Nouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres professions et gens qui en
avaient la charge étaient ceux qui faisaient les fonctions de
chroniqueurs ou d'historiens. Ils avaient la connaissance des origines
et de toutes les choses touchant à la religion, aux dieux et à leur
culte, comme aussi des fondateurs des villes et des cités. Ils savaient
comment avaient commencé les rois et les seigneurs, ainsi que leurs
royaumes, leurs modes d'élection et de succession; le nombre et la
qualité des princes qui avaient passé; leurs travaux, leurs actions et
faits mémorables, bons et mauvais; s'ils avaient gouverné bien ou mal;
quels étaient les hommes vertueux ou les héros qui avaient existé;
quelles guerres ils avaient eu à soutenir et comment ils s'y étaient
signalés; quelles avaient été leurs coutumes antiques et les premières
populations; les changements heureux ou les désastres qu'ils avaient
subis; enfin tout ce qui appartient à l'histoire, afin qu'il y eût
raison et mémoire des choses passées.
«Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des années.
Quoiqu'ils n'eussent point une écriture comme nous, ils avaient,
toutefois, leurs figures et caractères, à l'aide desquels ils
entendaient tout ce qu'ils voulaient, et de cette manière ils avaient
leurs grands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile,
que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une bien
grande utilité... Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre
que c'était une profession qui passait de père en fils et fort
considérée dans la république, toujours il arrivait que celui qui en
était chargé instruisait deux ou trois frères ou parents de la même
famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerçait
continuellement durant sa vie, et c'était à lui qu'ils avaient recours
lorsqu'il y avait du doute sur quelque point de l'histoire. Mais ce
n'était pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient
conseil, c'étaient _les rois_, _les princes_, _les prêtres
eux-mêmes_...»
Ces chroniqueurs, ces juges, consultés par les princes, avaient plus
d'un rapport avec les mages; ce texte ne laisse à cet égard aucun doute,
et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d'où
sortaient ces personnages essentiels de la société antique de l'Asie.
Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contrées trois
origines. Elles prétendent que toutes vinrent du nord et de l'orient;
les premières, les _Chichimèques_, étaient des sauvages vivant de chasse
et n'ayant ni villes ni cultures; les secondes, les _Colhuas_, qui
enseignèrent à cultiver la terre et donnèrent les premières notions de
la vie civilisée; les dernières, venues longtemps après, furent les
_Nahuas_, qui instituèrent un gouvernement, apportèrent une religion et
un culte. Les _Colhuas_ seraient arrivés, à travers l'Océan, de
l'orient, neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, et leurs
descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de
Palenqué et de Mayapan. Quant aux _Nahuas_, descendus par le nord-est,
ils se seraient, après des luttes acharnées, emparés du Mexique. Nation
guerrière, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et
superbe, elle aurait imposé un joug théocratique aux habitants de ces
contrées. Ces immigrations du nord-est paraissent n'avoir pas cessé
jusqu'au XIIe siècle de notre ère. Ces _Nahuas_ procèdent vis-à-vis
les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du
nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d'abord un territoire
pour établir une colonie et pour vivre; ils acceptent l'état de vassaux
et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent
la puissance suzeraine.
L'État de Guatémala et de Chiapas, de Xibalba dans le _Popol-Vuh_, était
le centre de la domination des Quinamés ou Colhuas[51]. Le _Livre sacré_
représente le roi de ces contrées et ses fils comme des géants; l'un se
dit l'égal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes.
C'est contre cette race orgueilleuse que les _Nahuas_ ouvrent la lutte,
personnifiés en deux frères, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et
Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d'épines)[52]. Les géants sont
vaincus et écrasés. Cependant (toujours d'après le _Popol-Vuh_) la
guerre continue et se termine à l'avantage des _Nahuas_. L'auteur du
_Livre sacré_, après une sorte d'anathème jeté aux gens de Xibalba,
porte sur eux ce jugement suprême... «Mais leur éclat ne fut jamais bien
grand auparavant; seulement ils aimaient à faire la guerre aux hommes;
et véritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement;
mais leur aspect inspirait l'effroi; ils étaient méchants hiboux,
inspirant le mal et la discorde.--Ils étaient également de mauvaise foi,
en même temps _blancs et noirs_, hypocrites et tyranniques, disait-on.
En outre, ils se peignaient le visage et s'oignaient avec de la
couleur[53]...»
