foule innombrable de ces petits vautours noirs qui encombrent les rues,
couvrent les maisons et les édifices. Ils se dérangent à peine quand
vous passez, et lorsque les ménagères viennent déposer sur le devant des
portes les immondices de la maison, ils se précipitent avec acharnement;
c'est une mêlée générale, une dispute, des tiraillements, un véritable
combat, où les chiens se mêlent et dont ils ne sortent point toujours
vainqueurs. Les _zopilotes_ sont chargés de l'édilité de la ville; aussi
chacun les respecte; une amende assez forte est même infligée à qui les
tue.
À la porte de Mexico se trouve une petite promenade, déserte la semaine,
et qui n'offre une certaine animation que le dimanche. Dans le faubourg,
qui le suit, les matelots et les gens du port viennent danser le soir,
en même temps qu'offrir à quelque danseuse émérite des hommages vivement
disputés. Le couteau joue souvent un rôle actif dans ces réunions de
famille; la danse, menée par la guitare et le chant monotone de
l'instrumentiste, n'est qu'un piétinement cadencé, accompagné de
mouvements lascifs propres à exciter les passions de la galerie; aussi
le triomphe de la danseuse n'est complet que consacré par quelque
sanglante dispute.
Si vous sortez de Vera-Cruz, la côte nord ne vous offre qu'une vaste
plaine de sable. Au sud, vous avez le cimetière, puis les abattoirs; un
peu plus loin, vous entrez dans les dunes et vous tombez au milieu de
marais couverts de garzas, de hérons et de canards sauvages. Les îles
sont peuplées d'iguanes et de serpents; la perspective se continue
couverte d'affreuses broussailles, et rien n'anime ces solitudes
mortelles, que les cris de quelques fauves, le passage d'un aigle
pêcheur ou le tournoiement du vautour en quête d'une proie facile.
Certains romanciers en vogue ont cependant choisi ces déserts sablonneux
comme siége d'aventures impossibles. Ils peuplent, à l'envi, ces marais
fangeux d'habitations délicieuses, de palais magiques où s'agitent, au
milieu des luxes réunis de la nature et de l'art, d'enivrantes créatures
et des héros dignes de l'Arioste. Ô capitaine Maine-Read, que
d'affreuses bourdes vous racontez à vos indulgents lecteurs!
Pour trouver la végétation tropicale, il faut franchir quatre ou cinq
lieues au moins de ces broussailles marécageuses; ou bien, remontant la
rivière de Boca del Rio, vous arriverez, par une suite de charmants
paysages, jusqu'à Médellin, village délicieux au milieu des bois, et
dont la fête patronale attire à ses jeux toute la population de la
Vera-Cruz et des environs.
Deux diligences vont de Vera-Cruz à Mexico: l'une passant par Jalapa,
l'autre par Orizaba; c'est la route la plus courte, mais la plus
ennuyeuse. Il reste au touriste les chariots. Les chariots partent
ordinairement par convois de douze, vingt-quatre ou trente-six, et ce
n'est pas une des choses les moins pittoresques de la route que le
spectacle de cette immense file de voitures et les soins qu'un tel
matériel comporte. Ces convois ont une organisation parfaite: une
douzaine possède d'habitude un majordome, un sergent, puis un caporal;
chaque voiture a dans la marche une place spéciale, un numéro qu'elle
doit conserver jusqu'au jour de l'arrivée. Le conducteur, toujours à
cheval sur la timonière de gauche, a quatorze mules qui sont les siennes
et rien n'égale l'instinct extraordinaire qui lui permet de distinguer
dans l'obscurité et de reconnaître, au milieu d'un troupeau de deux
cents mules qui paraissent à peu près de la même couleur, les mules de
son chariot. Je me rappelle, à ce sujet, une anecdote qui prouve à quel
point un _arriero_ possède cette faculté presque divinatoire.
Un Français de mes amis, se rendant avec sa famille de Tehuantepec à San
Cristobal, dans l'État de Chiapas, voyageait avec des mules qui lui
appartenaient, une douzaine au moins, sous la conduite d'un arriero, son
domestique. La course est longue et c'est un grand voyage que quinze
journées de marche avec femme et enfants.
