Je ne vous demanderai donc pas, dis-je en terminant, un inutile

sacrifice, mais à titre de souvenir et sachant qu'entre autres talents

vous possédez l'art de faire exécuter d'admirables reproductions

solaires, il me sera très agréable de tenir de votre bonne grâce deux

belles photographies de cet obscur vaincu de la guerre de Trente

ans.--Est-ce dit?

--C'est dit;--comptez sur moi, répondit le comte, je n'insisterai pas

davantage.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, à mon hôtel, le comte W*** me faisait remettre deux

photographies du sinistre décapité, l'une de profil, l'autre de face, et

je traînai ces poignantes images tout le long d'un voyage en Orient et

en Palestine.

Il y a de cela nombre d'années déjà.--C'est en recherchant il y a peu

jours, au fond d'un carton d'épreuves d'eaux-fortes, des documents

indispensables à un travail urgent, que ces macabres photographies

m'apparurent et que, me remémorant l'aventure invraisemblable que nous

conta naguère le grand seigneur viennois, il me prit fantaisie d'écrire

le récit qu'on vient de lire. L'authentique figure ici reproduite dans

le texte est celle du comte Bernard d'Harcourt, gentilhomme normand,

blessé mortellement à la bataille de Nördlingen, puis décapité et

précieusement embaumé par les soins du docteur Eobanus Bolgnuth de

Nuremberg.

La tête originale a dû, je le suppose, demeurer à Vienne, dans le

cabinet d'antiquité du comte W***..., dont la maison est d'origine

polonaise. Les modernes d'Harcourt pourraient peut-être encore la

réclamer et l'obtenir aujourd'hui.

LA MOMIE FATALE

Nos histoires se suivent et ne se ressemblent pas; toutefois, celle-ci

se trouve en quelque sorte directement liée à la précédente par

l'origine et par la filiation des faits qui m'amenèrent à l'entendre

exposer en toute simplicité quelques années plus tard.

Parmi les convives rencontrés au dîner de Vienne, dont il est question

plus haut, se trouvait,--l'ai-je dit?--lord L***, qui venait de quitter

la vice-royauté des Indes pour voyager en Europe.

Le hasard fit que lord L***, envoyé en qualité d'Ambassadeur

d'Angleterre à Paris, devint pour moi un des compagnons les plus chers

de ces heures de loisir qu'il est si exquis de consacrer à l'amitié

bavarde, à la causerie intellectuelle et intime, plutôt que de les

gaspiller dans ces médiocres et vides soirées de réception où l'on ne

recueille que la fausse monnaie des grimaces et la banalité des phrases

de politesse.

[Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE

(L'une des peintures du second coffre)]

Lord L*** était mieux qu'un diplomate habile, discuté et discutable; il

se sentait au-dessus des finesses de la politique internationale, et son

esprit de dilettante n'était sensible qu'à la beauté des formes et des

idées. Volontiers paradoxal, lettré comme le sont ses compatriotes quand

ils ont passé par Oxford ou Cambridge et voyagé aux quatre coins du

monde, il avait vu et lu immensément, et sa mémoire était prodigieuse,

bien qu'il fût beau buveur et abusât fréquemment de tous ces excitants

que Baudelaire nommait: _les Paradis artificiels_.

[Illustration]

Un des plaisirs de ce singulier ambassadeur, qui fuyait le plus possible

les contacts du monde officiel, était de s'entourer de quelques artistes

ou littérateurs dont la cérébralité lui convenait et d'improviser des

dîners d'été sans grand cérémonial dans les jardins de son palais du

faubourg Saint-Honoré. Là, cet homme, généralement sombre et taciturne,

s'éveillait, devenait humoriste et brillant conteur, et il n'est point

un de ceux qui, l'ayant approché dans ces circonstances, n'ait conservé

de cet esprit distingué et rare le plus intense souvenir.

Ce qui m'avait frappé particulièrement en lui, c'était son fatalisme,

ses croyances au surnaturel, ses goûts mystérieux pour l'occultisme et

ses théories sur l'irresponsabilité des êtres ici-bas. Nous connaissons,

disait-il, les effets de bien des causes, mais nous ignorons souvent les

causes de la plupart des effets; nous suivons tous une destinée toute

tracée, dont nous ne pouvons nous éloigner; la vie est un purgatoire

sinon un enfer où nous purgeons la condamnation de fautes commises en

des périodes antérieures dont nous n'avons plus ni la notion ni le

souvenir; la lutte généralement est vaine, nous sommes les forçats d'un

bagne où la seule porte de sortie est celle de la mort, et, comme disait

Proudhon, la fatalité est l'ordre absolu, la loi, le code, le _fatum_ de

la constitution de l'univers.

