population vivant isolée au milieu des bois; pas de villes; les
habitants qui, de temps immémorial, se nourrissent d'un peu de maïs, ne
se livrent ni au commerce ni à l'industrie, le point saillant de leur
caractère moral est l'indépendance; ils ont les étrangers en aversion,
et ne reconnaissent d'autre autorité que celle du prêtre local. La
configuration du sol, couvert de montagnes amoncelées confusément, sans
grandes vallées, sans plateaux, ne se prête pas d'ailleurs à
l'établissement des villes.
Les habitants de l'État de Chiapas n'entretiennent de relations qu'avec
ceux de l'Yucatan, bien que ces derniers possèdent des villes, et aient
comparativement une existence beaucoup plus voisine de celle des
Européens. Or, les traditions les plus anciennes laissent supposer que
cette contrée de Chiapas n'a jamais été qu'un centre religieux, le noyau
des traditions théocratiques du Mexique et de l'Yucatan. Lors de la
conquête des Espagnols, l'État de Chiapas était un désert couvert de
forêts comme aujourd'hui, si bien que Fernand Cortès éprouva les plus
grandes difficultés pour le traverser, et que sa petite armée faillit y
périr de faim et de misère, à peu de distance de Palenqué.
RUINES DE PALENQUÉ
L'établissement le plus important de ce territoire, au point vue
archéologique est Palenqué. Oubliés au milieu des forêts, les monuments
de Palenqué ont échappé à la fureur de destruction des conquérants
européens. Les édifices, ni comme plan, ni comme construction, ni comme
décoration, ne ressemblent à ceux de la péninsule yucatèque. L'édifice
principal de Palenqué, bâti au sommet d'une plate-forme, se compose
d'une succession de grosses piles portant une voûte en encorbellement.
Bâties en blocages, ces piles sont revêtues de stucs très-durs ornés de
sculptures autrefois peintes. Cependant les artistes qui ont élevé ces
édifices savaient sculpter la pierre, et le bas-relief dit _de la
croix_, ainsi que plusieurs autres, en est la preuve certaine. Ce
bas-relief _de la croix_ a soulevé plus d'une question que je ne
chercherai point à discuter ici; je me bornerai à l'examiner au point de
vue général de l'art. M. Charnay en a photographié la partie principale
et la seule qui soit encore à Palenqué[45], pl. XXI. Grâce à cette
reproduction, dont on ne peut discuter l'exactitude, il est facile de
voir que le personnage debout à côté de la croix, et qui semble faire
une offrande au coq qui la surmonte, ne présente nullement les traits
des figures d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal; son front déprimé, ses
yeux saillants, son nez busqué, la distance énorme qui sépare le menton
des narines, la compression de l'occiput, établissent un caractère de
race étrangère à celles qui sont reproduites dans les sculptures de
l'Yucatan. Sous la croix cependant, on retrouve la tête monstrueuse si
souvent figurée à Uxmal et à Chichen-Itza. Le style de la sculpture
diffère de celui des monuments que nous avons déjà examinés; s'il
indique un art plus savant, si les proportions du corps humain sont
observées avec plus de soin et d'exactitude, on s'aperçoit que le
_faire_ est mou, rond, et qu'il accuse plutôt une période de décadence
que l'âpreté des premiers temps d'un art. Les mêmes observations peuvent
s'appliquer aux fragments de personnages représentés sur les pl. XIX et
XX, et qui proviennent également du grand palais de Palenqué. Nous
prions nos lecteurs de ne point oublier ces observations sommaires; nous
aurons l'occasion de les développer. Il semble préférable en ce moment,
de continuer notre examen.
RUINES DE MITLA
Nous traversons l'État de Chiapas, nous dirigeant vers l'ouest, nous
abandonnons les montagnes qui ferment la presqu'île yucatèque et nous
trouvons dans l'État d'Oaxaca une autre contrée montagneuse, au milieu
de laquelle sont construits les vastes monuments de Mitla, non loin de
la ville d'Oaxaca. Les ruines de ces immenses édifices sont peut-être
les plus imposantes du Mexique; elles font reconnaître encore
l'existence de quatre grands palais et d'un téocalli ou colline
artificielle, dont la plate-forme supérieure est occupée par une
chapelle espagnole qui a remplacé le temple antique.