Les traditions toltèques, conservées par Ixtlilxochitl[54], présentent
les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et à
peu près indépendantes des rois chichimèques. Leur cité principale,
_Tlachiatzin_, avait été fondée par des hommes sages et d'une grande
habileté dans les arts, ce qui avait fait donner à cette ville le surnom
de _Toltecatl_, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou
artiste[55].»
D'après les mêmes traditions conservées par Ixtlilxochitl et Veytia[56],
le soulèvement des Toltèques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu
lieu à la fin du IIIe siècle de notre ère[57]. Leur domination ne
dura pas toutefois plus d'un siècle. Vaincus à leur tour par la race
asservie, ils auraient recommencé une longue série d'émigrations vers
l'ouest, puis vers le nord, jusqu'à la hauteur de la Californie, puis
vers les contrées du centre et le Pérou, laissant partout des traces de
leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant
toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le _Livre
sacré_.
La race nahuatl, quelques siècles avant l'ère chrétienne et jusqu'au
moment de la chute de Xibalba, aurait occupé le pays montagneux situé
dans les États de Chiapas et de Guatémala. Le Tulan dont parlent les
traditions guatémaliennes était situé entre les ruines de Palenqué et la
ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les
vainqueurs de Xibalba sont-ils présentés comme descendant des degrés
pour combattre leurs oppresseurs; mais les héros quichés Hun-Ahpu et
Xbalanqué, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux _animaux_, aux
_brutes_, pour détruire l'empire de Xibalba, sont reçus froidement par
leurs concitoyens, lorsqu'ils reviennent après la victoire, car ils ont
vaincu avec l'aide des races inférieures, des barbares. La mention de
ces animaux que les mythes quichés appellent à leur aide dans toutes les
circonstances graves, animaux gagnés par des menaces ou des promesses,
indiquerait assez que la race nahuatl pure était peu nombreuse et
dominait sur des vassaux indigènes considérés comme appartenant à une
race inférieure; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué, voués aux
travaux d'art, changés en singes au moment de la lutte et assimilés
ainsi aux brutes, montrent que les arts étaient pratiqués, non par la
féodalité nahuatl, mais par ses vassaux de race métisse probablement.
Il paraîtrait donc que les édifices de Palenqué, déjà ruinés et oubliés
au moment de la conquête des Espagnols, appartiendraient à la race
indigène au milieu de laquelle des tribus quichées de race supérieure
seraient venues s'établir quelques siècles avant notre ère; mais que les
monuments de l'Yucatan, tels que ceux d'Isamal, de Chichen-Itza et
d'Uxmal, auraient été élevés, à la suite de la destruction de l'empire
xibalbaïde, par les Nahuas.
En effet, entre les monuments de Palenqué et ceux de l'Yucatan, il y a
des différences profondes; le système de construction, à Palenqué, ne
consiste pas, comme à Chichen-Itza ou à Uxmal, en des revêtements
d'appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs
ornés et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractère de la
sculpture, à Palenqué, est loin d'avoir l'énergie de celle que nous
voyons dans des édifices de l'Yucatan; les types des personnages
représentés diffèrent plus encore; ils accusent des traits éloignés de
ceux de la race aryane à Palenqué, s'en rapprochent sensiblement à
Chichen-Itza. Enfin, ce n'est que dans les monuments de l'Yucatan
qu'apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois.
On se souvient de l'analyse très-sommaire de l'origine des Quichés
donnée plus haut d'après le _Livre sacré_. C'est à Tulan que les Quichés
arrivent et qu'ils viennent chercher l'arche qui personnifie la
divinité. Jusqu'à leur arrivée à Tulan, les Quichés n'ont pas de culte
apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs célestes. Il leur faut
un signe _pour le peuple_. Ces émigrants d'une race supérieure, arrivant
du nord-est, n'auraient-ils pas trouvé à Tulan un culte établi par une
race moins élevée, et ne l'auraient-ils pas en partie adopté, puisque
c'est à dater de leur séjour à Tulan que le dieu Tohil exige les
sacrifices humains, et que toutes les tribus toltèques, sauf une seule,
se soumettent à cette nouveauté, entraînées probablement par l'exemple
des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur
arrivée? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le _Livre sacré_, s'établir
au milieu d'un pays où vivaient «des hommes noirs et des hommes blancs,
ayant un doux langage, d'un aspect agréable,» et présentant tous les
caractères d'un état social avancé, ces tribus qui se considèrent comme
issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l'introduction d'une race
blanche relativement peu nombreuse chez des peuples déjà très-civilisés,
protégeant les arts, possédant un culte et forçant ainsi les nouveaux
venus à se façonner aux moeurs du pays? Mais, bien que se considérant
toujours comme appartenant à une caste supérieure, les Quichés font
alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent à leur
tête et les entraînent contre leurs oppresseurs vers le IIIe siècle
de notre ère. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la péninsule
yucatèque, et bâtissent les monuments étranges que nous y trouvons
encore aujourd'hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du
pays pour élever ces énormes constructions; ils leur imposent cependant
un goût nouveau; eux aussi, les Quichés, ont leurs traditions, la
structure de bois[58]; ils aiment les étoffes riches, les plumes, les
bijoux, et, en moins d'un siècle probablement, surgissent ces monuments
dont nous voyons les ruines entourées de villes considérables. Sur un
sol où l'on ne peut trouver d'eau pendant neuf mois de l'année, ils font
creuser d'immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des
excavations naturelles qui laissent passer des cours d'eau sous une
épaisse couche calcaire.