* * * * *

Un soir d'août 1888, nous dînions en tête à tête sur la terrasse en

plein air, débarrassés de l'énervante observation des laquais gourmés en

faction près de la table; je me plus à rappeler au cher lord les

conditions de notre première rencontre à Vienne chez W***, le comte

antiquaire, et j'évoquai le souvenir de cette terrible tête de momie

dont notre hôte nous avait narré l'histoire vraiment intéressante.

--Savez-vous, me dit-il, que j'y ai beaucoup pensé, à ce Bernard

d'Harcourt, et que la vision de ce crâne tailladé, de cette hardiesse

dans la mort m'a souvent hanté depuis cette visite à Herrengasse? Je

n'aurais pas, je vous l'avoue, le courage du comte et n'aimerais pas

posséder chez moi cette terrible dépouille.

Il y eut un silence.--A quelques centaines de mètres devant nous, au

delà des jardins, les cafés-concerts des Champs-Élysées nous envoyaient

les refrains canailles et les joyeux et vulgaires éclats de leurs

orchestres. Tous deux nous pensions au décapité dont je venais tout à

coup de rafraîchir le cliché sur le gélatino-bromure de notre cervelle.

Je repris:

--Eh bien, mon cher ami, j'ai failli accepter, après l'avoir tout

d'abord refusé, le cadeau que le comte désirait me faire de cette tête

troublante; sa possession m'attirait et m'effrayait à la fois;

j'éprouvais à sa pensée une sensation morale de vertige faite de désir

et de peur, et chaque fois que je voyais l'image photographique du

masque tragique et superbe, je songeais à écrire à Vienne pour en

réclamer l'envoi. Peu après mon retour à Paris, je fus vraiment malade

du fait de cette lutte constante entre le vouloir et la crainte de

posséder. Ce qui me mit à la raison fut une lecture d'article d'un

bizarre écrivain allemand, dont j'ai oublié le nom, et qui essayait de

démontrer la sorte de fatalité et d'envoûtement que l'intimité entre les

vivants et les morts, j'entends de cohabitation, peut exercer sur

l'homme assez téméraire pour faire de son logis une sépulture profane de

tout ou d'une partie d'un corps défunt. Vous allez peut-être taxer cette

opinion de folle, mais qui pourrait affirmer que les morts n'ont pas ce

que les Égyptiens nommaient _ka_, c'est-à-dire un _double_, un second

exemplaire du corps presque éthéré, quelque chose approchant de ce que

les Indous nomment le corps astral, et, alors, jugez de l'imprudence

qu'il y a de s'attirer ainsi, sans raison chez soi, une personnalité

invisible, peut-être hostile, absorbante et dominatrice...

--Non, non, répondit lentement le lord rêveur,--_lord Dreamer_, comme je

me plaisais à le nommer souvent,--non, mon ami, cette théorie n'est

point folle, et vous serez encore plus frappé de la possibilité de la

soutenir quand vous saurez que notre aimable hôte de Vienne, le comte

W***, est mort il y a quelques mois à peine, chez lui, auprès de la

néfaste tête de Bernard d'Harcourt dans des conditions particulièrement

mystérieuses, frappé au front d'une balle de revolver, sans qu'on ait

jamais pu déterminer s'il y avait meurtre ou suicide.

Si je crois aussi fermement aux lois inconnues du surnaturel, c'est que

bien des événements dans ma vie cosmopolite m'en ont fait comprendre la

marche fatale et la puissance indiscutable, et, tenez, pour ne point

trop vous laisser l'impression de la triste nouvelle dramatique que je

viens de vous apprendre et qui, je le vois, vous trouble à l'excès,

permettez-moi de vous faire le récit d'une aventure dans laquelle une

momie d'Égypte joue un rôle non moins terrible et non moins meurtrier;

j'ai connu la victime, et tout Londres, tant au British Museum que dans

le monde du journalisme, pourra vous certifier l'absolue authenticité

des faits que je vais avancer.