La pl. XVII donne une vue générale de ces ruines assises à mi-côte, le
long de montagnes peu élevées, mais dont les lignes rappellent celles
des horizons de la Grèce. Le plus grand de ces palais et le mieux
conservé, celui que l'on voit à gauche sur la photographie, présente en
plan des dispositions générales analogues à celles des palais d'Uxmal,
fig. 11, mais dont les détails diffèrent sensiblement de ceux-ci.
Comme à Uxmal, la cour est bornée, mais non fermée, par quatre bâtiments
indépendants les uns des autres; celui du fond consiste en une grande
salle avec une épine de colonnes au milieu, puis en une annexe contenant
une petite cour intérieure entourée de salles étroites. De la grande
salle à colonnes, on ne communique à cette cour intérieure que par un
passage détourné. Le bâtiment de droite ne renferme qu'une seule salle,
de même avec une épine de colonnes; celui antérieur et celui de gauche
ne laissent plus voir qu'un amas de ruines; tout indique qu'ils étaient
disposés comme l'édifice de droite.
La magnifique vue photographique, pl. V et VI, donne la façade du
bâtiment principal du côté de la cour. On distingue parfaitement les
trois portes, en partie murées postérieurement à la construction, qui
donnent entrée dans la grande salle à colonnes. Au sommet des piles qui
forment les pieds-droits de ces portes, on remarquera quatre trous
ronds, destinés très-vraisemblablement à recevoir quatre _boulins_
supportant une banne en étoffe.
[Illustration: Fig. 11.]
Les monuments de la Grèce et ceux de Rome, de la meilleure époque,
égalent seuls la beauté de l'appareil de ce grand édifice. Les parements
dressés avec une régularité parfaite, les joints bien coupés, les _lits_
irréprochables, les arêtes d'une pureté sans égale indiquent, de la part
des constructeurs, du savoir et une longue expérience. Dans ce monument,
les linteaux ne sont plus en bois, mais en grandes pierres, comme ceux
des édifices de l'Égypte et de la Grèce. Le grand appareil forme une
suite d'encadrements alternés, sertissant un appareil très-délié,
composé de petites pierres parfaitement taillées et de la dimension
d'une brique, formant par leur assemblage des méandres, des treillis
d'un bon goût et tous variés dans leurs combinaisons. Comme dans les
autres monuments que nous avons déjà examinés, ces parements masquent un
blocage en mortier et moellons.
Les pl. VI, VII et VIII donnent l'aspect extérieur de ce palais, du côté
occidental, avec l'angle rentrant que forme l'annexe accolée à la grande
salle.
Si nous franchissons les portes ouvertes sur la façade principale, nous
entrons dans la grande salle à colonnes, pl. X. Les murs de cette salle
sont revêtus d'un enduit fort dur, ainsi que le pavé; les colonnes,
taillées dans un calcaire poreux, sont monolithes et dépourvues de
chapiteaux; leurs fûts, légèrement fuselés, sont terminés à la partie
supérieure par des cônes tronqués (voir la coupe A de la fig. 11, faite
sur la ligne _ba_ du plan). Ces formes rappellent certaines colonnes de
réserve des hypogées de l'Inde. À Mitla, les colonnes, disposées en
épine, étaient destinées à diminuer la portée des poutres soutenant la
couverture de la salle; car ici les parois verticales laissaient à ces
poutres une portée considérable, eu égard à la charge qu'elles étaient
destinées à soutenir. La fig. 12, donnant la coupe restaurée de la salle
principale, fera comprendre l'utilité des colonnes.
Aujourd'hui, la construction, dérasée au niveau A, ne laisse plus voir
que les portions des blocages qui étaient comprises entre les solives.
