des tableaux, des statues, des faïences ou des livres rares, il allait
jusqu'à entraîner sur ses terres les monuments historiques expropriés;
il se faisait adjuger des portes de villes du Moyen Age ou de la
Renaissance, des fontaines délicatement sculptées par des maîtres du
XVIIIe siècle, des façades de maisons fouillées de sculptures
ingénieuses, des margelles de puits munies de leur frondaison de fer
forgé, des colonnades de marbre, des frises triomphales, d'antiques
verrières de chapelles; et tous ces glorieux débris du passé étaient
convoyés à grands frais sur chemins ferrés jusqu'à ses propriétés du
Tyrol ou de la Bohême, où ils étaient reconstitués avec goût et apparat,
apportant leurs silhouettes magnifiques à des combinaisons décoratives
d'une grande hardiesse d'invention.
Le comte W*** était un Fouquet moderne, mais dont le souverain ne
prenait pas ombrage; il n'affichait aucun faste écrasant, et si ses
écuries étaient réputées par le nombre des pur sang, ses galeries d'art
vantées à l'égale des plus princières, on ne pouvait point dire qu'il
menât grand train dans les rues de Vienne. Ses équipages étaient sobres,
sa livrée sévère, et rien ne désignait avec trop d'excès de couleur ou
de dorure son landau armorié au _Prater_, même à la cérémonieuse
promenade annuelle du premier jour de mai sur les belles avenues à peine
verdissantes du bois viennois.
Je portai donc, dès mon arrivée, la lettre amicale qui m'accréditait
auprès de cet antiquaire distingué, et, le surlendemain, je n'avais
garde de manquer à l'invitation aimable du comte me priant à son dîner
de cinq heures, après une sommaire visite à ses trésors de peinture et
de sculpture, dont je ne saurais parler convenablement en moins d'un
volume, car la description de ces merveilles de haut goût se trouve
d'ailleurs absolument, il faut le dire, en dehors du sujet principal de
cette histoire.
II
Je rencontrai chez le comte W*** une société étrangère fort imprévue et
dont il ne me serait jamais venu à l'idée de combiner les hétérogènes
éléments de réunion, tant sa construction semblait extraordinaire et
paradoxale.
Je fus présenté tour à tour à lord L***, le diplomate anglais poète et
vice-roi des Indes, qui revenait d'une excursion à Constantinople, ainsi
qu'à son secrétaire Edward G***, écrivain et observateur précieux, dont
les articles sur les fakirs, à la _Nineteenth Century_ eurent un si
grand retentissement en Angleterre, il y a quelques années. Puis, je pus
serrer la main du musicien populaire Johann S***, saluer le célèbre
médecin physiologiste italien César L***, et m'incliner devant le
général allemand de M***, sans oublier le chevalier N***, représentant
alors à Vienne la politique romaine. Quelques nobles dames cosmopolites
apportaient dans ce milieu vraiment étrange le charme de leur babillage
polyglotte, et, parmi celles-ci, une très vieille femme, une nonagénaire
active et spirituelle, sans grâces surannées ou ridicules, la mère de
notre hôte, la bonne comtesse douairière de W***, dont je ne saurais
oublier la verve ironique et la pétulance de langage, en un français de
bonne marque et de haute saveur.
Durant le dîner, l'excellente douairière nous surprit tous par la
netteté de ses souvenirs. Elle nous conta de la plus pittoresque manière
des anecdotes, inédites assurément, sur le Prince de Metternich, sur M.
de Talleyrand, sur le baron de Humboldt qu'elle avait connus étant toute
jeune fille; elle eut enfin la galanterie de me dire:
--J'ai vu, monsieur, votre terrible Bonaparte à Schoenbrunn, ainsi que
Murat, Berthier, Bessière; j'ai vu votre Grande Armée, et il me semble
encore entendre le canon des Français qui fit si grand tapage sous nos
murs en 1805 et 1808; mais le temps m'a donné de l'indulgence pour vos
conquêtes, et je vous saurais presque gré aujourd'hui d'avoir apporté
dans mes années d'adolescence cette angoisse dramatique si supérieure à
tous les romans qui se mitonnent pendant la paix.