[Illustration]

II

Vous connaissez, je suppose, le journal hebdomadaire _England

illustrated News_, fondé à Londres, il y a, plus de soixante ans, par un

_self made man_, de grande activité et intelligence, nommé John Magrin,

qui gagna dans cette entreprise plus de trente mille livres sterling de

revenu, c'est-à-dire une vraie fortune d'Américain.

A la mort de cet excellent homme, ses deux fils, William et Robert,

prirent l'affaire en main et l'établirent sur un tel pied administratif

qu'il leur fut possible de donner carrière à leurs goûts de voyage et

d'aventures à travers toutes les contrées du globe. William et Robert

Magrin étaient deux superbes gaillards, souples, forts, musclés, hardis

cavaliers, canotiers infatigables, marcheurs intrépides et par-dessus

tout tireurs admirables. Le plus jeune, Robert, était un des premiers

fusils d'Angleterre; il faisait à la chasse des séries à rendre jaloux

lord D..., notre fameux _Gun-man_, car...

Ainsi que la vertu le tir a ses... degrés.

[Illustration]

Le bon ambassadeur souriait en faisant malicieusement cet _à peu près_

classique sur le nom du plus célèbre tireur d'Angleterre.

Ainsi entraînés aux exercices du corps, continua-t-il, assurés de leur

force physique aussi bien que de leur fortune considérable, les deux

frères Magrin, tous deux célibataires et qui ne se quittaient jamais,

entreprirent le déjà traditionnel tour du monde, qui bientôt sera si

facile qu'il remplacera les voyages de noces en Suisse, en Italie ou en

Écosse.

Avec le défaut mignon qu'ont mes chers compatriotes de vouloir détenir

le record de tous les sports, les frères Magrin crurent devoir étonner

l'univers de leurs prouesses. Leur volonté, plus forte encore que leur

vanité, leur but bien établi, l'inflexible détermination qu'ils avaient

de l'atteindre, leur firent accomplir de surprenants exploits modernes,

de ces exploits qui consistent à biffer le mot _impossible_ des

dictionnaires géographiques et le qualificatif _inaccessible_ de la

description des montagnes égratigneuses de ciel.

[Illustration]

Pendant plusieurs années, il ne se passa guère de semaines sans que les

journaux du Royaume-Uni et ceux d'Amérique n'enregistrassent de

stupéfiantes actions accomplies par l'un ou l'autre des deux frères; on

les signala dans les Alpes, plantant le drapeau anglais sur des cimes

jusqu'alors vierges de toute empreinte humaine, dans les monts de

l'Atlas cherchant le lion, en Amérique gagnant sur leur _racer_ des

coupes d'argent aux régates de Newport, à Java massacrant des troupeaux

de rhinocéros et de crocodiles, partout vainqueurs des êtres et des

choses, hercules qui n'auraient su nombrer leurs travaux, tant ils

étaient variés, compliqués, et, je dois ajouter, inutiles au progrès

social ou aux besoins réels de la civilisation.

[Illustration]

Ce fut à Bombay que je les connus; j'admirai leur beauté de fiers

acrobates et je m'employai à servir leur passion en organisant pour eux

des chasses aux tigres capables de mettre en relief leur adresse

impeccable dans le maniement du rifle. Ils déployèrent dans ce sport

jusqu'alors inconnu pour eux une vigueur, une souplesse, une intrépidité

dans l'attaque, une sûreté de main qui frappèrent de stupeur les

conducteurs indigènes qui les accompagnaient sur des éléphants dressés.

Ils tuèrent--dans les seules jungles du Bengale, si je me souviens bien,

plus de douze tigres et environ huit panthères dont ils eurent la

politesse de m'envoyer les superbes dépouilles. Les Hindous, très

sensibles au courage, les crurent sorciers, et, malgré leur secret

dédain pour les Européens souillés de viandes et de liqueurs, leur

témoignèrent un respect qui confinait au culte sacré.--A Ceylan, au

retour, leurs succès à la chasse, au tennis, au polo, eurent un long

retentissement dans les journaux de toute la colonie anglaise.

