sacrifice, mais à titre de souvenir et sachant qu'entre autres talents
vous possédez l'art de faire exécuter d'admirables reproductions
solaires, il me sera très agréable de tenir de votre bonne grâce deux
belles photographies de cet obscur vaincu de la guerre de Trente
ans.--Est-ce dit?
--C'est dit;--comptez sur moi, répondit le comte, je n'insisterai pas
davantage.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain, à mon hôtel, le comte W*** me faisait remettre deux
photographies du sinistre décapité, l'une de profil, l'autre de face, et
je traînai ces poignantes images tout le long d'un voyage en Orient et
en Palestine.
Il y a de cela nombre d'années déjà.--C'est en recherchant il y a peu
jours, au fond d'un carton d'épreuves d'eaux-fortes, des documents
indispensables à un travail urgent, que ces macabres photographies
m'apparurent et que, me remémorant l'aventure invraisemblable que nous
conta naguère le grand seigneur viennois, il me prit fantaisie d'écrire
le récit qu'on vient de lire. L'authentique figure ici reproduite dans
le texte est celle du comte Bernard d'Harcourt, gentilhomme normand,
blessé mortellement à la bataille de Nördlingen, puis décapité et
précieusement embaumé par les soins du docteur Eobanus Bolgnuth de
Nuremberg.
La tête originale a dû, je le suppose, demeurer à Vienne, dans le
cabinet d'antiquité du comte W***..., dont la maison est d'origine
polonaise. Les modernes d'Harcourt pourraient peut-être encore la
réclamer et l'obtenir aujourd'hui.
LA MOMIE FATALE
Nos histoires se suivent et ne se ressemblent pas; toutefois, celle-ci
se trouve en quelque sorte directement liée à la précédente par
l'origine et par la filiation des faits qui m'amenèrent à l'entendre
exposer en toute simplicité quelques années plus tard.
Parmi les convives rencontrés au dîner de Vienne, dont il est question
plus haut, se trouvait,--l'ai-je dit?--lord L***, qui venait de quitter
la vice-royauté des Indes pour voyager en Europe.
Le hasard fit que lord L***, envoyé en qualité d'Ambassadeur
d'Angleterre à Paris, devint pour moi un des compagnons les plus chers
de ces heures de loisir qu'il est si exquis de consacrer à l'amitié
bavarde, à la causerie intellectuelle et intime, plutôt que de les
gaspiller dans ces médiocres et vides soirées de réception où l'on ne
recueille que la fausse monnaie des grimaces et la banalité des phrases
de politesse.
[Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE
(L'une des peintures du second coffre)]
Lord L*** était mieux qu'un diplomate habile, discuté et discutable; il
se sentait au-dessus des finesses de la politique internationale, et son
esprit de dilettante n'était sensible qu'à la beauté des formes et des
idées. Volontiers paradoxal, lettré comme le sont ses compatriotes quand
ils ont passé par Oxford ou Cambridge et voyagé aux quatre coins du
monde, il avait vu et lu immensément, et sa mémoire était prodigieuse,
bien qu'il fût beau buveur et abusât fréquemment de tous ces excitants
que Baudelaire nommait: _les Paradis artificiels_.
[Illustration]
Un des plaisirs de ce singulier ambassadeur, qui fuyait le plus possible
les contacts du monde officiel, était de s'entourer de quelques artistes
ou littérateurs dont la cérébralité lui convenait et d'improviser des
dîners d'été sans grand cérémonial dans les jardins de son palais du
faubourg Saint-Honoré. Là, cet homme, généralement sombre et taciturne,
s'éveillait, devenait humoriste et brillant conteur, et il n'est point
un de ceux qui, l'ayant approché dans ces circonstances, n'ait conservé
de cet esprit distingué et rare le plus intense souvenir.
Ce qui m'avait frappé particulièrement en lui, c'était son fatalisme,
ses croyances au surnaturel, ses goûts mystérieux pour l'occultisme et
ses théories sur l'irresponsabilité des êtres ici-bas. Nous connaissons,
disait-il, les effets de bien des causes, mais nous ignorons souvent les
causes de la plupart des effets; nous suivons tous une destinée toute
tracée, dont nous ne pouvons nous éloigner; la vie est un purgatoire
sinon un enfer où nous purgeons la condamnation de fautes commises en
des périodes antérieures dont nous n'avons plus ni la notion ni le
souvenir; la lutte généralement est vaine, nous sommes les forçats d'un
bagne où la seule porte de sortie est celle de la mort, et, comme disait
Proudhon, la fatalité est l'ordre absolu, la loi, le code, le _fatum_ de
la constitution de l'univers.