Là, point de routes royales, mais d'étroits sentiers coupant la plaine
ou longeant les précipices de la Cordillère. Le voyageur n'a souvent
pour auberge qu'un abri de chaume et pour ses mules d'autres ressources
que les broussailles de la forêt. Chaque soir, il faut donc donner aux
bêtes la liberté d'errer où bon leur semble, et chaque matin les
reprendre au lasso, ce qui n'est pas toujours facile besogne. On
comprend que cette manière de voyager ne soit pas des plus expéditives
et que, pour une famille, un déplacement lointain est chose
considérable.
Il arriva donc que l'une des mules s'égara, disparut dans quelque abîme
ou fut volée; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent
vaines et l'on dut repartir sans elle.
M. L... vivait depuis deux ans à Tuxtla, quand, se trouvant sur la place
de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les
hennissements d'une mule.
--_Aquí está la mula, señor_, s'écria celui-ci. Voilà votre mule
monsieur.
--Quelle mule? répondit le maître, car dès longtemps il avait oublié
l'aventure de la bête perdue.
--Eh parbleu! reprit le domestique, la mule que nous perdîmes, il y a
deux ans, lorsque vous vîntes en ce pays.
--Tu plaisantes?
--Oh! non pas, mon maître, fit l'Indien; je reconnais sa voix. C'est
bien elle, et du reste vous allez voir.
Il disparut aussitôt dans la direction des hennissements et revint, une
demi-heure après, traînant une mule après lui.
--Caramba! fit M. L..., c'est bien elle.
En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question,
celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales
de mon ami.
Comme notre voyage n'avait d'autre but que de bien voir, et qu'en
diligence on ne voit rien; que de plus, nous étions légers d'argent et
qu'il eût fallu près de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds
qui nous manquaient, nous suivîmes, le fusil sur l'épaule, les chariots
qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La première étape
est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge; au delà, vous
trouvez la plaine coupée de taillis et d'arbustes épineux.
Nous étions à la fin de novembre, et les prairies avaient une toison
verte encore; les bois étaient feuillus; aussi, la campagne avait cet
aspect délicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce
pays de pluies périodiques, où pendant neuf mois la terre est privée
d'eau. La chaleur était forte, la marche pénible, et parfois nous nous
couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous
rejoignissent. Nous étions donc mollement étendus, la paupière à demie
fermée, dans le doux _farniente_ d'un homme qui repose, quand le galop
d'un cheval se fit entendre: ne sachant comment expliquer une course
semblable, nous crûmes à la poursuite de quelque malheureux par des
coureurs de route, et nous nous levâmes aussitôt pour le secourir. Le
cavalier était à dix pas de nous; il était seul, nul ne le poursuivait;
à l'aspect de trois hommes armés, surgissant des hautes herbes à son
approche, d'un effort désespéré il s'arrêta court, la figure pleine
d'épouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant ébahis; persuadé
qu'il était tombé sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait
échappé que par miracle; voilà comment les meilleures intentions sont
dénaturées. Ainsi donc, à notre premier pas sur la terre mexicaine, nous
passâmes pour des voleurs! Quelle éclatante revanche ces messieurs
prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches
sur la poussière des grands chemins!
Le convoi n'atteignit Zopilote qu'à cinq heures du soir: c'était un
simple _rancho_, avec parc pour les mules et une _tienda_. Nous passâmes
la nuit sous une veranda de chaume, exposés à la voracité des moustiques
qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs. À minuit,
les chariots se mirent en marche. L'étape est longue de _Zopilote_ à
_Paso de Ovegas_; l'obscurité rendait la marche difficile dans des
chemins démantelés, coupés de profondes ornières; mais le matin
dédommage et les levers de soleil sont splendides: comme d'habitude,
nous prîmes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres
plus élevés et des nuées de perruches, aux cris perçants, s'élevaient de
toutes parts; nous courions comme des enfants après elles, sans pouvoir
les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonçant dans les
bois à la poursuite d'une poule de Montézuma, au risque d'en sortir
dévorés par les _pinolillos_ ou couverts de _garrapatas_; mais la chasse
était maigre et nous n'avions que des perroquets verts à tête jaune, des
toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des
moineaux et qui fourmillent sur les routes.