[Illustration]

--Mais je ne veux pas, mon cher ami, me dit lord L..., ouvrant comme une

parenthèse furtive à son récit, vous intéresser plus qu'il ne convient

aux jeux sportifs des frères Magrin, ni risquer de vous faire oublier le

but de ce récit. J'y arrive donc sans plus tarder.

A leur retour en Europe, William et Robert Magrin s'arrêtèrent en

Égypte, et, afin de se soustraire à la domination de Thos Cook and son

et aux itinéraires réglés comme papier de musique, ils frétèrent une

Dahabieh à voile et lentement visitèrent le Sérapéum, la pyramide

d'Oanas, Assiout, Louqsor, Thèbes, Assuan et Philæ.

[Illustration]

La vue de la nécropole memphite, des mastabas de Gizéh, d'Abou-Roâsh, de

Dahshour, de Saqqarah, d'Abousir, impressionna vivement la curiosité de

Robert Magrin, qui, laissant son frère retourner à Londres, jura de se

consacrer à la recherche de royales momies et de se livrer momentanément

à ce nouveau sport scientifique avec toute l'ardeur qu'il avait apportée

jusque-là, à la mise à mort des bêtes sauvages ou à la conquête de

quelque prix chèrement disputé dans les luttes diverses par de nombreux

«champions du monde». Il entreprit donc des fouilles sur le vaste

territoire arrosé par le Nil.

III

Malgré l'exploitation séculaire des tombeaux, poursuivit lord L..., en

humant lentement son cigare, malgré aussi l'affreux état de désordre

dans lequel les anciens fouilleurs ont laissé les terrains et les

oeuvres d'art de la vieille Égypte, malgré les recherches des fellahs

qui vécurent longtemps du produit de leurs spoliations, Robert Magrin

comprit qu'il restait encore énormément à extraire de ces champs de

morts et que la gloire de Mariette n'empêchait point de nouveaux venus

de se créer une notoriété de bon aloi, surtout en Angleterre où

l'archéologie égyptienne voit grandir chaque jour le nombre de ses

adeptes.

La fortune dont il disposait lui permit de s'assurer vivement le

concours des spécialistes et d'embaucher le nombre d'ouvriers nécessaire

pour ouvrir un chantier de fouilles du côté de Dahshour, non loin d'un

plateau peu élevé, situé à l'ouest du village de Menchiyeh, sur les

flancs de la pyramide méridionale, construite en briques.

[Illustration]

Les ouvriers se répandirent sur un terrain excavé en tous sens par des

tranchées profondes, et, en examinant méthodiquement le sol, ils

découvrirent vingt petits puits établis en rangées parallèles, qui,

sondés pendant plusieurs mois, n'amenèrent que la découverte de momies

sans importance pour la science et l'art.

Car, vous le savez assurément, ce n'était guère qu'en théorie que chaque

Égyptien pouvait revendiquer le droit d'une maison éternelle, avec ses

chambres diverses, ses décorations et sa table d'offrande; en réalité,

les morts de la petite classe étaient, comme aujourd'hui, vivement

dépêchés vers des trous d'oubli. On les enfouissait un peu au hasard

dans des fissures de montagnes, au fond de puits communs ou dans la

profondeur de vieilles tombes violées et abandonnées. Les gens de

condition seulement avaient les honneurs d'une architecture spéciale,

des cercueils à leur taille, des peintures symboliques, des scarabées

faits de matières précieuses et des figurines de Phtah, d'Osiris,

d'Anubis et d'Hathor.--Or Robert Magrin ne recueillit d'abord que

d'infortunés prolétaires qu'on ne songeait même pas à dépouiller de

leurs bandelettes.

[Illustration]

Il commençait à se désespérer et songeait déjà à abandonner ce sol

ingrat, lorsqu'on lui signala la découverte de souterrains construits de

larges dalles de calcaire qui semblaient devoir conduire à une tombe

importante. Cette nouvelle réveilla son ardeur. Il activa le travail et

se mit lui-même à la tête des ouvriers. On découvrit d'abord un

portique, puis une sorte d'antichambre carrée avec piliers, puis un

nouveau couloir, et enfin une dernière chambre dont les murailles

étaient peintes à fresque et remplies d'inscriptions gravées. Robert

Magrin y pénétra le premier, la torche à la main, et eut vite découvert

le sarcophage de pierre et mis à nu un coffre merveilleusement gravé et

peint.