Il y a tout lieu de croire que les colonnes portaient deux chapeaux en
bois (B dans la coupe transversale et B´ dans la portion de coupe
longitudinale), lesquels recevaient les deux autres chapeaux (C dans la
coupe transversale, C´ dans la coupe longitudinale), soulageant les
portées des deux filières (D dans la coupe transversale, D´ dans la
coupe longitudinale). Sur ces filières passaient les solives E,
engagées, à leurs extrémités, dans les murs, et soulagées encore par les
corbelets en bois F. Un épais plancher de solives jointives fermait le
tout et recevait un bétonnage couvert d'un enduit. La petitesse des
matériaux de pierre accumulés à l'intérieur ou à l'extérieur du palais
de Mitla ne peut faire supposer que ces colonnes aient jamais supporté
des linteaux de pierre. D'ailleurs ce genre de construction a beaucoup
d'analogie avec certains monuments du nord de l'Inde et du Japon. Trois
petites niches carrées s'ouvrent dans le mur du fond, en face des trois
portes, et une porte étroite et basse donne entrée dans le couloir qui
communique de cette salle à la cour intérieure, dont la pl. XI nous
présente une vue. C'est le même système d'appareil que celui des dehors:
grands linteaux au-dessus de la porte[46], fortement accusés par un
large encadrement.
[Illustration: Fig. 12.]
Mais la partie la plus curieuse de cet édifice est peut-être la salle
donnant sur cette cour et dont M. Charnay a pu faire la photographie,
pl. IX. Cette salle est entièrement tapissée au moyen de cet appareil de
petites pierres en forme de briques composant des dessins de méandres
très-variés. Comme la grande salle, cette pièce était couverte par un
solivage en bois et ne recevait de jour que par la porte. C'était là, il
faut en convenir, un singulier intérieur, surtout si l'on se figure ces
mosaïques saillantes, revêtues de peintures; mais les salles des palais
égyptiens n'étaient ni plus ouvertes ni d'un aspect moins sévère.
Du bâtiment situé du côté oriental de la grande cour du palais, il ne
reste plus, pl. XII, qu'une porte et deux colonnes. Cette construction
rappelle exactement celle du grand bâtiment. Il faut dire que l'aire de
la grande cour est entièrement revêtue d'un ciment très-résistant.
La pl. XIII donne la vue d'un des autres palais ruinés de Mitla et dont
la construction ne diffère du précédent qu'en ce qu'un vaste souterrain
est réservé sous la salle. Là encore, les trois portes avec les trous
dans les pieds-droits, les trois niches dans le mur du fond, le grand et
bel appareil.
Les autres planches reproduisent certains aspects des palais plus ou
moins ruinés de Mitla, mais qui présentent tous les mêmes caractères que
nous observons dans le premier décrit. Les deux colonnes qui sont posées
devant une porte ouverte depuis peu dans le mur du palais, pl. III,
proviennent d'ailleurs et ne sont point là à leur place. Ces colonnes
étaient toujours posées en épine dans les intérieurs des grandes salles.
Le téocalli de Mitla, dépouillé malheureusement de son temple antique,
est représenté dans la pl. II. Son large emmarchement est encore
conservé.
La photographie du célèbre calendrier mexicain conservé à Mexico, pl. I,
commence la série des planches qui composent la collection des monuments
recueillis par M. Charnay. Nous retrouvons dans cette sculpture le
_faire_ de celle de Palenqué.
Il y a certainement une analogie de style entre tous les monuments que
nous venons de décrire, et cependant on ne peut les considérer comme
appartenant les uns et les autres aux mêmes écoles d'art, partant aux
mêmes races et aux mêmes traditions.