Après le café, le comte nous entraîna dans sa bibliothèque, énorme salle
néo-gothique tapissée des plus belles éditions de provenance française,
anglaise, hollandaise et italienne. Il nous montra des reliures du XVIe
siècle allemand d'une splendeur inconnue, des livres de Maïoli, de
Grolier, des manuscrits enluminés par des disciples de Dürer, sinon par
le grand maître en personne; j'avais épuisé pour ma part, devant tant de
chefs-d'oeuvre surprenants, toute la variété de qualificatifs dont je
pouvais disposer dans mon enthousiasme, et déjà j'éprouvais cette
fatigue si particulière de l'admiration excessive qui nous anéantit
parfois, sans que nous en précisions la cause, au cours des visites
faites à des musées nationaux. Je feignais donc de regarder et de
détailler quelques miniatures, afin de trouver prétexte à un repos et à
un silence momentanés, lorsque notre hôte m'interpella:
--Ah! tenez, cher monsieur, en qualité de Français, voici qui ne va pas
manquer de vous intéresser; ce n'est pas la plus belle, mais peut-être
est-ce la plus saisissante pièce de mes curiosités!
Le comte disposa sur la table de milieu une boîte de bois blanc grossier
d'emballage, et, d'un épais lit de ouate, il sortit lentement une boule
terreuse et parcheminée dont je ne distinguai pas au premier aspect la
nature ni les lignes de détail.
--Mais c'est une tête de momie! s'écria le physiologiste italien, qui
déjà s'empressait, la main tendue, pour saisir et ausculter ce crâne
noirâtre et chevelu!
[Illustration]
--Une momie, vous l'avez dit, interjecta la douairière qui nous avait
rejoint, mais une momie chrétienne, messieurs, peut-être la seule qui
existe, une momie de gentilhomme français, de guerrier mort il y a plus
de deux siècles et dont la conservation est belle à faire peur: voyez
plutôt.
Nous nous passâmes de main en main, avec un frisson d'horreur mal
dissimulé, cette tête de guillotiné dont la section du cou était brutale
et maladroite, et qui portait encore, fiché dans la trachée artère, un
piquet de bambou semblable à ceux qui maintiennent les crânes des
suppliciés exposés publiquement dans les pays d'extrême Orient.
Lorsque ce fut mon tour d'examiner attentivement et de manier ce restant
de héros, je fus saisi par l'aspect encore vivant et par la beauté des
lignes de ce visage altier, qui avait dû être celui d'un jeune homme de
vingt-cinq à trente ans, et dont on eût dit que les yeux vidés avaient
conservé une flamme de bataille et la bouche un rire de dédain,--la
momification, en effet, avait été supérieurement faite,--sauf le nez,
qui, de profil, paraissait écrasé, ayant été comprimé par les
bandelettes aromatisées. La figure était intacte avec sa barbe blonde,
sa fine moustache, ses sourcils, ses dents éclatantes, sa longue
chevelure et son front aux courbes fuyantes et nobles tailladé sur le
milieu comme par un furieux coup de sabre. Sur le sommet de la tête, la
peau avait été incisée en croix, et l'épiderme, aujourd'hui parcheminé,
décollé de la boîte crânienne, s'évasait piqué de gros fils qui
l'avaient maintenu, laissant voir la calotte du cerveau ouverte en
lucarne par une scie habile.--Cette tête, à la regarder longuement,
apparaissait plus imposante que terrifiante, le temps et la science de
l'embaumeur lui avaient donné une superbe patine d'art et les méplats
des joues montraient des colorations et des finesses de vieux bronze à
la cire perdue.
Nous étions tous muets depuis quelques minutes, laissant à peine filtrer
de nos lèvres quelques mots étonnés, et la tête continuait de circuler,
lorsque le général allemand rompit le silence en lançant la question que
chacun de nous se proposait de poser au maître de céans:
--Très, très curieuse, mon cher comte, cette momie extraordinaire!
curieuse pour la science, pour l'art, pour l'esprit militaire également,
mais non moins curieuse pour l'anecdote, et, qui sait, j'ajouterai
peut-être aussi pour l'histoire. Mais où avez-vous trouvé cette relique
bizarre?--Il n'y a que vous pour dénicher de telles choses, pour les
acheter, pour les conserver surtout, et ne pas craindre de les montrer à
vos amis, après un bon dîner. Voyons, narrez nous cela.
--Oui, comte, l'histoire de cette momie! reprîmes-nous tous ensemble.