Sous ce premier coffre, un second coffre plus délicatement ouvragé

encore, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et enfin le cercueil

définitif couvert de longues bandes d'or chargées d'inscriptions.

C'était, à n'en point douter, la momie d'un roi qu'il s'agissait de

transporter, sans tarder, à la direction des musées et des fouilles,

ainsi que les canopes, vases sacrés où les viscères du mort avaient été

déposés, les stèles d'albâtre, les bijoux et objets de prix qu'on avait

réunis.

[Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE

(Peinture intérieure du second coffre)]

* * * * *

[Illustration]

Ce fut en grande cérémonie et devant une assemblée de savants distingués

que l'on procéda à la dépouille de la momie dans une des grandes salles

du musée du Caire. Robert Magrin était ému par le mystère de sa

trouvaille plus qu'il ne l'avait jamais été au cours de ses expéditions

périlleuses. L'examen du premier coffre fit découvrir le cachet d'un roi

de la XIIe dynastie, _Na-Lou-Pa_... ou quelque chose d'approchant. La

momie, qui bientôt apparut, portait encore le klaft ou coiffure

souveraine, et le long de son maigre corps avaient été placés les

sceptres et le flabellum, insignes et emblèmes de sa puissance

souveraine et de sa domination sur les deux terres, la haute et la basse

Égypte.

Revêtu de sa blouse d'anatomiste, armé de son scalpel, le docteur F...,

bien connu de tous les archéologues égyptiens, procéda au dépouillement

de la momie, qui avait été étendue sur une planche reposant sur deux

chevalets. Il trancha les premières bandelettes et déligota lentement la

pièce rigide et noirâtre, tandis que le conservateur adjoint du musée

fournissait aux assistants les renseignements précis sur l'examen

sommaire des documents écrits, découverts dans le tombeau, et dont

l'importance, paraît-il, était exceptionnelle.

Robert Magrin, presque grisé par l'odeur âcre et pénétrante qui se

dégageait des bitumes et des aromates depuis si longtemps concentrés sur

ce corps et que l'air vivifiait avec une trop soudaine intensité, se

sentait mal à l'aise et inquiet. Ce sportsman n'était décidément pas

fait pour ces missions scientifiques; sa gorge était serrée par ces

émanations d'outre-tombe, et toutes ces poussières impalpables, qui

prenaient leur essor dans l'atmosphère, pénétraient en lui,

l'indisposaient plus qu'il n'aurait su le dire, et, pour la première

fois peut-être, pensait-il sérieusement au néant des êtres, à la vanité

de toutes choses devant ces résidus fanés qui se brisaient au moindre

toucher.

[Illustration]

Cependant, tandis que le conservateur recueillait les papyrus qu'il

avait charge de restaurer et de reconstituer, le docteur F... continuait

placidement son opération minutieuse et peu à peu apparaissait plus

fluette, plus osseuse, plus lamentable, la ligne de ce petit corps de

roi desséché, dont les dernières bandelettes de lin masquaient

maintenant à peine le visage. L'ultime voile qui couvrait la tête fut

enfin déroulé et la figure de la momie fut visible; mais, à la stupeur

générale, on s'aperçut qu'elle portait sur le front, contrairement à

l'usage, un large bandeau d'or sur lequel était gravée une inscription,

qui parut d'abord indéchiffrable et qui nécessita une longue

consultation des Égyptologues assemblés.

Ce visage apparaissait terrible, tant la bouche, meublée de toutes ses

dents, était proéminente et menaçante; mais, en dépit des _corynètes

rufipés_, insectes, eux aussi millénaires, qui avaient rongé la basse

partie du masque, les lignes du crâne étaient fort belles, et il se

dégageait de ce restant de roi une impression vraiment souveraine,

autoritaire et fatidique; aussi les assistants restèrent-ils silencieux

et presque consternés lorsque le conservateur du musée donna la

traduction du texte inscrit sur le bandeau d'or royal.

