, les malheureux

_passagers_ ne franchissent ce dangereux défilé, endroit chéri des

_salteadores_, que grâce à des prodiges d'équilibre, à la protection

toute spéciale de la Providence, et du reste brisés, moulus, prêts à

rendre l'âme.

Mais la première éclaircie dans les noirs sapins de la route dédommage

amplement le touriste des souffrances passées: la diligence, abandonnant

la forêt, se trouve tout à coup au milieu de landes arides, parsemées

de pommiers sauvages et de quelques champs cultivés.

De là, l'oeil embrasse toute la vallée, et c'est, je vous assure, un

magnifique spectacle.

À gauche, sur le second plan, par-dessus les sapins de la montagne,

l'_Ixtaccihuatl_ (la Femme de neige) vous éblouit de l'éclat de sa

réverbération; le pic est à quatre lieues au moins, et pourtant il

semblerait, grâce à la pureté de l'atmosphère, qu'on le puisse toucher

de la main.

Plus loin, sur la même ligne, le _Popocatepetl_, la plus haute cime du

Mexique et le volcan le plus élégant du globe, élève à près de dix-huit

mille pieds sa tête orgueilleuse. Aux pieds de ces deux rois de la

Cordillère s'étend la magnifique plaine d'Amécaméca, semée de moissons

toujours vertes; çà et là surgissent, rompant la monotonie des lignes,

ces pitons extraordinaires, produits volcaniques à la tête couronnée de

sapins, isolés dans la plaine de Mexico et sans rapport avec la

Cordillère.

Voilà le _Sacro Monte_ d'Améca, les monticules de Tlalmanalco, village

abandonné, mais riche en ruines.

Plus bas, vous voyez Chalco se mirant au soleil dans les eaux de sa

lagune; à vos pieds, _Cordova_, _Buena Vista_;--Ayotla que la politique

a rendu célèbre;--au loin, le _Peñon_, la grande chaussée qui sépare la

lagune d'Ayotla du lac de Texcoco; puis enfin la reine des colonies

espagnoles, Mexico, dont les murailles blanchissent au soleil, et dont

les dômes étincellent.

Au-dessus, le regard se perd sur les coteaux où s'épanouissent San

Agustin, San Angel et Tacubaya; un peu sur la gauche, le voile de

Nuestra Señora de Guadalupe se détache sur le fond noir de la montagne,

et, traversant le lac, l'ombre de la grande Texcoco vous arrache un

dernier coup d'oeil.

Ce n'est partout que villages, villas, lagunes; un panorama splendide,

un miroitement incroyable, une richesse de lignes inouïe; sur le tout,

un soleil éclatant jette à profusion des teintes à désespérer un

peintre; en un mot, c'est une débauche de couleurs qui éblouit l'oeil et

ravit l'âme; ajoutez à cela qu'on arrive.

Mais hélas! vous descendez, et l'illusion tombe; vous approchez, les

couleurs s'effacent et le mirage s'évanouit.

Au lieu de la plaine fertile, des palmiers verts qu'on attend, des lacs

délicieux chargés de _chinampas_ fleuris (îles flottantes), le voyageur

harassé ne traverse que plaines brûlées et stériles; le paysage devient

morne et triste; à chaque pas en avant, la féerie disparaît. Le village

est ruiné, le palmier n'est qu'un nain rabougri, le lac un marais

fangeux aux exhalaisons fétides, couvert de nuages de mouches

empoisonnées.

L'entrée de Mexico n'est que celle d'un bouge, et rien ne fait encore

présager la grande ville; les rues sont sales, les maisons basses, le

peuple déguenillé; mais bientôt la diligence débouche sur la place

d'Armes, bordée d'un côté par le palais, de l'autre par la cathédrale.

Vous devinez alors une capitale; vous passez rapidement, et l'ancien

palais de l'empereur Iturbide vous prête, sous ses lambris autrefois

dorés, l'hospitalité banale de l'hôtel.

Mexico perd tous les jours quelque chose de sa physionomie étrangère:

les colonies allemande, anglaise et française ont européanisé la cité;

l'on ne trouve plus guère de couleur locale que dans les _barrios_

(faubourgs).