--Vous le voulez, messieurs? le récit ne sera pas long et l'aventure ne
vaut que par le résultat; cependant la voici:
III
Il y a trois ans, en janvier 1879, j'étais allé faire à Nuremberg une de
ces chasses au bibelot que j'affectionne tout particulièrement, en mes
heures de spleen, surtout en hiver, quand la jolie ville bavaroise
montre ses pignons, ses tours, ses portails couverts de neige, et que
les étrangers et les pèlerins de Bayreuth ne sont plus là, le Bædeker en
main, pour troubler la paix de ses rues et la solitude nécessaire au
véritable chercheur.
Je venais de faire une promenade pittoresque sur les rives de la Pegnitz
et de m'émerveiller le regard à la vue d'un blanc panorama de campagne
éclairé par le soleil anémié de la saison, lorsqu'on revenant du côté de
Saint-Sebald, j'entrai dans la maison du vieux Juif brocanteur Abraham
Lévy, que vous connaissez tous, je suppose, et où, pour ma part, j'ai
toujours trouvé quelque babiole précieuse à emporter.
Le bonhomme me fit voir ses coffres, ses bahuts, ses faïences rares, ses
plaques de poêles locaux; je le suivis d'étage en étage jusqu'au
grenier, et je redescendais avec la sourde irritation de n'avoir rien
trouvé, quand il me proposa d'aller visiter quelques panneaux de bois
sculpté conservés dans ses caves.--Il alluma sa lanterne, et nous nous
trouvâmes bientôt sous des voûtes d'une superbe ordonnance
architecturale, qui avaient dû naguère appartenir à quelque couvent
d'avant la Réforme.--Je le suivais, les pieds mal assurés sur un sol
humide, quand, tout à coup, je heurtai une boîte d'où s'échappa une
boule que je frappai du bout de ma bottine et que je vis rouler sous la
lumière du médiocre fanal du papa Lévy.
La curiosité du chercheur, vous le savez, ne néglige rien et s'épand sur
toutes choses; je m'inclinai pour ramasser la boule, et ce ne fut pas
sans un saisissement d'effroi et de dégoût que je sentis sous mes doigts
la crevasse des yeux et les chairs racornies de la tête que vous venez
de contempler à votre aise.
--Laissez ça, monsieur le comte, me dit négligemment le vieux Juif.
--Non pas, père Lévy; je garde le macchabée. Seriez-vous criminel?
est-ce une de vos victimes?
--Ah! que non, monsieur le comte; j'ai trouvé cette vilaine caboche il y
a plus de quinze ans, avec des liasses de paperasses inutiles, dans une
crédence du XVIe siècle, qui venait, m'a-t-on dit, de la maison d'un
sieur Carl Fleischman, docteur de Nuremberg, descendant d'un grand
chirurgien d'autrefois; les écrits qui enveloppaient ce masque affreux
racontaient tout cela, mais cette histoire n'a pas d'importance et
n'intéresse personne; laissez donc cette tête de côté, monsieur le
comte.
Le bonhomme n'était nullement troublé; il ne voyait pas, dans ce débris
humain, la possibilité d'une affaire à conclure; mais, je ne sais
pourquoi, je ne pouvais abandonner ce morceau momifié, je le tenais
entre le pouce et l'index dans la cavité des orbites, et je me sentais
anxieux de l'examiner en plein jour.
--Allons, mon père Lévy, cherchez-moi ces papiers et remontons à la
lumière... Et je me disais involontairement à part moi: Qui sait,
peut-être n'aurai-je point aujourd'hui entièrement perdu ma journée?
Quand je vis, je vous l'avoue, continua notre hôte, dans la clarté
neigeuse du rez-de-chaussée, la mâle énergie de ce visage que ni la mort
ni l'embaumement n'avaient pu effacer, je me décidai, par un sentiment
que vous comprendrez, à retirer cette relique humaine du ghetto où elle
menaçait de pourrir, sinon d'être brutalisée dans l'éternel déménagement
des mobiliers de toutes provenances qui s'y trouvaient déposés;
j'attendis donc que le Juif m'apportât les pièces manuscrites dont il
m'avait parlé, et quand il m'eut jeté sur une table une brassée de
parchemins, jaunis, souillés, à demi mangés par les rats et l'humidité,
je glissai au brocanteur un billet de cent marcs qu'il accepta avec
d'infinis témoignages de reconnaissance, et je regagnai mon hôtel,
emportant avec piété, intérêt et mystère ma funèbre découverte.