Ainsi, habituellement, dans la péninsule yucatèque, la tradition de la
structure en bois est visible, le goût exagéré de l'ornementation se
fait sentir, les constructions à parois inclinées pour les intérieurs
sont générales, la sculpture est abondante, et la reproduction de la
figure humaine très-fréquente; tandis qu'à Mitla, pas de sculpture,
aucune ornementation autre que celle donnée par l'assemblage de
l'appareil, les parois intérieures des salles sont verticales, les
colonnes sont employées, la construction est parfaite, et le bois
n'apparaît dans ces bâtisses que pour la couverture, sans que rien fasse
apercevoir, dans les formes de la maçonnerie, une imitation d'une
structure primitive en bois. Si les Yucatèques cherchent la variété en
élevant les divers bâtiments d'un même palais, les Zapotèques de Mitla
semblent au contraire avoir adopté un type, une forme première dont il
leur est interdit de s'écarter. D'ailleurs, dans tous ces monuments,
temples ou palais, qu'ils s'élèvent sur le sol mexicain ou sur le
plateau de l'Yucatan, il est impossible de ne pas reconnaître
l'influence d'un art hiératique, rivé à certaines formes consacrées par
une civilisation essentiellement théocratique; or, les arts hiératiques
ne se développent jamais que dans certaines conditions sociales, comme
les institutions théocratiques elles-mêmes. Les civilisations fondées
sur une théocratie n'ont jamais pu s'établir que là où se manifestait la
présence d'une race supérieure au milieu d'une race inférieure, et où
cette dernière était assez nombreuse et assez forte pour ne pas être
anéantie. La théocratie n'existe qu'avec le principe des castes, et les
castes ne se sont instituées à l'état d'ordre social que dans les
contrées où une invasion aryane avait été assez puissante pour soumettre
par la force des populations finniques, touraniennes, ou noires, ou
métisses. Mais les Aryans, ou si l'on aime mieux, les hommes blancs
sortis des vastes contrées septentrionales de l'Inde, n'ont d'aptitude
pour les arts plastiques qu'à l'état latent, dirai-je; pour que cette
aptitude arrive à se développer au point de produire, il faut qu'il se
fasse un mélange entre le sang blanc et le sang noir ou jaune. Cette
sorte de fermentation nécessaire à la production des oeuvres d'art se
manifeste différemment si le mélange se fait à doses inégales, et
surtout s'il se fait entre l'aryan et le touranien, ou entre l'aryan et
le mélanien. Là, par exemple, où le mélange se fait entre l'aryan et le
noir, apparaissent les constructions en grand appareil sans l'aide du
ciment ou du mortier, les monolithes. Là les lois les plus simples de la
statique sont seules admises, comme dans l'architecture égyptienne, et
même plus tard dans l'architecture de l'Ionie et de l'Hellade. Mais si
l'on trouve dans un monument des traces de mortier, de blocages, de
pierres agglutinées par une pâte, on peut être assuré que le sang
touranien ou finnois s'est mêlé au sang aryan. Alors la population
conquise laisse, jusqu'aux époques les plus éloignées de la conquête, la
trace de sa présence, car c'est elle qui construit, c'est elle qui
taille la pierre et qui la pose, c'est elle qui emploie les méthodes
propres à sa race. Cependant l'aryan, pour qui la structure de bois est
un souvenir, une tradition des premiers temps, un signe de la
supériorité de caste; l'aryan, dis-je, entend que, quelle que soit la
méthode de bâtir admise par la race asservie, elle laisse subsister la
trace de cette sculpture sacrée de bois, considérée comme ayant servi de
demeure aux héros primitifs.
Aussi, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte même, comme dans
l'Yucatan, retrouve-t-on partout, dans l'architecture de pierre, et
quelle que soit la méthode employée par les constructeurs, la tradition
de la structure de bois, comme étant celle qui rappelle l'origine noble
de la race supérieure et conquérante. À cette règle, les _tumuli_,
pyramides, téocalli font seuls exception; mais c'est que ces amas de
terre ou de pierre, ces montagnes factices que l'on rencontre dans la
Sibérie méridionale, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte, en
Amérique, depuis les contrées septentrionales jusqu'au Pérou, en Europe,
et particulièrement là où les invasions venues de l'Orient ont pénétré,
sont partout des monuments funéraires dans l'origine, élevés sur la
dépouille des héros, des demi-dieux, et sur lesquels plus tard, comme en
Amérique, on bâtit le temple.