À midi, nous étions à _San Juan_, où la Terre Chaude déploie toutes ses
splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivâmes à Paso de Ovegas,
moulus de fatigue, couverts de poussière et le corps enflé de piqûres
d'insectes. Aussi, nous hâtâmes-nous d'aller prendre un bain dans la
rivière qui traverse le village. Un compatriote nous offrit
l'hospitalité, c'est-à-dire une planche et un établi pour nous étendre.
C'était un menuisier, à qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui
depuis plusieurs années traînait dans cette pauvre bourgade une vie de
misère. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres
écloppés de la civilisation, que des espérances trompeuses amènent dans
les pays lointains et qui ne forment qu'un voeu, souvent stérile, celui
de revoir la France.
Celui-ci s'informait avec une fiévreuse curiosité des nouvelles de son
pays, des grandes victoires que nous avions remportées en Orient; il
semblait pour lui que tout était nouveau, et des événements oubliés en
Europe avaient à ses yeux la fraîcheur d'une chose récente. Cependant il
fallait nous reposer, mais d'affreuses démangeaisons rendaient la chose
impossible; l'un de nous éprouvait aux pieds quelques picotements
inquiétants.--Auriez-vous des _niguas_, nous dit notre hôte.
Des _niguas_! Nous ne savions ce que cela voulait dire, mais nous
l'apprîmes aussitôt; nous en avions, hélas! La _nigua_ est un des plus
terribles insectes parmi les parasites de Terre Chaude: c'est un petit
être imperceptible, qui se loge sous les ongles des doigts de pied, dans
le pouce surtout; il s'y creuse un nid, dépose ses oeufs sous la forme
d'une boule blanche; puis une fois éclos, ceux-ci fondent à l'entour des
colonies semblables; de telle sorte, qu'un beau jour, quand vous y
pensez le moins, il vous tombe une phalange.
Cet insecte est d'autant plus dangereux qu'il ne trahit sa présence que
par un picotement insignifiant, auquel l'étranger ne prend pas garde; le
travail ténébreux s'accomplit sans douleur, et les Indiens eux-mêmes en
sont souvent victimes. Pour éviter le danger, il faut, au premier
symptôme, ouvrir le pouce à l'endroit du picotement; l'on découvre alors
une petite boule de la grosseur d'un pois, qu'il faut enlever de la
plaie, puis remplir l'espace de cendres de tabac: c'est du moins la
méthode suivie sur place. Je fis mieux, je remplis les cavités, car j'en
avais plusieurs au pied droit, d'ammoniaque, afin d'anéantir toute la
génération. La térébenthine les chasse également; il est bon, dans ce
cas, d'en imbiber la chaussure à l'intérieur.
De _Paso de Ovegas_ on passe à la _Rinconada_ pour tomber à _Puente
Nacional_. _Puente Nacional_ se trouve au bas d'une gorge pittoresque,
et de l'autre côté d'un torrent, que traverse un pont magnifique
reconstruit par Santa-Anna. Point fortifié de la route de Vera-Cruz à
Mexico, c'est un passage des plus faciles à défendre. Mille hommes
déterminés arrêteraient une armée; mais le Mexicain, qui se bat bien à
l'abri des murailles, ne sait pas résister en rase campagne; l'ardeur
lui manque et les chefs ne payent pas d'exemple. Comment les Américains
forcèrent-ils _Puente Nacional_ défendu par une armée aussi nombreuse
que la leur? On ne peut le comprendre. Outre la difficulté des lieux, le
défilé se trouve balayé par des batteries d'un petit fort placé à gauche
sur un rocher à pic, qui, de tous côtés, domine la route. Une autre
batterie, sur la droite, appuyait les feux de la première; le site est
d'un sauvage grandiose. Santa-Anna s'y était fait bâtir une magnifique
habitation, aujourd'hui abandonnée; sous son administration, le village
était riche, et quoi qu'on ait à lui reprocher sous le rapport de la
tyrannie de son gouvernement et de l'impudeur de ses concussions, du
moins les routes étaient sûres, le commerce florissant; chaque village
répondait des vols ou des attentats commis sur son territoire; de telle
sorte que les coureurs de routes avaient disparu, et que de Vera-Cruz à
Mexico on pouvait voyager sans crainte. Il n'en est plus ainsi.