IV
L'anecdote, vous le voyez, n'a rien de particulièrement rare dans sa
note positive, reprit, après quelques instants, le comte W***; un
romancier d'imagination, amoureux des broderies littéraires et des mises
en scène pathétiques, pourrait peut-être en tirer des effets palpitants
et mystérieux, mais j'estime que rien ne vaut la vérité dépouillée de
toute la joaillerie du style; au surplus, comme le remarquait tout à
l'heure le général, l'histoire pourrait tirer de mon aventure autant de
parti que la fiction, car, d'après les papiers que j'ai inventoriés et
lus avec attention, voici quel serait le fragment biographique du
gentilhomme qui dut porter fièrement cette admirable tête.
Durant la néfaste guerre de Trente ans qui ravagea si brutalement, si
longuement et si profondément le centre de l'empire germanique, des
hommes de toutes nationalités prirent du service dans les corps de
l'Électeur palatin, dans ceux de Christian IV, de Tilly, de Wallestein,
de Gustave-Adolphe et des autres illustres personnages de cette épopée
extraordinaire et compliquée, dont Schiller, en historien plus
dramatique et pittoresque que vraiment fidèle, nous retrace les
exploits, les vicissitudes, les coups de théâtre imprévus et les
événements innombrables.
On peut dire que jamais, au cours des temps modernes, on ne vit une
conflagration plus générale, plus cruelle et plus sanglante.
Toutes les grandes nations d'Europe apparurent et brillèrent tour à tour
sur la scène, et je n'ai pas besoin de vous rappeler que, pour arriver à
se reconnaître dans les excessives péripéties de cette guerre
monstrueuse, il est devenu nécessaire de la diviser en quatre périodes
successives: la période palatine, la période danoise, la période
suédoise et la période française qui dure de 1635 à 1648.
C'est pendant cette dernière période que je place l'histoire de celui
dont nous admirons aujourd'hui le chef momifié.
Rappelez-vous que tandis que le général Torstenson, qui succéda à Baner,
faisait des prodiges de valeur à Breitenfeld et s'emparait de Leipzig,
les Français, sous les ordres de Guébriant, poursuivaient contre les
Impériaux une lutte qui demeura longtemps sans résultat définitif, car
ce ne fut qu'en 1646 que Français et Suédois, envahissant et ravageant
la Bavière, forcèrent l'Électeur à abandonner la cause de l'Empire.
Parmi les seigneurs de marque qui combattaient aux côtés de Turenne et
du duc d'Enghien, se trouvait un comte Bernard d'Harcourt, admirable
soldat, sobre, désintéressé, sévère et rude, disent les documents que je
possède, et qui descendait en droite ligne de cette belle lignée de
héros normands dont la maison remonterait, d'après certains
généalogistes, à Bernard le Danois, un des pirates du Nord qui
accompagnèrent Rollon en France.
Ce Bernard d'Harcourt qui, en 1641, se vit blessé devant Ratisbonne,
avait, paraît-il, toutes les vertus et la bravoure des guerriers de ce
temps merveilleux; c'était un _risque tout_, un indomptable amoureux des
périls, se jetant toujours en avant, poitrinant à l'ennemi, passant à
travers la mitraille, un ardent au feu qui montrait pour la mort ce
sincère mépris qu'affichaient alors tous les fanatiques religieux.
En août 1645, à la bataille de Nördlingen, il se signala tout
particulièrement dans la lutte contre les troupes impériales que
commandait ce brave à tous poils, le général bavarois comte de Mercy,
dont la position dans la plaine semblait inexpugnable.
Bernard d'Harcourt faisait partie, à l'aile droite des troupes du duc
d'Enghien, des pelotons de cavalerie qui opéraient sous les ordres du
maréchal de Grammont; il venait d'être nommé capitaine, et quand le
signal d'attaque contre les positions du village de d'Allerheim fut
donné, il se dressa sur ses étriers et partit à fond de train à la tête
de sa colonne, bousculant les avant-postes de Jean de Werth, massacrant
tout sur son passage, galopant sous un feu effroyable, dans une mêlée
terrible, jusqu'à ce qu'il eût entraîné ses soldats au delà des
retranchements du village pris d'assaut.