* * * * *
Un soir d'août 1888, nous dînions en tête à tête sur la terrasse en
plein air, débarrassés de l'énervante observation des laquais gourmés en
faction près de la table; je me plus à rappeler au cher lord les
conditions de notre première rencontre à Vienne chez W***, le comte
antiquaire, et j'évoquai le souvenir de cette terrible tête de momie
dont notre hôte nous avait narré l'histoire vraiment intéressante.
--Savez-vous, me dit-il, que j'y ai beaucoup pensé, à ce Bernard
d'Harcourt, et que la vision de ce crâne tailladé, de cette hardiesse
dans la mort m'a souvent hanté depuis cette visite à Herrengasse? Je
n'aurais pas, je vous l'avoue, le courage du comte et n'aimerais pas
posséder chez moi cette terrible dépouille.
Il y eut un silence.--A quelques centaines de mètres devant nous, au
delà des jardins, les cafés-concerts des Champs-Élysées nous envoyaient
les refrains canailles et les joyeux et vulgaires éclats de leurs
orchestres. Tous deux nous pensions au décapité dont je venais tout à
coup de rafraîchir le cliché sur le gélatino-bromure de notre cervelle.
Je repris:
--Eh bien, mon cher ami, j'ai failli accepter, après l'avoir tout
d'abord refusé, le cadeau que le comte désirait me faire de cette tête
troublante; sa possession m'attirait et m'effrayait à la fois;
j'éprouvais à sa pensée une sensation morale de vertige faite de désir
et de peur, et chaque fois que je voyais l'image photographique du
masque tragique et superbe, je songeais à écrire à Vienne pour en
réclamer l'envoi. Peu après mon retour à Paris, je fus vraiment malade
du fait de cette lutte constante entre le vouloir et la crainte de
posséder. Ce qui me mit à la raison fut une lecture d'article d'un
bizarre écrivain allemand, dont j'ai oublié le nom, et qui essayait de
démontrer la sorte de fatalité et d'envoûtement que l'intimité entre les
vivants et les morts, j'entends de cohabitation, peut exercer sur
l'homme assez téméraire pour faire de son logis une sépulture profane de
tout ou d'une partie d'un corps défunt. Vous allez peut-être taxer cette
opinion de folle, mais qui pourrait affirmer que les morts n'ont pas ce
que les Égyptiens nommaient _ka_, c'est-à-dire un _double_, un second
exemplaire du corps presque éthéré, quelque chose approchant de ce que
les Indous nomment le corps astral, et, alors, jugez de l'imprudence
qu'il y a de s'attirer ainsi, sans raison chez soi, une personnalité
invisible, peut-être hostile, absorbante et dominatrice...
--Non, non, répondit lentement le lord rêveur,--_lord Dreamer_, comme je
me plaisais à le nommer souvent,--non, mon ami, cette théorie n'est
point folle, et vous serez encore plus frappé de la possibilité de la
soutenir quand vous saurez que notre aimable hôte de Vienne, le comte
W***, est mort il y a quelques mois à peine, chez lui, auprès de la
néfaste tête de Bernard d'Harcourt dans des conditions particulièrement
mystérieuses, frappé au front d'une balle de revolver, sans qu'on ait
jamais pu déterminer s'il y avait meurtre ou suicide.
Si je crois aussi fermement aux lois inconnues du surnaturel, c'est que
bien des événements dans ma vie cosmopolite m'en ont fait comprendre la
marche fatale et la puissance indiscutable, et, tenez, pour ne point
trop vous laisser l'impression de la triste nouvelle dramatique que je
viens de vous apprendre et qui, je le vois, vous trouble à l'excès,
permettez-moi de vous faire le récit d'une aventure dans laquelle une
momie d'Égypte joue un rôle non moins terrible et non moins meurtrier;
j'ai connu la victime, et tout Londres, tant au British Museum que dans
le monde du journalisme, pourra vous certifier l'absolue authenticité
des faits que je vais avancer.