[Illustration]

«Messieurs, de l'avis unanime de nos collègues ici présents, les

caractères gravés sur le métal du frontal contiennent cette prophétie:

«_Celui qui aura été assez audacieux et impie pour violer ma sépulture

en sera puni--dans l'année même qui suivra cette spoliation;--son

corps sera brisé, meurtri, pulvérisé et nul ne trouvera trace de ses

ossements._

Chacun se retourna du côté de Robert Magrin; il était pâle, mais

souriant, sceptique; il demanda à emporter le bandeau d'or et la tête

momifiée du roi Na-Lou-Pa, puis il partit d'une allure assurée et la

mine insoucieuse.

IV

--Mon cher lord, dis-je à mon complaisant narrateur, qui semblait un peu

fatigué et ému, votre histoire dans sa concise exposition est aussi

fantastique et aussi étonnante que tous les romans de Gautier, de Poë et

de Hawthorne, et je m'étonne que vous, qui savez si bien donner un

charme mystérieux à cet inquiétant problème de la vie et de la mort, ne

l'ayez point écrite...--Quel joli titre: _le Bandeau de la Momie_, «The

Mummy's headband», ou mieux encore: _le Bandeau du Roi_.

--Vous oubliez le loisir pour faire un tel conte, reprit mon

interlocuteur, dans un milieu où la politique est comme le simoun

desséchant la pensée créatrice... et puis, voyez-vous, les récits vrais

sont plus difficiles à enchâsser dans la griffe d'un style personnel que

les fictions que notre imagination nous suggère. C'est _trop écrit_,

comme disent les artistes vis-à-vis d'une chose trop précise à rendre;

il n'y a de beau et de vrai pour le romancier amoureux de sa profession

que ce qui n'existe pas.

--Cependant, mon ami, les broderies ne manqueraient pas autour de ces

faits positifs. Vous avez le motif principal, mais tout le reste est à

créer: le début, la psychologie de votre sportsman, ses états d'âme, ces

fameux états d'âme des _bourgetisants_, puis enfin la conclusion, la

réalisation de la prophétie d'outre-tombe...

--Mais elle existe, _Dear fellow_, cette conclusion, et elle est aussi

«coup de théâtre» que tout ce que je pourrais combiner. Elle mérite de

votre part quelques minutes d'attention, incurieux que vous êtes; j'en

tiens le récit de William Magrin en personne; il est simple, terrible,

concis; écoutez-le:

* * * * *

[Illustration]

Après la découverte du tombeau du roi Na-Lou-Pa, Robert Magrin abandonna

la conquête des hypogées; il licencia ses ouvriers et reprit la vie

errante. L'Égypte, qui déjà l'avait ensorcelé, en le lançant dans des

aventures archéologiques contraires à son tempérament de _bas de cuir_,

de vrai trappeur indomptable, cette vieille Égypte devait de nouveau le

métamorphoser en amoureux, lui pour qui la femme n'avait jamais été

jusque-là qu'un simple passe-temps hygiénique.

En remontant le Nil aux environs de Louqsor, il rencontra sur le bateau

la Circé qui devait faire capituler son coeur; c'était une jeune

Américaine, fille d'un sénateur du Colorado, une de ces créatures

exquises et volontaires qui jettent le lazzo de leur dévolu autour du

cou d'un homme et qui ne le lâchent plus qu'il ne les ait conduites au

pied des autels. La petite Yankee trouva dans Robert Magrin l'homme qui

réalisait son idéal de romanesque confortable; il était jeune, solide,

téméraire, supérieur dans tous les exercices du corps et, de plus, il

possédait assez de dollars pour défrayer toutes les fantaisies. C'était

donc le héros rêvé. Robert, de son côté, ne résista point, et deux mois

après la première entrevue, les noces furent célébrées à Londres. Le

journal _England illustrated News_ publia un dessin gravé en

commémoration de cette cérémonie, qui préoccupa, quelques jours durant,

tous les _printing offices_ de la Cité.

[Illustration]

Le nouveau marié, à peine installé en une princière demeure, au milieu

de laquelle il avait conservé, dans sa library, la tête desséchée du roi

d'Égypte munie de son bandeau d'or fatal, repartit bientôt pour

l'Afrique. C'était son voyage de lune de miel, combiné avec un but

déterminé de consacrer quelques mois à la chasse de l'éléphant, car vous

savez que la poursuite de ce lourd mammifère est devenue un art qui a

ses règles et sa stratégie, et Robert Magrin ne pouvait certes pas

vieillir sans y être passé maître.

Contes pour les bibliophiles · 第 15 / 16 段