Cependant les conquérants de Xibalba, les Quichés ou Toltèques, ainsi
qu'alors on les désigne, vivant sous une sorte de régime féodal, car
l'esprit de la tribu ne s'éteint pas, se livrent à des querelles
incessantes, sont peu à peu chassés du pays, et recommencent une longue
série d'émigrations jusqu'à une époque voisine de la conquête espagnole.
De Tulan, d'après le _Livre sacré_, trois émigrations principales
auraient eu lieu, l'une vers _Mexico_, les deux autres vers _Tepeu_ et
_Oliman_[59]. L'empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de
temps et penchait déjà vers la décadence au moment de l'arrivée de
Fernand Cortez. À Mexico même, il ne reste pas un seul monument des
Toltèques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conservée,
nous paraissent appartenir à la civilisation quichée, quoique
postérieurs à ceux de l'Yucatan. La perfection de l'appareil, les
parements verticaux des salles avec leurs épines de colonnes portant la
charpente du comble, l'absence complète d'imitation de la construction
de bois dans la décoration extérieure ou intérieure, l'ornementation
obtenue seulement par l'assemblage des pierres sans sculpture, donnent
aux édifices de Mitla un caractère particulier qui les distingue
nettement de ceux de l'Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus
récente. Une seule tribu, partie de Tulan, s'établit à Mexico, c'est
dire qu'elle venait civiliser une contrée déjà peuplée, mais qu'elle se
trouvait numériquement peu importante, au milieu de populations
indigènes qui déjà possédaient des arts. L'influence des Toltèques ne
put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi
complète que dans l'Yucatan, où ils étaient relativement nombreux, et
l'architecture devait participer davantage des moeurs et des habitudes
appartenant aux indigènes.
Nous voyons que les Quichés avaient une aptitude particulière pour la
sculpture et la peinture; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué
s'adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs réfugiés sur le mont
Hacavitz peignent des étoffes[60]. Quand, après la mort des trois héros
Balam-Quitzé, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se
séparent, elles fondent partout où elles émigrent des villes pleines de
monuments, de palais magnifiques «bâtis de pierre et de chaux[61].» Mais
ces édifices, qui demandaient le concours de tant de bras, étaient
nécessairement construits par les nations indigènes soumises et devaient
se ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les
tribus conquérantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins
considérable. Il y aurait donc lieu de voir dans les édifices de Mitla,
éloignés déjà du centre de la domination primitive des Toltèques, un art
ayant conservé plus que dans l'Yucatan des traditions étrangères à cette
domination et appartenant aux populations indigènes. Cette façon de
construire par compartiments de dessins formés de petites pierres
imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente établies sur
des colonnes et des murs verticaux, et jusqu'aux méandres composés par
le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye
beaucoup plus que ceux de l'Yucatan.
Remarquons, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore les habitants de l'Yucatan
sont d'une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc
que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l'avons dit en
commençant, présentent un mélange assez confus de races diverses où
cependant le type de la race malaye semble dominer.