Qu'on me pardonne ici une digression:

Les géographes prêtent à Mexico deux cent mille habitants: c'est

beaucoup trop; nous croyons être plus près de la vérité en ne lui en

donnant que cent cinquante mille. Nous avons, du reste, en fait de

géographie, de graves erreurs à nous reprocher, et nous manquons

totalement de géographie commerciale.

En admettant les deux cent mille habitants de Mexico, ne serait-il pas

utile de dire comment se compose cette population? Ne serait-il pas

nécessaire d'avertir l'émigrant ou l'homme d'affaires, que sur ce

chiffre de deux cent mille, qui constitue en Europe une grande ville

pour ce qui regarde la consommation, vous n'avez pas à Mexico plus de

vingt-cinq à trente mille individus qui consomment? Le surplus se

compose de _leperos_, mendiants, portefaix, voleurs, et autres sans

profession aucune, sans moyens d'existence et vivant au jour le jour.

Cette classe, loin de rien apporter à la circulation, tend à l'arrêter

chaque jour, et ne vit qu'aux dépens de la communauté.

Combien de gens, en Europe, croient n'avoir affaire, au Mexique, qu'à

des sauvages à l'état de nature, et s'imaginent encore voir un peuple

vivant sous des palmiers, la tête et la ceinture ornées de plumes! Les

mauvaises gravures font plus de mal qu'on ne pense; elles parlent plus

vivement à l'esprit du peuple que des livres qu'il ne lit guère, et

perpétuent dans la population des erreurs déplorables. On cite, à

Mexico, l'histoire d'un malheureux qui vint à Vera-Cruz avec une

pacotille de verroteries, de miroirs et de petits couteaux:

naturellement il fut ruiné.

Mais reprenons notre récit.

Le Mexicain est une figure complexe, difficile à peindre: hautain, fier,

insolent dans la bonne fortune, il est plat et servile dans la mauvaise;

cependant il est de relations faciles, surtout si vous lui imposez. Sa

politesse exagérée ressemble trop à la politesse obséquieuse des gens

faux; il est bon, cependant, et d'une obligeance rare; mais, homme

d'instinct avant tout, il s'engage volontiers par des promesses

métaphoriques que le vent emporte, et dont il ne se souvient jamais.

Il a conservé de l'Espagnol cette naïve locution qu'il vous débite sans

cesse: _Es también de Vd Señor_, «cela est à vous, monsieur;» ou

bien: _a la disposición de Vd_, «à votre disposition.»--«La belle

montre! dites-vous en admirant un bijou remarquable.--Elle est à vous,

répond-il immédiatement.--Le beau cheval!--À votre disposition.»

Ils appliquent à tout cette malheureuse formule; mais honni soit qui les

prendrait au mot.

Me trouvant au bal, dans la ville d'Oaxaca, j'admirais une jeune fille

délicieusement jolie: «Ah! la belle enfant! m'écriai-je; quelle est donc

cette charmante personne?--C'est ma soeur, répondit mon voisin, _muy a la

disposición de Vd_.» Je rougis et je me tus.

Sans souci du lendemain, le Mexicain dépense l'argent qui lui vient du

jeu avec la même facilité que celui de son travail; il semble qu'à ses

yeux l'un n'ait pas plus de valeur que l'autre, preuve évidente de

démoralisation! Habitué, en matière de gouvernement, aux changements à

vue, le fait accompli lui devient loi; témoin jaloux des fortunes

scandaleuses de quelques traitants, faussaire éhonté des monnaies

publiques, la politique le perd, la paresse le corrompt, le jeu le

déprave. N'ayant reçu qu'une éducation toute superficielle (je ne parle

pas des jeunes gens élevés en France), gardant de l'Espagnol une fierté

malheureuse, il méprise généralement le commerce pour crever de misère

dans quelque administration. Il est volontiers soldat, et l'affaire est

bonne quand on le paye, ce qui est très-rare par le temps qui court;

j'ai vu de malheureux colonels me demander 2 fr. 50 c. pour dîner.

Mais, en toute extrémité, il reste à l'employé, comme au soldat, une

ressource: le _pronunciamento_.