[Illustration]
II
Vous connaissez, je suppose, le journal hebdomadaire _England
illustrated News_, fondé à Londres, il y a, plus de soixante ans, par un
_self made man_, de grande activité et intelligence, nommé John Magrin,
qui gagna dans cette entreprise plus de trente mille livres sterling de
revenu, c'est-à-dire une vraie fortune d'Américain.
A la mort de cet excellent homme, ses deux fils, William et Robert,
prirent l'affaire en main et l'établirent sur un tel pied administratif
qu'il leur fut possible de donner carrière à leurs goûts de voyage et
d'aventures à travers toutes les contrées du globe. William et Robert
Magrin étaient deux superbes gaillards, souples, forts, musclés, hardis
cavaliers, canotiers infatigables, marcheurs intrépides et par-dessus
tout tireurs admirables. Le plus jeune, Robert, était un des premiers
fusils d'Angleterre; il faisait à la chasse des séries à rendre jaloux
lord D..., notre fameux _Gun-man_, car...
Ainsi que la vertu le tir a ses... degrés.
[Illustration]
Le bon ambassadeur souriait en faisant malicieusement cet _à peu près_
classique sur le nom du plus célèbre tireur d'Angleterre.
Ainsi entraînés aux exercices du corps, continua-t-il, assurés de leur
force physique aussi bien que de leur fortune considérable, les deux
frères Magrin, tous deux célibataires et qui ne se quittaient jamais,
entreprirent le déjà traditionnel tour du monde, qui bientôt sera si
facile qu'il remplacera les voyages de noces en Suisse, en Italie ou en
Écosse.
Avec le défaut mignon qu'ont mes chers compatriotes de vouloir détenir
le record de tous les sports, les frères Magrin crurent devoir étonner
l'univers de leurs prouesses. Leur volonté, plus forte encore que leur
vanité, leur but bien établi, l'inflexible détermination qu'ils avaient
de l'atteindre, leur firent accomplir de surprenants exploits modernes,
de ces exploits qui consistent à biffer le mot _impossible_ des
dictionnaires géographiques et le qualificatif _inaccessible_ de la
description des montagnes égratigneuses de ciel.
[Illustration]
Pendant plusieurs années, il ne se passa guère de semaines sans que les
journaux du Royaume-Uni et ceux d'Amérique n'enregistrassent de
stupéfiantes actions accomplies par l'un ou l'autre des deux frères; on
les signala dans les Alpes, plantant le drapeau anglais sur des cimes
jusqu'alors vierges de toute empreinte humaine, dans les monts de
l'Atlas cherchant le lion, en Amérique gagnant sur leur _racer_ des
coupes d'argent aux régates de Newport, à Java massacrant des troupeaux
de rhinocéros et de crocodiles, partout vainqueurs des êtres et des
choses, hercules qui n'auraient su nombrer leurs travaux, tant ils
étaient variés, compliqués, et, je dois ajouter, inutiles au progrès
social ou aux besoins réels de la civilisation.
[Illustration]
Ce fut à Bombay que je les connus; j'admirai leur beauté de fiers
acrobates et je m'employai à servir leur passion en organisant pour eux
des chasses aux tigres capables de mettre en relief leur adresse
impeccable dans le maniement du rifle. Ils déployèrent dans ce sport
jusqu'alors inconnu pour eux une vigueur, une souplesse, une intrépidité
dans l'attaque, une sûreté de main qui frappèrent de stupeur les
conducteurs indigènes qui les accompagnaient sur des éléphants dressés.
Ils tuèrent--dans les seules jungles du Bengale, si je me souviens bien,
plus de douze tigres et environ huit panthères dont ils eurent la
politesse de m'envoyer les superbes dépouilles. Les Hindous, très
sensibles au courage, les crurent sorciers, et, malgré leur secret
dédain pour les Européens souillés de viandes et de liqueurs, leur
témoignèrent un respect qui confinait au culte sacré.--A Ceylan, au
retour, leurs succès à la chasse, au tennis, au polo, eurent un long
retentissement dans les journaux de toute la colonie anglaise.