Pour nous résumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que
l'Amérique centrale, le Mexique et l'Yucatan étaient occupés, quelques
siècles avant notre ère, par une race ou un mélange de races participant
surtout des races jaunes; que ces populations, de moeurs assez douces,
arrivées à ce degré de civilisation matérielle à laquelle les jaunes
sont particulièrement aptes, tout en pratiquant cependant les
sacrifices humains et des épreuves religieuses cruelles, ce qui n'est
pas incompatible chez ces peuples avec une organisation très-parfaite,
avec le culte des arts et les habitudes de bien-être; que ces
populations, disons-nous, virent s'implanter au milieu d'elles des
tribus d'une race blanche venue du nord-est, possédant à un degré
beaucoup plus élevé les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux
venus, guerriers, braves, se seraient bientôt emparés du pouvoir,
auraient institué un régime théocratique, et, avec cette prodigieuse
activité qui distingue les races blanches, auraient fondé quantité de
villes, soumis le pays à une sorte de gouvernement féodal ou plutôt de
castes supérieures, et élevé ces immenses monuments qui nous surprennent
aujourd'hui par leur grandeur et leur caractère étrange.
Nous rangerions ainsi les édifices de Palenqué dans la série des
monuments construits par les indigènes, avant la soumission de Xibalba,
ceux de l'Yucatan sitôt après la domination des Quichés, de la race
conquérante et supérieure, et ceux de Mitla parmi les dérivés de
l'influence quichée, postérieurement à la séparation des tribus réunies
à Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l'Amérique
centrale, que notre ami M. Daly a visités et dont nous attendons une
description, seraient dus au retour des tribus quichées vers le nord et
le nord-est, après la chute de leur domination sur la péninsule
yucatèque, affaiblies qu'elles étaient par leurs querelles et un
soulèvement de l'antique population indigène. Peut-être sommes-nous
arrivés au moment où une intervention européenne au Mexique permettra de
déchirer les voiles qui couvrent encore l'histoire de cette belle
contrée. M. Charnay a rendu un service signalé à l'étude de
l'archéologie en offrant au public cette collection de photographies
recueillies à travers mille périls et aux dépens de sa fortune privée.
Nous ne pouvons que souhaiter le voir compléter ces renseignements déjà
si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l'espérons du
moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces
études ne seront complètes que lorsqu'on aura pu faire, dans l'Amérique
centrale, dans celle du Nord et dans le Pérou, une série de
photographies entreprises avec méthode, des relevés de plans dressés
avec exactitude et ces observations comparatives à l'aide desquelles
l'archéologie peut formuler des conclusions certaines. À nos yeux,
l'architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de
celle de l'Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils
établis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C'est une
question réservée jusqu'au moment où la connaissance de ces monuments
indo-septentrionaux sera complète.
VIOLLET-LE-DUC.
LE MEXIQUE
1858-1861
SOUVENIRS ET IMPRESSIONS DE VOYAGE
Un pays est un livre que chaque voyageur a le droit de commenter à
sa manière, en s'appuyant sur la vérité.
CHAPITRE PREMIER
Départ de Paris.--La Vera-Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect
général de la ville--Le port.--Le môle.--Excursion aux
environs.--Le nord à Vera-Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de
Mexico.
Chargé d'une mission par le ministre d'État, à l'effet d'explorer les
ruines américaines, je quittai Paris le 7 avril 1857, me dirigeant sur
Liverpool par New-Haven et Londres: deux amis m'accompagnaient. Le
lendemain, nous étions à bord de l'_America_, paquebot transatlantique
de la compagnie Cunard, en partance pour Boston.
Je l'avoue humblement, quoiqu'ayant beaucoup voyagé, je ne m'embarque
jamais sans une certaine appréhension; je n'aime point l'Océan, il me
fait peur. Je suis peut-être moins poëte qu'homme de mer, et, dès
l'instant du départ, je ne rêve qu'au jour de l'arrivée. Voyez à quoi
peut tenir une question d'art? En mer, j'ai le coeur sensible, un autre
ne l'a point; il admire tout, rien n'est beau pour moi; je suis malade,
il est bien portant.
Je ne dirai rien d'un séjour de huit mois aux États-Unis: c'est pourtant
un beau voyage que celui qui vous montre New-York et Boston, le
Saint-Laurent, ses chutes et ses rapides, les grands lacs, le Niagara,
les plaines de l'Ouest et le parcours prodigieux du Mississipi. Je
réserve à ces belles choses une étude à part, et j'arrive à Vera-Cruz,
où nous abordâmes à la fin de novembre.
On donne généralement à Vera-Cruz une physionomie orientale; quelques
coupoles assez basses pourraient seules rappeler le style des mosquées,
mais il faudrait une bonne volonté singulière pour prêter à ses lourds
clochers l'élégance des minarets. Quant à ces bouquets de verdure qui
distinguent et réjouissent les villes d'Orient, on ne trouve à la porte
de Mexico que cinq à six palmiers rabougris, seuls échantillons de
l'espèce; encore n'existent-ils plus aujourd'hui.