Nous avons tous une idée du pronunciamento.

Je perds ma place, et naturellement le gouvernement ne me convient plus:

je me _prononce_;

Je suis mis en demi-solde: je me prononce.

Colonel mécontent, général à la retraite, ministre dégommé, président en

expectative: je me _prononce_, je me prononce, je me prononce;

J'émets un plan, je groupe autour de moi quelques mécontents désoeuvrés,

je réunis quelques déguenillés, je forme noyau: j'arrête une diligence,

j'impose un malheureux village, je dépouille une _hacienda_: je suis

_prononcé_;

J'agis pour le plus grand bien de la république. Qu'avez-vous à dire?

Je fais boule, la paresse grossit mes rangs, le hasard me protége, je me

bats bien, la fortune arrive, et je me trouve, un peu surpris je

l'avoue, sur le siége de la présidence.

Hier j'étais valet dans un consulat, je suis général aujourd'hui; je

faisais il y a cinq ans le saut de carpe dans un cirque, je commande la

place de Mexico; il y a deux ans, j'étais simple lieutenant, me voilà

substitut-président; je n'ai rien, les ressources manquent, mes troupes

désertent; j'enfonce les caisses du consulat d'Angleterre. Que

voulez-vous de mieux?

C'est ce qu'on voit tous les jours.

Mais le portrait du Mexicain a été tracé par notre honorable ami le

docteur Jourdanet, dans son remarquable ouvrage _les Altitudes de

l'Amérique tropicale, comparées au niveau des mers_[62]. Qu'on nous

permette de le citer:

«Le Mexicain est de taille moyenne; sa physionomie porte l'empreinte de

la douceur et de la timidité; il a le pied mignon, la main parfaite. Son

oeil est noir, le dessin en est dur, et cependant, sous les longs cils

qui le voilent, et par l'habitude de l'affabilité, l'expression en est

d'une douceur extrême; la bouche est un peu grande et le trait en est

mal défini; mais, sous ces lèvres toujours prêtes à vous accueillir d'un

sourire, les dents sont blanches et bien rangées. Le nez est presque

toujours droit, quelquefois un peu aplati, rarement aquilin. Les cheveux

sont noirs, souvent plats, et couvrent trop amplement un front qu'on

regrette de voir si déprimé. Ce n'est pas là un modèle académique, et

pourtant, quand la suave expression féminine vous présente cette forme

américaine que l'école traiterait peut-être d'incorrecte, vous imposez

silence aux exigences du dessin et vos sympathies approuvent le nouveau

modèle.

«Le Mexicain des hauteurs a l'aspect calme d'un homme maître de lui; il

a la démarche aisée, les manières polies, l'oeil attentif à vous plaire.

Il pourra vous haïr, mais il ne saurait vous manquer d'égards en vous

parlant. Quoi que vous ayez fait contre lui, quoi qu'il médite contre

vous, son habitude de l'urbanité vous assure toujours une politesse

exquise en dehors du cercle de ses ressentiments.

«Beaucoup de gens appellent cela de la fausseté de caractère; je les

laisse dire et je ne m'en plais pas moins à vivre parmi des hommes qui,

par la douceur de leur sourire, l'aménité de leurs manières et leur

obstination à me plaire, m'entourent de tous les dehors de l'amitié et

de la plus cordiale bienveillance.

«Le Mexicain aime à jouir, mais il jouit sans calcul; il prépare sa

ruine sans inquiétude et se soumet avec calme au malheur. Ce désir du

bien-être et cette indifférence dans la souffrance sont deux nuances du

caractère mexicain bien dignes de remarque; ces hommes craignent la

mort, mais ils se résignent facilement quand elle approche: mélange

étrange de stoïcisme et de timidité.

«Dans la basse classe, le mépris de la mort est de bon ton, et, comme

les gladiateurs romains, ils aiment à poser en mourant. C'est pour cela

qu'ils font échange de coups de poignard, comme nous donnerions des

chiquenaudes. Et puis, à l'hôpital, ils vous disent avec calme, au

milieu de leurs mortelles souffrances: «Bien touché!» rendant hommage

avant d'expirer à l'adresse de leurs adversaires.»