[Illustration]
--Mais je ne veux pas, mon cher ami, me dit lord L..., ouvrant comme une
parenthèse furtive à son récit, vous intéresser plus qu'il ne convient
aux jeux sportifs des frères Magrin, ni risquer de vous faire oublier le
but de ce récit. J'y arrive donc sans plus tarder.
A leur retour en Europe, William et Robert Magrin s'arrêtèrent en
Égypte, et, afin de se soustraire à la domination de Thos Cook and son
et aux itinéraires réglés comme papier de musique, ils frétèrent une
Dahabieh à voile et lentement visitèrent le Sérapéum, la pyramide
d'Oanas, Assiout, Louqsor, Thèbes, Assuan et Philæ.
[Illustration]
La vue de la nécropole memphite, des mastabas de Gizéh, d'Abou-Roâsh, de
Dahshour, de Saqqarah, d'Abousir, impressionna vivement la curiosité de
Robert Magrin, qui, laissant son frère retourner à Londres, jura de se
consacrer à la recherche de royales momies et de se livrer momentanément
à ce nouveau sport scientifique avec toute l'ardeur qu'il avait apportée
jusque-là, à la mise à mort des bêtes sauvages ou à la conquête de
quelque prix chèrement disputé dans les luttes diverses par de nombreux
«champions du monde». Il entreprit donc des fouilles sur le vaste
territoire arrosé par le Nil.
III
Malgré l'exploitation séculaire des tombeaux, poursuivit lord L..., en
humant lentement son cigare, malgré aussi l'affreux état de désordre
dans lequel les anciens fouilleurs ont laissé les terrains et les
oeuvres d'art de la vieille Égypte, malgré les recherches des fellahs
qui vécurent longtemps du produit de leurs spoliations, Robert Magrin
comprit qu'il restait encore énormément à extraire de ces champs de
morts et que la gloire de Mariette n'empêchait point de nouveaux venus
de se créer une notoriété de bon aloi, surtout en Angleterre où
l'archéologie égyptienne voit grandir chaque jour le nombre de ses
adeptes.
La fortune dont il disposait lui permit de s'assurer vivement le
concours des spécialistes et d'embaucher le nombre d'ouvriers nécessaire
pour ouvrir un chantier de fouilles du côté de Dahshour, non loin d'un
plateau peu élevé, situé à l'ouest du village de Menchiyeh, sur les
flancs de la pyramide méridionale, construite en briques.
[Illustration]
Les ouvriers se répandirent sur un terrain excavé en tous sens par des
tranchées profondes, et, en examinant méthodiquement le sol, ils
découvrirent vingt petits puits établis en rangées parallèles, qui,
sondés pendant plusieurs mois, n'amenèrent que la découverte de momies
sans importance pour la science et l'art.
Car, vous le savez assurément, ce n'était guère qu'en théorie que chaque
Égyptien pouvait revendiquer le droit d'une maison éternelle, avec ses
chambres diverses, ses décorations et sa table d'offrande; en réalité,
les morts de la petite classe étaient, comme aujourd'hui, vivement
dépêchés vers des trous d'oubli. On les enfouissait un peu au hasard
dans des fissures de montagnes, au fond de puits communs ou dans la
profondeur de vieilles tombes violées et abandonnées. Les gens de
condition seulement avaient les honneurs d'une architecture spéciale,
des cercueils à leur taille, des peintures symboliques, des scarabées
faits de matières précieuses et des figurines de Phtah, d'Osiris,
d'Anubis et d'Hathor.--Or Robert Magrin ne recueillit d'abord que
d'infortunés prolétaires qu'on ne songeait même pas à dépouiller de
leurs bandelettes.
[Illustration]
Il commençait à se désespérer et songeait déjà à abandonner ce sol
ingrat, lorsqu'on lui signala la découverte de souterrains construits de
larges dalles de calcaire qui semblaient devoir conduire à une tombe
importante. Cette nouvelle réveilla son ardeur. Il activa le travail et
se mit lui-même à la tête des ouvriers. On découvrit d'abord un
portique, puis une sorte d'antichambre carrée avec piliers, puis un
nouveau couloir, et enfin une dernière chambre dont les murailles
étaient peintes à fresque et remplies d'inscriptions gravées. Robert
Magrin y pénétra le premier, la torche à la main, et eut vite découvert
le sarcophage de pierre et mis à nu un coffre merveilleusement gravé et
peint.