Il ne vit pas toutefois le résultat de ses prouesses; un coup de rapière
bavaroise lui avait fendu le crâne, et, tandis que le pauvre général de
Mercy était tué et que Turenne et d'Enghien achevaient d'être
victorieux, d'Harcourt roulait, la cervelle atteinte, parmi les morts et
les mourants, dans l'entassement des hommes et des chevaux massacrés.
* * * * *
C'est ici, continua en souriant mystérieusement le comte W***,
qu'intervient ce qu'on pourrait nommer le véritable noeud de l'aventure.
Après la bataille, pendant qu'on procédait à l'enfouissement des morts,
un homme de science, un médecin-chirurgien de Nuremberg, nommé Eobanus
Bolgnuth, découvrit le corps de l'infortuné comte d'Harcourt qui
respirait encore et implorait d'une voix sourde quelques gouttes d'eau
pour étancher sa soif de moribond fiévreux.
Eobanus se pencha sur ce visage mutilé, couvert de sang, presque
informe; il le lava, examina la blessure, la trouva spécialement
intéressante, et, avec l'idée fixe des médecins qui voient plutôt le cas
que le malade, et dont l'humanité est d'autant plus expansive que le mal
qu'ils ont à vaincre paraît devoir leur rapporter plus de gloire, il fit
transporter le mourant dans une maison de village voisin, puis, sans
haine pour cet ennemi momentané de la Bavière, il se mit à lui consacrer
tous ses soins.
D'après le long _mémoire_ qu'Eobanus Bolgnuth a écrit, relativement à sa
tentative de cure, le comte Bernard d'Harcourt se débattit huit jours
durant entre la vie et la mort; soigné à l'eau et _à l'esprit_, dit le
texte, le neuvième jour le médecin-chirurgien se décida à tenter
l'opération du trépan, car les méninges s'enflammaient de plus en plus
et le malade souffrait d'intolérables douleurs; il pratiqua donc une
incision cruciale sur le frontal, replia la peau sur quatre côtés, et,
muni d'une scie primitive, il fit cette section carrée que vous pouvez
voir sur la boîte crânienne de notre momie.
A la façon détaillée dont Eobanus parle dans son _mémoire_ de cette
trépanation, il est à croire qu'il y attachait un intérêt extraordinaire
pour la science; il exprime minutieusement toutes les phases de
l'opération et paraît enthousiasmé de la réussite, car une semaine plus
tard Bernard d'Harcourt vivait encore, la peau recousue, avec un
emplâtre de poix sur la tête. Mais ce guerrier était trop impétueux pour
attendre patiemment sur un lit les effets du miracle: à peine eût-il
recouvré entière possession de sa pensée qu'il voulut s'évader de chez
son guérisseur hérétique. Une lutte terrible s'engagea entre les deux
hommes, l'un usant de douceur et de supplications, l'autre d'invectives
et de violences; vaincu, le blessé succomba à une fièvre chaude au cours
de laquelle il arracha ses derniers pansements et se rouvrit férocement
cette sorte de fenêtre si laborieusement pratiquée dans son crâne.
Le pauvre docteur Eobanus fut consterné par cette mort. Le récit qu'il
fait de son désespoir est touchant et comique à la fois; mais, fier de
son oeuvre qu'il jugeait au-dessus de la science de son temps, il ne put
se résoudre à confier entièrement à la terre ce corps que son art allait
rendre à la vie: c'est pourquoi, afin de conserver à la vue de ses
héritiers et des futurs maîtres praticiens de la Bavière et du monde
entier le témoignage de son «beau travail», se décida-t-il à décapiter
ce cadavre et à dessécher cette tête avec le succès dont nous pouvons
juger.
V
--Mais, dites-moi, cher comte, s'écria, à la fin de ce récit, lord L***,
il me semble que le très prudent docteur Eobanus Bolgnuth a dû consigner
dans ses notes, en homme méthodique, les formules précises de son
procédé d'embaumement; car, après avoir traîné au fond des crédences et
dans les caves des brocanteurs, cette tête de Bernard d'Harcourt est
vraiment surprenante de conservation, je dirais presque de fraîcheur, si
je ne craignais d'être irrespectueux; cela nous touche peut-être
davantage que son système spécial de trépan, qui ne saurait être à la
hauteur des vilebrequins de notre chirurgie moderne.