Dans le fond, cet élégant portrait n'est pas aussi doux qu'il en a

l'air.

Quoi qu'il en soit, on ne peut, en voyant l'état des choses au Mexique,

s'empêcher de jeter un coup d'oeil sur la république américaine sa

voisine, dont le gouvernement, au dire d'un écrivain célèbre (M. de

Tocqueville), n'est qu'une heureuse anarchie, et qui, néanmoins, marche

à pas de géant dans les voies les plus avancées du progrès matériel,

soutenu par cette seule force moralisatrice, le travail.

Le Mexique est mieux doué; il a tous les climats, toutes les

productions, toutes les richesses: il dépérit; je n'accuse point son

organisation, je n'accuse que l'homme: il a le travail en horreur.

Ce qui surprend dans toutes les villes mexicaines, c'est le nombre

prodigieux des églises, signe incontestable de la toute-puissance du

clergé. Ce ne sont partout que moines gris, noirs, blancs et bleus,

couvents de femmes, établissements religieux, chapelles miraculeuses. À

toute heure du jour, on voit s'ouvrir les portes du _sagrario_; un

prêtre en sort tenant à la main le saint viatique: une voiture dorée,

attelée de deux mules pies l'attend au dehors, il y monte; une espèce

de _lepero_ le précède portant sur sa tête une petite table, à la main

une cloche qu'il agite à chaque instant; aussitôt le poste du palais

court aux armes, les tambours battent aux champs, la circulation

s'arrête, les âmes pieuses s'agenouillent, l'étranger se découvre; le

nouvel arrivé s'étonne, interroge, hésite, jusqu'à ce qu'une voix du

peuple vienne le rappeler au respect de la coutume. Ce ne serait point

sans danger pour sa personne qu'il se hasarderait à la braver.

Quelquefois ce n'est pas seulement une voiture simplement dorée, la

voiture de tous les jours, et qui ne porte qu'aux prolétaires les

derniers secours de la religion. Le riche, comme partout, demande à

l'Église le luxe de ses pompes; vivant ou mort, il réclame également

l'hommage, ou tout au moins l'étonnement de la multitude.

Alors le prêtre, en habits sacerdotaux, flanqué de deux diacres, monte

en un superbe carrosse de gala rappelant les équipages de Louis XIV; une

foule bigarrée l'accompagne, divisée en deux longues files. Chaque

individu portant un cierge allumé psalmodie d'une voix traînarde des

prières, des psaumes ou l'office des agonisants.

Le prix de semblables cérémonies monte quelquefois à des sommes énormes;

tout le monde y perd, sauf l'Église.

Le Mexicain conserve encore une coutume charmante, tout imprégnée du

parfum des vieux âges. À six heures sonne la _Oración_, l'Angelus; tous

les habitants s'arrêtent, se découvrent et se souhaitent mutuellement

_la buena noche_. Dans l'intérieur de chaque maison, la même scène se

répète, et dans les champs aussi, les nombreux serviteurs de l'hacienda

viennent humblement baiser la main de leur maître.

À Mexico, les maisons sont à terrasse et admirablement construites; les

murs sont épais et généralement surmontés d'une large corniche. Les

encoignures sont ornées de niches enjolivées d'arabesques et meublées

d'une statue de saint ou de la Vierge. Le toit, chargé d'une épaisse et

lourde couche de terre glaise, prête à la bâtisse un appui contre les

tremblements de terre si fréquents sur les hauteurs. On en compte en

moyenne deux par année.

Je fus témoin, pendant mon séjour, d'un de ces effroyables phénomènes.

Le tremblement de terre du 12 au 15 juillet 1858 fut l'un des plus

terribles qu'on ait jamais ressentis. Les Mexicains en garderont le

souvenir.

Un bruit souterrain l'annonce, bruit sourd, grondant, indescriptible;

l'oscillation commence, lente d'abord, puis bientôt longue, précipitée,

terrible; l'épouvante vous prend à la gorge et vous assistez, sans le

bien analyser, à un cataclysme épouvantable; il semble qu'un vertige

affreux fasse danser à vos yeux les édifices, se briser les arbres et

s'écrouler les maisons. Dans la rue, le peuple à genoux se tord dans

les convulsions de la peur, l'air se remplit de clameurs lugubres, de

cris désespérés, de prières et de formules pieuses arrachées par

l'épouvante; une minute (un siècle!) passe, et vous vous étonnez de

vivre, de voir les palais debout et les temples résister à l'effroyable

ébranlement de ces ouragans souterrains!