Sous ce premier coffre, un second coffre plus délicatement ouvragé
encore, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et enfin le cercueil
définitif couvert de longues bandes d'or chargées d'inscriptions.
C'était, à n'en point douter, la momie d'un roi qu'il s'agissait de
transporter, sans tarder, à la direction des musées et des fouilles,
ainsi que les canopes, vases sacrés où les viscères du mort avaient été
déposés, les stèles d'albâtre, les bijoux et objets de prix qu'on avait
réunis.
[Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE
(Peinture intérieure du second coffre)]
* * * * *
[Illustration]
Ce fut en grande cérémonie et devant une assemblée de savants distingués
que l'on procéda à la dépouille de la momie dans une des grandes salles
du musée du Caire. Robert Magrin était ému par le mystère de sa
trouvaille plus qu'il ne l'avait jamais été au cours de ses expéditions
périlleuses. L'examen du premier coffre fit découvrir le cachet d'un roi
de la XIIe dynastie, _Na-Lou-Pa_... ou quelque chose d'approchant. La
momie, qui bientôt apparut, portait encore le klaft ou coiffure
souveraine, et le long de son maigre corps avaient été placés les
sceptres et le flabellum, insignes et emblèmes de sa puissance
souveraine et de sa domination sur les deux terres, la haute et la basse
Égypte.
Revêtu de sa blouse d'anatomiste, armé de son scalpel, le docteur F...,
bien connu de tous les archéologues égyptiens, procéda au dépouillement
de la momie, qui avait été étendue sur une planche reposant sur deux
chevalets. Il trancha les premières bandelettes et déligota lentement la
pièce rigide et noirâtre, tandis que le conservateur adjoint du musée
fournissait aux assistants les renseignements précis sur l'examen
sommaire des documents écrits, découverts dans le tombeau, et dont
l'importance, paraît-il, était exceptionnelle.
Robert Magrin, presque grisé par l'odeur âcre et pénétrante qui se
dégageait des bitumes et des aromates depuis si longtemps concentrés sur
ce corps et que l'air vivifiait avec une trop soudaine intensité, se
sentait mal à l'aise et inquiet. Ce sportsman n'était décidément pas
fait pour ces missions scientifiques; sa gorge était serrée par ces
émanations d'outre-tombe, et toutes ces poussières impalpables, qui
prenaient leur essor dans l'atmosphère, pénétraient en lui,
l'indisposaient plus qu'il n'aurait su le dire, et, pour la première
fois peut-être, pensait-il sérieusement au néant des êtres, à la vanité
de toutes choses devant ces résidus fanés qui se brisaient au moindre
toucher.
[Illustration]
Cependant, tandis que le conservateur recueillait les papyrus qu'il
avait charge de restaurer et de reconstituer, le docteur F... continuait
placidement son opération minutieuse et peu à peu apparaissait plus
fluette, plus osseuse, plus lamentable, la ligne de ce petit corps de
roi desséché, dont les dernières bandelettes de lin masquaient
maintenant à peine le visage. L'ultime voile qui couvrait la tête fut
enfin déroulé et la figure de la momie fut visible; mais, à la stupeur
générale, on s'aperçut qu'elle portait sur le front, contrairement à
l'usage, un large bandeau d'or sur lequel était gravée une inscription,
qui parut d'abord indéchiffrable et qui nécessita une longue
consultation des Égyptologues assemblés.
Ce visage apparaissait terrible, tant la bouche, meublée de toutes ses
dents, était proéminente et menaçante; mais, en dépit des _corynètes
rufipés_, insectes, eux aussi millénaires, qui avaient rongé la basse
partie du masque, les lignes du crâne étaient fort belles, et il se
dégageait de ce restant de roi une impression vraiment souveraine,
autoritaire et fatidique; aussi les assistants restèrent-ils silencieux
et presque consternés lorsque le conservateur du musée donna la
traduction du texte inscrit sur le bandeau d'or royal.