Le village porte l'empreinte de la misère; la guerre civile qui désole
la république a fait de ce lieu naturellement fortifié un camp de
guerillas: aussi, les Indiens s'enfuient-ils chaque jour, et vous ne
rencontrez aujourd'hui que maisons vides et cabanes désertes. Voilà
_Plan del rio_, situé comme _Puente Nacional_, moins gai, moins riant,
plus sauvage encore: la route alors tourne brusquement, traverse des
bois épais et monte sans cesse avant d'aboutir à _Cerro Gordo_, premier
village de la Terre Tempérée, autre témoin de la victoire des Américains
en 47, et de la défaite de Santa-Anna; tout auprès se trouve la
_barranca de Cerro Gordo_.
Les barrancas sont des ravins dus à l'action des eaux, et qui, dans
certaines parties du Mexique, prennent des proportions gigantesques;
celle de Cerro Gordo, sans être une des plus considérables, est
néanmoins fort importante.
En obliquant à droite de la route, et pénétrant dans le _monte_, le
voyageur étonné voit tout à coup le plateau se dérouler sous ses pas
pour faire place à un énorme ravin presque à pic, dont il distingue à
peine le fond, et dont le bord opposé se trouve à plus d'un kilomètre.
Le bruit d'un torrent monte jusqu'à lui, mais il l'aperçoit à peine
dans la profondeur. S'il veut descendre, il lui faut s'ouvrir un passage
au milieu des arbustes et des broussailles épineuses; le sol s'éboule et
des quartiers de roc, une fois ébranlés, bondissent, entraînant avec eux
toute une avalanche de pierres. Il y a des barrancas de plusieurs mille
pieds de profondeur. Vous êtes dans la zone tempérée, le fond du
précipice est terre chaude; du haut d'un plateau où croissent tous les
produits de terre froide, vous voyez à vos pieds la verdure des
bananiers, des orangers chargés de fruits, et toute la végétation
tropicale. À partir de _Corral falso_, la route, de plateau en plateau,
et par des pentes toujours plus rapides s'élève jusqu'à Jalapa, la reine
des terres tempérées.
Mollement étendue sur l'un des contre-forts de la Cordillère, _Jalapa_
s'épanouit au soleil dans un climat délicieux. Peu de villes au monde
réunissent comme elle les productions des trois zones. Le voisinage des
montagnes lui amène, quelle que soit la saison, des ondées bienfaisantes
qui tempèrent les ardeurs de l'atmosphère et lui donnent cette robe
d'éternelle verdure. Le café, cependant, n'y arrive pas à maturité
complète, et l'humidité permanente entraîne avec elle des fièvres
dangereuses. L'étranger doit s'y préserver de la fraîcheur des nuits.