Cette année-là néanmoins, le dommage fut grand, et l'on estimait à plus

de dix millions les désastres de la journée.

Nous avons dit qu'à Mexico, le centre de la ville était européen,

presque français. Dans les rues Plateros, San Francisco, de la Professa,

del Espiritu Santo, etc., on entend aussi souvent le français que

l'espagnol; presque tous les gens bien élevés parlent notre langue.

Dans ces quartiers, le paletot et la redingote dominent, le chapeau noir

est bien porté; les jeunes gens y sont mis à la dernière mode. Chaque

mois le packet anglais les éclaire à ce sujet; aussi les tailleurs

font-ils fortune.

Le Mexicain d'un accès si facile dans la rue, point trop poseur, est

liant, mais jusqu'à la porte de sa maison. Il laisse difficilement

l'étranger pénétrer dans l'intérieur de sa famille. La table, qui chez

nous est l'instrument sociable par excellence, la salle à manger, le

lieu où se déclarent le plus volontiers les vives sympathies, où, les

coudes appuyés, se prolongent les longues causeries, n'existent pas pour

le Mexicain. La table semble chose honteuse qu'il cache au besoin. Il

s'y asseoit solitaire.

La femme, demi-nue jusqu'à une heure avancée, laisse flotter sur ses

épaules une chevelure généralement abondante, mais grossière, qu'elle

lave tous les jours. Dans bien des maisons, la Mexicaine, même riche,

s'accroupit plus volontiers sur son _petate_ (paillasson), devant

quelque fricot pimenté, un plat de _frigoles_ (haricots) et la tortille

à la main, qu'elle ne s'asseoit à une table élégamment servie. Le matin,

la Mexicaine est chrysalide; le soir, c'est un papillon; elle en a les

ailes légères, les riches couleurs et la grâce. Alors la créature que

vous avez regardée sans la voir, dans le désordre de son intérieur, est

le soir une femme élégante dont vous admirez les fraîches toilettes et

le luxe éblouissant.

L'heure du _paseo_ approche, et comment vivre sans _paseo_? Qu'il

pleuve, qu'il vente ou qu'il tonne, elle part, son carrosse l'attend;

elle court étaler ses grâces, sourire à son amant, saluer de la main

l'amie qui passe, écraser une rivale.

Comme elle, le Mexicain n'est plus le soir l'homme du matin; vous avez

rencontré sur le trottoir un dandy du boulevard de Gand, vous le

retrouvez à cheval; cavalier remarquable, il monte une bête de prix,

couverte d'une selle de luxe.

Pour lui, ses jambes sont emprisonnées dans des _calzoneras_ dont chaque

bouton d'argent est un petit chef-d'oeuvre, et lorsque le temps n'est

pas sûr, des _chaparreras_ de peau de tigre lui descendent du genou au

cou-de-pied. Une veste bien coupée fait valoir sa taille gracieuse que

ceint un filet de soie rouge. Le vaste sombrero aux ailes galonnées, à

la toquille d'or, a remplacé l'ignoble chapeau noir. Quand il pleut, le

zarape aux mille couleurs est négligemment jeté sur ses épaules, et

quand il fait beau, fixé sur l'arrière de la selle.

Puis il va, faisant caracoler sa monture, alternant du pas au galop,

distribuant des poignées de main à droite, un salut à gauche, et jetant,

comme le tambour-major de la fable, un regard satisfait à quelque

fenêtre privilégiée.

Deux heures environ, il va, vient, passe et repasse, repart, s'arrête et

voit défiler devant lui les équipages de la cité. Mais sept heures

sonnent, la nuit tombe, les visiteurs deviennent rares; alors,

abandonnant à regret son exercice favori, il rentre, et la journée du

lendemain sera celle de la veille.

Cités et ruines américaines: Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal · 第 7 / 30 段