[Illustration]
«Messieurs, de l'avis unanime de nos collègues ici présents, les
caractères gravés sur le métal du frontal contiennent cette prophétie:
«_Celui qui aura été assez audacieux et impie pour violer ma sépulture
en sera puni--dans l'année même qui suivra cette spoliation;--son
corps sera brisé, meurtri, pulvérisé et nul ne trouvera trace de ses
ossements._
Chacun se retourna du côté de Robert Magrin; il était pâle, mais
souriant, sceptique; il demanda à emporter le bandeau d'or et la tête
momifiée du roi Na-Lou-Pa, puis il partit d'une allure assurée et la
mine insoucieuse.
IV
--Mon cher lord, dis-je à mon complaisant narrateur, qui semblait un peu
fatigué et ému, votre histoire dans sa concise exposition est aussi
fantastique et aussi étonnante que tous les romans de Gautier, de Poë et
de Hawthorne, et je m'étonne que vous, qui savez si bien donner un
charme mystérieux à cet inquiétant problème de la vie et de la mort, ne
l'ayez point écrite...--Quel joli titre: _le Bandeau de la Momie_, «The
Mummy's headband», ou mieux encore: _le Bandeau du Roi_.
--Vous oubliez le loisir pour faire un tel conte, reprit mon
interlocuteur, dans un milieu où la politique est comme le simoun
desséchant la pensée créatrice... et puis, voyez-vous, les récits vrais
sont plus difficiles à enchâsser dans la griffe d'un style personnel que
les fictions que notre imagination nous suggère. C'est _trop écrit_,
comme disent les artistes vis-à-vis d'une chose trop précise à rendre;
il n'y a de beau et de vrai pour le romancier amoureux de sa profession
que ce qui n'existe pas.
--Cependant, mon ami, les broderies ne manqueraient pas autour de ces
faits positifs. Vous avez le motif principal, mais tout le reste est à
créer: le début, la psychologie de votre sportsman, ses états d'âme, ces
fameux états d'âme des _bourgetisants_, puis enfin la conclusion, la
réalisation de la prophétie d'outre-tombe...
--Mais elle existe, _Dear fellow_, cette conclusion, et elle est aussi
«coup de théâtre» que tout ce que je pourrais combiner. Elle mérite de
votre part quelques minutes d'attention, incurieux que vous êtes; j'en
tiens le récit de William Magrin en personne; il est simple, terrible,
concis; écoutez-le:
* * * * *
[Illustration]
Après la découverte du tombeau du roi Na-Lou-Pa, Robert Magrin abandonna
la conquête des hypogées; il licencia ses ouvriers et reprit la vie
errante. L'Égypte, qui déjà l'avait ensorcelé, en le lançant dans des
aventures archéologiques contraires à son tempérament de _bas de cuir_,
de vrai trappeur indomptable, cette vieille Égypte devait de nouveau le
métamorphoser en amoureux, lui pour qui la femme n'avait jamais été
jusque-là qu'un simple passe-temps hygiénique.
En remontant le Nil aux environs de Louqsor, il rencontra sur le bateau
la Circé qui devait faire capituler son coeur; c'était une jeune
Américaine, fille d'un sénateur du Colorado, une de ces créatures
exquises et volontaires qui jettent le lazzo de leur dévolu autour du
cou d'un homme et qui ne le lâchent plus qu'il ne les ait conduites au
pied des autels. La petite Yankee trouva dans Robert Magrin l'homme qui
réalisait son idéal de romanesque confortable; il était jeune, solide,
téméraire, supérieur dans tous les exercices du corps et, de plus, il
possédait assez de dollars pour défrayer toutes les fantaisies. C'était
donc le héros rêvé. Robert, de son côté, ne résista point, et deux mois
après la première entrevue, les noces furent célébrées à Londres. Le
journal _England illustrated News_ publia un dessin gravé en
commémoration de cette cérémonie, qui préoccupa, quelques jours durant,
tous les _printing offices_ de la Cité.
[Illustration]
Le nouveau marié, à peine installé en une princière demeure, au milieu
de laquelle il avait conservé, dans sa library, la tête desséchée du roi
d'Égypte munie de son bandeau d'or fatal, repartit bientôt pour
l'Afrique. C'était son voyage de lune de miel, combiné avec un but
déterminé de consacrer quelques mois à la chasse de l'éléphant, car vous
savez que la poursuite de ce lourd mammifère est devenue un art qui a
ses règles et sa stratégie, et Robert Magrin ne pouvait certes pas
vieillir sans y être passé maître.