Vu de la mer, l'aspect de Vera-Cruz est des moins flatteurs; c'est une
ligne monotone de maisons basses, noircies par les pluies et par les
vents du nord. Les bâtiments de la douane, d'un style moderne, et la
porte monumentale qui les décore sont, en fait d'architecture, ce que la
ville offre de plus remarquable.
Les églises sont pauvres, comparativement à la richesse qu'elles
déploient dans toute la république; elles y sont mal suivies, et la
population de Vera-Cruz ne brille point par sa piété. Essentiellement
commerçante, entrepôt de toutes les marchandises qui montent à
l'intérieur, Vera-Cruz est peuplée d'un grand nombre d'étrangers; les
affaires lui font oublier l'Église; comme partout au monde, l'amour du
lucre éloigne de Dieu.
Assise sur les sables de la mer, entourée de dunes arides et de lagunes
croupissantes, Vera-Cruz est pour l'étranger le séjour le plus malsain
de la république. La fièvre jaune y règne en permanence, et, quand un
centre d'émigration lui fournit de nouveaux aliments, elle devient alors
épidémique et d'une violence extrême.
En fait de port, Vera-Cruz n'a qu'un mauvais mouillage où les bâtiments
de commerce ne sont point en sûreté; l'abri du fort est leur seule
défense contre les vents du nord, et souvent, dans les tempêtes, ils
dérapent et sont jetés à la côte. Les gros bâtiments et les navires de
guerre vont mouiller à Sacrificios, à quatre kilomètres au sud, ou bien
à l'île Verte, à plus de deux lieues de distance. Quand vient le vent
du nord, rien ne peut donner une idée de sa violence; il souffle par
terribles rafales, soulevant des tourbillons de sable qui pénètre les
habitations les mieux closes; aussi, tout se ferme aux premiers
symptômes: les barques rentrent, on les enchaîne, les navires doublent
leurs ancres, le port se vide, tout mouvement est suspendu, la ville
paraît déserte et inhabitée. Un froid subit envahit l'atmosphère, le
_Cargador_ s'enveloppe grelottant dans sa couverture, le paletot de
laine remplace la jaquette de toile, on gèle; le môle disparaît sous les
vagues monstrueuses que soulève la tempête; les vaisseaux se heurtent
dans le port, heureux quand la tourmente ne les jette pas à la côte.
Néanmoins, le vent du nord est un bienfait pour la ville; sa première
venue est le signe d'une époque plus saine qui ramène l'étranger dans
ses murs; le _vomito_ diminue de violence, quelquefois disparaît et
n'offre que rarement des cas mortels.
Vera-Cruz est, pour l'homme d'affaires, la ville la plus désirable comme
résidence; la vie y est plus facile et sinon plus confortable, à cause
des grandes chaleurs, du moins plus grande, plus large, plus abondante.
Les vins y sont aussi communs qu'en France, le golfe abonde en poissons
délicieux: toutes choses considérées comme luxe et que les gens riches
hésitent à s'offrir dans l'intérieur de la république. Le marché abonde
en fruits des tropiques et l'Indien y apporte toute la famille des
oiseaux du soleil, depuis le moqueur et le perroquet jusqu'au grand ara
rouge de Tabasco. Le caractère des habitants est plus liant, moins
gourmé, et l'on se sent au milieu d'eux plus vite chez soi.
Puis, cette allée et venue des navires européens, cet échange de
nouvelles qui vous tient sans cesse au courant de la politique du vieux
monde et des fluctuations de la littérature dans la mère patrie,
rapprochent Vera-Cruz de la France; il semble qu'on puisse partir à
toute heure. Ajoutez à cela le golfe et ses eaux bleues, les bains de
mer, ce môle, si modeste qu'il soit, où l'on va rêver le soir sous un
magnifique dais d'étoiles, où, le jour, on épie la marche incertaine
d'une voile à l'horizon: imaginez ce ciel merveilleux, dont parfois
l'azur vous lasse; animez-le de ces bandes criardes d'oiseaux de mer et
de ces petits vautours noirs qui le virgulent à des hauteurs
prodigieuses; voyez à vos pieds ces deux pélicans vénérables, antiques
habitués du port, qui plongent silencieusement, s'élèvent et replongent
pour venir se reposer pleins d'une burlesque majesté sur la hampe du
drapeau de la douane, et vous aurez la plage de Vera-Cruz.