Après avoir gravi la dernière pente qui dérobe la ville à ses yeux, le
voyageur l'aperçoit tout à coup à ses pieds à demi cachée sous des
flots de verdure. Le coup d'oeil est charmant et grandiose, c'est un nid
de colombes dans les branches d'un laurier-rose; au loin, l'horizon est
fermé par les lignes sévères de la sierra que dominent sur la gauche le
pic neigeux de l'_Orizaba_ et les cimes plus rapprochées du _coffre de
Perote_. Les pentes lointaines, bleuies par la distance, passent, en se
rapprochant, au vert sombre sous les sapins qui les couvrent, pour
arriver au vert tendre des chênes d'Europe. Dans le fond des vallées,
quelques fermes aux murs blanchis animent le paysage un peu désert;
quant au chemin qui vous conduit à la ville, c'est un fouillis de roses
grimpantes, de caféiers aux baies rouges et de dahlias arborescents;
d'énormes daturas agitent à la brise leurs grandes fleurs blanches au
parfum pénétrant et des bosquets de bananiers abritent à l'ombre de
leurs feuilles gigantesques les régimes de leurs fruits succulents. Les
maisons placées en amphithéâtre sont blanches et propres, ornées de ces
balcons espagnols en fer ou en bois, qui leur donnent un air de défiance
jalouse. Les cours intérieures sont entourées de portiques, garnies
d'habitude d'une fontaine et plantées d'orangers et de grenadiers
fleuris. Partout vous entendez le bourdonnement de l'oiseau-mouche; des
cages pleines de moqueurs et de _sensontlis_ se suspendent aux voûtes,
pendant qu'un perroquet, vieux favori de la maison, traîne au hasard sa
marche bancale, en poussant quelques éclats de son parler ventriloque.
Les femmes de Jalapa ont une réputation de beauté méritée, et se
distinguent par une grâce toute créole. Les forêts qui entourent la
ville sont peuplées d'oiseaux rares, la chasse y est abondante et
l'amateur peut y réunir de magnifiques collections. On s'éloigne à
regret de cette ville charmante pour s'enfoncer dans les gorges de la
Cordillère; le paysage change graduellement et s'assombrit; les vallées
se rétrécissent, des pentes abruptes s'élèvent de toutes parts et
semblent barrer la route; vous êtes alors en pleine sierra; ainsi vous
arrivez au village de _Pajarito_. Mais ce qui surprend le plus, c'est le
changement subit qui s'opère dans les populations.
À partir de Jalapa, il faut renoncer à la gracieuse et légère cabane de
roseau pour le _jacal_ délabré, d'aspect sombre; il faut dire adieu à
ces beaux types d'Indiennes et de métis que vous avez si souvent
admirés; vous laissez derrière vous les teintes claires, la superbe
beauté des chairs, et vous ne retrouverez plus ces femmes en chemisettes
brodées, laissant voir leurs bras, deviner leur sein robuste, étalant
sur des épaules pleines les longues nattes de leurs cheveux noirs; plus
de grâces, plus de rires, plus de beaux enfants nus, se roulant à
l'entour des mères souriantes; vous n'avez plus devant les yeux que des
femelles hideuses, aux crins hérissés, aux seins pendants, recouvertes
de lambeaux d'étoffes de couleur sombre. Des hommes, les mâles, au
buste nu, marchant en silence, courbés sous le poids d'un fardeau, tout
cela, noir, misérable et sale à faire peur. C'est l'Indien de la
montagne, vieil esclave affranchi, sans le savoir, des tyrannies de
l'Espagne. Du reste, les types se croisent, se modifient, changent d'un
village à l'autre, et, nulle part au monde, il ne serait possible de
trouver dans un diamètre aussi restreint une telle diversité de races.
Mais la route poursuit, contournant les escarpements de la montagne, et
vous arrivez à _San Miguel del Soldado_; là s'éteignent les dernières
traces de la végétation tempérée; un pas de plus, vous êtes en Terre
Froide. Avant d'atteindre _la Hoya_, jetez un regard derrière vous; le
coup d'oeil est admirable. De cette hauteur, de 3,000 mètres environ,
vous voyez se dérouler tout le panorama du versant du golfe. Au premier
plan, les maisons de San Miguel; autour de vous, sur les plateaux
d'alentour, quelques villages perchés comme des nids d'aigles, avec
leurs clochers étincelant au soleil; plus loin, l'oeil suit, sous les
vapeurs transparentes comme au travers d'un voile, le cours sinueux des
torrents; plus bas, les divers plateaux étages se fondent par la
distance en une vaste plaine d'où surgissent ça et là les sommets des
derniers contre-forts ou que sillonnent en lignes foncées les
profondeurs des _barrancas_; quelques éclaircies de champs cultivés
varient les couleurs, et tout à l'horizon qui va s'éteindre dans le
ciel, des miroitements lointains laissent deviner la mer.