L'idée de la divinité résidant sur les montagnes appartient
particulièrement à la race aryane, qui place toujours ses monuments
sacrés sur des hauteurs naturelles, et, à leur défaut, sur des hauteurs
factices. La montagne et la forêt sont les conditions essentielles au
culte des races aryanes, et c'est, encore une fois, un souvenir des
origines divines que se donne cette race sortie des montagnes et des
forêts septentrionales du continent asiatique. Quelques savants de notre
temps[47] pensent, non sans de fortes raisons, que la race jaune,
originaire du vaste continent américain, se serait répandue au nord de
l'Asie, chassant devant elle, vers le sud-est et l'ouest, des races
mélaniennes qui alors occupaient ces immenses contrées. Mêlée à cette
race noire, elle aurait formé la grande famille malaye le long des côtes
orientales de l'Asie, et se serait étendue par la Sibérie jusque vers
l'Europe, alors déserte. Que cette bifurcation de la race jaune ait eu
lieu en effet, l'histoire ne remonte pas si haut; elle ne commence à
poindre qu'avec les races civilisatrices, et la civilisation ne pouvait
procéder de ce mélange des deux races inférieures. Plus de cinq mille
ans avant notre ère, des plateaux septentrionaux de l'Inde descendent,
au milieu de cet amas de peuplades grossières, les hommes blancs,
possédant une cosmogonie savante, puisque toutes les religions n'ont
fait depuis qu'en recueillir les débris. Forts, se considérant comme
supérieurs aux autres humains, entreprenants, particulièrement aptes à
gouverner, ils poussent devant eux, descendant vers le sud-ouest, ces
flots de noirs et de métis, à travers les plaines du Tourân, et
s'établissent dans l'Asie Mineure[48]. Depuis lors, le courant ne
s'arrête plus jusque vers les premiers siècles du christianisme. Ce
grand réservoir de la race blanche s'épanche, à plusieurs reprises, par
le Tourân et le Caucase, sur l'Asie Mineure et jusqu'en Égypte, dans la
péninsule indienne, en Perse, le long de la mer Caspienne, du Bosphore,
jusqu'à la Grèce et sur toute l'Europe occidentale. Il jette des
dominateurs civilisateurs sur la Chine et sur le Japon. Seul, le
continent américain serait-il resté en dehors de l'influence de ces
incessantes émigrations? Est-il possible d'admettre cet isolement,
lorsque sur le continent américain nous retrouvons des monuments qui
indiquent la trace de ces peuplades indo-septentrionales? lorsque nous
retrouvons dans le Mexique des armes et des ustensiles qui rappellent
par leur forme et leur matière ceux que l'on découvre en Asie Mineure,
tels, par exemple, que ces flèches en obsidienne, ces vases en terre
revêtus de peintures[49], et mieux que tout cela, sur les monuments
existants, des figures qui conservent le type des peuplades blanches
indo-septentrionales? lorsque tous les monuments bâtis, figurés ou
écrits, nous laissent entrevoir les enseignements, altérés il est vrai,
d'une même cosmogonie? Il s'élève cependant contre l'hypothèse d'une
émigration blanche indo-septentrionale en Amérique, soit par le détroit
de Behring, soit par le Groenland, de graves objections. Nulle part on
ne constate, dans l'Amérique centrale, avant l'arrivée des Espagnols, la
trace de chevaux, par exemple. Or le cheval est le compagnon inséparable
de l'Aryan.
Les peuples blancs, là où ils pénètrent, combattent sur des chars, chez
les Hindous, chez les Assyriens, les Perses et les Mèdes, en Égypte, en
Grèce, en Italie, dans le nord de la Gaule, en Bretagne, en Germanie et
en Scandinavie. Or, au Mexique, le cheval n'est représenté nulle part
sur les monuments. Les bas-reliefs si curieux de Chichen-Itza nous
montrent les guerriers combattant à pied des serpents et des tigres.
Nous ne trouvons sur ces monuments figurés, pas plus que dans les
textes, la trace de pasteurs. Dans le _Popol-Vuh_, l'animal domestique
n'existe pas, les habitudes des pasteurs ne laissent aucune trace; le
principe de la famille, si puissant chez tous les peuples aryans ou
issus d'aryans, le patriarcat est confus; toutefois la caste existe,
ainsi que la noblesse du sang.