--Son procédé de dessiccation... en effet, je crois m'en souvenir, car
il m'a frappé, reprit notre amphitryon; il consiste, si ma mémoire est
exacte, dans un lavage à l'eau, après évacuation de la matière cérébrale
et des lobes des yeux, et dans un bain constant de sublimé corrosif
pendant plusieurs semaines, après quoi interviennent l'alun et le tannin
qui achèvent de rendre la peau imputrescible et la garantissent des
insectes et des vers.
--N'aviez-vous rien fait, demandai-je à mon tour, pour restituer aux
arrière-neveux du comte Bernard d'Harcourt cette tête de héros si
providentiellement retrouvée, car il existe encore, vous le savez sans
doute, de nombreux d'Harcourt en France, dont quelques-uns ont été mis
en vue durant ces dernières années?
--Je me suis informé, croyez-le, car je ne me considérais point comme
possesseur définitif de cette relique, dont de proches descendants
pouvaient légitimement s'enorgueillir et qu'ils n'auraient point manqué
d'enfermer dans un pieux tabernacle; je fis donc copier avec soin par
mon secrétaire les papiers si curieusement documentés du médecin Eobanus
Bolgnuth, et j'écrivis personnellement une longue lettre au chef actuel
de la famille d'Harcourt, le mettant au fait de ma singulière
trouvaille... mais... j'attends encore la réponse.--Peut-être la
bizarrerie de l'aventure fit-elle douter du sérieux de ma missive;
peut-être y eut-il négligence, en tout cas je ne recueillis de ma
tentative que du silence.
Si la chose vous intéressait particulièrement, ajouta aimablement le
comte W***, en se tournant vers moi, si cette triste épave de l'un de
vos vaillants compatriotes pouvait, à un titre quelconque d'artiste ou
de croyant, vous séduire, soit pour la conserver chez vous, soit pour en
faire don à quelque musée de Paris, vous n'avez qu'un mot à dire, et
bien volontiers je vous remettrai ce crâne trépané et tous les papiers
dont je viens de vous fournir le résumé. Après deux cent trente-six ans
d'exil sur la terre étrangère, j'estime que votre ancêtre aurait quelque
droit à être définitivement hospitalisé sur le sol natal.--N'est-ce pas
votre avis?
[Illustration]
--Mon Dieu, cher comte, vous êtes l'amabilité, la courtoisie même, et
j'apprécie votre généreuse proposition; mais il n'y a rien de plus
encombrant que les morts, rien de plus difficile à caser, et je sais ce
qu'il me faudrait de démarches pénibles et réitérées pour ne pas réussir
à faire admettre cette superbe figure de guerrier dans le plus modeste
de nos Panthéons. La famille, vous avez pu vous en convaincre, a fait la
sourde oreille, nos gouvernants feraient de même, et je craindrais de ne
pouvoir forcer la porte de nos musées ou de nos nécropoles. Resterait
donc le souci de conserver à la maison, à titre de bibelot historique,
cette mâle tête d'assaillant, et ici, je vous l'avoue, je ne serais pas
assuré de ma propre sensibilité.--Je suis un solitaire, et, comme
beaucoup de solitaires, très accessible aux idées du surnaturel; je ne
crois réellement ni aux esprits, ni aux revenants, ni aux manifestations
de l'autre monde; mais il ne me déplaît pas de m'envelopper l'âme d'une
chemise de mystère et de rechercher des phénomènes d'outre-vie; les
ténèbres, le silence, les bruits incertains éveillent en moi des
frissons d'inconnu dans lesquels je me complais, parce qu'ils agitent en
mon être des sensations dramatiques que je ne saurais formuler; Des _que
sais-je?_ et des _peut-être!_ troublent mon incrédulité et je reste
délicieusement vibrant aux inquiétudes de la nuit, au murmure du vent,
au craquement des meubles parce que je les sais sans cause anormale.--Si
je possédais chez moi, dans un coffret de cèdre ou dans le coin d'un
meuble, la belle tête momifiée de Bernard d'Harcourt, je ne vivrais plus
dans le dilettantisme du mystère; j'attribuerais à l'influence du mort
tous les menus événements qui peuplent ma vie contemplative, et je ne
saurais comment me défaire de cet hôte gênant.