Après avoir traversé la Hoya, village pauvre et froid, placé comme étape
pour les convois qui vont et reviennent de Mexico, le voyageur s'enfonce
dans des gorges pittoresques et sauvages, qu'il serait difficile
d'enlever à une poignée d'hommes résolus; la route s'ouvre alors sur des
champs de lave refroidie, s'enfonce sous les sapins et débouche, par une
descente rapide, sur le versant de l'Anahuac, en passant par _las Bigas_
et _Cruz Blanca_. En cet endroit, le chemin se bifurque; à gauche, il
mène à la ville de _Perote_; la droite conduit à _Céruleum_.
En temps de guerre, les partis qui veulent éviter le fort de Perote,
dont les feux défendent l'entrée de la ville, prennent cette dernière
direction. La forteresse, bâtie par des ingénieurs américains, est une
des plus importantes et la mieux construite du Mexique. Lors de la
guerre de 1847, les Américains ne s'en emparèrent qu'avec difficulté. La
ville de Perote est triste et déserte; les nuits y sont froides et
glaciales, surtout en arrivant de Jalapa; le contraste est brusque,
violent, inattendu; vous passez de la puissante végétation de la zone
tempérée et des grandes forêts pleines de bruits et de chansons, à la
plus désolante aridité; on se croirait transporté dans les steppes
arides de la Russie.
Il était tard quand, après avoir traversé la ville, nous arrivâmes au
_mezon_ de San Antonio, vaste enclos pour les mules, premier abri des
caravanes qui s'engagent dans le désert.
Nous étions harassés de fatigue, et, roulés dans nos couvertures, nous
nous étendîmes autour des feux de bivouac allumés dans l'intérieur de la
cour. À trois heures, tout se préparait pour le départ. Il régnait une
animation extraordinaire; dans la demi-obscurité de la nuit, à la flamme
vacillante des feux mourants, on voyait des multitudes d'hommes s'agiter
et courir, tandis que des mules rétives fuyaient en tous sens les
atteintes du lasso. Cependant le jour commençait à poindre, et la cime
neigeuse de l'Orizaba se teignait rapidement d'une nuance pourpre qui du
sommet s'étendit bientôt à la base. Ces levers de soleil sont
splendides.
L'intérieur du _mezon_ offrit alors un curieux tableau: des milliers de
mules, rangées par troupes ou _atajos_, attendaient, frissonnantes et
les yeux bandés, que les ballots de marchandises, symétriquement rangés
devant les énormes bâts qui les soutiennent, fussent hissés sur leur
dos. C'étaient alors des luttes d'hommes et de bêtes, une mêlée, une
foule incroyable, où les appels de l'un à l'autre, les cris, les jurons,
les hennissements composaient un concert de clameurs impossibles.
Les mules une fois chargées, la jument conductrice, la clochette au cou,
prenait les devants, et chacune la suivait, ployant sous la charge,
gémissant, lançant ruades et pétarades. Le défilé dura deux heures.
Le désert de Perote s'étend sur un diamètre de vingt-cinq lieues au
moins. Il n'a d'autre végétation que des nopals rabougris: de nombreuses
trombes de poussière le sillonnent; le sol est semé de scories
volcaniques et de ponces, coupé de marais couverts de canards et de
nuées de bécassines; on y remarque de fréquents effets de mirage. Pour
les voyageurs, comme pour les convois, deux pauvres villages se trouvent
échelonnés dans la plaine; gîtes souvent assaillis par les voleurs,
_Tepeahualco_ et _Ojo de Agua_. Quelques kilomètres au delà, la contrée
monte et perd cet aspect marécageux; les efflorescences salines ennemies
de toute végétation disparaissent, et les sables se fertilisent jusqu'à
présenter aux regards des champs d'orge rabougri, de maïs nains et de
gigantesques agaves. La culture de cette dernière plante devient l'une
des principales industries du pays, et la petite ville de _Nopaluca_
n'offre, en fait de plantation et de culture, que de vastes champs
d'aloès.