Si, dans la Floride, les Espagnols ont vu des troupeaux de bestiaux
domestiques, il ne paraît pas que les Mexicains en aient jamais
possédés; or l'aryan est pasteur. On ne conçoit guère même comment des
édifices aussi considérables que ceux du Mexique ont pu être construits
sans le concours de bêtes de somme. Quant à ce dernier point, n'oublions
pas que, dans l'empire de Montézuma, des hommes, considérés comme
appartenant à une race inférieure, étaient soumis aux travaux imposés
aux brutes, et que l'idée de la supériorité de caste est tellement
évidente dans le _Popol-Vuh,_ par exemple, que le _peuple_, c'est-à-dire
la masse étrangère aux tribus quichées, n'est jamais désigné que sous
des noms d'animaux; ce sont les fourmis, les rats, les singes, les
oiseaux, les tortues, les abeilles, etc. À chaque instant, dans ce
livre, ces bêtes sont chargées, par les nobles quichés, de messages,
d'entreprises; c'est avec leur aide que les Xibalbaïdes sont détruits,
et ce sont même les animaux alliés qui sont chargés d'assurer les suites
de la conquête.
N'y a-t-il pas là un signe évident de la race blanche au milieu de
populations regardées par elle comme très-inférieures? Quant aux
chevaux, si les tribus blanches qui ont envahi le Mexique ne sont
arrivées du nord, comme tout porte à le croire, qu'après une suite
d'étapes prolongées peut-être pendant plusieurs siècles, et après un ou
plusieurs voyages à travers l'Océan, il ne serait pas surprenant,
qu'arrivés sous le 20e degré de latitude, ils n'eussent plus possédé
un seul cheval, qu'ils eussent perdu même le souvenir de ces compagnons
de leurs expéditions. D'ailleurs, il paraît évident que ces émigrations
blanches étaient, relativement à ce qu'elles furent en Asie et en
Europe, peu nombreuses. Leur disparition presque totale et le peu de
fixité de leurs établissements en Amérique en serait une preuve.
Doit-on conclure de l'état sauvage actuel d'une grande partie des
populations de l'Amérique que ces peuples ne sont pas encore civilisés
ou qu'ils nous laissent voir les restes de civilisations depuis
longtemps étouffées? Cette dernière hypothèse est adoptée par Guillaume
de Humboldt, et elle paraît très-voisine de la vérité, si l'on considère
qu'à l'époque de la conquête des Espagnols, Fernand Cortez trouva en
Amérique des États policés là où l'on ne rencontre plus que des
populations misérables, clair-semées au milieu des déserts, et que ces
États avaient atteint déjà l'ère de leur décadence.
Mais telle est la puissance de la race blanche que, si faible qu'elle
soit numériquement parlant, elle laisse des traces indélébiles, et que
seule elle possède ce privilège d'inaugurer les civilisations. En l'état
de mélange où se rencontrent les grandes races humaines sur la surface
du globe aujourd'hui, il est assez difficile de distinguer les aptitudes
premières de chacune d'elles; cependant, là où le noir est sans mélange,
il n'existe pas, à proprement parler, une civilisation; il n'y a ni
progrès ni décadence: c'est un état normal barbare où la force
matérielle et la ruse gouvernent seules; là où la race touranienne ou
finnique est restée pure, si les moeurs sont moins grossières, si l'on
trouve une apparence d'autorité morale, il n'y a point cependant de
progrès et de variations sensibles dans l'état social. L'industrie, le
commerce se développent jusqu'à un certain point; le bien-être matériel
et la discipline peuvent régner, mais jamais l'amour du beau, le
dévouement raisonné, l'attrait de la gloire ne remuent ces populations
paisibles, attachées à la satisfaction des besoins matériels de chaque
jour. L'élément blanc seul donne la vie à ces masses inertes et
obscures; il apporte sa cosmogonie, l'observation des temps, sa passion
pour la renommée, son besoin incessant d'activité; il veut vivre dans
l'avenir et écrit l'histoire. Les traditions ou souvenirs écrits de ce
monde datent de l'invasion de l'élément aryan; or, les Mexicains avaient
une histoire, tous les auteurs espagnols l'ont reconnu, et Las
Casas[50], entre autres, le dit de la manière la plus formelle.